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Scandale

La guerre des sexes dans le monde nouveau

D 30 novembre 2019     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



En 1983, Sollers publie Femmes, diagnostic implacable sur « la mutation de l’élément féminin » et la « guerre des sexes » dans les années 70 du siècle dernier (guerre « fatale et immémoriale »), mais aussi, on l’oublie trop souvent, « apologie des femmes », pas de « LA femme », des « unes-femmes », héroïnes positives et singulières. Quarante ans plus tard, le Spectacle bat son plein et la situation a bien changé. En pire. Ça a commencé comme ça.

Journal télévisé, 15 octobre 2017.

*

Après Centre (2018) qui tapait dans le mille (analyse de l’hystérie par Sherlock Freud [1]), après s’être demandé où en est la femme française après l’onde de choc « #balancetonporc » [2], Sollers décrit de manière froide cette évolution de la « guerre » dans un chapitre de son roman Le Nouveau (2019). Cette fois, les « zozos », « ces imbéciles [qui] s’imaginent que toutes les femmes sont des salopes en puissance », en prennent aussi pour leur grade.

SCANDALE

Il a suffi que des actrices américaines de Hollywood se plaignent des agressions sexuelles qu’elles ont subies de la part d’un ponte producteur, pour qu’un scandale mondial éclate. Les plaintes se sont vite multipliées dans tous les secteurs : les hommes sont des porcs violeurs, des obsédés de domination physique, ils sévissent partout, dans les entreprises, les hôpitaux, les couloirs, les toilettes, les studios de tournage ou d’enregistrement, les toilettes, les chambres d’hôtel. Un silence complice les protège depuis toujours. Les victimes osent enfin se plaindre, c’est un déferlement continu, parfois dix ou vingt ans après des harcèlements inqualifiables. Tous les pays et toutes les institutions sont concernés, jusqu’à l’Académie Nobel, c’est tout dire.

Des centaines de noms, plus ou moins connus, sont dénoncés dans la presse et sur les réseaux sociaux. Des pères de famille sont démasqués, les hommes politiques n’en mènent pas large. Certains s’excusent platement, ou portent plainte pour dénonciation calomnieuse, mais rien n’arrête cette immense libération de la parole féminine. On s’étonne qu’une expression comme « droit de cuissage » ait pu exister dans les siècles obscurs, mais elle se perpétue dans les têtes des malades modernes. Les prédateurs sont sournois, vicieux, inguérissables. Embusqués dans leurs positions de pouvoir, ils guettent leurs proies.

Les détails évoqués par les victimes sont répugnants. Souvent battues, elles ont été obligées, pour se débarrasser de leurs agresseurs, de râler faussement, ou de pratiquer des fellations et des masturbations sans nombre. L’une, violée, dit sobrement : « J’ai attendu qu’il finisse sa petite affaire. » Le plus stupéfiant est que ces agresseurs comptent tous sur des consentements tacites. Ces imbéciles s’imaginent que toutes les femmes sont des salopes en puissance. C’est leur religion.

Pour y voir plus clair, il faudrait connaître les mères de tous ces zozos. Qu’elles aient été, et restent, fanatiquement puritaines est probable. Leurs fils ont été habitués, très jeunes, à voir des tas de films ou de trucs pornos, ils se vengent. Le ponte producteur de Hollywood a fini par croire qu’il jouait dans un film : pas de raison de se gêner avec les épatantes actrices érotiques, supérieurement douées dans les scènes de sexe. Tous les harceleurs-violeurs jouent dans un film, sans se douter que leurs victimes féminines, elles, ne jouent pas. Elles peuvent faire semblant par intérêt, et alors, pas de problème : il s’agit de ne pas perdre un emploi.

Ce qui n’empêchera pas la victime, si le vent tourne, de porter plainte contre le zozo qui ne se doute de rien.

La banquise s’effondre, les ours blancs se noient, les violeurs n’ont jamais eu la moindre idée de la frigidité féminine. Elle monte peu à peu en surface, d’autant plus que la reproduction, livrée à la technique, s’installe à l’horizon du progrès humain. Pourquoi la plu­part des femmes rêveraient-elles encore d’avoir des enfants via la dure loi dite normale ? Le serpent inséminateur n’a plus cours, on le tue d’un coup de seringue. Pour qui se prenait-il, ce diable en carton ? Pendant des millénaires, il a joui de ses privilèges, et les pauvres femmes lui ont doré la pilule, voilà tout.

Regardez un plateau télé, avec le sujet du jour : « La guerre des sexes aura-t-elle lieu ? » Comme si elle n’avait pas lieu depuis que la lune est lune ! On est consterné d’observer l’arrivée des habitants du monde nouveau : ils sont très retardataires. Les hommes ont de vieilles habitudes, inoculées de génération en génération, ils veulent les appliquer mécaniquement, et c’est aussitôt le scandale. La peur et la honte ont changé de camp, les farceurs hétérosexuels sont montrés du doigt, et l’antique Église homosexuelle triomphe. C’est la fermentation de Florence, mais sans les Médicis, aucune Renaissance à attendre. On exhibe un Sauveur du monde de Léonard de Vinci, et il est vendu 450 mil­lions de dollars : ce peintre a tout l’avenir devant lui, le reste est vacarme.

Tentez le silence actif, vous ferez scandale. Vous serez vite repéré comme l’analyste mondial qui peut écouter, sans se lasser, pendant des heures, les fariboles sexuelles de l’humanité. Vous êtes puissamment aidé par le dieu nouveau et sa secrète réserve de mort. Vous êtes immortel, vous écoutez les mortels. Les mortelles vous apportent plein de renseignements inédits. Vous auriez fait un très mauvais Inquisiteur : pas de tortures, pas de bûchers, il suffit de laisser parler. Avec vous, plus de procès, de martyres, de saintes. Vous sauvez Jeanne d’Arc, et des milliers d’autres. C’est quand même simple, avouez.

Vous évitez toute manifestation extérieure et, pour cette raison, votre silence actif est capté partout. Comme vous entrez en contact, par la pensée, avec votre patrimoine génétique, vous savez que le signal du dieu extrême est parvenu à votre arrière-grand-père navigateur, Henri, et à votre grand-père escrimeur, Louis. Ils vous l’ont transmis.

Philippe Sollers, Le Nouveau, Gallimard, 2019, p. 115-118.

*


Les Diables de Christophe Ruggia (2002) avec Adèle Haenel et Vincent Rottiers.
© Alta - Lazennec Films. ZOOM : cliquer sur l’image.
Et ça continue dans Mediapart, à l’issue d’une enquête saisissante, par le témoignage bouleversant, qui vient de loin, de l’actrice Adèle Haenel, manifestement émue, mais résolue, et qui ne joue pas (3 et 4 novembre 2019).

Adèle Haenel explique pourquoi elle sort du silence

Dans une enquête publiée dimanche 3 novembre sur Mediapart, Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans. La comédienne revient sur son choix de briser le silence qui pèse aujourd’hui sur d’autres victimes de violences sexuelles. A la fin de l’entretien, elle lit des extraits de la lettre qu’elle a envoyée à son père en avril dernier. Il n’est pas interdit d’être attentif à cette nouvelle version, féminine, de la Lettre au père.

Suite à ces accusations, Christophe Ruggia a réagi : « Mon exclusion sociale est en cours ». Adèle Haenel a finalement porté plainte contre le réalisateur le mardi 26 novembre. Dans le numéro de décembre de la revue Transfuge, on peut lire cet édito : Quand la machine #Metoo s’emballe. Sur Mediapart, le président de la Cinémathèque, le cinéaste Costa Gavras a réagi lui aussi, de manière bien plus équilibrée. A suivre.

LIRE : Julia Kristeva : « La parole libre est encore à venir »
VOIR AUSSI : Le J’accuse de Roman Polanski.

*

De Haenel à Haendel. Je ne sais plus si j’ai pensé aux mésaventures de Lucrèce en écoutant Adèle Haenel ou si c’est la proximité homophonique des noms qui m’a fait pensé à Haendel, qu’importe [3]... Si le hasard veut qu’elle tombe sur ces lignes, je lui adresse cette cantate de Haendel — compositeur qui, rappelons-le, fut aussi l’auteur d’une magnifique Résurrection.

Haendel, Cantate « La Lucrezia »

Sandrine Piau, mezzo-soprano
Emmanuelle Haïm : clavecin
Marion Middenway : violoncelle


La Lucrezia.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Le viol de Lucrèce

L’histoire de Lucrèce, racontée par Ovide (Fastes II, 725) et par l’historien Tite-Live, fait partie des récits légendaires qui marquent, dit-on, le passage de la royauté à la République romaine.

Tarquin et Lucrèce par Titien (vers 1571).
Musée de Cambridge. ZOOM : cliquer sur l’image.
Voici la version de Tite-Live.

« Sextus Tarquin laissa passer quelques jours, puis, à l’insu de Collatin, se rendit à Collatia escorté d’un seul homme. Dans l’ignorance de son dessein, on lui fit un accueil cordial. Après le repas il fut conduit dans la chambre réservée aux hôtes. Il brûlait d’amour et, quand il crut qu’il ne risquait rien et que toute la maisonnée dormait, il dégaina son glaive et vint auprès de Lucrétia endormie. De sa main gauche il pressa le sein de la femme : "Silence, Lucrétia, dit-il, c’est moi, Sextus Tarquin ! J’ai un glaive en main. Tu mourras, si tu cries." La femme s’était éveillée, paralysée de frayeur et ne voyait aucun moyen d’échapper à la mort qui la menaçait. Alors Tarquin de lui avouer son amour, de la supplier, de mêler menaces et prières, tiraillant ce coeur de femme dans tous les sens. Mais il la voyait toute décidée à se refuser. Même la peur de la mort ne la faisait pas céder. Alors il ajouta à cette peur la menace du déshonneur. "Quand elle serait morte, dit-il, il mettrait à côté d’elle le corps nu d’un esclave égorgé, pour qu’on dît d’elle qu’elle avait été tuée en flagrant délit d’un adultère de bas étage." Il avait réussi à ébranler Lucrétia et, comme si sa passion triomphait, il vint à bout de la pudeur qu’elle s’obstinait à préserver. Il s’en alla tout fier d’avoir pris l’honneur d’une femme assiégée.
Abattue par un si grand malheur, Lucrétia envoie le même messager à Rome à son père et à Ardée à son mari. Elle leur demandait "de venir chacun avec un ami sûr. Ils devaient le faire tout de suite. Quelque chose d’affreux était arrivé." Spurius Lucrétius arriva avec Publius Valérius, fils de Volésus, et Collatin avec Junius Brutus, avec lequel il regagnait justement Rome et avait croisé le messager de son épouse. Ils trouvèrent Lucrétia assise dans sa chambre. Affligée, elle fondit en larmes à l’arrivée des siens. Son mari lui demanda : "Qu’est-ce qui ne va pas ?" — "Plus rien ne va, répondit-elle. Que reste-t-il à une femme, quand elle a perdu son honneur ? Il y a la trace, Collatin, ici dans ton lit, d’un autre homme que toi. Seul mon corps a été violé. Mon coeur est pur. Ma mort en témoignera. Mais joignez vos mains droites et jurez que mon suborneur sera puni. C’est Sextus, le fils de Tarquin, qui est venu en hôte hostile. Il était armé cette nuit quand il a, par la force, arraché d’ici une jouissance funeste pour moi. Pour lui aussi, si vous êtes des hommes !" Tous s’engagèrent tour à tour. Ils consolèrent la femme affligée en attribuant à l’auteur du délit la faute à laquelle elle avait été contrainte. "C’est l’esprit qui fait le mal, disaient-ils, non le corps, et là où il n’y a pas d’intention, il n’y a pas de culpabilité." "Puissiez-vous voir, dit-elle, ce qui lui est dû. Mais moi, tout en m’absolvant de la faute, je ne me soustrais pas au châtiment. Pas une seule femme impudique ne vivra en se réclamant de Lucrétia."
Sous ses habits se dissimulait un couteau. Lucrétia s’en frappa en plein coeur. Elle s’affaissa sur sa blessure et tomba mourante, au milieu des cris de son mari et de son père. »

Tite Live, Histoire romaine I, LVIII. (Traduction de Danielle De Clercq, Bruxelles, 2001).

Le suicide de Lucrèce

On doit à Artemisia Gentileschi (1593-1652), peintre trop méconnue, trois peintures admirables du suicide de Lucrèce. Celui ci-dessous, estimé 600 000 à 800 000 euros par le cabinet Turquin, expert du Caravage de Toulouse en 2014 et du Cimabue de Compiègne en 2019, vient d’être vendu par Artcurial le 13 novembre 2019 pour un montant de 4,78 millions d’euros à un collectionneur privé européen.

Lucrèce par Artemisia Gentileschi, 1630-1635.
Collection privée. ZOOM : cliquer sur l’image.
Il faut souhaiter d’autres fins pour les Lucrèces d’aujourd’hui.
*

Un dieu peut-il encore nous sauver ?

Salvator Mundi


Le Sauveur du monde par Léonard de Vinci (?).
ZOOM : cliquer sur l’image.

Ce tableau qu’évoque Sollers, vendu 450 millions de dollars chez Christie’s, le 15 novembre 2017, est-il de Léonard de Vinci ? Les experts sont partagés. De plus, son dernier acquéreur reste mystérieux et le tableau semble introuvable. Son histoire récente, même si elle ne provoque pas le même délire, ressemble à celle de L’Origine du monde de Courbet ! Une seule chose est sûre : malgré des démarches insistantes des commissaires Vincent Delieuvin et Louis Frank, Le Sauveur du monde ne figure pas dans l’exposition Léonard de Vinci qui a lieu à Paris jusqu’au au 24 février 2020.

LIRE :
Enquête : La folle aventure du vrai faux tableau de Léonard de Vinci
L’exposition Léonard de Vinci / LES 500 ANS


[1Citations : « Toute fondation demande à être périodiquement refondée, toute grande découverte attend sa redécouverte. Freud découvre l’hystérie : c’est un continent nouveau, bientôt recouvert par un océan d’images. Elle est là, pourtant, l’hystérie, très changée, mais toujours la même. Bien que très déprimée, elle n’arrête pas de parler. Effervescente ou glacée, mutique ou jacassante, frigide ou déchaînée, vous pouvez l’appeler bipolaire. C’est le vrai pôle Nord de l’humanité. »
« Bipolaire », c’est plus chic que le nom ancien de psychose maniaco-dépressive. Une star bipolaire se remarque aussitôt. C’est l’étoile du spectacle un peu partout au café, au restaurant, à la radio, sur un plateau de télé. Les hommes n’ont pas le choix : soit ils s’identifient à cette astronomie perturbante, soit ils se taisent, se mettent entre parenthèses, de plus en plus déboussolés par des ellipses aussi convulsées. »
« Plus d’un siècle après, tout continue comme si rien n’avait été dit. »

[3Homonymie pour homonymie : Yannick Haenel est, lui, plus séduit par la Judith de Caravage que par Lucrèce (contrairement à Michel Leiris qui, dans L’âge d’homme, oscille continuellement entre les deux figures représentées sur une photographie d’un Cranach qui l’obsède).


Lucrèce et Judith par Cranach (vers 1540).
ZOOM : cliquer sur l’image.

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 3 décembre 2019 - 22:55 1

    Un psychanalyste a écouté le témoignage d’Adèle Haenel dans Mediapart et s’interroge.

    Pour une intimité politique ?

    par Florent Cadet

    Une femme a repris autrement la parole. Son visage paraissait concentré, ses traits semblaient tirés par la fatigue et par l’émergence d’un nouveau dire avec lequel composer. Un dire chargé par la force de dévoilement d’une fracture intime. Un dire donnant plus de corps à un moment politique inauguré par #MeToo. Adèle Haenel a parlé sur le site d’information Médiapart, et j’ai été ému. La gorge se noue. Un frisson accompagne la justesse de son ton et de son énonciation. Une attention inhabituelle se tend vers son discours. En quoi cette émotion convoque-t-elle l’analysant ?
    Que s’est-il donc passé ? Cette chose toute bête et émouvante que des analysants vivent à certains moments de leur analyse : elle prenait la parole à partir d’un endroit jusqu’ici tenu à l’écart, rejeté ou mis à distance. D’un moment traumatique, elle faisait, sous nos yeux et à nos oreilles ébahis, une parole politique. À la différence de l’analysant, son intimité en souffrance a immédiatement pris un tournant politique, du fait de sa notoriété.
    En visionnant son témoignage, j’ai aussi pensé au risque de l’indécence. Je me suis demandé, quand elle s’est mise à lire la lettre écrite pour son père, si son témoignage allait devenir gênant et impudique. Ce ne fut pas le cas, par la grâce d’un moment politique prêt à entendre qu’une nouvelle voix naissait.
    Parfois turlupiné par la question de la fin de l’analyse, je me suis dit : n’est-ce pas l’exemple d’une voix de sortie ? Quand l’intimité peut trouver un moyen de résonance dans le politique ? Cette question s’est ouverte depuis le témoignage d’Adèle Haenel : une voix de sortie de l’analyse, est-ce la production d’une intimité politique ? Et maintenant il s’agit de lâcher la question pour que l’analyse se poursuive sans excès de raisonnement…

    Lacan Quotidien 857, décembre 2019