L’INFINI n° 110, Printemps 2010 +


(GIF) 29/03/10 : ajout de l’intégrale (pdf) de « Un coup de vasistas sur Judas » par B. Dubourg, ainsi qu’une note sur un témoignage capital au sujet de B. Dubourg. Voir ici.

Sommaire

Philippe Sollers, Éditorial p.3
L’infini de Pascal 6
Étonnant Confucius 9
Lautréamont au laser 12
Extraits de Poésies I 30

Michaël Ferrier, Histoire de Jeanne Duval 31
Valentin Retz, Double 45
Olivier-Pierre Thébault, Les Voyageurs du Temps 52
Julia Kristeva, Fleur de Chine 59
Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes 62
Bernard Dubourg, À propos de Judas 75
Franz de Haes, Malachie, les fils de Lévi et le peuple 106
Le Livre de Malachie III,

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Etonnant Confucius

(JPEG) Reprise de l’article Confucius au septième ciel publié dans le « Le Nouvel Observateur » du 5 novembre 2009.

Le père de la philosophie chinoise, Confucius, a vécu cinq cents ans avant notre ère. A-t-il encore quelque chose à nous apprendre ? La réponse avec ce volume de la Pléiade : oui .

Philosophes confucianistes, édition établie par Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, Gallimard/la Pléiade, 1536 p., 52,50 euros (prix de lancement : 45 euros, jusqu’au 31 janvier 2010).

Au fond, en 1974, dans son grand délire final de Révolution culturelle, Mao voyait juste : son adversaire principal n’était pas la marionnette militaire qui voulait l’assassiner, Lin Piao, mais bel et bien un spectre du Ve siècle avant notre ère, Confucius.[...]
La suite (GIF)

Le dossier Confucius sur pileface, ici.

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Julia Kristeva, « Fleur de Chine »

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JUlia Kristeva à Pékin, en février 2009, photo Sophie Zhang.

Dans la Cité interdite, sous le soleil du printemps, je contemple la beauté de Hua, en français Fleur : Fleur de Chine. Une énorme pivoine rouge orne sa coiffe, portée jadis par les filles de familles nobles et princières (sous la dynastie Qing, la dernière de Chine, 1644-1912) et qu’on trouve aujourd’hui dans les boutiques touristiques comme jouet pour enfants. Elle symbolise « Young Rong Fu Gui », le « somptueux, magnifique, fortuné, noble ». « Comme ma petite fille », rit sa grand-mère qui me gratifie des deux derniers adjectifs en me demandant de « faire une photo » (sait-on jamais, ça peut porter chance !). Pourtant, la finesse des traits dessinés aux pinceaux et l’ovale délicat du visage sculpté dans le jade rose semblent pétris d’effroi, immémoriale inquiétude. Comme son pays, la petite Hua se méfie : ses yeux boudent la parure et le monde qui la regarde. Fleur de Chine inclinerait-elle vers Li Quingzhao, la grande poétesse des Song (960-1279), qui mélangeait ses rythmes à l’écriture du monde dans une pluie de mélancolie, ivresse et larmes, lunes pâles et espoirs amoureux : « ici-ici, là-là/froid coupant vert glace/ rien rien peur peur/platane dans la pluie fine/jour jaune sombrant goutte à goutte/il était une fois/ un mot mort ne suffit pas » (traduction Sollers) ? Pas vraiment. Entre les pivoines des courtisanes et les gouttes de rien de Li Quingzgao, ni l’une ni l’autre, Fleur de Chine est tout simplement, à mes yeux, la Beauté.

Les ancêtres de Fleur de Chine avaient les pieds bandés, maintenant il paraît que « les femmes sont la moitié du Ciel ». Deviendra-t-elle informaticienne, cuisinière, institutrice, ingénieur en énergie atomique, prostituée, ministre, directrice de l’UNESCO, de l’ONU, présidente des États unis de la future Planète Verte, ou sera-t-elle balayée comme tout le monde par une nouvelle Apocalypse ? Aujourd’hui, Fleur de Chine est belle parce qu’elle incarne les infinies possibilités que lui prête mon regard amoureux.

Est belle la manifestation de l’infini, vue comme une infinité de l’âme amoureuse révélée dans un corps voué à l’autre. Tel est le miracle chrétien né de cette rencontre, entre la vérité invisible de la Bible et le culte grec de l’apparition : l’Incarnation. Rien d’infini n’est désormais caché, qui ne se laisserait dévoiler par l’ ?il amoureux du spectateur-acteur-auteur sachant déchiffrer. Ni fétiche érotique, ni culte sacré, ni spectacle commercial, l’art transmue l’inquiétante étrangeté en beauté. Et c’est le corps amoureux de la femme, assomption du désir et dévouement à autrui, qui fut pour Hegel le « plus haut degré de la beauté » où culmine « l’identification du sujet avec une autre personne » (Esthétique, II). La beauté n’est pas la « promesse de bonheur » stendhalienne. C’est l’amour qui est promesse de beauté. « Votre ?il me fait un été dans mon âme », écrit Ronsard. Je traduis : beauté, fleur dans la lumière de l’été, c’est l’âme devenue pleinement visible. Ainsi comprise, elle jaillit de la rencontre amoureuse entre les humains et leurs mondes présent, passé, avenir. La beauté : la nouvelle Arche de Noé qu’il nous faut inventer pour nous sauver du déluge qui engloutit « nos valeurs ».

Fleur de Chine y a sa place. Un jour, elle lira Ronsard, Hegel, Stendhal et L’INFINI. Ou plutôt ne les lira pas. Elle manifeste déjà l’Histoire en cours, ses yeux parlent aux nôtres. Une vraie beauté.

Julia Kristeva

VOIR AUSSI :
Une européenne en Chine (sur le site de Julia Kristeva)

Une européenne en Chine (sur le site de l’ambassade de France en Chine)

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Bernard Dubourg, « A propos de Judas »

Dans ce numéro, comme en écho de l’article d’O-P. Thébault, ou vice-versa, un long et intéressant article de Bernard Dubourg, de mars-juin 1980, qui préfigure son oeuvre majeure « L’invention de Jésus », une oeuvre qui fait date et démontre de façon magistrale que les évangiles qui nous ont été transmis en grec, ont été d’abord pensés et écrits en hébreu. Une oeuvre que publia Sollers dans sa collection L’Infini. Effervescence d’érudition jaillissante et brillante qui abreuve et réjouit l’esprit.

Ecoutons ce qu’en dit Sollers dans un entretien avec les animateurs de la revue Ligne de risque :

« L’Invention de Jésus est resté longtemps sur ma table. C’est un livre d’une importance capitale. [...]
Le livre de Dubourg a dû faire face à la coalition de toutes les ignorances. L’ignorance “chrétienne” n’a plus à être démontrée. L’ignorance scientiste l’accompagne. Mais il y a aussi l’ignorance juive. [...]
Il y a une incompatibilité radicale entre le midrash évangélique et le midrash rabbinique. Où se trouve la vérité du judaïsme ? Quel sens véritable a la Thora ? Les procédures du commentaire sont ici et là les mêmes, mais les deux commentaires s’opposent. Là aussi, il faut donc enfouir. Enfouissement chrétien, enfouissement scientiste, enfouissement juif. A l’époque, Dubourg a été le seul à désenfouir. Les évangélistes ne pensaient pas être “en progrès” par rapport à la Loi juive. S’ils croient pouvoir l’abolir, c’est en l’accomplissant. L’Evangile réalise un retour de la Bible. Son but est une restitution révolutionnaire, nullement une réforme. C’est cela que montre Dubourg. [...]
La grande question des évangiles demeure celle de l’accomplissement des Ecritures. Les évangélistes n’ont souhaité, selon Dubourg, que de “restaurer une bonne et saine et juste lecture, et une bonne et saine et juste observance de la parole divine biblique sacrée”. Rien d’autre. Vous sentez l’importance des enjeux, et l’accord secret de tous pour les censurer. Un accomplissement qui abolit, qu’y a-t-il de plus révolutionnaire ? Il y a du blasphème dans l’air, pour tout le monde. Les obscurantismes chrétiens, juifs et scientistes se soutiennent mutuellement. [...] »

Ph. Sollers
« Il faut parler dans toutes les langues »
Ligne de de risque, numéro 23, novembre 2007)

*

Le début de « A propos de Judas » :

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Et Bernard Dubourg de poursuivre :

« Je saisis donc que tous les épisodes de la carrière de Judas, tels du moins que les rapporte le Nouveau Testament dans ses versions grecques, reposent sur diverses combinaisons de la racine mère S.K.R. (trahir 1 livrer) et des sonorités qu’elle suggère ou contient, étant bien entendu qu’au samech (S) peuvent s’assimiler le zayin (Z), le tsadé (S), le sin (5) et le shin (SH), au kaph (K) le gimel (G) et le qoph (Q), et au resh (R) le heth (H) et le ayin (’).

Or rien dans le grec ne rend compte de ces jeux de mots. La raison, évidente, en est que l’original de l’histoire de Judas est sémite, et qu’il n’a rien à voir avec la langue des manuscrits qui nous restent.

[...]

Que l’acte par lequel Judas trahit Jésus se dise en hébreu SâKaR ou SâGaR n’est pas de peu d’intérêt pour sa compréhension. Ces mots ne dénotent pas une trahison telle qu’on l’entend couramment, mais une livraison, ce que rend on ne peut mieux le paradidomi de la traduction grecque. Quand on les rapproche de SâKâR, salaire, prix, récompense, on mesure que l’iscariothe livre Jésus pour de l’argent, sans plus, et c’est là-dessus qu’il faut s’interroger. Car si l’on dit, ce que le texte ne contient pas, que Judas trahit Jésus, cela implique qu’à un moment il veut sa perte. Si on dit, au contraire, qu’il l’a livré, qu’il a tenté de le livrer, on affirme simplement qu’il a voulu — pour une raison ou pour une autre — l’échanger contre de l’argent, et me voilà renvoyé, non à la trahison de Samson par Dalila, mais à la vente de Joseph par ses frères : du Livre des Juges, je me retrouve à la Genèse. »

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(GIF) L’intégrale de la version intitulée « Un coup de vasistas sur Judas » (qui ne diffère que par son titre) publiée dans PO&SIE 17 (1981).
Crédit : http://www.lechampdumidrash.net/nigla/
qui regroupe des textes essentiels sur Bernard Dubourg et sujets connexes.

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Un témoignage capital au sujet de Bernard Dubourg :
L’entretien entre Sandrick Le Maguer et Maurice Mergui

Maurice Mergui, éditeur : Les Temps qui courent, spécialisé dans les textes bibliques [1] a rencontré Bernard Dubourg, avant son décès prématuré en 1992, dans sa retraite de Damazan, dans le Sud-Ouest près d’Agen d’où il ne sortait pas. (Ph. Sollers qui a publié les deux tomes de L’Invention de Jésus en 1987 et 1989 sans jamais le rencontrer). Ce sont ces ouvrages qui avaient suscité l’intérêt de Maurice Mergui, puis une correspondance entre eux avant leur rencontre.

« Vous êtes, je pense, la seule personne à avoir rencontré Bernard Dubourg au sujet de son travail. J’aimerais d’abord savoir comment et pourquoi cette rencontre a-t-elle eu lieu ? ... » C’est une des questions que pause Sandrick Le Maguer à Maurice Mergui au début de leur entretien, suivie de bien d’autres. Et comme ces deux là sont aussi de grands exégètes des textes bibliques et de l’exploration de la pensée midrashique, vous comprenez mieux que le titre « un témoignage capital » n’est pas fallacieux. Vous pouvez découvrir ce texte sur le site :
http://www.lechampdumidrash.net/nigla/
dans la section "Bernard Dubourg".



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Notes

Éditorial

Reprise du Journal du mois de décembre 2009 (JDD)

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Lautréamont au laser

Il s’agit des entretiens avec Haenel et Meyronnis, Ligne de risque n°25.
Le sommaire de ce numéro a été présenté sur pileface, ici.

Le site de la revue : lignederisque.blogspot.com

Le texte proprement dit est à lire dans les revues papier originales.
Mais on peut lire un article sur Les emprunts de Sollers aux Poésies d’Isidore Ducasse, ici.

Les Extraits de Poésies I ont été lus par Sollers lors du débat sur Lautréamont au musée d’Orsay. Voir ici.

Dans son article, O-P. Thébault souligne aussi un exemple d’emprunt dans Les Voyageurs du Temps :

« J’ai noté par trois fois l’expression de Ducasse sur « les turpitudes du roman » qui « s’accroupissent aux étalages ». Trois fois comme un coup de dé du biblique ? Un calme geste de calame clamant discrètement que parmi le flot marchand de livres interchangeables et morts, un livre vivant surgit parce qu’en lui surgit le Temps, affirmant la résurrection de Paris et du Génie, et qui le dit ? C’est un avis. »

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Jean-Jacques Schuhl Entrée des fantômes

Deux entretiens de J-J. Schuhl, l’un avec Chloé Delaume (Tina n°5, janvier 2010),

l’autre avec John Jefferson Selve (Edwarda n°1)

Pileface a aussi traité Entrée des fantômes, ici.

*

Olivier-Pierre Thébault, Les Voyageurs du Temps

O-P. Thébault avait pré-publié ce texte sur pileface et a été contacté par Ph. Sollers pour qu’il soit au sommaire de L’INFINI n° 110. Cet article est sous-titré « la résurrection spirituelle de Paris » : quelques coups de projecteur à lumière laser gnostique et midrashique, un premier repérage. Interférences étranges par un familier du monde midrashique.

0-P Thébault sur pileface :

« Les voyageurs du Temps - la résurrection spirituelle de Paris »

« La clef de l’amour - L’expérience du Temps dans les Illuminations »

[1] directeur et fondateur de la maison d’édition de CD-ROM Les Temps qui Courent, maison principalement spécialisée dans les textes bibliques (Bible de Jérusalem, Talmud de Jérusalem, etc.)

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Commentaires

  • > L’INFINI n° 110, Printemps 2010
    28 mars 2010, par A.G.
    Sur Bernard Dubourg, voir aussi, sur Pileface, Coup de Bible, — et de plus longs extraits de l’entretien de Sollers avec Ligne de risque ICI.
  • > L’INFINI n° 110, Printemps 2010
    28 mars 2010, par midrash
    Sur cette question Judas qui a fait couler en effet beaucoup d’encre, on consultera avec profit cet article de Maurice Mergui, continuateur de Bernard Dubourg : ici. J’indique en outre que le suicide de Judas s’expliquerait comme midrash sur celui d’Ahitophel. En effet, celui-ci est allé se pendre après avoir trahi le glorieux David (=le Messie) en ralliant le camp d’Absalom.
  • > L’INFINI n° 110, Printemps 2010
    28 mars 2010, par midrash
    Je précise à l’intention des lecteurs du divin Dubourg que le titre original de son article sur Judas l’iscariôth (car il y en a plusieurs...) est Un coup de vasistas sur Judas, titre riche en jeux de mots sous-jacents qui convient on ne peut mieux au sujet et permet de rappeler en passant que Dubourg est avant tout un poète, et un grand poète. Ce titre lumineux en témoigne comme infime portion de la partie émergeante de l’iceberg. Il faut souligner que sa poésie est de la poésie pensante, de celle qui est "la topologie de l’Être". A tout lecteur véridique, salut et santé !