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Politique de l’Europe

Entretien, Revue Politique et Parlementaire, juin 2019

D 5 septembre 2019     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


POLITIQUE DE L’EUROPE

Revue Politique et Parlementaire - Pour vous est-il encore possible de sauver l’Europe ?

Philippe Sollers - C’est comme si vous me demandiez si on pouvait sauver l’esprit. Qu’entendez-vous par Europe ? Fallait-il commencer par les questions économiques, qui ont tout envahi et qui obstruent toutes réflexions, ou par la culture c’est-à-dire en ce qui concerne l’Europe voir un peu où cela a été pensé… À mon avis c’est en France et nulle part ailleurs. Mais qui ? Mais quoi ? Mais où ? Mais quand ? Qui lit encore ? Et quoi ? Et comment ? Et qui sait encore lire ? Si vous ne savez plus lire et que vous passez au numérique avec perte de mémorisation intense, digitalisme incessant, smartphones, textos, etc. vous êtes dans quelque chose qui n’a plus aucune chair. Qu’est-ce que la chair de l’Europe ? L’Europe a été « désastrée » au XXe siècle. C’était, aussi, une idée chère à l’hitlérisme, on l’oublie trop souvent.

RPP - Il y avait une Europe nazie…

Philippe Sollers - Oui c’était le grand projet. Et puis des personnes spéculent sur l’affaiblissement de l’Europe. Vous l’entendez en permanence dans les journaux télévisés. C’est Trump, d’un côté, c’est Poutine de l’autre, et aussi les Chinois (quoique je doute que ce soit leur position principale car ils sont plutôt multilatéralistes). Il est très intéressant de savoir avec qui l’Europe peut négocier son esprit. Il y a quelques années, Le Monde a publié en une l’un de mes articles qui a fait grand bruit car il avait pour titre « La France moisie ». Je pourrais le reprendre et je vous expliquerais, en l’écrivant dans un certain style ironique, quelque chose qui serait inaudible, car tout le monde a des opinions, des idées, tout cela marche très vite. Entre le Cohn-Bendit qui posait en 1968 devant un CRS et le Cohn-Bendit qui a fait campagne pour Emmanuel Macron, il y a comme un abîme. Certes c’est un Européen et pas n’importe lequel, venu d’Allemagne encore que nous sommes tous des juifs allemands, j’ai chanté cela à l’époque.

RPP - Mais… Quel est votre « mais » ?

Philippe Sollers - Le problème est plus intéressant si on se place du point de vue de la culture. Y a-t-il une culture européenne ? Évidemment, elle nous saute aux yeux. Je n’aurais pas eu l’idée de soutenir M. François-Xavier Bellamy qui nous parlait des racines chrétiennes de l’Europe. Il paraît que cela n’a jamais existé, mais j’en doute car je me suis beaucoup promené en Europe. Dans mon article « La France moisie », j’ai indiqué que j’étais un écrivain européen d’origine française – et je le maintiens. Et me voilà traduit en chinois. Pour un peu, en 2050, j’aurai le droit d’être mentionné en petits caractères dans un dictionnaire chinois « Philippe Sollers : écrivain européen d’origine française qui très tôt et presque seul s’est intéressé à la Chine  ». Là nous sommes au coeur même de l’Europe, c’est-à-dire à Paris dans un bureau où les références chinoises vous sautent aux yeux, avec cette calligraphie en rouleau. Voilà à mon avis ce que peut jouer et parier l’Europe.

RPP - Mais encore ?

Philippe Sollers - Des objections s’élèvent de toutes parts. « Et que faites vous des États-Unis, que faites-vous de la Russie, que faites-vous de l’Inde, ce merveilleux pays démocratique alors que la Chine est un régime totalitaire épouvantable ! ». Faisons un peu de géopolitique puisque nous sommes à l’ère planétaire : pour sauver l’Europe il faut s’appuyer sur la Chine. Tout le reste c’est du blabla.

RPP - Oui. Pour vous, par rapport à d’autres aires de civilisation, ce qui caractérise l’Europe c’est l’ouverture ?

Philippe Sollers - Bien sûr ! Une ouverture maximale. Si je vous montre ce tableau, vous avez l’impression que c’est un Chinois qui l’a réalisé car c’est quelque chose de très chinois. Et puis, vous vous rendez compte que c’est Giuseppe Castiglione, un jésuite. Qui y a-t-il de plus européen que le baroque jésuite ? Si vous voulez, on va se promener et je vous montre l’Europe jésuite. Expulser les jésuites, les calomnier comme s’ils n’avaient jamais existé alors qu’ils ont représenté l’ouverture maximale, c’est vraiment faire un immense contre-sens. Le Saint-Siège a toujours visé la Chine, encore aujourd’hui.

RPP - C’est-à-dire ?

Philippe Sollers - Les rendez-vous ont été ratés, ce fut un malentendu gigantesque. Il y avait une rencontre. La rencontre avec l’Asiatique pour reprendre le projet d’Heidegger qui, pour sa part, voyait le Japon ; il était sous l’emprise de l’endroit où il se trouvait c’est-à-dire en Allemagne. Si vous voulez reprendre l’Europe, il faut voir la culture européenne dans toutes ses dimensions. Je crois être l’un des rares écrivains français, vous pouvez dire intellectuels si vous voulez, à connaître l’Europe. Les intellectuels ne la connaissent pas, ils n’ont rien fait pour elle, sauf récemment notre ami Bernard-Henri Lévy qui s’est jeté dans une baignoire à Prague ou à Lisbonne en clamant qu’il fallait sauver la « princesse Europe ».

RPP - Dans les années 80, certains intellectuels comme Derrida ou Finkielkraut sont allés voir les dissidents d’Europe centrale, ils ont rapporté leurs témoignages à l’Ouest. Finkielkraut a même fondé sa revue, Le Messager européen

Philippe Sollers - L’Europe centrale a attiré toute l’attention pour des raisons que je pourrais vous détailler. Je connais un peu les intellectuels, je n’ai jamais pu en trouver un avec qui je pouvais parler librement de ce que je connais par coeur : l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Angleterre. Trop loin d’eux, tout cela… (rires). Dieu est italien. Il est très doué en peinture, en sculpture, en architecture. Vous pouvez lire mon Dictionnaire amoureux de Venise. Je n’ai jamais vu les intellectuels s’intéresser à la culture européenne.

RPP - Vous exagérez !

Philippe Sollers - Mais non ! Pas du tout. Ils se sont toujours occupés des États-Unis et du Proche-Orient. C’est tout. Ils ne voient rien d’autre. C’est un héritage de la guerre froide, mais notre monde n’a plus rien à voir avec ce qu’ils ont connu. Tout a volé en éclats.

RPP - Selon vous, même Raymond Aron n’avait pas de dimension véritablement européenne ?

Philippe Sollers - Raymond Aron avait une dimension européenne, car, au moment où il oeuvrait, pour sauver l’Europe, il fallait s’appuyer sur les États-Unis d’Amérique. Je respecte profondément Aron surtout pour l’un de ses livres, peu connu, Penser la guerre, un ouvrage magnifique dans lequel il parle de ce qu’il connaît de façon très percutante, c’est-à-dire des grandes nouveautés qui se sont produites dans le cours de la guerre. Il en profite d’ailleurs pour faire l’apologie de Mao Tsé-toung. C’était évident que l’« Opium des intellectuels », pour reprendre le titre de son bestseller de 1955, visait d’une façon considérable le bloc soviétique. Lorsque vous lisez Situations V, vous êtes saisi par la fulgurance du style de Sartre. C’est beaucoup plus important que toutes ses opinions. Vous avez « les communistes et la paix » qui prennent la moitié du livre, il perd un temps fou avec cette affaire. Comment vouliez-vous convaincre les communistes français qui ont eu un pouvoir considérable dans l’après-guerre ? La France c’est très simple c’est l’Action française, Vichy et le Parti communiste. Une fois que vous avez cela à surmonter, bonne chance, il faut mieux être à Washington ! (rires).

RPP - Et dans ce paysage où situez-vous les gaullistes ?


Mao et Malraux en 1965.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Philippe Sollers - Je les situe au XIIIe siècle. De Gaulle est un homme du XIIIe siècle. Qui est très bien à sa place exacte, non pas à Colombey, mais à Notre Dame de Paris qui hélas vient de brûler. Vous mettez De Gaulle là, ça marche. En tant qu’Occidental, c’est lui qui a reconnu pour la première fois la Chine. Lorsque vous avez quelqu’un comme André Malraux, ministre de De Gaulle, vous mesurez l’abîme dans lequel vous êtes. Et il n’y avait pas besoin de dire « l’Europe, l’Europe, l’Europe » en s’agitant comme des cabris. Lorsque Malraux est allé voir Mao Tsé-toung, celui-ci lui a demandé tout de suite de lui parler de Napoléon. L’Europe, c’est celle-là et elle est française qu’on le veuille ou non. Ou alors vous êtes tranquillement avec Hitler et vous conduisez votre peuple au massacre après en avoir perpétué un abominable…

RPP - Il y a eu une Europe allemande qui n’était pas nazie, quand même : celle des intellectuels weimariens, des artistes viennois... L’histoire de l’Allemagne n’est pas fléchée vers le nazisme…

Philippe Sollers - Les Allemands, contrairement aux Français, ont su penser le plus grand événement depuis le christianisme qui n’est autre que la Révolution française. Une fois que vous avez ces deux pistes de réflexion, de critique et d’autocritique vous avez voix au chapitre. Il y a eu un Allemand pour s’en aviser, c’est Hegel. Pourquoi trouvez-vous une citation de Hegel en exergue dans Madame Edwarda de Georges Bataille ? On a fait rarement plus admirablement pornographique. Vous imaginez Hegel ouvrir Madame Edwarda et voir qu’il est cité dans ce livre. Sur quoi ? Sur la mort. Il faudrait peut-être se rendre compte que la mort est pensable plutôt en français. Aujourd’hui, vous êtes dans des bavardages de morbidité à n’en plus finir. Ce n’est pas moi qui invente une dépression aussi grave. Vous avez fait vos directives pour votre fin de vie ? Vous suivez l’affaire Vincent Lambert ? Vous voyez ce qui peut se passer entre une épouse et une mère intégriste catholique ? Toutes les institutions sont ruinées. L’église catholique, n’en parlons pas ! Ce brave pape jésuite, il fallait l’appeler pour traiter la pédophilie par exemple. Actuellement, d’ailleurs, le livre qui se vend à l’international, c’est Sodoma de Frédéric Martel. Les institutions sont ruinées, il n’y a rien à attendre de ce côté là. En revanche il y a tout à attendre de caractères très singuliers et que personne n’attendait. Vous pensez que Montaigne, La Boétie et Voltaire étaient attendus ? Lorsqu’il y a eu les attentats, les ventes du Traité sur la Tolérance ont explosé. Comment, l’islam tue en plein Paris ! Vous croyez que les gens savent de quoi il s’agit ? Non ! C’est tragique. Et par conséquent l’Europe et la France sont une tragédie. Qu’est ce que vous faites avec tout ce qui a été produit ? Quelqu’un m’a adressé pour le publier dans la revue que je dirige un texte sur Bernard de Clairvaux. Saint Bernard apparaît dans La Divine comédie de Dante. Dante, Shakespeare : tout ce qui est nouveau est ressuscité du passé.

RPP - Walter Benjamin disait : « Le passé a barre sur nous ; nul ne peut échapper à sa sommation »…

Philippe Sollers - L’avenir c’est le passé dans sa singularité inouïe. C’est ça l’Europe ! Si vous voulez qu’elle vive, si vous voulez la sauver, eh bien au travail ! Et vous verrez que c’est un programme qui ne recevra aucune approbation. Sauf peut-être grâce à l’Assemblée nationale française, mais j’en doute beaucoup. Il faut travailler à ça. Dante, Saint Bernard, Chant 33 du Paradis « vierge mère, fille de ton fils… ». Comment une mère peut-elle devenir la fille de son fils ? Mon dieu il y a de quoi beaucoup penser. Essayez de penser que vous devenez le père de votre mère. Ce n’est pas évident. Personne n’a réfléchi à cela. Benoît XVI commençait toujours ses homélies en parlant de l’Europe. Il était très européen. C’est quand même au Saint-Siège que l’Europe s’est faite. Je pensais que Benoît XVI m’adressait des messages personnels comme pendant l’Occupation (rires). J’avais cinq ou six et je vivais à Bordeaux. L’étage inférieur des maisons était occupé par les Allemands et nous vivions dans les greniers. On écoutait Radio Londres en cachette et j’entendais L’hirondelle ne fait pas le printemps ou alors Les carottes sont cuites. Il fallait réussir à déchiffrer. C’est en écoutant Radio Londres que j’ai fait mon éducation littéraire. Ces voix venaient d’ailleurs. C’était prodigieux comme atmosphère. En bas, ça vociférait allemand, en haut on écoutait la radio, et il fallait en plus cacher les aviateurs anglais qui avaient eu le malheur de se crasher et les évacuer vers l’Espagne. Il y avait cela et tout le reste c’est du bavardage.

RPP - Mais c’était le symbole de l’Europe déchirée. Les Allemands en bas, vous au grenier en train d’écouter Radio Londres, les parachutistes anglais qu’il fallait préserver et transporter en Espagne. Vous avez dit « l’Europe c’est la France ». Mais si on se fait l’avocat du diable, la faiblesse de l’Europe aujourd’hui ne vient-elle pas justement du fait d’être exclusivement portée par une vision française et cela n’explique t-il pas aussi les résistances que rencontre Emmanuel Macron ?

Philippe Sollers - L’Europe est française à côté de la plaque de la France. Vous avez une finale qui reproduit l’élection présidentielle qui explique tout.

RPP - Pensez-vous que Macron a commis une erreur en surjouant cette opposition entre progressistes européens et nationalistes ?

Philippe Sollers - Il a renforcé le Rassemblement national. Le Front national est issu de ce que la France a de plus nauséabond. Comment le FN est-il passé d’un score de 2 % à 24 % aujourd’hui ? C’est quand même cela qu’il faut comprendre. La faiblesse c’est d’avoir laissé faire ça. Le président Mitterrand est pleinement responsable de cette situation. Je ne suis pas de ceux qui ont crié « on a gagné » le soir de son élection en 1981 car j’ai immédiatement imaginé la suite. Par ailleurs, pourquoi avoir laissé un tel pouvoir aux socialistes, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat. Pourquoi ensuite cette liquéfaction ? À quoi est-elle due ? Que met-elle en jeu ? Karl Marx vous dit qu’il y a trois piliers pour fonder son église, et dieu sait qu’elle a fonctionné : l’économie politique anglaise, c’est-à-dire la banque, la philosophie allemande et puis le socialisme français. Mais où est-il ? Vous le cherchez à la bougie, il est partout et nulle part. La gauche, la droite c’est fini, mais on est en plein rêve. Je dis que l’Europe, c’est la France, si la France est pensée. Mais elle ne l’est pas, elle est bradée, elle est abandonnée. Il faut dire : « Ici Londres ! ».

RPP - Pourquoi n’avez-vous jamais cru que la référence de certains à la République, au républicanisme puisse constituer une voie de reconstruction politique ?

Philippe Sollers - C’est foutu, c’est un vide !

RPP - Vraiment ?

Philippe Sollers - Tant que l’on ne pense pas, on répète des mots-clés, des slogans.

RPP - Est-ce la faute de la prévalence de l’ingénierie dans la politique ?

Philippe Sollers - Ce n’est plus de la pensée. La pensée n’a plus de raison d’être car on a pas le temps et cela demande un système nerveux extrêmement résistant. On est surmené, digitalisé, on ne se donne plus le temps de rien… Je n’ai pas d’ordinateur, ce sont mes amis qui s’occupent de mes réseaux sociaux. C’est une question de résistance. Il faut se donner les moyens de penser. Les livres nous y aident. En 1919, Proust reçoit le prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleur, et c’est un scandale car il n’a pas connu les tranchées. Qu’est-ce que vient faire ce mondain, juif et homosexuel qui, d’ailleurs, est le seul homme à penser la France dans toutes ses qualités ? Voilà ce que se demandent des millions de conformistes… Et pourtant, il faut lire Proust, car Proust c’est l’Europe. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous citer Céline. Ses Cahiers de prison ont été écrits au crayon sur des carnets fournis par l’administration pénitentiaire. Je vous rappelle qu’il était à Copenhague dans la section des condamnés à mort. S’il était rentré en France, il aurait été exécuté rapidement. En 1946 l’ambassadeur de France à Copenhague voulait le faire extrader pour intelligence avec l’ennemi, aujourd’hui ce serait pour ses pamphlets antisémites. Je vais vous dire pourquoi Céline est un très grand écrivain. Il va entraîner Lucette à travers l’Europe à feu et à sang. Si vous n’avez pas eu la patience de lire intégralement D’un château l’autre, Nord et Rigodon ce n’est pas la peine de parler de l’Europe.

RPP - À ce point ?

Philippe Sollers - Il faut lire Céline et ne pas se contenter de dire que c’est un monstre. Ses livres sont prodigieux. Je n’accepte pas ce que la France fait à Céline. Je ne résiste pas au plaisir de vous lire un extrait de ses Cahiers de prison écrits en 1946 :

« Je suis parvenu d’un jour au lendemain à une situation littéraire de tout premier plan sans égal, je crois, dans la littérature française. Situation qui demande aux académiciens de grand talent cinquante années d’efforts acharnés, de compromis infâmes. Dès la parution de ce livre, Voyage au bout de la nuit, je devins l’objet de toutes les amabilités de tous les partis politiques en France qui m’offraient tout aussitôt une place éminente dans leur rang. Le Parti communiste, en particulier, me voyait tout désigné pour remplacer Henri Barbusse dont la santé déjà fléchissait à l’époque en qualité d’écrivain officiel. Mon style, mon âpreté de polémiste me désignaient tout évidemment à l’emploi qu’il me réservait. Et l’on sait que le Parti communiste n’est pas tendre pour ceux qui ont refusé ses avances et moins tendre encore pour les écrivains qui ont publiquement dénigré son système dans mon livre Mea Culpa. Alors il est implacable et inlassable et ses vengeances absolument féroces. Si on ajoute en plus que les communistes ont fait presque tous les frais des représailles allemandes en France pendant l’occupation etc. ».

Croyez-vous que tout cela ait été vraiment pensé si on veut parler de la France, de l’Europe ou est ce que c’est soigneusement recouvert du tapis de l’anesthésiste principal, le président actuel, qui a au moins cette qualité fulgurante d’avoir su incarner ce que le Spectacle voulait comme président de la République française. Il était absolument à l’endroit qu’il fallait.

RPP - La représentation du pouvoir que le Spectacle voulait, c’était Jupiter ?

Philippe Sollers - Oui. Parce qu’on le voit tout le temps.

RPP - Comment Macron a-t-il eu l’intelligence de savoir que c’était cela que le Spectacle voulait ?

Philippe Sollers - Parce qu’il est doué, très intelligent et qu’il est détesté par les gens qui ne voient pas sa supériorité. C’est pareil pour Delon. On le déteste parce qu’il est très beau et très intelligent. Vous êtes dans un pays qui retrouve ses plus mauvais instincts dès qu’une tête dépasse. C’est incroyable. Refaire des petites scènes où Louis XVI est décapité, quelle misère ! Et la misère est là, elle n’est pas seulement économique, elle est aussi profondément intellectuelle, spirituelle c’est-à-dire qu’est ce qu’on fait avec la métaphysique ? La métaphysique c’est très simple, c’est qu’est ce que vous pensez des questions ultimes : la naissance, la mort, le temps, l’espace. Faites de la métaphysique et vous comprendrez tout très facilement, y compris les rouages du Spectacle !

RPP - Pour vous la crise de l’Europe équivaut à la mort de la pensée ?

Philippe Sollers - C’est la crise de l’identité fondamentale d’une culture singulière qui a dominé des siècles. Le président chinois a déclaré « nous, Chinois, avons fait en quarante ans, ce que vous avez fait en trois siècles ». C’est insolent, mais ce n’est pas si faux que cela…

RPP - Pourquoi la voix (et la voie) françaises en Europe sont-elles aujourd’hui si difficiles à faire entendre ?

Philippe Sollers - Il y a une falsification de la Révolution française, le plus grand événement de tous les temps avec l’avènement du christianisme. Il faut lire l’excellent livre de Marcel Gauchet Robespierre : L’homme qui nous divise le plus. Ses analyses sont particulièrement subtiles, y compris celle sur la vocation christique de Robespierre, prenant sur lui tous les excès de la Terreur pour que le peuple n’en soit pas coupable. Mettez-vous dans l’espace de la Convention. Il devait y avoir deux volumes des Orateurs de la Révolution française : la Constituante et la Convention. La Constituante est parue dans la Pléiade, mais le volume sur la Convention n’existe pas. Voilà des personnes qui montaient en scène et qui pouvaient être arrêtées et perdre la tête dans les minutes suivantes. Vous parlez à un girondin de Bordeaux. La Révolution française a toujours été imitée et, à chaque fois, falsifiée. Vous avez des gens qui croient que la Révolution d’Octobre en Russie a été la continuation de la Révolution française suivie par la Révolution chinoise : ils ne savent pas à quel point ils sont la dupe des simulacres…

RPP - Voulez-vous dire que la France « moisie » d’aujourd’hui regarde en chien de faïence les Conventionnels ?

Philippe Sollers - Allez donc passer votre vie à la Convention à l’époque, vous saurez si votre système nerveux est résistant. Vergniaud était un orateur admirable, il était inventif, il n’écrivait pas ses discours, il improvisait, il était très supérieur, il a donc été éliminé.

RPP - Ce qui n’était pas le cas de Robespierre qui n’était pas un bon orateur. Et que pensez-vous de Saint Just ?

Philippe Sollers - Le dernier discours de Robespierre est extraordinaire, Saint Just se tait, il sait que c’est terminé. C’est un épisode magnifique.

RPP - Que pensez-vous de cette phrase de Saint Just « Ce qui constitue une République c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé » ?

Philippe Sollers - Le bonheur est une idée neuve en Europe, j’aimerais bien qu’on médite là-dessus. Ce n’était pas du tout une idée neuve, mais elle demandait à être rafraîchie. Pas d’abstraction. Vous êtes maintenant perdu dans des déluges d’abstraction à propos des choses essentielles comme la mort, l’identité, le transcendantal. Si vous acceptez cette hypothèse, il y a quand même une bibliothèque considérable. Il y a un esprit européen fabuleux. Qui nous en parle ? Jamais les intellectuels qui découvrent cela tardivement. L’Europe centrale très bien, mais…

RPP - Ce thème de l’ « Occident kidnappé  », comme disait Kundera, était très présent dans le débat politique dans les années 80…

Philippe Sollers - En 1983 j’ai écrit un livre prophétique Femmes dans lequel vous avez le point de vue d’un enquêteur extraordinairement sérieux qui a fait du terrain comme personne sur des questions fondamentales comme par exemple la différence sexuelle et le programme technique qui va arriver par la suite. Récemment j’ai demandé à Antoine Gallimard si ce livre serait publiable aujourd’hui. Il m’a répondu qu’il l’éditerait volontiers, mais que la réception ne serait pas forcément ce qu’elle a pu être à l’époque par surprise, ce n’était pas attendu. Ce qui est important c’est l’inattendu et ce qui sera de plus en plus important ce sera la singularité, c’est à dire l’unique. Sinon c’est le rouleau compresseur. L’herbe ne repousse pas là où la technique passe.

RPP - Vous êtes très proche de l’un de vos compatriotes bordelais, Jacques Ellul, qui a écrit des choses extrêmement critiques sur la technique. Pourquoi ne lit-on plus Ellul ?

Philippe Sollers - J’en profite pour enfoncer le clou. Lorsque la République s’effondre que ce soit en 1870, en 1914, en 1940 tout le monde va à Bordeaux, c’est le point le plus éloigné de ce qui se passe à Paris. Comme le 18 juin 1940 du jour au lendemain. Alors il faut savoir avoir raison d’avoir tort. C’est un cas exemplaire, De Gaulle. Exemplaire franchement au point où on en est, on peut le dire tranquillement.

RPP - Il est européen.

Philippe Sollers - Il est européen dans le sens où la capitale c’est Paris, pas Bruxelles, ni Strasbourg.

RPP - Avoir raison d’avoir tort, cela pourrait être une bonne définition de l’européanité ?

Philippe Sollers - Écrivain européen d’origine française aucun problème.

RPP - A-t-on tort de s’exciter contre les populistes ?

Philippe Sollers - Oui c’est une erreur stratégique.

RPP - En même temps, Macron a (presque) remporté son pari pendant les élections européennes…

Philippe Sollers - Marine Le Pen n’a aucune envie de prendre le pouvoir, c’est trop de travail. Mais la rente d’opposition c’est admirable si elle vous est servie tous les jours. Macron leur donne trop d’importance. « C’est moi ou le chaos, c’est moi ou la barbarie, c’est moi ou le populisme, c’est moi ou la régression, c’est moi, c’est moi ». Le Spectacle implique que c’est moi et que si c’est pas moi c’est personne. Cela est stupéfiant d’ennui. Et l’ennui ne provoque en général pas autre chose que du lourd. Et qu’est ce qu’ils sont lourds. Ils ne sont pas méchants, ils sont lourds. Très franchement, il faut que quelqu’un pose un diagnostic. C’est l’époque la plus régressive et la plus réactionnaire, au sens classique du mot, que j’ai jamais vue. Cela ne veut pas dire que nous sommes dans un danger tel que celui des années 30 et qu’en me penchant à mon balcon je vois le fascisme monter chez moi. Tout cela joue sur les plus mauvais instincts.

RPP - Vous parliez du Spectacle. Pour que le spectateur accroche, le Spectacle a besoin de désigner le bien et le mal. En fait c’est l’essence même du politique, au sens presque schmittien du terme. C’est ce que fait Emmanuel Macron. Il l’a fait sur la scène nationale, il le fait aujourd’hui sur la scène européenne. Il a tort ?

Philippe Sollers - Je sais que Carl Schmitt tend à revenir à la mode, mais c’est quand même incongru. Je désigne l’ennemi. C’est du binarisme stupide. C’est prendre des risques tout à fait exagérés. Et quand il n’y aura plus Macron, il y aura quelqu’un d’autre. Pour l’instant le Spectacle vit son heure de règne technique. Il faut voir cela de façon un peu planétaire si on veut se dégager d’une « hexagonalité » térébrante. Encore une fois, par-delà Macron, c’est la culture qui tiendra le coup. Car tout cela ne dérange pas Picasso, Manet, Rodin, Rimbaud ou Proust. C’est là-dessus que j’ai parié, et je mourrai avec mon pari !

RPP - Voulez-vous dire que lorsque tout s’effondre en Europe, il ne reste plus que la culture ?

Philippe Sollers - Bien sûr, puisque c’est cela l’Europe. Le noyau dur est plus insubmersible que jamais. Tout est nouveau. Le passé devrait vous apparaître tous les jours comme quelque chose d’extraordinairement nouveau. Il faut être porté vers l’admiration. C’est tout. C’est mon tempérament.

RPP - Et se battre pied à pied contre un totalitarisme qui vient ?

Philippe Sollers - C’est l’ignorance qui vient. Comme l’a dit Voltaire, le fanatisme dérive de l’ignorance. L’ignorance s’accroît et dans des conditions très particulières. Autrefois il y avait moyen de culpabiliser les gens dans leur ignorance, maintenant ce n’est plus possible. C’est très arrogant. C’est ce que Barthes appelait, d’une formule magnifique, l’arrogance des paumés. Je ne vois pas les années 30, mais je vois ça.

RPP - N’est-ce pas le populisme ?

Philippe Sollers - Ce n’est pas populiste, c’est de l’arrogance ignorante. Le peuple est très délicat, très porté à admirer ce qui lui échappe. Je suis un écrivain populaire. Pas dans la presse écrite qui n’existe presque plus. En revanche, mon site et mon compte Twitter fonctionnent très bien. J’ai plutôt très bonne réputation surtout auprès des plus jeunes, les 25-30 ans, à 40 ils commencent à fléchir un peu, à 50 ils sont déjà compromis avec leur existence, à 60 ils font encore quelques efforts. Les gens jeunes posent des questions, ils n’arrivent pas en disant « je sais tout, qu’est ce que vous faites là espèce de Sollers à la con », il n’y a aucune hostilité. L’hostilité vient de la génération postérieure, une grande hostilité. Personne ne vient surveiller ce que j’écris. On pourrait même parler de lutte des classes dans mon cas. Vous êtes dans le temple de la bourgeoisie éclairée. Le despote éclairé m’aime bien. Voilà la France.

Propos recueillis par Arnaud Benedetti et Alexis Lacroix
Revue Politique et Parlementaire, juin 2019.
Philippe Sollers

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Giuseppe Castiglione.
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