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Les Fleurs du Mal de Baudelaire : Poèmes érotiques interdits

D 22 janvier 2007     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En quatrième de couverture :

" Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime.
"
Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal paraissent en juin 1857 et déchaînent les foudres de la justice, Sont précisément mis en cause six poèmes, parmi les plus sulfureux du recueil, que le procureur impérial Ernest Pinard — déjà en guerre six mois plus tôt contre Madame Bovary — tente de faire interdire au nom de la morale publique.
Baudelaire est condamné, les poèmes censurés.
Commence alors près d’un siècle de purgatoire pour Les Bijoux, Lesbos, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Femmes damnées et Les Métamorphoses du vampire qui devront attendre 1949 pour être officiellement réhabilités.
Loin du scandale et des rumeurs tapageuses d’une cour de justice, ce que révèlent les pièces condamnées, ici rassemblées, c’est le génie d’un poète pris au piège de ses fantasmes. En proie à des fascinations toujours plus noires, Baudelaire repousse les limites de la transgression et plonge dans les profondeurs de l’âme humaine, en quête d’un art absolu.

« Ce que Proust imagine, Baudelaire le voit. »

Philippe Sollers

La préface

Le procès des « Fleurs du mal » s’ouvre le 20 août 1857.
Il a été précédé, comme c’est souvent et encore le cas, d’un bombardement de presse. Gustave Bourdin, dans « le Figaro » du 5 juillet : « L’odieux y côtoie l’ignoble, le repoussant s’y allie à l’infect. » Ça ne suffit pas : nouvelle attaque le 12 juillet dans le même journal, car le ministère de l’Intérieur fait du journalisme et même de la critique littéraire. Il est à noter que Flaubert a été acquitté un peu plus tôt pour « Madame Bovary », mais Flaubert bénéficie d’un bon environnement social. Baudelaire, pas du tout, et d’ailleurs son beau-père, le puissant général Aupick, vient de mourir. La réputation du beau-fils est très mauvaise. Il est à découvert.

L’accusation porte sur l’atteinte à la morale religieuse d’un côté, et sur l’atteinte à la morale publique de l’autre. Atteinte à la morale religieuse : « le Reniement de saint Pierre », « Abel et Caïn », « les Litanies de Satan », « le Vin de l’assassin ». Curieusement, ces pièces ne seront pas condamnées, comme quoi l’époque faiblit déjà sur l’orthodoxie religieuse (presque plus personne n’y croit).

En revanche, la morale publique tient encore le coup. Sont donc visés les poèmes suivants : « les Bijoux », « Sed non satiata », « le Léthé », « A celle qui est trop gaie », « le Beau Navire », « A une mendiante rousse », « Lesbos », « Femmes damnées », « les Métamorphoses du vampire ». Plus important que la religion, il y a le mystère de « la Femme ». Il est en danger.

La condamnation portera sur six poèmes de cette liste, les immortalisant du même coup. La Cour de Cassation réhabilitera Baudelaire le 31 mai 1949. Vous avez bien lu : quatre-vingt-douze ans après, sans parler des désastres de deux guerres mondiales.
Ernest Pinard (qui a déjà requis contre Flaubert) défend la morale publique, c’est-à-dire la morale tout court. Son discours est épatant. Jugez-en :

« L’homme est toujours plus ou moins infirme, plus ou moins faible, plus ou moins malade, portant d’autant plus le poids de sa chute originelle qu’il veut en douter ou la nier. Si telle est sa nature intime tant qu’elle n’est pas relevée par de mâles efforts et une forte discipline, qui ne sait combien il prendra facilement le goût des frivolités lascives sans se préoccuper de l’enseignement que l’auteur veut y placer. »

Notez bien « mâles efforts » et « forte discipline ».
La discipline est la force principale des armées. Il y aura beaucoup de mâles français à faire massacrer.

Ernest Pinard, c’est évident, adore faire ce réquisitoire. On peut supposer que, la veille, il a lu ces poèmes osés à Mme Pinard. On entend celle-ci : « Arrête ces cochonneries, Ernest ! » C’est tout émoustillé par cette chaude soirée que monsieur le substitut arrive à l’audience. Là, il se déchaîne, il récrit les poèmes, il les résume en faisant saillir, dans son style, les sujets scabreux. Dans « le Léthé », il voit « une vierge folle dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent le Léthé ». Pourquoi « vierge folle » ? On n’en sait rien, mais l’expression ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd, ce sera Rimbaud (qui a 3 ans à l’époque) dans « Une saison en enfer ». Dans « les Bijoux », Pinard voit une « femme nue, essayant des poses devant son amant fasciné » (a-t-il demandé ce service à Mme Pinard ? C’est probable). « Les Métamorphoses du vampire », surtout, l’inspirent. Il voit une « femme vampire étouffant un homme en ses bras veloutés, abandonnant aux morsures son buste sur les matelas qui se pâment d’émoi, au point que les anges impuissants se damneraient pour elle ». Bien entendu, tous ces mots se trouvent dans le poème, mais une fois transcrits par Pinard ils deviennent des clichés piteux. Des bras « veloutés » ? Mais non, Baudelaire a écrit « redoutés ». Mme Pinard avait peut-être des bras un peu veloutés, mais devait cacher avec circonspection sa nature de vampire.

Nous rions de Pinard, et nous avons tort. De même que les vampires se métamorphosent, la censure se déplace, se rhabille, se grime, change apparemment de but, mais conserve la même structure. Je me fais fort, aujourd’hui, de rendre les poèmes de Baudelaire scandaleux ou insignifiants pour des professionnels de la publicité, du porno, de l’Audimat, des conseils d’administration, des marchés financiers. Ils sont trop compliqués, ces poèmes, élitistes, contraires aux « gay and lesbian studies », on peut même y discerner une vieille composante religieuse malsaine. Le Mal avec une majuscule est intolérable, et je me demande même s’il n’y a pas dans ces élucubrations une atteinte à la bonne morale laïque, ou plus exactement des propositions métaphysiques insensées. La sexualité est saine, épanouie, obligatoire, rentable. De quoi nous parle cet aristocrate pervers ? Baudelaire n’a aucun succès aux Etats-Unis, c’est prouvable.

En réalité, il s’agit de poésie, donc de musique, donc de complexité physique, donc d’intelligence, donc de désir, donc d’érotisme impossible à vulgariser. Quand Baudelaire, dans « Lesbos », parle de « baisers chauds comme les soleils » ou « frais comme les pastèques », de baisers qui sont « comme les cascades », « orageux et secrets, fourmillants et profonds », j’ai, ou je n’ai pas, l’expérience personnelle de ces féeries de bouche. Des « filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses » ? Baudelaire les a rencontrées. Il sait quelque chose de l’autre sexe replié sur lui-même, et c’est là sa découverte, son extraordinaire nouveauté :

« Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs. »

Selon la loi de composition du poème, Baudelaire répète le premier vers qui devient ainsi, solennel, le dernier d’un quatrain qui passe ainsi à cinq :

« Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre. »

Voilà une proposition considérable : entre tous, sur la terre. Et cela, dès l’enfance admis au noir mystère. Baudelaire se présente donc comme un élu (pour qui se prend-il ?). Un élu en-dehors de la métaphysique et de son homosexualité masculine implicite :

Laisse du vieux Platon se froncer l’oeil austère.

(Ce vers est d’un humour délicieux).

Le premier titre des « Fleurs du mal » (après celui de « les Limbes » vite abandonné) était « les Lesbiennes ». Le mot n’avait pas encore de connotation sexuelle marquée. On disait « tribades » (c’est d’ailleurs le terme que Pinard emploie à l’audience). Mais on sait que Proust était plus qu’intrigué par Baudelaire, et qu’au fond il ne voulait pas admettre son hétérosexualité spéciale. A l’ombre des jeunes filles en fleurs ? Les voici. Elles protègent un « noir mystère », et Baudelaire a été choisi pour le chanter, ce qui est éminemment condamnable. Un mystère doit le rester, surtout s’il est « noir ». Mais Baudelaire, ici, se dit le continuateur de l’admirable poésie de Sapho, et donc d’Aphrodite. « Mère des jeux latins et des voluptés grecques ». Aphrodite ou Vénus ? Aphrodite, Sapho. La « mâle Sapho » est à la fois « l’amante et le poète » :

« Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté. »

Baudelaire affirme quelque chose de très précis : jusqu’à lui, tout le monde s’est trompé sur Vénus et ses alentours, alors que lui, dès l’enfance, est entré dans le « noir mystère », dont personne, au fond, ne veut entendre parler. Il ne s’agit pas seulement de « lesbiennes », même si (voir Proust) c’est de ce côté-là que quelque chose résiste et peut s’éclairer.

Ce que Proust imagine, Baudelaire le voit. Le narrateur de la « Recherche » passe son temps à essayer de pénétrer dans le « noir mystère », objet de sa jalousie. Peu importe, ici, que l’homosexualité féminine soit un déguisement de la masculine, c’est elle qui attire le récit, le charge, le fait brûler. Dans une conversation avec Gide, Proust va même jusqu’à dire que Baudelaire devait être lui-même homosexuel. Eh non. Il est ce très étrange hétérosexuel admis au « noir mystère ». Albertine et Andrée, chez Proust, ne se dévoilent jamais, alors que Delphine et Hippolyte, dans Femmes damnées posent en pleine lumière. De là, on le sait, vient le tableau de Courbet, Le Sommeil ou Les Dormeuses, ou encore Paresse et luxure. On connaît les rapports étroits entre Baudelaire et Courbet.

Mais c’est Manet qui fera le portrait de Jeanne Duval, la maîtresse de Baudelaire, celle qui illumine Les Fleurs.

L’amour entre femmes implique, on le sait, le rejet et l’exclusion de l’homme conçu comme brutalité déflorante et bestialement reproductrice. C’est dans ce « pas d’homme » radical que Baudelaire s’introduit, en faisant parler comme jamais les actrices de cette récusation fiévreuse. Leurs baisers sont « légers comme des éphémères, qui caressent le soir des grands lacs transparents ». Leur plaisir est un désir d’oubli, d’enfouissement, de sommeil, de néant, de mort. Mais le prix à payer est une rage stérile, sans cesse renouvelée, comme s’il s’agissait de fuir un infini intérieur. On est donc bien en enfer, mais dans la révélation inouïe que la mort, au fond, jouit fémininement d’elle-même. Qu’elle vienne sur scène pour le dire n’est pas du goût de la Société, on s’en doutait.
Condamné.

Jeanne elle-même est une « âme cruelle et sourde », un « tigre adoré », un « monstre aux airs indolents ». Son beau corps est « poli comme le cuivre ». De nouveau, il s’agit d’abîme et d’oubli, de baisers profonds comme un fleuve. On peut s’abreuver à ce courant comme un enfant, pourtant il ne s’agit pas de lait mais de léthé (Baudelaire, bien entendu, joue de l’équivoque sonore). Ce vin-là, il est exclu que les Pinard le boivent à travers les siècles. De plus, Jeanne est une métisse, une quarteronne, une femme de couleur, grâce à laquelle la poésie française trouve enfin ses plus éclatantes couleurs.
Condamné.

Gabriel Lefebvre , Illustration pour A celle qui est trop gaie , 2005. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Parmi les plus beaux vers de Baudelaire, ceux-ci, dans A celle qui est trop gaie :

« Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage,
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair. »

Cette fois, nous sommes avec une soeur (« mon enfant, ma soeur »), c’est-à-dire dans une autre dimension incestueuse que celle de la mère froide (Baudelaire en sait beaucoup sur ce sujet). La soeur est belle comme un voyage et un paysage, la santé rayonne de ses bras et de ses épaules, les couleurs de ses toilettes correspondent à son « esprit bariolé ». C’est une fleur de la Nature, insolente, qu’on a envie de « punir » (sadisme après la transe masochiste). Et là, les Pinard à travers les âges, voient avec horreur leur fille (qu’ils adorent), blessée d’un coup de couteau au flanc (plaie christique), et le poète malade, à travers ces « lèvres nouvelles », lui infuser son « venin ». Donc maladie vénérienne, syphilis, sida. Donc crime.
Condamné.

Baudelaire exagère : c’est maintenant le Cantique des cantiques (très peu lu, en général, par les Pinard), qu’il imite, qu’il parodie, qu’il souille.
Les Bijoux :

« La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores. »

Que voulez-vous, ces bijoux sont indiscrets, et le mot « bijou » lui-même, mêlant le faste à la nudité, ne me paraît pas, à moi, Pinard, à sa place. Diderot nous a déjà fait le coup, mais ce Baudelaire va plus loin, il flashe sur des négresses, et des étrangères (moue pincée des femmes Pinard à travers le temps). Par exemple, il voit une certaine Lola de Valence, et aussitôt, tac, « un bijou rose et noir ». C’est un obsédé dangereux, surtout à cause de son goût dépravé du luxe. Il l’avoue lui-même : il aime « à la fureur » « les choses où le son se mêle à la lumière ».
Donc la femme nue (avec ses bijoux sonores) est couchée et « se laisse aimer ». Le désir de ce pervers monte vers elle, comme la mer vers une falaise (encore du naturisme parfaitement déplacé). Là-dessus, face à son « tigre dompté », la négresse « essaye des poses ». Baudelaire se lâche : il accumule des mots qu’on préférerait ne pas voir : bras, jambe, cuisse, reins, ventre, seins — il fait onduler tout ça et ose même comparer l’ensemble aux « grappes de sa vigne ». Singulier vigneron, n’est-ce pas. Mais il ne s’en tient pas là : la danse féminine est comparée à celle des « anges du mal », venant déranger l’âme, calme et solitaire, assise sur son rocher de cristal. Un vers comme « sa taille faisait ressortir son bassin » est ici franchement obscène. Même chose pour :

« Sut ce teint fauve et brun le fard était superbe. »

Et que penser de ce feu, de ce foyer qui « inonde de sang cette peau couleur d’ambre ? » Sommes-nous encore chez nous ?
Condamné.

Le sieur Baudelaire, je tiens à le rappeler, a écrit, parmi tant d’autres incongruités insupportables, deux vers sur la prostitution qu’il faut effacer des bibliothèques et de la mémoire humaine :

« Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu... »

Mais le poème qui devrait définitivement disparaître, le plus abject et le plus vicieux, est certainement Les Métamorphoses du Vampire. L’auteur n’a pas hésité à dire qu’il s’agissait d’une de ses pièces préférées. C’est, bien entendu, quelle que soit l’époque considérée, la plus condamnable, un vrai crime contre l’humanité.
Non seulement Baudelaire dégrade les rêves de l’idéal et de l’éternel féminin, mais il prétend, en plus, avoir couché avec la mort elle-même, dégoûtante prétention, incroyable audace.
Jugez-en.
La femme, ici a une bouche de fraise, c’est une Sibylle en fureur. Elle se tord comme un serpent sur la braise, elle pétrit ses seins, est est en pleine crise oraculaire, et ses mots sont, paraît-il, « imprégnés de musc ». Elle se vante d’avoir « la lèvre humide », de « sécher tous les pleurs sur ses seins triomphants », de « faire rire les vieux du rire des enfants » (les grands-mères Pinard apprécieront), son délire n’a plus de limites :

« Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles ! »

Pas de doute, elle nous déclare qu’elle règne sur le monde humain, c’est une star, une super-star, une vamp. Cette madone des lits s’adresse à son « cher savant » pour lui révéler que, « docte aux voluptés », « les anges impuissants se damneraient pour elle ». Et où ça ? Sur des matelas.
Le « cher savant » se laisse faire. La femme à la bouche de fraise, tenez-vous bien, lui suce toute la moelle de ses os (ici, Mme Pinard a un hoquet de dégoût à travers les âges), mais voici le pire. Le cher savant se retourne, et sur quoi tombe-t-il ?

« Une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ».

Au lieu du mannequin puissant de tout à l’heure, qui « semblait avoir fait provision de sang »,

« Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver. »

J’arrête ici cette démonstration de pure démence. À moins de voir dans ce cas une mystification sarcastique de grande envergure, une sorte d’humour noir pour attirer notre attention sur le fait que, dans le « noir mystère » il n’y a aucun mystère, et que le fameux « continent noir » évoqué par un savant d’autrefois, est une faribole, je trouve cet étalage pseudo-poétique (car enfin, la poésie, n’est-ce pas, c’est tour autre chose !) aussi indigne que profondément inutile. Je sais que d’aucuns prétendent que Baudelaire a démasqué, à travers l’hystérie, la frigidité et l’impuissance originelles comme moteurs de la frénésie sexuelle ; je sais qu’il a revendiqué comme une découverte capitale que l’être humain, possédé par cette impasse, était en général indifférent à la poésie. Le gidien protestant Sartre, en 1946, peu avant la regrettable réhabilitation de ces fantaisies, nous a dit ce qu’il fallait penser de toutes ces histoires. Je m’associe à lui dans mon nouveau réquisitoire qui, lui-même, sera suivi de bien d’autres, je n’en doute pas.

Baudelaire a des visions et des hallucinations, soit. Elles ne sauraient en aucun cas troubler la science, le progrès, l’humanisme, l’évolution des moeurs, la paix des ménages. Pourrais-je vous dire, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, que ma mère, ma femme, ma maîtresse, ma soeur, ma fille, ma petite-fille ne sont que des outres pleines de pus, ou des débris de squelette ? Cette insulte à la dignité féminine élémentaire doit être sévèrement sanctionnée. Il n’est que trop évident que Baudelaire, sans être gay, ce qui le rendrait sympathique, n’est pas non plus lesbian, — mais que son trans-genre queer est une façon de dissimuler sa haine des femmes dans leur substance même, substance dont il se veut, au fond, sous prétexte de poésie, le vampire forcené.
Condamné.

Juin 2005

« Poèmes interdits », par Charles Baudelaire,
Complexe, coll. « la Plume et le Pinceau », illustrations de Gabriel Lefebvre, 96 p.


Préface de Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur du 13-10-05 (extrait)
L’Infini 93, Hiver 2005, p. 34
Discours Parfait, Gallimard, 2009, p. 272.

*

Ajout A.G. :

Gustave Courbet , Les dormeuses , 1866. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*

Conférence de Philippe Sollers à l’Institut du Monde Anglophone (Paris), le 22 juin 2001.

"L’enfer des femmes là-bas",

*

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5 Messages

  • Viktor Kirtov | 30 mai 2018 - 21:24 1

    VlCTOR HUGO

    « J’ai reçu, Monsieur, votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini. Vous venez de le prouver. Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est là une couronne de plus. »

    Lettre du 30 août 1857

    THÉOPHILE GAUTIER

    « De tous les poètes éclos après la splendide irradiation de l’école romantique, M. Charles Baudelaire est assurément le plus original, et par nature et par volonté [...]. Il a le don, mais il a aussi le travail. Il sait ce qu’il fait, il assiste en critique à son inspiration, la conseille, l’excite, la modère, la dirige et la fait aller où il veut. »

    Fusains et eaux-Jones

    PAUL VERLAINE

    « La profonde originalité de Charles Baudelaire, c’est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement l’homme moderne ; [...] l’homme physique moderne, tel que l’ont fait les raffinements d’une civilisation excessive, l’homme moderne, avec ses sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d’alcool en un mot, le bilio-nerveux par excellence, comme dirait H. Taine. »

    Charles Baudelaire

    ARTHUR RIMBAUD

    « Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine - les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles. »

    Lettre du voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871

    STÉPHANE MALLARMÉ

    « L’hiver, quand ma torpeur me lasse, je me plonge avec délices dans les chères pages des Fleurs du Mal. Mon Baudelaire à peine ouvert, je suis attiré dans un paysage surprenant qui vit au regard avec l’intensité de ceux que crée le profond opium. Là-haut. et à l’horizon, un ciel livide d’ennui. avec les déchirures bleues qu’a faites la Prière proscrite. »

    Symphonie littéraire II

    JORIS-KARL HUYSMANS

    « Et plus des Esseintes relisait Baudelaire, plus il reconnaissait un indicible charme à cet écrivain qui, dans un temps où le vers ne servait plus qu’à peindre l’aspect extérieur des êtres et des choses, était parvenu à exprimer l’inexprimable. grâce à une langue musculeuse et charnue, qui, plus que toute autre, possédait cette merveilleuse puissance de fixer avec une étrange santé d’expressions, les états morbides les plus fuyants, les plus tremblés, des esprits épuisés et des âmes tristes. »

    A rebours

    MARCEL PROUST

    « A côté d’un livre comme Les Fleurs du Mal, comme l’œuvre immense d’Hugo paraît molle, vague, sans accent ! Hugo n’a cessé de parler de la mort, mais avec le détachement d’un gros mangeur, et d’un grand jouisseur. Peut-être hélas ! faut-il contenir la mort prochaine en soi, être menacé d’aphasie comme Baudelaire, pour avoir cette lucidité dans la souffrance véritable, ces accents religieux dans les pièces sataniques. »

    Lettre à Jacques Rivière, 1921

    PAUL VALÉRY

    « Avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de la nation. Elle se fait lire dans le monde : elle s’impose comme la poésie même de la modernité ; elle engendre l’imitation, elle féconde de nombreux esprits. [...] Je puis donc dire que s’il est, parmi nos poètes, des poètes plus grands et plus puissamment doués que Baudelaire, il n’en est point de plus important. »

    Situation de Baudelaire, conférence donnée le 19 février 1924

    LOUIS ARAGON

    « Il n’y a pas de poète qui soulève plus de passion que Baudelaire. On ne peut en parler, on n’en peut rien dire que cela n’offense quelqu’un. J’ai toujours eu pour lui des sentiments extrêmes. Il y a eu des années où je n’aurais pas souffert un mot de critique le touchant. Il y a eu des mois où je ne pouvais en lire une ligne sans révolte, comme excédé d’une maîtresse on lui trouve mille vulgarités là où l’on ne voyait, la veille encore, que perfection. »

    Des plaisirs plus aigus que la glace ou le fer

    YVES BONNEFOY

    « Comme des milliers d’autres dans le siècle qui l’a suivi. je lui dois, en tout premier lieu, d’avoir pu garder foi en la poésie. »

    Sous le signe de Baudelaire

    *
    Les « Fleurs du Mal » à l’image d’une vie

    ZOOM : cliquer l’image

    Le manuscrit des Fleurs, est remis à l’éditeur Poulet-Malassis le 6 février 1857. Composé de très exactement cent poèmes - sans compter l’adresse au lecteur-, il est divisé en cinq sections, à la manière des cinq actes d’une tragédie classique : Spleen et Idéal, Le Vin, Les Fleurs du Mal, Révolte et La Mort. L’ensemble embrasse toute une vie, le volume s’ouvrant par l’image du berceau et se refermant par celle de la tombe. Entre ces deux bornes, le récit d’un voyage dans l’expérience du Mal, que le poète entend comme le contraire de la vertu autant que comme celui de la santé. Dans la section Spleen et Idéal, il s’attache à en chercher les origines, les symptômes lointains et les premières manifestations. Puis il en présente les possibles remèdes, donnant à voir la maladie du Mal dans toute sa complexité. Dédiées au « poète impeccable » Théophile Gautier, les « fleurs maladives » ne passeront pas l’été.

    Poursuites et censure

    Au lendemain de leur publication, dans les colonnes du Figaro, deux articles dénoncent coup sur coup le recueil et déclenchent les poursuites : « Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables », peut-on lire sous la plume du journaliste Gustave Bourdin. Le 20 août, à l’issue d’un procès expéditif, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés pour « outrage à la morale publique ». Verdict : une amende, doublée d’une interdiction immédiate de six poèmes du recueil, ceux dont l’érotisme et le sadisme sont le plus affichés. Pour Baudelaire, cette censure est une amputation : ces poèmes sont comme arrachés à son cœur. D’autant que priver le recueil de ces pièces équivaut pour lui à le détruire complètement - aussi préfère-t-il faire retirer ses Fleurs de la vente. « Néfaste indulgence », écrit-il, triste et amer, à l’adresse de ses censeurs. « L’agitation de l’esprit dans le Mal, pourquoi voulez-vous la priver de sa libre expression, aussi osée qu’elle vous semble ? Votre "morale prude et bégueule", où conduit-elle A faire croire que tout est bien, que tout est bon, que tout est beau ... Quelle abominable hypocrisie... »

    « J’ai passé ma vie entière à apprendre à construire des phrases ; et je dis, sans crainte, sans crainte de faire rire, que ce que je livre à une imprimerie est parfaitement fini »

    La sentence plonge le poète dans une profonde dépression. Découragé, humilié et sans le sou, Baudelaire traverse les mois les plus noirs. « Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné », notent les Goncourt dans leur Journal à la fin d’août 1857. « Ce que je sens, explique-t-il à sa mère en décembre, c’est un immense découragement, une sensation d’isolement insupportable, une peur perpétuelle d’un malheur vague, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désir, une impossibilité de trouver un amusement quelconque... Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci ? à quoi bon cela ? »

    Quand les forces reviennent. il rouvre ses dossiers, reprend ses carnets, et s’attelle au seul et unique chantier capable de lui remettre du baume au cœur : la seconde édition de ses Fleurs. Le tribunal l’a obligé à supprimer six poèmes ? Le voilà qui en ajoute trente-deux ! Et, de 1857 à 1861 travaille à réorganiser l’équilibre intérieur des sections, injectant dans chaque pièce des significations nouvelles. Certains poèmes déjà existants, comme « Spleen » se voient augmentés de nouvelles strophes. D’autres changent de place, délogés par l’ajout de nouveaux. D’autres encore, comme « L’Irrémédiable » sont scindés en deux.

    Bouquet final

    Dans ce grand réagencement le changement le plus significatif reste l’introduction d’une section nouvelle, les Tableaux parisiens. Huit poèmes par lesquels la ville moderne fait son entrée dans la poésie, se montrant dans ce qu’elle a de plus rugueux : les prostituées, les aveugles, les mendiants, les vieilles... Huit poèmes qui deviendront célèbres, et qui changent le sens général du recueil : là où la première édition embrassait un mouvement de descente puis de remontée dans Spleen, la seconde décrit une courbe descendante, sorte de lent enfoncement, symptomatique du désenchantement de l’auteur. Publiée en 1861, cette deuxième édition des Fleurs - qui passa à la postérité – connaît un accueil discret, majoritairement négatif. « Les Fleurs du Mal, on commencera peut-être à les comprendre dans quelques années », commente le poète en 1866. Lui, le poète maudit, est pourtant convaincu d’avoir achevé son grand œuvre : « J’ai passé ma vie entière à apprendre à construire des phrases ; et je dis, sans crainte de faire rire, que ce que je livre à une imprimerie est parfaitement fini. » Parfaitement fini, certes mais à six poèmes près : jusqu’en 1865, Baudelaire cherchera à faire publier les six pièces interdites. Les Epaves. Il n’y parviendra qu’en Belgique, où la censure est moins rude que dans l’Hexagone. En France. il faudra attendre 1946 pour qu’une loi lève définitivement la condamnation pour outrage. Mais les Fleurs n’avaient jamais cessé de distiller leurs voluptueux parfums angoissés et toxiques.

    Estelle Lenartowicz


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    Crédit : LIRE FÉVRIER 2017


  • Viktor Kirtov | 1er mai 2018 - 10:40 2

    Le serpent qui danse de Charles Baudelaire


    Illustration van Dongen. ZOOM : cliquer l’image
    LE SERPENT QUI DANSE

    Que j’aime voir, chère indolente,
    De ton corps si beau,
    Comme une étoffe vacillante,
    Miroiter la peau !

    Sur ta chevelure profonde
    Aux âcres parfums,
    Mer odorante et vagabonde
    Aux flots bleus et bruns,

    Comme un navire qui s’éveille
    Au vent du matin,
    Mon âme rêveuse appareille
    Pour un ciel lointain.

    Tes yeux, où rien ne se révèle
    De doux ni d’amer,
    Sont deux bijoux froids où se mêle
    L’or avec le fer.

    À te voir marcher en cadence,
    Belle d’abandon,
    On dirait un serpent qui danse
    Au bout d’un bâton.

    Sous le fardeau de ta paresse
    Ta tête d’enfant
    Se balance avec la mollesse
    D’un jeune éléphant,

    Et ton corps se penche et s’allonge
    Comme un fin vaisseau
    Qui roule bord sur bord et plonge
    Ses vergues dans l’eau.

    Comme un flot grossi par la fonte
    Des glaciers grondants,
    Quand l’eau de ta bouche remonte
    Au bord de tes dents,

    Je crois boire un vin de Bohême,
    Amer et vainqueur,
    Un ciel liquide qui parsème
    D’étoiles mon coeur !

    Charles Baudelaire

    Feuilleter le livre illustré par van Dongen


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    Description du livre

    Kees van DONGEN et Charles BAUDELAIRE
    LES FLEURS DU MAL
    Paris-Bièvres, Pierre de Tartas, 1966-68.
    Préface de Jean-Paul Sartre.
    Grand In-4°(377 x 290), en feuilles, sous couverture d’Auvergne gris, rempliée et imprimée, emboîtage toilé bordeaux.
    2 eaux-fortes et aquatintes en couleurs à double page.
    13 eaux-fortes dont 3 à pleine page,
    la suite des planches sur Vélin d’Arches.
    Edition totale à 270 exemplaires, ici n° 39.

    Crédit illustrations : boreastfineart.com

    Kees Van Dongen
    de son vrai nom Cornelis Théodorus Marie van Dongen est un peintre néerlandais né en 1877 à Delfshaven, dans la banlieue de Rotterdam et mort, à l’âge de 91 ans, en 1968 à Monaco. Connu comme un des initiateurs de l’art fauviste, il est particulièrement renommé pour ses portraits de femmes

    Le serpent qui danse revisité par Serge Gainsbourg

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  • Viktor Kirtov | 22 mars 2018 - 14:52 3

    Anniversaire : le 21 mars 1910 s’éteignait Félix NADAR, photographe des figures éminentes du XIXème siècle. Nous lui devons les portraits immortels de Baudelaire, Hugo, Liszt, Nerval et de dizaines d’autres. Ses clichés font partie du patrimoine littéraire et artistique français. (Crédit : La Cause littéraire)


    - Ses clichés de Baudelaire
    - Son autoportrait

    Ses clichés de Baudelaire


    Baudelaire par Nadar (1862)

    .

    Son autoportrait


    Nadar par Nadar
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  • Viktor Kirtov | 17 janvier 2018 - 12:44 4

    « Enivrez-vous » est un poème en prose issu du recueil Le Spleen de Paris. On y retrouve des thèmes clés de Baudelaire, déjà présents dans Les Fleurs du Mal : l’angoisse face à la fuite du temps et la volonté de trouver une échappatoire à cette souffrance.


  • Viktor | 23 janvier 2007 - 10:01 5

    On peut voir Le Sommeil de Courbet au Petit Palais, à Paris, dans la partie en accès libre.
    _ Tableau qui, au premier regard, frappe par le sujet, sa grande taille 135x200 cm, sa sensualité, le rendu très réaliste de la chair... Une commande du diplomate Khalil-Bey, suivie d’une autre livraison discrète et devenue célèbre : l’Origine du monde, objet d’un article sur ce site.