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Deviner la Chine

Hommage à Léon Vandermeersch

D 10 janvier 2022     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le grand sinologue Léon Vandermeersch est décédé dans la nuit du 16 au 17 octobre 2021 à l’âge de 93 ans.

Communiqué de l’Université de Paris

Décès du Pr Léon Vandermeersch

Diplômé en chinois et en vietnamien de l’INALCO, titulaire d’un doctorat en droit, puis d’un doctorat d’Etat ès Lettres, Léon Vandermeersch a consacré ensuite sa vie à l’étude et à l’enseignement de l’histoire de la pensée et des institutions chinoises, tout en s’intéressant aux autres pays de ce qu’il appelait le « monde sinisé », le Vietnam, où il a commencé sa carrière, et le Japon, où il a longuement séjourné notamment comme directeur de la Maison Franco-Japonaise. Professeur à l’Université d’Aix-en-Provence, où il a créé l’enseignement de chinois, puis à l’Université de Paris 7, avant de devenir Directeur d’études à l’EPHE, il a contribué d’une manière significative au développement des études chinoises et asiatiques en France.

L’intérêt scientifique de Léon Vandermeersch a porté tant sur la religion, l’écriture, les institutions de la Chine antique, que sur l’histoire du confucianisme et le monde sinisé contemporain. Il est notamment l’auteur d’une thèse d’Etat, Wangdao ou la voie royale : recherches sur l’esprit des institutions de la Chine archaïque, une somme en deux volumes consacrée aux fondements de la civilisation chinoise des Shang et des Zhou (Paris : École Française d’Extrême-Orient, 1977), ainsi que de nombreux ouvrages dont Le nouveau monde sinisé (Paris : PUF, 1986), Études sinologiques (Paris : PUF, 1994), Les deux raisons de la pensée chinoise, Divination et idéographie (Paris : Gallimard, 2013). Poursuivant son activité scientifique après son départ à la retraite, il continuait à se rendre régulièrement en Asie, publiant encore tout récemment Ce que la Chine nous apprend. Sur le langage, la société, l’existence (Paris : Gallimard, 2019). Le deuxième volume de son Manuel de chinois classique (en collaboration avec Siyan Jin) a paru chez You Feng au mois de septembre.

Nous nous souvenons du rôle actif pris par Léon Vandermeersch au développement de l’UFR LCAO dans les premières années de son existence. Il avait conservé des liens étroits avec l’UFR, qui avait été heureuse de l’accueillir en 2017 lorsque la salle des Conseils de l’UFR a été renommée salle Léon Vandermeersch.

C’est avec une grande tristesse que la Présidence de l’université, la faculté Sociétés & Humanités et l’UFR LCAO présentent toutes leurs condoléances à sa famille et à ses proches.

LIRE AUSSI : Hommage à Léon Vandermeersch. Un sinologue explorateur, visionnaire, éclaireur

De Léon Vandermeersch paraîtra le 20 janvier 2022 le livre posthume, La littérature chinoise, littérature hors norme.

Un petit livre pour un grand sujet : la spécificité de la littérature chinoise fondée sur une écriture idéographique, à la différence de toutes les écritures indo-européennes de la sphère occidentale où l’écriture est de type alphabétique.
De notre côté donc, une écriture d’origine orale ; de l’autre, une écriture oraculaire monopolisée à la fin du XIIe siècle avant notre ère par les spécialistes de la divination.
Léon Vandermeersch en développe les conséquences et les transformations depuis celles qui découlent de Confucius et du confucianisme, puis de la conversion en logographie quand s’impose le bouddhisme, jusqu’à la révolution culturelle du 4 mai 1929 qui abolit la langue graphique et universalise l’écriture en langue parlée.

« Le nom de "littérature" désigne étymologiquement "ce qui est composé de lettres", autrement dit ce que produit l’écriture. Qu’est-ce donc que l’écriture ? Une technique qui substitue à la parole, constituée de signifiants formés de sons standardisés émis par la voix, l’écrit, constitué de signifiants graphiques standardisés produits sur des supports appropriés à l’aide d’outils adaptés. Générée par l’écriture, la littérature prend de multiples formes, qui se ramènent à deux grandes catégories : celle de la littérature au sens purement technique, qui englobe tout ce qui est écrit (la littérature scientifique, la littérature médicale, la littérature journalistique, la littérature cynégétique, etc.), et la littérature au sens de la création littéraire, dont ne relèvent que les écrits personnalisés par référence à leurs auteurs (fussent-ils oubliés ou anonymes), et dont la composition est généralement relevée d’une recherche esthétique. »

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Léon Vandermeersche.
Hommage à
Léon Vandermeersch

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Les deux raisons de la pensée chinoise.
Divination et idéographie

Selon Léon Vandermeersch, l’idéographie chinoise a été inventée, au XIIIe siècle avant notre ère, pour noter non des discours, mais des divinations. Ce système de notation d’équations divinatoires s’est transformé au cours d’un demi-millénaire en une langue graphique restée relativement indépendante de la langue parlée. Ce n’est qu’au VIIIe siècle de notre ère qu’une écriture (idéographique) de la langue parlée a été extraite de cette langue graphique.
À l’appui de cette thèse, l’auteur étudie l’invention chinoise des équations divinatoires, étude jamais entreprise auparavant, la divination pratiquée au néolithique chinois ayant été abondamment décrite, mais sans être autrement étudiée. Cette étude met aussi en évidence la pénétration d’un rationalisme divinatoire au plus profond de la culture chinoise historique, marquée de « raison manticologique » au lieu de la raison théologique.
Léon Vandermeersch laisse ouverte la question de savoir si, après une dramatique occidentalisation à marche forcée à partir des guerres de l’Opium, la Chine d’aujourd’hui pourrait redécouvrir la fécondité de sa propre culture, pas encore remise d’avoir subi, après le mépris des modernistes de l’entre-deux-guerres, un complet écrasement sous le totalitarisme maoïste.

Collection Bibliothèque des Sciences humaines, Gallimard. Parution : 07-05-2013.

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Léon Vandermeersch, entretien avec François Noudelman

France Culture, Le journal de la philosophie, 6 mai 2013.

Biographie de Léon Vandermeersch.

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Deviner la Chine

par Philippe Sollers


Tout le monde le sait, mais pas suffisamment : l’écriture chinoise est unique. Ses idéogrammes, sa calligraphie, son pouvoir de suggestion vont à l’encontre de toute la tradition occidentale. Nous écrivons notre parole, les Chinois, depuis des millénaires, parlent leur écriture. Cette anomalie a failli disparaître dans les tourbillons de la Révolution culturelle, une simplification radicale a été promulguée en 1977 puis abrogée en 1986. La calligraphie, en Chine, nous dit Léon Vandermeersch, « est plus que jamais à l’honneur » (et, après tout, même Mao s’était permis de l’illustrer). L’écriture idéographique elle-même a paradoxalement été sauvée par l’informatique. Drôle d’histoire, mais qui vient de loin.
Le livre du grand sinologue français, bien que très technique, est passionnant, et vous aurez avantage à le potasser tout l’été. D’où vient cette bizarre exception chinoise ? Des fouilles l’ont révélée peu à peu au XXe siècle : d’une divination très ancienne, pratiquée sur des omoplates de bovidés ou des écailles de tortue. Des brûlures avec poinçon apparaissent, formant des « équations divinatoires ». L’interprète devient un « scribe-devin », il annonce le bien et le mal à travers tous les phénomènes. Cela vaut pour les cérémonies, les météores, les travaux agricoles, les chasses, les expéditions militaires, les enfants à naître, l’issue des maladies, les attaques à craindre. L’écriture proprement dite va naître de ces marques osseuses (malheur à l’écrivain sans feu et sans os !).
L’idéographie, visible sur les vases de bronze rituels, au XVIe siècle avant notre ère, montre la profondeur de cette « montée » en puissance, en aisance. Prenez, à la fin du XIe siècle, toujours avant notre ère (où était l’Europe ? qui parlait de France ?), le chaudron dit de Mao Ban, 197 graphies sur 20 colonnes : « Le roi ordonna au duc Mao de prendre avec lui les seigneurs du royaume, des fantassins, des chars, des hommes d’armes, pour attaquer les rebelles du pays de l’Est. En trois ans, les pays de l’Est furent pacifiés. La majesté du Ciel a béni ce haut fait. »

Vous venez de voir surgir le grand personnage chinois : le Ciel. On a, ou on n’a pas (ou plus), son « mandat ». Ici, pas de Dieu, de « création du monde », de religion, de Loi surplombante. Le Ciel ne parle pas, mais il ne fait qu’un avec l’homme, ils sont tous deux en « résonance » dans un monde en constante mutation. Pas de causalité, une corrélativité permanente. Les « dix mille êtres » sont sur la même longueur d’onde, et il s’ensuit, malgré tous les désordres, un ordre spontané et muet. Comprendre ce fonctionnement organique s’appelle « connaître la Voie » (« Dao »). La science chinoise n’est pas allée, comme en Grèce, vers la géométrie, mais vers la médecine. La divination est une science du temps et du corps (exemple : les « méridiens » de l’acupuncture). Un écrivain chinois va jusqu’à dire : « Seule l’écriture chinoise permet d’explorer toutes les métamorphoses de la création et toutes les époques de l’histoire, d’exprimer par elle toutes les émotions, du désespoir à l’exaltation, de reproduire en elle les gestes et les postures de la nature entière — voler, nager, courir, croître, s’écouler, se dresser —, et de réaliser toutes les combinaisons de l’énergie que le "yin" et le "yang" accomplissent au fil des saisons. »
La valeur d’un auteur est donc de se mettre dans le sens des choses pour incarner la nature. Il devient réellement montagne ou mer. Ecoutez Li Bai : « Aboiements des chiens noyés dans le bruit de l’eau/Fleurs de pêchers foncées par la rosée qui les couvre. » Energie, concentration, concision. La rhétorique chinoise n’a rien à voir avec la parole : pas d’épopée, mais un tissu où pullulent les allusions, les emprunts, les citations. L’écrivain, nous dit Vandermeersch, procède comme un mathématicien qui intègre à ses démonstrations des théorèmes déjà démontrés. La littérature (« wen »), mémoire sans cesse retrouvée et réinventée, obtient ainsi, en Chine, un statut qu’elle n’a dans aucune autre culture. Le « lettré » est une sorte de saint (Confucius est « un roi sans couronne »), qui, à travers la calligraphie, se transforme en peintre, de la même façon que le devin de la plus haute Antiquité s’est transformé en scribe. Vous avez la possibilité de deviner où vous êtes, et où vous en êtes, grâce au merveilleux « Yijing », six traits brisés, six traits pleins, indéfiniment combinés. Vous entrez ici dans un « au-delà des formes sensibles ». Tout se tient, et c’est la littérature, pas la théologie ou la philosophie, qui affirme la quintessence de la pensée. Wenchang, le Génie de la littérature, réside dans une des étoiles de la Grande Ourse. Il vous suffit de lever les yeux pour l’apercevoir.
Si quelqu’un, en Occident, a ressenti cette puissance mystérieuse de l’écriture, c’est bien Mallarmé. Loin de « l’universel reportage » de l’omniprésente communication, il aura osé penser que « la goutte d’encre apparentée à la nuit sublime » se trouvait dans le cœur du cœur, comme une « sommation au monde qu’il égale sa hantise à de riches postulats chiffrés » [1]. C’est un acte majeur, et, dit-il, « qui l’accomplit, intégralement, se retranche. » Le but ? « Avérer qu’on est bien là où l’on doit être. » Sinon, dit-il encore, il subsisterait une incertitude qui conduirait presque à se suicider. Votre ordinateur trouve ce genre de propos incompréhensible et traite l’auteur de fou ? En effet. Même réaction, sans doute, devant cette définition chinoise des écrits des « saints » : « blanchis au soleil et lavés par les fleuves ».
Vandermeersch avance une conclusion politique originale. La pénétration occidentale du « droit-de-l’hommisme », dit-il, est moins importante que la revitalisation de ce qui a toujours été au cœur de la conscience politique chinoise : l’antitotalitarisme. « Empreinte de cette tradition, la société civile renaissante en Chine ne cherche pas à s’opposer de front au Parti unique — l’antimonarchisme lui est étranger —, mais elle résiste de plus en plus fermement à l’intrusion dans les affaires des citoyens, des organes de l’Etat et du Parti. » Les Chinois auraient ainsi préservé un quant-à-soi ancestral et paysan, chanté dans une vieille strophe de l’époque des Han : « Au soleil levant je me lève, au soleil couchant je me repose,/Je laboure et je me nourris, je creuse un puits et je bois,/Qu’est-ce que le pouvoir impérial a de plus que le mien ? » Cet esprit de liberté vit toujours dans les « regards vigilants » (« weiguan ») des internautes chinois, ces blogs effervescents qui prennent ainsi la suite des dazibaos (« affiches en grands caractères ») du « mur de la démocratie » récent, comme des sentences parallèles protestataires des lettrés incorruptibles de jadis.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 4 juillet 2013.
Complots, Gallimard, 2016, p. 94-99.

LIRE AUSSI : La hardiesse extrême : Paradis III


Julia Kristeva sur le pont de la rivière Luo. (Photo Philippe Sollers)
Le voyage en Chine. Zoom : cliquez sur l’image.

« Je n’oublie pas les grottes de Longmen, ce petit temple taoïste en ruine près de Nankin, ni la mince et noire rivière Luo d’où est montée la tortue révélant l’écriture idéographique. L’écriture au plus près des transformations et des mutations, c’est mon sujet, je n’en ai pas d’autre. »

Philippe Sollers, Un vrai roman, Mémoires, 2007 (folio 4874, p. 169).

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Détail d’un bronze chinois ancien

Critiques

Omoplates de mouton et avenir de la Chine

Par Roger-Pol Droit

Au premier regard, rien ne permet d’entrevoir les relations que peuvent entretenir de vieilles omoplates de mouton avec l’avenir de la société chinoise. Pourtant, ce lien pour le moins inattendu devient lumineux à la lecture du très savant ouvrage de Léon Vandermeersch. Ce grand connaisseur de l’histoire et de la culture chinoises appartient au cercle très étroit des vrais connaisseurs de la protohistoire de l’empire du Milieu. L’ouvrage qu’il publie aujourd’hui, à 85 ans, Les Deux Raisons de la pensée chinoises, aboutissement d’une longue vie de recherches et de réflexions, est aussi surprenant que passionnant : il bouscule, voire bouleverse, nombre d’idées reçues.

Première thèse : l’écriture serait née, en Chine, des techniques divinatoires. Pour prédire l’avenir, les chamans observaient, dans les restes calcinés des sacrifices, les éclats des os, en particulier ceux des omoplates de porc ou de mouton. Leur technique s’affinant, un poinçon chauffé fut appliqué sur l’os, afin de scruter le dessin des craquelures ainsi provoquées. La singularité chinoise, selon Léon Vandermeersch, fut d’élaborer, à partir de collections de milliers d’omoplates, conservées et annotées, des "équations divinatoires". Ces formules abstraites ont donné naissance aux premiers idéogrammes.

Deuxième thèse : cette "écriture graphique" s’est développée de manière autonome sans relation avec la langue parlée ! Elle n’a rejoint la parole, pour la retranscrire partiellement, que dans une étape ultérieure. Voilà une affirmation très surprenante, riche d’enseignements et d’interrogations, car les linguistes écartent généralement l’idée qu’une écriture puisse être dépourvue de tout lien originaire à l’oralité. Le sinologue accumule ici les preuves qu’une évolution toute différente a existé. Dans cette singularité s’enracinent, selon lui, les spécificités de la pensée chinoise, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours — spontanément "structuraliste", elle met l’accent sur les "corrélations" plutôt que sur les "causes", sur le Ciel "qui ne s’exprime pas" plutôt que sur le verbe créateur.

Troisième thèse : on doit considérer comme encore vivace le lien profond qui unit cette histoire antique et méconnue avec les caractéristiques de la civilisation chinoise et avec son développement futur. A terme, il serait possible que la Chine, post-occidentale et post-marxiste, invente un "socialisme sinisé", puisant aux sources de "l’humanisme confucéen, l’écologie taoïste, la compassion bouddhiste".

On aura compris que ce grand livre ne peut se schématiser en quelques lignes. Bien qu’il couvre seulement 200 pages, ce travail impressionnant condense une foule de données archéologiques, d’informations érudites sur les pratiques rituelles et les textes. En outre, Léon Vandermeersch ne cesse de mettre ce savoir en perspective, en replaçant constamment les faits dans des configurations de plus en plus vastes. Si le périple est ardu, parfois aride, le lecteur tenace sera vite récompensé de ses efforts par la découverte de quantité de questions et pistes de réflexion inédites. S’y conjuguent histoire ancienne et contemporaine, linguistique et philosophie, Europe et Asie, d’une manière éminemment puissante et rare.

Roger-Pol Droit, Le Monde des livres du 8 mai 2013.

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La singularité de la pensée chinoise

par Philippe Nassif

Et si la singularité de la pensée chinoise était due aux origines chamaniques, préservées mais rationalisées, de l’écriture idéographique  ? Fort d’une longue vie de recherche, le grand sinologue Léon Vandermeersch signe à 85 ans un essai bref et majeur.

1. L’origine divinatoire

La thèse est forte et s’appuie sur le décryptage d’inscriptions oraculaires vieilles de plusieurs millénaires. La différence entre les pensées européenne et chinoise tient à la nature de leurs écritures : non seulement l’une est alphabétique et l’autre idéographique, mais surtout l’origine de l’écriture chinoise, affirme le sinologue, est divinatoire. Les graphies qui composent le lexique chinois découlent de la forme des craquelures qui apparaissaient sur les omoplates de bovidés et les écailles de tortues lorsque les devins y appliquaient un tison brûlant afin d’interroger l’avenir. Ainsi, les graphies ne désignent pas des mots renvoyant à des choses, mais des fonctions, c’est-à-dire des liens logiques entre une situation et une prévision.

2. Manticologie

Si toutes les écritures ont commencé comme des idéographies (ainsi les hiéroglyphes égyptiens), la prolifération des idéogrammes s’est révélée partout immaîtrisable. Sauf en Chine où les scribes ont réussi à rationaliser leur lexique, et donc à se passer d’alphabet. C’est que la Chine a fait de ses chamans des fonctionnaires d’État — suscitant une élite de scribes. Conséquences  : l’origine chamanique de l’écriture suscite une vision non pas théologique - un Dieu qui crée les choses en les nommant — mais « manticologique » (du grec mantikos, divinatoire) — le surnaturel n’est que « le double invisible du naturel visible ». À l’instar des idéogrammes fondés sur les homologies entre phénomènes de différentes dimensions (cosmique ou humaine, par exemple), la surnature est réglée par les lois harmoniques du tao.

3. Une alternative à l’Occident  ?

La question est posée en conclusion de la perdurance de la pensée chinoise — telle qu’elle s’exprime dans la médecine holiste ou une vision cyclique de l’Histoire — à l’heure de l’occidentalisation de l’empire du Milieu. D’autant plus qu’une tentative d’alphabétisation de l’écriture idéographique a été entreprise à partir de 1919 jusqu’à la fin des années 1970 — finalement interrompue car menacée d’illisibilité. Vandermeersch veut voir dans la vitalité de l’art calligraphique un avenir toujours fécond de la « raison » chinoise. Et qui pourrait susciter l’invention d’un socialisme inédit  : enraciné dans le taoïsme, le confucianisme, le bouddhisme, plutôt que calqué sur un marxisme aux racines indéfectiblement judéo-chrétiennes.

Philippe Nassif, philosophie magazine n° 70, 30 mai 2013.

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ARCHIVES

Interview exclusive du grand sinologue Léon Vandermeersch

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Nature et Culture, une vision chinoise : le Ciel et l’Homme ne font qu’un

La conférence « Nature et Culture, une vision chinoise : le Ciel et l’Homme ne font qu’un » avait été dispensée par Léon Vandermeersch – orientaliste, sinologue, historien des religions de la Chine (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) – dans le cadre à d’un colloque intitulé « Nature et artifice » qui s’était déroulé les mardi 29 et mercredi 30 avril 2014 à la Fondation Singer-Polignac à Paris.

Léon Vandermeersch, éminent savant et sinologue présente la maxime chinoise classique « Ciel et Homme ne font qu’un » Tiān rén hé yī 天人合一, émise par le penseur Zhang Zai (1020-1077), en insistant sur le fait que, dans la vision cosmos qu’elle évoque, l’humain ne se pose pas comme dominant la nature, et s’inscrit de ce fait aux antipodes de la pensée théologique occidentale.

Il rappelle également les origines chamaniques de la pensée chinoise à partir desquelles a été développée une méthode divinatoire très élaborée, « base sur laquelle s’appuie toute la pensée scientifique chinoise » : les Mutations du Yijing.

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Léon Vandermeersch, L’écriture folle, facette chinoise de l’extase lettrée.

Publications diffusées sur Cairn.info.

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Reproduction de plastron de tortue portant un commentaire de divination.
Dynastie shang

« Des écailles de tortue qui racontent l’univers »

L’écriture chinoise vient du fond des âges, mais elle est toujours en usage. Elle est la seule au monde à avoir ainsi traversé les millénaires. Jadis, dans l’empire antique, cette « langue graphique », indépendante des sons et donnant directement accès au sens, était l’unique moyen d’entendement entre des peuples qui parlaient des dialectes et des langues différents. Comment s’est-elle formée ? Pour le sinologue Léon Vandermeersch, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, pas de doute, elle est née de la divination. Il le raconte ici : des premiers tracés aux calligraphies d’aujourd’hui, cette écriture fut un instrument de révélation du monde.

Les origines de l’écriture, en Chine, sont associées à des figures légendaires : Fuxi, roi mythique, inventeur des trigrammes du Yijing, ou encore Huangdi, le premier empereur, dont un ministre, Can Jie, aurait créé les caractères en observant les traces de pattes d’oiseau ? Qu’en disent les historiens ?

Mieux vaut ne pas prendre la mythologie trop à la lettre. On a retrouvé, inscrites sur des poteries au moins depuis le Ve millénaire avant notre ère, des marques graphiques de toutes sortes. Mais leur emploi ne signifie pas qu’il y ait écriture. C’est seulement à Anyang (Henan) que l’on a découvert un système élaboré de graphies qui fonctionnent comme des signes linguistiques articulés. Le fait que ces inscriptions dites "oraculaires" figurent sur des omoplates de bovidé et des écailles de tortue atteste les origines divinatoires de l’idéographie chinoise — car ces supports étaient utilisés par les devins pour pratiquer la scapulomancie.

C’est-à-dire ?

Cette technique, qui a cours en Chine depuis le Ve ou le IVe millénaire avant notre ère, consiste à appliquer un tison brûlant sur une plaque d’os ou d’écaille, ce qui provoque, sur l’autre face, des craquelures interprétées comme des signes oraculaires que la science des devins permet de déchiffrer. Appuyée sur celle-ci, la technique s’est peu à peu perfectionnée. D’abord, aux endroits destinés au tison, on a pratiqué de petites cavités, amincissant l’os pour obtenir au verso des stigmates plus nets. Puis on a substitué des écailles de tortue aux omoplates de bovidé. Enfin, la préparation des cavités a gagné en précision. Elles ont été creusées avec soin en sillons recoupant des arrondis, afin de provoquer des craquelures stéréotypées en forme de T couché, susceptibles de six ou sept variantes, pas plus.

Quelques dates

2697-2599 avant notre ère
Période où aurait régné Huangdi, dit l’Empereur jaune, considéré comme le fondateur de la Chine. Selon la mythologie, il développe l’écriture, dont les caractères auraient été créés par l’un de ses ministres.
XIIIe siècle av. J.-C.
Datation des plus anciens vestiges mis au jour de l’écriture chinoise, des inscriptions oraculaires sur os et écailles de tortue, retrouvées au Henan, non loin d’Anyang.
221-210 av. J.-C.
Règne de l’empereur Qin Shihuang, qui mettra un terme à la prolifération anarchique de l’écriture. L’un de ses ministres dresse la liste des caractères que les scribes devront désormais employer.
121 ap. J.-C.
Présentation à l’empereur An Di (dynastie Han) du premier dictionnaire des graphies chinoises et de leurs composants, établi par le lexicographe Xu Shen au Ier siècle de notre ère.

Mais pourquoi la tortue ?

Sa carapace dorsale est le modèle réduit du Ciel. Les divisions qu’elle porte figurent les palais célestes ; son plastron ventral est plat comme la Terre. "Au-dessous, elle est l’ombre du yin et, au-dessus, elle fait face au yang", écrivait le grand naturaliste Li Shiz hen (1518-1593). On interroge la tortue pour découvrir le mouvement des forces cosmiques, un peu comme aujourd’hui on cherche, à l’aide de sismographes, à savoir comment opèrent les tremblements de terre.

Comment la brûlure d’un tison peut-elle aboutir à la naissance de l’écriture ?

Les six ou sept variantes standardisées de craquelures ont été associées à une signification déterminée. Chacune, par opposition aux autres, devenait ainsi, en quelque sorte, le mot d’une langue graphique élémentaire réduite au vocabulaire oraculaire de base : faste, très faste, néfaste, très néfaste, ni faste ni néfaste. C’est l’idée d’extrapoler cette sémantique à d’autres figures, alors incisées sur l’écaille, qui a provoqué l’invention de l’écriture sous la forme d’une langue idéographique. Celle-ci sera d’abord exclusivement consacrée à des annotations explicatives complétant les craquelures divinatoires. Partant d’un quasi-mot graphique — obtenu grâce à l’extraordinaire sophistication de la scapulomancie à la fin du IIe millénaire —, le développement de l’écriture s’est poursuivi sous l’empire de ce que j’appelle le rationalisme divinatoire. Une démarche méthodique, contrôlée par la logique. Jumelle du chinois parlé de l’époque qu’utilisaient les devins, cette langue graphique s’en distingue cependant, car elle a subi une profonde restructuration lexicale - par la création systématique de plus en plus poussée des graphies constituant son vocabulaire.

Pourquoi les Chinois ne sont-ils pas passés au système alphabétique ?

Toutes les écritures ont commencé comme des idéographies. Mais ailleurs qu’en Chine, très vite, l’impossibilité de maîtriser la prolifération des idéogrammes a conduit à l’adoption de signes représentant des sons (phonèmes), en nombre limité, plutôt que des mots, par définition innombrables. Si les scribes chinois, seuls, n’ont pas ressenti cette nécessité, c’est qu’ils ont réussi à rationaliser la fabrication des idéogrammes de façon à la maîtriser parfaitement. Le plus ancien dictionnaire chinois, le Shuowen jiezi, établi par Xu Shen (58-147), recense 9 000 graphies environ, et les dictionnaires les plus récents, jusqu’à 60 000. Mais toutes sont construites à partir de quelques dizaines seulement de composants distincts.

La langue écrite est-elle restée autonome par rapport à la langue parlée ?

Jumelles, elles partagent bien sûr des caractéristiques communes qui sont celles du chinois. Elles se sont influencées mutuellement, tout en restant chacune assez autonome pour que le passage de l’une à l’autre nécessite une véritable opération de traduction. Un bel exemple d’appui de la langue graphique sur la langue parlée est ce qu’on appelle les "emprunts". Au lieu de créer un signe pour un mot difficile à représenter, les scribes ont réutilisé la graphie d’un autre mot qui se prononçait de la même façon. Ainsi en est-il des points cardinaux. Le nord, qui se dit "bei", s’écrit à l’aide d’un pictogramme signifiant "se tourner le dos" — qui était sans doute son homophone dès les débuts de l’écriture.

Quelles sont les conséquences de l’origine particulière de l’écriture ?

Il y en a plusieurs : d’abord, l’influence profonde du rationalisme divinatoire sur toute la pensée chinoise. Ensuite, le fait que l’écriture, longtemps restée sous la maîtrise exclusive des scribes-devins, n’a alors servi qu’à des usages administratifs officiels. Il faudra attendre Confucius (551-479 av. J.-C.) pour qu’elle soit détournée par des auteurs à d’autres fins. Enfin, la conception chinoise de l’histoire demeure caractérisée par la filiation, dans la Chine ancienne, de cette discipline à la divination. Désignant à l’origine la fonction des devins-scribes devenus annalistes, le même mot, shi, finira par signifier "histoire". En effet, tous les faits et gestes du souverain et de ses fondés de pouvoir faisant l’objet de divination, la conservation systématique de ces archives représentait ipso facto celle des actes d’un règne. Ainsi, de cette dimension implicite est née une forme d’histoire agencée non en récit, mais en livre-journal tenu de façon chronologique, selon l’ordre des divinations, par jours, décades, lunaisons, saisons et années. D’où la prévalence d’une philosophie de l’histoire nourrie de cosmologie où compte surtout la dynamique du cours des choses commandé par le yin et le yang, l’influence successive des cinq éléments, les transformations figurées par les mutations des hexagrammes du Yijing.

L’écriture était-elle un instrument au service du pouvoir ?

Bien sûr. C’est à travers son unification que s’est réalisée celle de l’empire. Ses créateurs, les devins-scribes au service de l’Etat, l’utilisent, nous l’avons vu, pour tenir les annales officielles. Ce faisant, ils sont en butte à la fureur de ceux dont ils consignent les méfaits. En 548, le grand officier Cui Shu fait mettre à mort, successivement, trois d’entre eux qui, l’un après l’autre, enregistrent qu’il a assassiné son seigneur. Ajoutons que la Chine ancienne attache une importance considérable à la procédure écrite. Au temps de l’empire, dès la dynastie Han, le premier critère de recrutement des fonctionnaires est la connaissance de la langue écrite. Celle-ci, à la différence de la langue parlée, tenue pour triviale, garde de ses origines divinatoires un aspect transcendant. L’écriture est un instrument de révélation de la véritable nature des choses.

Plus encore qu’un vecteur de création individuelle ?

En tout cas, elle impose un mode d’expression parfaitement impersonnel, contraire à l’idéal de création personnelle que l’on recherche en Occident. Cependant, plus forte est la personnalité de l’auteur chinois, mieux elle est révélée, paradoxalement, par cette forme contraignante. Cela vaut pour la calligraphie, où plus le lettré s’abstrait lui-même, happé par le sens des signes qu’il trace, plus se trahit sa propre vision du monde. C’est pourquoi la calligraphie est considérée en Chine comme le plus sublime des arts plastiques. Ailleurs, ce n’est qu’un art mineur, excepté dans le monde arabe, où elle reste malgré tout confinée, me semble-t-il, à un rôle d’ordre ornemental, car elle joue uniquement sur les lettres d’un alphabet. Le calligraphe chinois, lui, dispose de toute la richesse sémantique d’une idéographie dans laquelle se projette la totalité de l’univers du sens.

A quel moment la calligraphie apparaît-elle ?

A la fin de l’époque Han, quinze siècles après l’invention de l’écriture. Aussi élégants soient-ils, les styles des anciens scribes qui gravaient sur os ou sur écaille étaient dépourvus de cette recherche esthétique sur la plastique du tracé qui est le propre de la calligraphie chinoise classique. Celle-ci ne commence qu’après l’invention du papier (mais la soie lui convient aussi) et surtout grâce au perfectionnement du pinceau. Il en existait déjà une forme rudimentaire sous les Yin, servant à repasser parfois de couleur rouge les caractères gravés. Il faut attendre le premier siècle avant notre ère pour qu’apparaisse le pinceau tel qu’il est aujourd’hui, fabriqué en insérant dans un cylindre de bambou une touffe de poils bien calibrés. Cet instrument se prête à tous les jeux de l’encre et de l’eau spécifiques à l’art chinois de l’écriture.

Plus de 2000 calligraphes ont laissé leur nom à la postérité ?

Chaque époque a eu ses gloires. Mais le prince des calligraphes, le plus célèbre de tous, est Wang Xizhi (306-361), qui a porté son art au sommet de la perfection classique. Sous les Tang, l’empereur Taizong exigea que toutes les oeuvres originales de Wang Xizhi soient versées dans ses collections privées. Aujourd’hui, la plupart ne nous sont connues que par des copies, très fidèles car l’original était gravé sur stèle. Certaines compositions en cursive folle de Zhang Xu (655-v. 747) sont illisibles, y compris pour le plus fin des lettrés. Mais, même en ce cas, on ressent la force d’une expression enracinée dans une sémantique du monde qui n’existe pas ailleurs.

La peinture à l’encre et à l’eau est-elle aussi codifiée que la calligraphie dont elle est née ?

A coup sûr. C’est un art à la fois graphique et très intellectuel. Ce qu’il faut rechercher, lit-on dans nombre de traités, c’est le sens et non pas la figuration. Ne vous souciez pas de savoir si la montagne que vous peignez ressemble à une vraie. Le plus important, c’est qu’elle ait le sens de la montagne réelle. L’aboutissement suprême, en peinture à l’encre comme en calligraphie, c’est le "coup de pinceau qui en une fois génère le trait".

Dans les années 1960, le régime communiste a entrepris une réforme de l’écriture. Conséquences ?

Il s’agissait d’une simplification radicale, avec l’objectif de parvenir, à terme, à la romanisation, autrement dit à l’abandon des caractères chinois — dont la connaissance est la seule voie d’accès aux classiques. Grâce au ciel, un coup d’arrêt a été donné à la quatrième étape du processus, alors qu’une cinquième était prévue. Là-dessus est intervenu le développement de l’informatique, et plus personne n’a songé à ce projet funeste. Car les ordinateurs se sont pliés sans la moindre difficulté aux caractères chinois, même non simplifiés. Reste qu’à force de ne plus les saisir qu’électroniquement on en perd la mémoire pour soi — qui se décharge sur celle des machines.

L’Express, propos recueillis par Sylvaine Pasquier et publié le 20/07/2006.

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[1Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, conférence, 1890.

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1 Messages

  • A.G. | 14 août 2013 - 11:14 1

    L’exposition des « Caractère chinois », consacrée à l’histoire du développement de l’écriture figurative chinoise, a été inaugurée mardi 13 août au Musée de la capitale. Après Beijing, l’expostion entamera bientôt une tournée internationale.

    L’histoire de développement de l’écriture chinoise en fil conducteur, cet événement presentera au public plus de 120 objets anciens précieux sur lesquels sont écrits les caractères chinois de différentes époques, dont des os oraculaires anciens, des bronzes, des porcelaines, des lamelles de bambou, des calques, des jades... Des technologies modernes ont aussi été utilisées pour donner aux visiteurs une idée plus concrète sur l’origine, le développement, la transformation et des différentes formes d’art des caractères chinois.

    Visible à Beijing pendant un mois, l’exposition commencera ensuite une tournée mondiale, en passsant notamment par le Canada, le Népal et l’Ouzbékistan.

    Source : le Quotidien du Peuple en ligne.