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Qu’est-ce que la littérature ? La chronique de Cécile Guilbert

+ D’autres réflexions sur l’idée de littérature : Barthes, Quignard, Sollers

D 5 janvier 2022     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


CHRONIQUE

Les rentrées littéraires qui se succèdent nous inondent d’ouvrages soucieux de bienveillance, d’empathie, de « soin » à l’égard des minorités et des « victimes ». Est-ce encore de la littérature ?

Alors que nous venons à peine de digérer la rentrée littéraire d’automne et que celle de janvier se profile avec ses centaines de nouveaux titres, nous constatons qu’il est devenu encore plus difficile aujourd’hui qu’en 1948 de répondre à la fameuse question posée par Sartre dans l’essai Qu’est-ce que la littérature ?. Car nous savons bien que les anciennes conceptions tant classiques que modernes, fondées sur l’autonomie de l’art, les aventures de la forme, l’isolement du loisir studieux ou le surplomb élitaire, sont battues en brèche par d’autres attitudes, d’autres procédés, d’autres hybridations. D’autant qu’en parallèle tout se passe comme s’il ne fallait plus plaire à ceux qui lisent (et ont beaucoup lu), mais à ceux qui lisent peu, voire ne lisent plus.

Les anciens « genres » ? Ils sont désormais tous mêlés puisque le roman, par exemple, inclut désormais le récit, mais aussi les catégories du témoignage, de l’enquête, de la biographie et même de l’écriture documentaire, tandis que les vieux critères du style ou de l’originalité sont congédiés au nom d’une efficacité narrative qui a partie liée avec la lisibilité et la justesse, puisque « l’adéquation au réel » est devenu le fin mot de tout. Ouverte à l’histoire comme au journalisme, fécondée par les sciences humaines (notamment la sociologie), la littérature contemporaine est massivement devenue un instrument d’action sociale et politique auquel pourrait correspondre la feuille de route instaurée par la Nouvelle Académie, ce jury alternatif constitué en 2018 –au plus fort des scandales ayant entaché l’Académie suédoise, qui décerne le Nobel : « Promouvoir la démocratie, la transparence, l’empathie et le respect, contre les biais d’inégalité, d’arrogance et de sexisme. »

De toute évidence, il s’agit tout autant d’une « crise théorique majeure » que d’un « changement de paradigme », pour reprendre les mots d’Alexandre Gefen, qui les analyse très finement dans son dernier ouvrage, L’Idée de littérature. De l’art pour l’art aux écritures d’intervention [1]. Le précédent, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle [2], avait montré à quel point les projets littéraires contemporains étaient soucieux de bienveillance, d’empathie et de « soin » envers les individus fragiles, les communautés malmenées par l’Histoire, les minorités, les « victimes ». Autant d’états des lieux fort justes, d’exemples édifiants, d’analyses pertinentes très bien documentées. Autant de diagnostics se voulant impartiaux mais échouant un peu à l’être, tant l’auteur craint de désespérer le néo-Homo literatus comme de passer pour un affreux conservateur ou un horrible réactionnaire.

Aussi, rien ne sera dit des raisons profondes de ces mutations du champ littéraire et de ses valeurs. Comme de l’opportunisme cynique de l’industrie éditoriale et de ses agents soumis au marché. Bien qu’il soit trop facile de rameuter la célèbre phrase de Gide (« C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature »), j’ai toujours pensé que la littérature se signalait dès lors qu’on y trouvait un effet de desquamation, de désillusion quant à l’espèce humaine de chaque époque. De Cervantès à Sade, de Molière à Sterne, de Faulkner à Philip Roth en passant par Balzac, Joyce, Proust, Fitzgerald, Céline, Bataille et j’en oublie, combien de coulisses explorées, d’envers radiographiés, de mensonges révélés à travers les tragi-comédies mondaines, conjugales, sociales, familiales et sexuelles que se jouent les humains ? Se sauver, se venger : y a-t-il d’autres raisons d’écrire de la littérature ? C’est pourquoi tout art suppose la prise en compte de la négativité, de la part du « Mal » qui le fait s’opposer au « Bien » auquel s’identifient toutes les causes politiques et sociales. Or c’est justement ce que ne veut plus lire notre époque si vertueuse, si morale et, au fond, siculturelle. Car, comme l’a implacablement écrit Philippe Muray, qui a tant défrisé ses pairs, « quand le Bien annexe l’art, cela s’appelle la culture ».

Cécile Guilbert
magazine Books n° 117, janvier-février 2022

VOIR ICI

Cécile Guilbert est essayiste et romancière. Son dernier livre, Roue libre (Flammarion, 2020), a reçu le Grand Prix de la critique de l’Académie française.

Cécile Guilbert sur pilefaxe


D’autres réflexions sur l’idée de littérature

Barthes/Quignard : L’idée de littérature au tournant du XXIe siècle

par Mathieu Messager
Editeur : PU RENNES (mars 2021)

Quatrième de couverture

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le livre sur amazon.fr

Cet ouvrage relie deux générations. Il s’intéresse à des auteurs dont l’ambition théorique s’adosse à une écriture littérairement assumée.

La question qui l’anime est d’ordre généalogique : il cherche à comprendre ce que la "littérarisation" des formes du discours savant (philosophie, anthropologie, psychanalyse, etc.) peut nous dire, en retour, de l’idée que la littérature se fait d’elle-même. Il montre ainsi combien la revendication d’un savoir de la littérature tient à la fois de la fierté et de la résistance : de plus en plus contestée dans sa capacité à formuler des vérités, la littérature entend faire de sa relégation symbolique le lieu même d’une réaffirmalion statutaire.

À chacun des chapitres correspond alors un faisceau de problématiques que l’on retrouve au carrefour des oeuvres de Roland Barthes et de Pascal Quignard, entre le dernier quart du XXe siècle et le début du XXIe siècle : la concurrence des sciences et des lettres, la résurgence de la rhétorique dans la pensée littéraire, la mise en scène de la figure du "lettré", la spectacularisation du rapport affecté au langage, la marginalisation héroïque de l’écrivain. De la revue Tel Quel aux Cahiers de L’Éphémère, de Bataille à Derrida, en passant par Rousseau et Lévi-Strauss, ce livre s’inscrit dans le jeu brouillé des généalogies pour retisser des solidarités inédites.

Biographie de l’auteur

Mathieu Messager est maître de conférences à l’université de Nantes. Ses recherches portent sur la littérature française contemporaine et sur l’histoire des idées dans le champ littéraire. Il est l’auteur de Roland Barthes dans la collection "Que sais-je ? " (Paris, PUF, 2019)

La littérature ou le nerf de la guerre par Philippe sollers

VOIR ICI

Dans un entretien avec la revue Etudes, Philippe Sollers s’explique sur l’expérience littéraire, métaphysique et révolutionnaire de Tel Quel, puis de L’Infini.

« Sollers et la littérature » sur pileface

Le Bel art de l’édition

Une autre chronique de Cécile Guilbert en contrepoint de « Qu’est -ce que la littérature ? »

De la littérature insolente et exigeante ? C’est le programme de L’Arbre vengeur, un éditeur bordelais qui pratique depuis vingt ans la « redécouverte intrépide ». Avez-vous lu Les Tortues ?

Qui aime la littérature et les livres sera aussi sensible à l’âme d’une œuvre qu’à celle d’une entreprise éditoriale authentique qui possède elle aussi son identité, c’est-à-dire son auteur. Car, pour peu que la ligne choisie par certaines maisons d’édition corresponde à votre sensibilité ou à votre style, vous désirerez en posséder tous les titres. Qu’elles soient séminales comme Adelphi, disparues, hélas, comme les élégantes éditions Le Promeneur, ou modestes par la taille mais géantes par l’ambition comme Allia, je sais ce que ma bibliothèque – et donc mon existence – leur doit. Rigueur initiale dans la sélection des textes, soins maniaques apportés à l’objet, poursuite endurante d’un goût quelles que soient les vicissitudes commerciales : telles sont les caractéristiques de ces éditeurs exigeants, cohérents, qui forcent l’admiration à l’heure où les mastodontes de l’industrie veulent tout écraser au nom du bestselling.

« De la littérature insolente et exigeante » ? C’est justement le programme des Éditions de l’Arbre vengeur, qui depuis des mois font ma joie. Née en 2003 à l’initiative de David Vincent (directeur littéraire) et Nicolas Étienne (directeur artistique), forte déjà de plus de 150titres, cette petite maison bordelaise a beau publier – comme beaucoup – des auteurs contemporains français et étrangers et posséder – comme d’autres – des collections spécialisées, sa singularité est inscrite dans son esprit décalé et son rapport intempestif aux œuvres du passé. Vengeurs de mauvais sorts et redresseurs de torts, nos deux fous de littérature ont en effet un dada, une marotte que « L’Alambic » – la collection initiée chez eux par Éric Dussert – déploie avec talent et qu’ils appellent la « redécouverte intrépide ». Il s’agit de rééditer le nec plus ultra d’écrivains oubliés, négligés, méconnus, voire de porter à la connaissance du public des inédits d’auteurs disparus.

Partant du principe que l’excellente littérature n’a pas d’âge et que certains livres peuvent, avec le temps, trouver un écho contemporain, les Éditions de l’Arbre vengeur ont, depuis près de vingt ans, aligné les pépites. Si, personnellement, je leur dois d’avoir découvert l’intrigant talent qu’exprime la poétesse Yanette Délétang-Tardif dans Les Séquestrés et l’extraordinaire figure du psychiatre hongrois morphinomane Géza Csáth grâce à leur édition de Dépendances, je porte aussi à leur crédit la nouvelle traduction du sublime thriller métaphysique de Chesterton, L’Homme qu’on appelait Jeudi, et la publication de Secrets barbares, sombre chef-d’œuvre de l’Australien Rodney Hall. Mais il y a encore plus fort, inouï et stupéfiant à lire chez eux ces jours-ci : à savoir la réédition d’un roman français oublié datant de 1956 – Les Tortues – qui a valu à son auteur, le Mauricien catholique et résistant Loys Masson (1915-1969), le qualificatif de « Melville français ». Antirécit d’aventures à mi-chemin entre les délires alcoolisés d’Au-dessous du volcan, de Lowry, et un questionnement sur le mal digne d’Au cœur des ténèbres, de Conrad, ce roman narre un voyage au bout de l’enfer initié en 1904 aux Seychelles : celui d’un équipage embarqué jusqu’au délire dans la quête d’un mystérieux trésor, convoyant une cargaison de tortues inquiétantes, tandis qu’une épidémie de variole fait rage à bord. Tourmenté et tourmentant, alternant présent et passé, le narrateur, rescapé du navire La Rose de Mahé, raconte aussi une emprise, celle qu’exerce le maléfique Bazire, sorte d’âme damnée qui le fera sombrer dans la folie paranoïaque. Tour à tour poétique et crue, fiévreuse et fulgurante, je gage que la langue de Masson vous hantera comme l’archaïsme des tortues antédiluviennes qui font dire au narrateur : « Avec elles, je me perdis mille et mille fois dans des labyrinthes volcaniques, j’écartais les branchages d’interminables halliers pourrissants, et je finis même par me retrouver, en rêve, assis en tailleur sur la toute première, entre deux brahmanes pareillement montés, formant un tripode de fronts qui soutenaient la chape de l’univers. »

Cécile Guilbert

Publié dans le magazine Books n° 114, juillet-août 2021.


[1Corti, 2021.

[2Corti, 2017.

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