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Décidément la Chine

De Tel Quel à L’Infini : Kristeva, Sollers, Pleynet

D 14 janvier 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




Le numéro 107 de la revue L’Infini (Eté 2009) comportait un entretien de Philippe Sollers sur La Fête à Venise que j’ai republié sous sa forme et son titre premiers : Contre la grande Tyrannie. Mais le bandeau du numéro était DÉCIDÉMENT LA CHINE. Encore la Chine ? La Chine toujours.

En février 2009, Julia Kristeva y avait en effet donné une conférence — à Pékin, à Shanghaï — reprise sous le titre Une Européenne en Chine qui commençait comme ça :

Je suis heureuse de retrouver la Chine et un auditoire chinois hospitalier, trente-cinq ans après un premier voyage dans votre pays, en mai 1974, avec Philippe Sollers et ce que nos hôtes d’alors avaient appelé « le groupe des camarades de Tel Quel » (Roland Barthes, François Wahl et Marcelin Pleynet). Nous étions la première délégation d’intellectuels occidentaux, me semble-t-il, que la Chine du Président Mao recevait après son entrée à l’O.N.U.
Contrairement à ce qui a pu être dit, cette visite n’était pas, en ce qui me concerne, une allégeance inconditionnelle à l’idéologie en vigueur à l’époque, et je pense que cela ne l’était pas davantage pour mes amis, quoique différemment pour chacun. Profondément intriguée par la civilisation chinoise aussi bien que par les bouleversement politiques qui se produisaient, inscrite depuis quatre ans en licence de chinois à l’université Paris 7, qui est toujours aujourd’hui mon université, lectrice passionnée de la célèbre encyclopédie du britannique Joseph Needham « Science and civilisation in China », j’étais curieuse de trouver une réponse à deux questions (au moins !) que je formulerai comme suit, et qui me paraissent toujours d’actualité :
1. Si le communisme chinois est différent du communisme et du socialisme occidentaux, comment la tradition culturelle et l’histoire nationale ont-elles contribué à forger cette énigmatique « voie chinoise » ?
2. Les conceptions traditionnelles chinoises de la causalité, de la divinité, du féminin et du masculin, du langage et de l’écriture ne contribuent-elles pas à former une subjectivité humaine spécifique, différente de celle qui s’est constituée dans la tradition gréco-judéo-chrétienne ? Et si oui, comment ces expériences subjectives peuvent-elles rencontrer, s’opposer ou coexister avec les autres acteurs de notre humanité universelle et non moins différenciée ?
Vous imaginez que ces questions, pour une jeune femme de trente ans, étaient aussi enthousiasmantes qu’insolubles. Pour autant, la réalité chinoise que je rencontrai, dominée par la phase dite de la « révolution culturelle » dans laquelle les femmes et les jeunes avaient été lancées à l’assaut de l’ancien appareil du Parti communiste, m’attirait à cause de l’attention portée à l’émancipation féminine au présent et dans le passé, au point que je rapportais de ce voyage un livre que j’écrivis en hommage aux femmes chinoises — livre qui sera d’ailleurs disponible en traduction chinoise dans un mois. Cependant et en même temps, la persistance du modèle soviétique et les stéréotypies d’un discours officiel qui faisait fi des libertés de pensée individuelles et collectives allaient non seulement rendre presque impossible l’approfondissement de mon enquête, mais même me décourager : au point de me faire renoncer à poursuivre sur la voie de l’apprentie sinologue que j’avais tout d’abord choisie d’emprunter...

Vous pouvez lire l’intégralité sur le site de Julia Kristeva.

En 2009, étaient également publiés les Carnets de voyage en Chine de Roland Barthes dont Philippe Sollers rendait compte, de manière humoristique, dans Supplice chinois.

ZOOM : cliquer sur l’image.

Supplice chinois

Lorsque notre petite délégation arrive à Pékin, le 11 avril 1974, la campagne maoïste de masse contre Lin Piao et Confucius bat son plein, et, pour la propagande, les Chinois sont des virtuoses. Pauvre Barthes ! Il a 59 ans, je lui ai un peu forcé la main pour ce voyage, il est dans une phase épicurienne et gidienne, il a aimé sa liberté au Japon, et il tombe en plein tohu-bohu, aux antipodes de toute nuance. Le rusé Lacan, lui, vexé d’être traité par les Chinois de Paris de « vétéran de Tel Quel » (c’était pourtant un hommage, cela voulait dire que Lacan avait fait une Longue Marche, et c’était vrai aussi pour Barthes, constamment critiqué dans son propre pays), s’était récusé à la dernière minute, sous prétexte que sa maîtresse du moment n’avait pas obtenu de visa. Figurez-vous qu’obtenir un visa pour la Chine était toute une affaire. Mais enfin, je m’étais débrouillé pour ça [1].

Le vétéran Barthes l’avait mauvaise, mais, ses « Carnets » [2] le prouvent, il a été héroïque de bout en bout, s’ennuyant à mort, prenant des notes studieuses et interminables sur les visites fastidieuses d’usines qu’on lui faisait subir, assommé par le « cimentage en blocs de stéréotypes », ce qu’il appelle des « briques » de discours répétées jusqu’à la nausée. Il a des migraines, il dort mal, il en a marre, il est éreinté, il refuse parfois de descendre de voiture pour voir de splendides sculptures. Il va d’ailleurs me trouver de plus en plus fatigant parce que, moi, je ne demande pas mieux que de jouer aux échecs chinois, de faire du ping-pong avec des lycéens, de conduire n’importe comment un tracteur local, ou d’avoir des discussions véhémentes avec des professeurs de philosophie recyclés.

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RB, Carnets du voyage en Chine

Ce voyage m’a beaucoup été reproché, et c’est normal. En réalité, tout en essayant sans cesse d’imaginer comment serait la Chine dans quarante ans, j’avais une obsession simple : soutenir les Chinois, coûte que coûte, dans leur rupture avec les Russes de l’ex-URSS. La Chine devait-elle rester une colonie soviétique ? Hé non. Régime totalitaire et encore stalinien ? Bien sûr, mais cet énorme pays pouvait-il en sortir ? C’était l’enjeu, c’est toujours l’enjeu. A l’époque avait lieu le grand renversement des alliances, Nixon à Pékin, Lin Piao s’écrasant en avion quelque part vers la Mongolie, et toujours le vieux Mao sanglant flottant au-dessus du chaos comme une feuille, le vieux Mao de Malraux, après tout, dix ans auparavant. Barthes trouvait que j’exagérais, et il n’avait pas tort, sans avoir pour autant raison.

Que lisait-il dans le train sans regarder le paysage souvent admirable ? « Bouvard et Pécuchet ». Moi, c’était les classiques taoïstes. A aucun moment, sauf pour les calligraphies, il ne semble préoccupé par une langue et une culture millénaires en péril. La propagande l’assomme, il trouve le peuple « adorable », mais l’absence de tout contact personnel le jette en plein désarroi. Des contacts ? Impossible, face à des foules qui vous regardent comme des animaux exotiques, des « longs nez » tombés d’une autre planète (au moins 800 personnes nous suivaient le soir, sur les quais de Shanghai).

Ces « Carnets » le montrent : la Chine est pour Barthes « un désert sexuel ». Et l’angoisse monte : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » Pas la moindre chance de trouver un partenaire : « Qui est ce garçon à côté de moi ? Que fait-il dans la journée ? Comment est sa chambre ? Que pense-t-il ? Quelle est sa vie sexuelle ? » Devant les magnifiques grottes bouddhistes de Longmen, il boude et note d’une façon extravagante : « Et avec tout ça je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple si on ne connaît pas son sexe ?  » Je doute que, se relisant plus tard, Barthes aurait laissé subsister cette phrase, consternante de vulgarité.
Passer trois semaines sans voir le moindre « kiki » (mot bizarrement infantile) était donc un supplice ?

C’est vrai qu’à l’opéra (ennuyeux, sauf les acrobaties féminines) on pouvait craindre l’incident diplomatique, en voyant Barthes regarder intensément un de ses jeunes voisins chinois impassible. Le passage à l’acte aurait peut-être été révolutionnaire, mais peu souhaitable, à moins de désirer confusément une reconduite rapide à l’aéroport.

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1ère édition, 1974

Autre perle, ce cri d’effroi : « Décidément, il y a trop de filles dans ce pays. Elles sont partout. » La Chinoise, pour Barthes, n’est pas au programme, or c’est précisément cet afflux du féminin, « moitié du ciel », qui était l’événement le plus impressionnant. Barthes était-il agacé de voir Julia Kristeva mener son enquête sur l’émancipation féminine en Chine ? C’est probable, et le livre qu’elle a écrit, « Des Chinoises », n’a pas manqué à son retour de provoquer des polémiques, avant d’être publié en Chine ces jours-ci. Mais Barthes ne perçoit, dans cette montée en puissance, que « matriarcat », « infantilisation », « civilisation d’enfants infantilisés ». On comprend son brusque soulagement, en repassant par Pékin : « Le shopping me fait revivre. »

En réalité, l’auteur de « Mythologies » qui a été très longtemps considéré par l’Université comme un penseur terroriste était avant tout fragile, comme le dévoile son émouvant « Journal de deuil », consacré à la mort de sa mère. Cependant, le vrai, le grand Barthes n’est pas dans ces brouillons et ces fiches, mais dans ses merveilleux livres composés avec soin, « l’Empire des signes » ou « la Chambre claire ». Dire qu’on ne s’est pas brouillés après cette virée improbable en Chine ! Lisez donc « Sollers écrivain ».

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 29-01-09.

La Chine toujours

ZOOM : cliquer sur l’image.

Le voyage en Chine : que n’a-t-on pas dit ou écrit à ce sujet ! On n’a sans doute pas assez mesuré qu’il avait été le fait de voyageurs du temps... J’ai commencé moi-même, il y a bien longtemps, à rappeler ou à mettre en ligne l’essentiel des documents disponibles à ce sujet (cf. La Chine toujours (De Tel Quel à L’Infini)) afin d’éviter, si possible, les malentendus, toujours plus ou moins intéressés ou malveillants. Beaucoup d’intellectuels se sont en effet efforcés d’appréhender le sens de ce voyage. Les analyses universitaires, la plupart historicistes, ratent souvent l’essentiel. Question de tempo. Il a fallu attendre le livre de Jean-Michel Lou (Corps d’enfance corps chinois : Sollers et la Chine, Gallimard, coll. L’infini, 2012) pour qu’un écrivain y regarde de plus près. Pileface en a rendu compte en son temps [3].
Le travail le plus intéressant en France depuis cette date est sans doute la thèse de doctorat de Yuning LIU La Chine chez Sollers - Une voie pour interroger l’Occident à travers l’Orient , thèse soutenue sous la direction de Philippe Forest à l’Université de Nantes, en décembre 2016. Je ne crois pas en avoir encore parlé. Je vous y renvoie [4]. Ces travaux concernent les écrits de Sollers (jusqu’à son roman Mouvement). En annexe, il y a un Entretien avec Philippe Sollers du 27 mai 2016 sur lequel je reviendrai. Allons à la conclusion, paradoxale :

Mao Zedong a électrisé la Chine. Ce qui est arrivé à son point le plus terrible, c’est la momification. Dès que j’ai vu l’embaumement de Mao, c’est terminé, voilà. J’ai écrit un texte qui s’appelle « La notion de mausolée dans le marxisme ». Épouvantable, c’est le contraire de la pensée chinoise. Ou alors il faut faire le truc genre Qinshihuangdi, 3000 guerriers en-dessous. Ce pauvre Mao a été puni. Je ne pense pas qu’il demandait à être momifié. Il faut se demander ce qui a été pensé à travers lui. La seule chose qui est intéressante est d’où il a trouvé l’énergie pour faire la fameuse baignade dans le Yangtsé. La ruse de Mao : je suis fatigué, je vais décrocher, je vais abandonner le pouvoir, à 72 ans. Ils l’ont cru et tout à coup, il est dans l’eau... Très taoïste. Qu’est-ce que ça veut dire ? Oh là là, quel bordel ! Feu sur le quartier général ! Donc Mao a détruit le communisme, il est allé jusqu’au bout de la destruction. Si vous allez jusqu’au bout de la destruction, il y a de fortes chances que vous débouchiez de l’autre côté. Voilà ce que je crois. De ce point de vue, je reste comme vous voyez, fondamentalement chinois.

Sans doute, faudra-t-il encore attendre quelques décennies pour qu’on s’intéresse aux écrits de Marcelin Pleynet... Car, dans le numéro de L’Infini 107, Pleynet revient lui aussi sur ce voyage en Chine. Il n’est pas tendre avec le Barthes des Carnets. Le voyage en Chine, le journal de Pleynet, publié en 1980 chez POL, épuisé, n’avait alors pas été réédité. Il le sera en 2012. Peut-être y suis-je pour quelque chose puisque Pleynet me l’enverra, dédicacé, le 13 avril 2012... avant que je le rencontre à Privas (colloque), en janvier 2013, où je fus le seul à lui parler de... la Chine (très présente aussi dans le film Vita Nova). Les rapports de Pleynet à la Chine sont essentiels si l’on veut bien comprendre que c’est d’abord en poète que l’auteur de StanzeIncantation dite au bandeau d’or (Seuil, coll. Tel Quel, 1973) s’y rend en 1974 [5]. Pour détourner les mots célèbres de Hölderlin, je dirai que plein de mérites, c’est poétiquement que l’homme voyage sur cette terre. Pleynet (2009) :

Ce voyage m’a laissé le plus profond, le plus heureux, et très explicitement poétique, souvenir. (je souligne)

Pour en faire la démonstration, je publie à la suite du texte de L’Infini, les six poèmes (cinq écrits en Chine, le sixième au retour) qui figurent dans Le Voyage en Chine. Qui a lu les recueils de poésies de Pleynet pourra juger de ce qu’il en est quand il écrit encore dans Le retour (Gallimard, coll. L’infini, 2016) :

De cette expérience chinoise, au milieu du chemin de ma vie, l’étendue m’a marqué pour toujours...


Marcelin Pleynet à Shanghai.
SITUATION
En Chine

35 ANS APRÈS

Même si personne ne semble vouloir s’en souvenir, j’étais du voyage, effectué sous la responsabilité de Philippe Sollers, en Chine, au printemps 1974.

Sollers, qui tenait à donner le maximum de retentissement à notre voyage, avait proposé à Jacques Lacan qui (après qu’un responsable chinois lui ait dit : « Vous êtes donc un vétéran de Tel Quel ») s’est décommandé au dernier moment, et à Roland Barthes qui devait nous accompagner... de se joindre au groupe que formait la revue. Alors déjà très explicitement engagée dans une critique du « Révisionnisme » du Parti Communiste Français et de l’Union Soviétique.
A notre retour, le voyage en Chine donna lieu à un certain nombre d’articles dans Le Monde : un article de Roland Barthes « Alors la Chine ? », et quatre articles de François Wahl « La Chine sans utopie ». Personne ne semble alors s’être étonné de ce que Sollers qui avait organisé ce voyage, et qui le dirigeait, ne soit pas intervenu dans la presse [6].

Je citerai encore un séminaire de Barthes (que je n’ai pas suivi) et deux numéros (59-60) de la revue Tel Quel, au sommaire de laquelle on pouvait lire un éditorial «  À propos de la Chine sans utopie  » — trois essais de Sollers — deux essais de Julia Kristeva dont « La femme ce n’est jamais ça » — un essai de moi-même « Pourquoi la Chine populaire » ... un entretien avec Joseph Needham, et divers autres textes... qui viennent, en quelque sorte, compléter trois numéros de Tel Quel publiés précédemment : le numéro double 48-49 et le numéro 50, préparant notre séjour en Chine.

Pour plus d’informations on peut se reporter à l’excellent livre de Julia Kristeva Des Chinoises, publié dès notre retour en 1974, aux « Éditions des femmes » , repris récemment en 2001, aux éditions Pauvert (département de la Librairie Arthème Fayard). Et aujourd’hui (en 2009) en cours de traduction en Chine.

Voire au livre, que je publie moi-même, Le Voyage en Chine, en 1980, aux éditions Hachette (POL) — et qui est désormais épuisé.

En 1974, Philippe Sollers a déjà introduit des idéogrammes chinois dans deux de ses romans : Nombres en 1968 et Lois en 1972. Il suit alors quelque temps des cours de chinois et traduit un certain nombre de poèmes de Mao, publiés dans un numéro de la revue Tel Quel et qu’il reprendra dans Sur le matérialisme, en 1974.

Pour information, nous quittons Paris Orly pour Pékin, où nous atterrissons à 20 h 45 (après une escale à Karachi) le 11 avril 1974...

Pour rentrer en France le 5 mai.

En 1974, nous sommes incontestablement, après Sartre et Simone de Beauvoir, le premier groupe d’intellectuels et d’écrivains français à faire ce voyage en Chine... Et nous sommes accueillis en conséquence.

Le voyage a d’abord pour objectif de nous faire mieux connaître un pays gui compte plus de un milliard d’habitants. Et qui vient de rompre très spectaculairement avec l’Union Soviétique, et les partis communistes d’Occident.

Nous aurons droit au caractère répétitif des mots d’ordre et des slogans du jour. Les slogans de la campagne Pilin/Pikong — (critique de Lin Piao — critique de Confucius) sont destinés très généralement aux masses qui comportent plus de un milliard d’individus. Ce qui ne fait pas, cela va de soi, tout à fait un milliard d’intellectuels . Il faudra le comprendre. Et certains d’entre nous le comprendront à l’évidence mieux que d’autres.

Ce fut là une des données, et non des moindres, des conditions du plus ou moins bon déroulement de ce voyage. L’autre consistant sans doute d’abord dans la sorte de sympathie ou de rejet que l’on peut éprouver, plus ou moins spontanément, pour une des plus anciennes et complexes civilisations (système symbolique) de l’humanité et pour le peuple qui la représente.

— Je me souviens que Philippe Sollers avait coutume de se demander, devant telle ou telle œuvre chinoise datant du XII° ou du XI° siècle avant J.C., ce qu’il en était alors de la civilisation en Europe ?

Bref ce voyage supposait à priori que, d’une façon ou d’une autre, il soit préparé par un certain nombre d’études et de lectures susceptibles de créer une sorte d’intelligence avec ce qu’il devait nous proposer et nous permettre de mieux comprendre.

Est-ce trop dire qu’il impliquait d’abord que tout racisme se trouverait exclu des rapports que nous allions entretenir avec cette culture, et vis-à-vis des populations qui, à leur façon très singulière en effet, allaient en témoigner ?

Je ne me suis pas fait prier, dès que Sollers eut envisagé la possibilité d’un tel voyage... J’y étais déjà d’une certaine façon préparé... Si tant est que je pouvais le moins du monde me préparer à ce que nous allions découvrir.

Et puisque j’en témoigne aujourd’hui, une fois de plus, 35 ans après, je voudrais noter que cette préparation consista alors pour moi en deux mouvements. 1) M’informer, autant que faire se pouvait, sur le propre de la civilisation chinoise dans le passé et dans le présent... Avec une enquête sur les livres et études qui lui sont consacrés... des livres de Marcel Granet (La Civilisation chinoise, La Pensée chinoise entre autres) aux essais sur l’historique de la science chinoise publiés à Cambridge par Joseph Needham. 2) Sans faire l’économie des Œuvres de Marx et Engels, et de leurs commentaires chinois.

Ce voyage m’a laissé le plus profond, le plus heureux, et très explicitement poétique, souvenir. Comme en témoigne le livre que j’ai publié. Et je pensais bien, en rester là... lorsque j’ai reçu le volume des « Carnets du voyage en Chine » de Roland Barthes publiés à l’initiative des héritiers, de l’IMEC et des éditions Christian Bourgois [7].

Fallait-il vraiment aller chercher ces inédits dans les archives de Barthes ?

Je m’étais déjà posé la même question lorsque les éditions du Seuil avaient cru devoir publier, sous la couverture à cadre marron, propre à la collection Tel Quel, un extrait du journal de Barthes intitulé «  Incidents ». Où je remarquai, et publiai, une nette et quasi spontanée, attitude colonialiste vis-à-vis des jeunes Nord-Africains consommés par le sémiologue qui, se demandant quoi leur offrir, étant donné leur très grand dénuement, en arrivait à la conclusion que le plus simple était sans doute de leur offrir une Tour Eiffel en laiton (sic) et autres bimbeloteries... (voir M. Pleynet, « La fortune la Chance », pp. 125-126 [8], Hermann édit. Paris 2007).

Interprétation que justifie en tout point les notes de cette édition de ces « Carnets du voyage en Chine »), où Barthes témoigne manifestement de son peu de goût pour ce qu’il découvre et qu’il assimile toujours déclarativement à ses souvenirs européens, pour ne pas dire parisiens (hexagonaux... le Flore et Saint Germain).

À Shanghai, il évoque un film policier américain, La Dame de Shanghai : « Très Marlène Dietrich 1930 ».

Dès son arrivée, il identifie la Chine à « la Suisse, il y a cinquante ans. — Un grand rectangle rouge. Support Surface » .

Et dès le lendemain il se plaint : « Temps voilé. Mal dormi, oreiller trop haut et dur. Migraine. »

Et, après un « coup d’œil à la fenêtre, à six heures du matin », il remarque « les corps tassés et élastiques. Un côté sac. Pas de différences sexuelles. Tout d’un coup, un, vague électricité érotique / c’est qu’il a des yeux intelligents. Intelligence vaut pour sexe. Mais où mettent-ils donc leur sexualité » ?

— « La première chose qu’il faut dire de la Chine, c’est qu’il y a beaucoup de platanes. Francité. »

Dès l’arrivée l’essentiel de ces comptes rendus de voyage est posé. Ennui, migraines, et obsession sexuelle : « L’un des grands faits de ce voyage aura été : mes migraines quasi quotidiennes et fortes : fatigue, absence de sieste, nourriture ou plus subtilement dérangement d’habitude, ou encore : résistances plus graves : révulsions ? »

Je note aussi, devant les inoubliables Grottes de Long Men, l’inaptitude à la contemplation des œuvres d’art : « J’attends souvent dehors étant incapable de regarder longtemps un objet d’art. »

Ses références vont toutes à l’univers occidental : « Proverbes inévitables de Zhao [le nom d’un de nos guides] : gymnastique chinoise : pour le corps et l’esprit . Je préférerai : mens fada in corpore salop. »

Et l’on revient aux leitmotive qui traversent avec insistance les trois carnets tenus par Roland Barthes lors de son séjour de trois semaines en Chine : « Dans tous ces petits ateliers, de charmants garçons. Figure souvent d’abord fermée et qui s’éclaire complètement d ’un sourire si on fait un signe. » — « Trois jeunes gens s’exercent au basket et nous sourient. »

Roland Barthes se révèle très sensible au sourire des jeunes garçons, et il voit trop de femmes : « Décidément il y a trop de filles dans ce pays. »

LE SÉMIOLOGUE

Rapportant, après tant d’autres, dans Le Point, du 29 janvier, les propos de Barthes, Marc Lambron, après avoir noté en effet le « radar enrayé du sémiologue », conclut son article : « Le jour où son avion quitte Pékin, Barthes note en lettres majuscules "OUF !". » Loin des Cents fleurs, le Café de Flore l’attend. Regret politique final « Avec tout ça, je n’ai pas vu le kiki d’un seul Chinois. »

On peut épiloguer longuement sur le professionnalisme du sémiologue se permettant, fût-ce dans le privé, un semblable vocabulaire : « kiki » (de toute évidence une « brique » d’un autre âge et qui mérite incontestablement d’être soulignée...)


Photo Julia Kristeva. IMEC.

On peut, signe des temps, noter que la publication de ces Carnets inédits s’est accompagnée d’un grand nombre d’articles où l’absence de réserves est, le plus souvent en commentaire d’une photographie, prise par Julia Kristeva, place Tiananmen, sur laquelle je figure entre un Sollers souriant (très évidemment à sa femme) et un Barthes faisant la gueule.

L’Express, fidèle à lui-même comme toujours, et pour n’être pas en reste, commente cette photographie : « Philippe Sollers (au centre) vitupère contre l’idéalisme bourgeois, Roland Barthes (à dr.) se tait. Et note. »

Il suffit de considérer la photographie en question pour constater que le magazine, a vis-à-vis de la photographie, la même attitude que jadis les staliniens. Sollers de toute évidence n’est pas plus en train de parler que Barthes en train de prendre des notes.

*

TOUJOURS LA CHINE

Autant donc, 35 ans après, pour la réécriture de l’histoire de ce voyage en Chine. La Chine peut bien être devenue une des très grandes puissances mondiales, le réflexe colonialiste, spontanément ami-chinois, est toujours également présent.

LES FEMMES CHINOISES

On aura évidemment une tout autre idée de la Chine en prenant en compte le livre de Julia Kristeva Des Chinoises, qui en sera bientôt à sa troisième édition, en tenant compte de la traduction chinoise en cours.

Et l’on constatera que le reproche que Marc Lambron adresse à Barthes (« son radar sémiologique s’est enrayé ») ne vaut absolument pas pour Julia Kristeva.

Je retiens que Julia Kristeva a choisi comme sujet d’enquête ce que Barthes s’emploie, tant bien que mal, à nier : les femmes chinoises. Et que, contrairement à Barthes, elle s’est donné les moyens de cette enquête.

D’abord en étudiant la langue et l’écriture idéogrammatique du pays. Ensuite en voyageant et en considérant avec une réelle sympathie la Chine et ses habitants.

On ne peut pas ne pas être frappé par la bibliographie mise en œuvre, dans ce livre notamment. Elle renvoie en fin de volume, ceux qui veulent en savoir encore plus, à 16 titres en français et en anglais, tant littéraires que philosophiques ou scientifiques, voire poétiques... Sans tenir compte du nombre considérable de citations et renvois de notes dans le cours du texte.

Le livre s’ouvre par un chapitre intitulé « La Chine telle quelle », et par cette déclaration : « En 1974, ma vie a failli basculer : après une licence de chinois, des quantités d’idéogrammes dans la main et en mémoire, des aventures sentimentales plutôt compliquées et une passion de plus en plus sérieuse pour la civilisation chinoise, je m’apprêtais à devenir sinologue. D’autres logiques en ont décidé autrement ... »

Je note pour ma part, dans mes carnets, à la date du 16 avril 1974 : « Julia Kristeva dit que l’idéogramme pour sexe est le même que celui pour caractère. quelque chose comme : germe/naissance/couleur/vide »... Ce que je publie, en 1980, dans Le Voyage en Chine (Hachette-POL).

Ce qui est certain c’est qu’alors, comme aujourd’hui, les écrivains, qui ont participé à ce voyage en Chine, furent et restent marqués par la fabuleuse et érotique beauté poétique des paysages chinois et par la liberté libre de ses habitants en dépit d’un régime totalitaire.

ZOOM : cliquer sur l’image.

DES ÉCRIVAINS

En témoigneraient si besoin était les cinq poèmes, écrits dans une manière orientale, que j’ai fait figurer dans mon livre.

Et, entre autres, le roman Lois que Philippe Sollers écrit avant notre départ et qui applique à Platon la sorte de critique que les Chinois appliquaient à Confucius. Pour ne pas parler du constant dialogue avec la pensée et la littérature chinoises dans les livres de Sollers qui suivront... jusqu’aux Voyageurs du temps, le dernier à ce jour.

L’aventure est toujours d’une certaine façon unique . Et le voyageur n’est jamais tout à fait le même. C’est ce qui fait le charme des voyages.

Je ne sais pas ce qu’il en serait aujourd’hui pour moi d’un voyage dans la Chine actuelle. Sans doute d’une certain façon ce qu’il en est de mes séjours réguliers à Venise... en Occident la ville la plus chinoise que je connaisse, et sans doute d’abord en ceci que, quoi qu’il lui arrive, elle ne change jamais.

C’est ainsi en tout cas que je conçois la continuité dans le changement, et la fidélité grave dans les constantes de la Chine actuelle. Même si personne, à l’exception de un milliard trois cent millions de Chinois, n’en veut toujours rien savoir.

Ainsi se comptent, de par le monde, ceux qui ont le moindre rapport à la pensée et à la poésie ... qu’il s’agisse de Villon, de Baudelaire, de Lautréamont, de Rimbaud, de Tchouang-Tseu, de Li Po, de Wang Wei ... de tant d’autres...

*

L’édition des Carnets du voyage en Chine, aux éditions Bourgois/IMEC, s’accompagne, aux éditions du Seuil, d’un autre inédit : Journal de deuil, suite de fiches tenues par Roland Barthes lors de la mort de sa mère en 1977.

Le moins que l’on puisse dire c’est que, dans chacun de ces deux livres, la lecture même minimale de Freud fait curieusement et cruellement défaut. Passons... puisque ce genre de « méditations » complaisantes inévitablement, et comme il se doit, passent.

*

Six poèmes

Vendredi 19 avril, Nankin


samedi 20, Nankin



Mercredi 24, Luoyang


Jeudi 2 mai — Pékin


Dimanche 5 mai — de retour en France


Marcelin Pleynet, Le voyage en Chine. 1980.
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Le voyage en Chine du groupe Tel Quel

Le mieux est de laisser la parole aux intéressés.


Marcelin Pleynet, Le voyage en Chine. 2012.
ZOOM : cliquer sur l’image.

En 1980

Philippe Sollers

« Pourquoi Mao a été ce grand révolutionnaire et homme de guerre, avec cette subjectivité si particulière. »
Joseph Needham [9] « Le taoïsme chez Mao, c’est une question de plein droit, de fond. »
Sur la contradiction de Mao Tsé-toung [10] et la logique chinoise : «  je continue à penser que le texte de Mao est un chef-d’oeuvre de raisonnement. » — « la subtilité de ce texte me paraît encore aujourd’hui énorme, de même que la beauté intrinsèque de certains poèmes qui sont d’ailleurs la reprise cursive d’un moine mystique du 13ème siècle. La calligraphie de Mao le prouve. »
« Le personnage de Mao me paraît encore aujourd’hui comme extrêmement singulier et je dirais même émouvant. »

RÉPONSE À UN AMI
1961

nuages blancs volant sur les neuf sommets
pentes vertes : filles de l’empereur descendant le vent
une branche de bambou tachetée : mille larmes
dix mille nuages rouges : cent couches d’habits

lac Dongting : tourbillons-vagues-neige lié au ciel
sur l’île : chant des poèmes ébranlant la terre
d’où mon désir : rêver dans l’espace vide
partout sur le pays fleuri : soleil du matin

Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970
Sur le matérialisme, 1974.

Marcelin Pleynet

Le voyage en Chine de 1974 [11].
Les poèmes de Mao affichés partout étaient illisibles pour les Chinois.
Le geste politique initial de Mao était de se présenter comme celui qui était capable de s’approprier tout l’espace culturel du passé chinois.
L’écriture " herbeuse ".
Tracer un caractère est un geste symbolique autant que politique.
La "Réponse au camarade Guo Moruo" et la légende du Si Yeou Ki [12].

RÉPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO
17 novembre 1961

vents et tonnerres se levant sur la grande terre
aussitôt fantômes naissant sur les tas d’os blancs
le bonze est idiot mais éducable
les catastrophes viennent des génies malfaisants

le singe d’or brandit son bâton de mille livres
dix mille li sans poussière et l’univers devient jade
appelons aujourd’hui Sun le grand parfait
devant le retour en brouillard des monstres

Lecture : Marcelin Pleynet.
Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970
(Sur le matérialisme, 1974).
Reproduit également dans Stanze de Marcelin Pleynet, coll. Tel Quel, 1973, p. 163.

40 ans après...

Les témoignages de Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et Julia Kristeva sur leur « voyage en Chine » de 1974, n’en déplaise aux gens pressés, impliquent de relire en entier les numéros de Tel Quel (et de L’Infini) consacrés à la Chine !

Philippe Sollers, François Hourmant (maître de conférences en Sciences politiques), Marcelin Pleynet, François Wahl

Marcelin Pleynet, François Wahl

Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, François Wahl

Marcelin Pleynet, Julia Kristeva


[1Cf. Lacan en Chine et notamment Le voyage (manqué).

[2« Carnets du voyage en Chine », par Roland Barthes, présenté par Anne Herschberg Pierrot, Bourgois-Imec, 248 p., 23 euros.

[4L’auteur cite à plusieurs reprises des documents que j’ai mis en ligne sur Pileface, preuve qu’un jour ou l’autre, le travail n’est pas vain !

[5Une étude récente, très documentée, publiée sous le titre malheureux L’échec du voyage en Chine (1974), de Sollers, Kristeva, Pleynet et Barthes (échec par rapport à quoi ?) aborde, à ma connaissance pour la première fois, l’oeuvre de Pleynet (Stanze, Le voyage en Chine). C’est la reprise d’une thèse soutenue en 2017 par Qingya Meng mise en ligne sous un autre titre : Le voyage en Chine de Tel Quel et de Roland Barthes (1974). Enjeux, embûches, enseignements . Voici, sans les notes et les illustrations, l’extrait consacré à Stanze : Le rôle de la Chine dans l’imaginaire et dans la création poétique de Marcelin Pleynet .
On peut regretter, dans cette thèse, l’influence unilatérale du politologue François Hourmant, pour qui Tel Quel s’est trompé sur tout (voir extraits audio plus loin), et un sous-chapitre terminal fort aventureux : « La fin du cycle chinois chez Tel Quel ». Pour Tel Quel, en tant que revue, sans doute. Pour L’Infini, Sollers et Pleynet, certainement pas ! Cet article en est la preuve.

[6Curieux oubli de Pleynet. Sollers est en effet intervenu dans la presse, mais un peu plus tard, avec deux articles : La Chine sans Confucius (Libération, juin 1974) et Mao contre Confucius (Le Monde du 14 juillet 1974). LIRE ICI. A.G.

[7Roland Barthes : Carnets de voyage en Chine, 2009, édits, C. Bourgois/IMEC

[8Et non pp. 56-57 comme indiqué par erreur dans L’Infini.

[9Cf. Joseph Needham.

[12Sur la légende du Si Yeou Ki ou Le Voyage en Occident, voir Marcelin Pleynet, Le bandeau d’or, in STANZE, coll. Tel Quel, 1973, p. 153.

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