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Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ?

D 27 juillet 2020     A par Albert Gauvin - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ? Comment le lire ?
Et que signifie « lire » au juste quand il s’agit de Rimbaud ?
Philippe Sollers et Marcelin Pleynet posent la question sans répit. Cette question traverse toute leur oeuvre : romans, poésies, écrits critiques et conférences.

Le point ci-dessous avec :
un entretien de Philippe Sollers du 20 octobre 2004
deux textes publiés en 2000 et 2004 :
Salut de Rimbaud (sur Une saison en enfer)
Génie de Rimbaud (sur les Illuminations)
le Rimbaud en son temps de Marcelin Pleynet, publié en 2005 et dédié à Philippe Sollers, objet des « malentendus habituels ». J’y ai joint un entretien de Pleynet avec Alain Veinstein (retrouvé par Arnaud Le Vac) et deux entretiens avec Pascal Boulanger, avec Fabien Ribery ainsi que deux articles — l’un de Patrick Kéchichian et l’autre de Jean Ristat.

Mais, d’abord, en ouverture, ce petit montage (« La chose me semble nécessaire dans la résignation en cours et la dévastation générale, qu’elle soit de droite ou de gauche... »).

(2000 — Archives A.G.)

 

Article remanié et complété. Première mise en ligne le 9 juillet 2007.

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1. L’entretien. Une expérience de liberté supérieure

Avant de commencer cet entretien, si vous deviez donner un conseil à quelqu’un désirant découvrir Rimbaud, quel serait-il ?

Philippe Sollers. « Quelqu’un »... Si c’est quelqu’un qui doit s’intéresser à Rimbaud, il le fera par hasard, très tôt, en lisant... Si ce « quelqu’un » sait lire — ce qui est peut-être toute la question —, et est sensible aux couleurs, à la nature, alors ce sera la choc... En répondant ainsi, je vous parle de moi en fait. Le choc sur le texte même, Voyelles : «  A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,/ Je dirai quelque jour vos naissances latentes/ A, noir corset velu des mouches éclatantes... ». Le choc sur le langage. Il vit d’une vie étrange, qu’évidemment la société n’écoute pas, ne considère pas. Ce « quelqu’un », que j’imagine avoir quatorze-quinze ans, soit oubliera, soit se résignera à entrer dans le carcan de la communication et du salariat dépressif. Ou bien il entretiendra le choc. Ce qui fera de lui, peut-être, à condition qu’il lise beaucoup d’autres choses, un amateur de ce que l’on appelle la littérature, et principalement la poésie. Comme tous les grands poètes, Rimbaud élit ses lecteurs. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus... En tout cas, cela s’est passé ainsi pour moi. Baudelaire et Rimbaud. Un peu plus tard Lautréamont. Et puis, encore plus tard, toute la bibliothèque.

Je recommanderais tout de même à ce « quelqu’un », pour son goût personnel qui va l’entraîner assez loin, d’assez bonnes études classiques, en particulier en latin. On oublie l’énorme capacité de lecture de Rimbaud, dès le plus jeune âge, sa facilité déconcertante de lecture et de passage d’une langue à une autre, même après son « retrait » — la poursuite de la même chose sous d’autres formes : l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’arabe même, qu’il veut apprendre lorsqu’il est là-bas. C’est un doué des langues qui commence alors à entendre le français d’une autre manière. Vous voyez, lorsque l’on est parti sur Rimbaud, on peut aller assez rapidement vers des repères qui se soustraient à la légende étroite — « spectaculaire », pour le coup.

Vous aviez relevé, en 2000, le refus d’un manuscrit d’Illuminations envoyé de façon anonyme et refusé par les plus grands éditeurs [voir plus bas Génie de Rimbaud]. On ne sait donc pas ou plus lire Rimbaud ?

Philippe Sollers. Illuminations a été envoyé aux plus grands poètes de l’époque. Que ça leur ait échappé et aux générations suivantes, vu le nombre d’impressions et de réimpressions constitue déjà un symptôme sur le « cas Rimbaud ». Verlaine, c’est très étrange, n’a lu ni Une saison en enfer ni Illuminations. Mallarmé est intégré à ce milieu littéraire, que Rimbaud fuit — il ne veut pas être « intégré » —, et veut le considérer comme une comète qui est passée. Ensuite, en dehors des auteurs de travaux érudits et universitaires, qui a « lu » Arthur Rimbaud ? Qui a « lu » Une saison en enfer ?...

Sur Rimbaud, vous avez deux versions : soit la version surréaliste, qui consiste à vomir ce qu’a pu en dire Isabelle, soit celle de la « conversion » version Claudel (auteur de la préface de l’édition des « Oeuvres » de Rimbaud, en 1912 au Mercure de France)... Il faut scruter cela de plus près. Le symptôme de l’érosion de la capacité de lecture m’a amené à insister sur l’extraordinaire aventure de Rimbaud. Tout le monde connaît son visage et croît connaître son histoire avec Verlaine ou au Harar. Mais son histoire en Europe reste méconnue et son équipée à Java, mystérieuse. Sur Stuttgart on ne sait rien. Il faut voir Rimbaud déambuler dans les rues de Milan... « L’Europe de Rimbaud »...


« Tirage original albuminé d’époque, 110 x 150 mm, contrecollé sur carton et légendé à l’encre noire »
(notice de Sotheby’s)

ZOOM : cliquer sur l’image.

Il y a le cliché « l’homme aux semelles de vent ». Mais, comme Genet, imaginez-vous l’idée de la marche. Le parallèle avec Nietzsche — « j’ai besoin de sept à huit heures de marche par jour » — est tout aussi saisissant. Ce sont des gens qui pensent que l’on ne pense pas si on ne marche pas. Tout le monde se jette sur le corps de Rimbaud, — il en a eu marre — mais regardez les photographies du Harar, par exemple : c’est un corps d’athlète, une extraordinaire capacité physique, tout sauf un « rond de cuir ». Il est un des derniers grands témoins de la marche en Europe.

Cette question de la lecture de Rimbaud m’a obligé d’y revenir sans arrêt, par tous les bouts à la fois : le texte lui-même et la biographie. Chaque fois que nous nous voyons, avec Marcelin Pleynet — qui prépare un livre important sur Rimbaud [1] —, il ne se passe pas un moment sans que nous parlions de points du texte qui demeurent opaques ou de la situation historique dans laquelle il écrit.

J’y reviens par exemple dans Studio (Éditions Gallimard, 1997 - NDLR). J’avais décidé de m’intéresser au journal de sa soeur Vitalie (soeur cadette d’Arthur Rimbaud, née en 1858 - NDLR). Ce texte constitue un témoignage exceptionnel sur la vie de Rimbaud à Londres, en 1874, après l’écriture d’Une saison en enfer. Ses rapports avec Arthur sont masqués par ceux d’Isabelle. À cette époque donc, Rimbaud est déjà déserteur. Après l’affaire de Bruxelles, il est clair qu’il ne pourra pas trouver un emploi en France. Comme il n’est pas un bourgeois, cela va le conduire à exercer des métiers assez bizarres. Rimbaud est un pragmatique, c’est là où la légende romantique trouve sa butée. Imaginez un instant qu’on lui eût trouvé un emploi, secrétaire d’ambassade à Venise comme Rousseau, par exemple, il aurait accepté tout de suite. Que fait-il au Harar ? Amasser de l’argent et rêver d’un fils ingénieur... Je voudrais souligner aussi l’absence d’études sur son père — dont certaines chronologies ne mentionnent même pas la mort. Cela attire l’attention sur le culte matriarcal des poètes français et au-delà. Dans Studio j’évoquais également la mère de Hölderlin. Le sujet mériterait une histoire à part entière.

Il faut être sensible à cette situation historique étrange, surtout dans l’histoire du pays, le « coinçage dix-neuviémiste » qui s’opère là. C’est le « dix-neuvième siècle à travers les âges » pour reprendre le titre du livre de Philippe Muray, un très bon titre, avec une résonance politique... Il faut donc reprendre tout cela et voir ce que cela donne de nos jours.

Qu’est-ce qui constitue, selon vous, la modernité de Rimbaud aujourd’hui ?

Philippe Sollers. Je ne sais plus combien j’ai d’éditions d’Illuminations — pour disposer de typographies différentes. À chacune, j’ai l’impression de les lire pour la première fois, ce qui ne m’arrive pas souvent, estimant être un lecteur attentif. À ce point, il n’existe pas d’équivalent. Il s’opère une mutation de la langue parfaitement ouverte à des expériences nouvelles. Même Une saison en enfer : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul. » C’est l’écrivain métaphysique. Certains veulent lire Rimbaud sans prendre en compte les Écritures, comme Breton, c’est imbécile, « Rimbaud m’a trompé »... Pour reprendre ma première réponse, je conseillerais à ce « quelqu’un » de se renseigner sur la religion dont Rimbaud est issu, pour savoir de quoi on parle, sans vouloir le christianiser mais pour pouvoir le lire de tous les côtés à la fois et montrer que ça fait délirer tout le monde dans un sens ou dans l’autre, qu’il faut apprécier... Ça impressionne. Alors, on s’efforce de recouvrir ça, légendairement, sexuellement...

Le dossier « Rimbaud » est ancien et il ne fait que commencer à s’ouvrir. Il faut attendre 1912 et c’est Claudel qui s’en occupe. Il lit et ça le renverse. Claudel le compare à Pascal, ce qui a sa vérité comme trace brûlante et le français ramassé à un point très rarement atteint. Il est une oreille très sûre, qu’il a beaucoup boursouflée par la suite. Les surréalistes sont passés par Lautréamont sans comprendre ce qui s’est passé avec Poésies (1871-1872). C’est une expérience de liberté supérieure à chaque fois. N’oubliez pas non plus qu’il n’est pas devenu fou, loin de là et tout au contraire. Une des phrases les plus énigmatiques d’Une saison... et qui mériterait d’être creusée est : « Je tiens le système. » Il l’écrit à-propos de la folie, précisément. « Se libérer de la poésie » par l’expérience elle-même... Encore une fois : qui l’a lu ?

Dans L’Étoile des amants (2002), j’ai réalisé plusieurs expériences afin de montrer qu’en condensant des textes très anciens, sanscrits ou chinois, et d’autres récents, modernes, sans montrer les noms de leurs auteurs, vous avez l’impression que le même homme a écrit l’ensemble. Ce ne sont pas des citations, je les appelle des « preuves ». Cette dimension qui, à mon grand regret, n’a convaincu personne, est pourtant du plus grand intérêt. La forme romanesque qui permet de mettre en scène cela est possible si l’on prête attentions à ces fulgurances, à ces ouvertures... C’est très beau et c’est de la pensée, voir la Lettre du voyant : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. »

La poésie pense et beaucoup plus qu’on ne le croît, et les philosophes en général, hormis ce nom maudit de Heidegger et ce qu’il a écrit sur Nietzsche et Hölderlin... J’ai prononcé un jour une conférence sur « Rimbaud et Nietzsche » [2]. Je pense avoir été strict. S’agissant de la même expérience de rapprochement de « preuves », on ne peut reconnaître lequel des deux a dit quoi. 1873 pour l’un, 1882 pour le second : il s’est passé quelque chose chez les deux, de l’ordre de la mutation. On sent bien que dans cette expérience-là, il s’agit de quelque chose qui dépasse, et de loin, les catégories artificielles dans lesquelles on a essayé d’enfermer le concept dit « homme ». Cela demande de la persévérance...

On vit avec des textes pas du tout sacrés mais qui, à chaque fois, ouvrent un horizon de liberté illimitée. La chose me semble nécessaire dans la résignation en cours et la dévastation générale, qu’elle soit de droite ou de gauche...

Qui dit poésie dit rythme et, chez Rimbaud, rythme ne dit-il pas musique ? Le mot vient souvent sous sa plume tout au long de ses textes. Ainsi dans Illuminations : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour »...

Philippe Sollers. Essayez d’apprendre Rimbaud par coeur, ce n’est pas si simple : « J’ai embrassé l’aube d’été » et la suite. Tout cela est d’une extraordinaire perfection musicale : Si vous vous reportez au splendide Génie qui clôt Illuminations : « Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense. » Cette poésie est une grande propositon rythmée qui donne à penser de manière nouvelle. Il y a une nouvelle raison, il y a un nouvel amour : la question est essentiellement musicale et cela m’intéresse prodigieusement. Pourquoi ? Parce que les Français ont un rapport misérable avec la musique. Vous me direz que la planète tout entière ne s’écoute plus, tant elle bavarde. « Le français est la langue du diable », dit Mozart, alors que s’opère un tournant musical, une tempête admirable au XVIIe siècle qui retombe et est punie au XIXe. Les surréalistes n’étaient pas doués pour la musique. Les Français se débrouillent mieux avec la peinture. « J’ai connu dans le Nord toutes les femmes des peintres »...

Entretien réalisé par Michel Guilloux, l’Humanité du 20 octobre 2004.

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2. Salut de Rimbaud

Sur Une saison en enfer.

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Edition originale (aux frais de l’auteur)
Bruxelles, Alliance Typographique
(M.-J. Poot et Compagnie), 1873.

Le petit volume, le seul publié par l’auteur de son vivant sans aucun effet (il a fallu quarante ans pour le découvrir), est un explosif à long terme. Il a la même portée fulgurante en français que les Pensées de Pascal et les Poésies de Lautréamont. On ne le lit pas vraiment, on l’éprouve, on le subit, on l’apprend par coeur. « L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres - tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence. »

Haute métaphysique vécue, auto-exorcisme en plein déferlement d’un nihilisme désormais global, Une Saison est-il un livre religieux ? Bien sûr, mais très au-delà de ce que nous entendons par ce terme. Récit non pas d’une conversion, mais d’une mutation, d’une transmutation. Expérience unique (« alchimie du verbe »), risquée, au coeur de la perte de soi, dissociation et délire.

En principe, on ne revient pas de cette aventure brûlante que Rimbaud n’hésite pas à appeler « damnation ». Ce nouveau voyageur ne visite pas l’enfer comme Dante : il le vit de l’intérieur, il y est plongé, il en sort, il va encore écrire ses extraordinaires Illuminations (là encore, commentaires dans tous les sens depuis un siècle), puis se taire et disparaître dans sa légende (beaucoup de bavardages là-dessus).

Les poètes sont jaloux et furieux : il a raflé la mise en s’en désintéressant, avec la plus inadmissible des désinvoltures. Les religieux sont pétrifiés : c’est trop dur pour eux (malgré Claudel). Les surréalistes en sont possédés, mais n’aiment pas son désengagement radical. Les bourgeois, qui ont lu que l’auteur s’était « séché à l’air du crime », trouvent que ce garçon doué est au fond un terroriste ou un saltimbanque infréquentable. Les homosexuels le trouvent peu mariable. Les satanistes s’excitent misérablement à côté. Finalement, tout le monde se fout de ce qu’il a écrit. Restent les clichés commémoratifs amnésiques, Rimbaud par-ci, Rimbaud par-là, répétés jusqu’à la nausée. Comme quoi le Diable, grand noyeur de poisson, fonctionne.

Rimbaud, en 1873, va avoir 19 ans. Il précise la date de sa rédaction : avril-août. Il a déjà écrit d’admirables poèmes, dont il fait une petite anthologie rectifiée dans Une saison. Il a vécu tous les désordres et toutes les hallucinations possibles, il revient de Londres et de Bruxelles où Verlaine, égaré, lui a tiré dessus. Verlaine visait-il réellement un jeune homme très beau nommé Rimbaud ? Mais non, avec une grande intuition, il faisait feu sur Une Saison en enfer en train de s’écrire.

Les poètes de son temps n’ont pas pu ni voulu lire la prose de Rimbaud. Ni Verlaine ni Mallarmé n’en ont été capables. Quant à Claudel, qui a avoué avoir reçu là une « influence séminale », il ne lui a pas fallu moins qu’une conversion (comme Verlaine, d’ailleurs) pour se tirer d’affaire. Si Rimbaud n’est pas devenu un bon catholique (version de sa soeur Isabelle), dites-nous au moins qu’il a été un fervent révolutionnaire. Mais non, même pas, il n’aspirait au Harar qu’à devenir un bourgeois normal, il amassait péniblement de l’argent dans ce but.

Scandale religieux, scandale social : ni dévot, ni progressiste. Mais quoi alors ? La « vierge folle » (Verlaine si l’on veut) se plaint ainsi de son « époux infernal » dans Une saison : « C’est un Démon, vous savez, ce n’est pas un homme. » Ecoutons-la bien : «  Je reconnaissais — sans craindre pour lui — qu’il pouvait être un sérieux danger dans la société. — Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu’en chercher, me répliquais-je. »

On voit qu’André Breton, en répétant que Rimbaud avait eu pour mot d’ordre de « changer la vie » (expression qui équilibre à ses yeux le « transformer le monde » de Marx) parle, en réalité, comme la vierge folle. Rimbaud n’a rien prescrit, sauf « la liberté libre ». « Je veux la liberté dans le salut » est le contraire de l’agenouillement comme du slogan politique. Un jeune Français vient tout simplement de s’apercevoir qu’il vit au milieu d’un peuple « inspiré par la fièvre et le cancer », sur « un continent où la folie rôde ». Ce n’est certes pas la suite des événements historiques qui va lui donner tort. « Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi je suis intact, et ça m’est égal. »

D’où viennent la destruction, l’autodestruction, la folie ? De la haine de la beauté. La beauté attire le mal, le désir de déformer, de souiller. Peut-on s’évader de cette rengaine humaine, trop humaine ? Sans doute, et l’alchimie du verbe (couleur des voyelles, forme et mouvement des consonnes) devrait en principe créer « un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens ».

Rimbaud le dit : « Je devins un opéra fabuleux. » Dans sa Saison, il sauve l’essentiel de ses incomparables trouvailles (« Elle est retrouvée ! Quoi ? l’éternité »), tout en décrivant les menaces que l’expérience fait peser sur sa santé. « Aucun des sophismes de la folie — la folie qu’on enferme —, n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système. » Il sait qu’il a découvert une autre raison que la raison antérieure, une raison musicale, une nouvelle forme d’amour.

D’où cette conclusion abrupte : « Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » Cette « heure nouvelle » de raison va être « très sévère ». Elle va récuser « les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes ». Le « combat spirituel », aussi brutal que la bataille d’hommes, demande qu’on soit « absolument moderne ». Il ne s’agit plus de littérature ou de poésie, mais d’action directe (« rire des vieilles amours mensongères, frapper de honte ces couples menteurs — j’ai vu l’enfer des femmes là-bas » ). Dans quel but singulier ? « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » C’est tout. Rimbaud, comme chacun ou chacune, était possédé. Il ne l’est plus. C’est lui-même, avant d’inscrire la date de son récit, qui souligne la dernière phrase.

Philippe Sollers, Le Monde du 16 juillet 2004.

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3. Génie de Rimbaud

Sur les Illuminations.

Il y a de cela quelques années, un groupe de jeunes gens, animé d’une volonté de démonstration radicale et humoristique, envoya, sous un nom banal, aux principales maisons d’édition françaises, le manuscrit des Illuminations tapé sur ordinateur. Un jeune poète inconnu proposait ainsi ses proses poétiques à la publication. Le résultat, prévisible au moins pour un des parieurs, ne se fit pas attendre : refus général, justifié par la formule standard. Curieusement, cette expérience ne fit rire personne. Il fut même parfois recommandé d’en oublier la portée.

Tout le monde pourtant connaît Rimbaud, ou du moins sa photographie. Chacun ou chacune peut, en principe, évoquer l’enfant prodige, le voyou, le voyant, le voyageur, l’ange déchu, l’amant de Verlaine, le trafiquant d’armes et peut-être d’esclaves, l’exilé du Harar, le martyr prématuré, le frère de sa soeur, le saint ou plutôt le révolutionnaire. C’est le Dormeur du val, c’est le Bateau ivre. Arthur Rimbaud ? Mais bien sûr, vous voulez rire. Le spectre qui a converti Claudel, l’éclaireur, au contraire, qui a mis les surréalistes sur la voie. Le « passant considérable », comme l’a dit Mallarmé, l’homme « qui s’est opéré vivant de la poésie » [3]. Le génie adolescent qui soudain s’est tu, et dont on interroge sans fin le silence. Le silence de Rimbaud et sa mort atroce, voilà qui nous touche. Quant à ce qu’il a composé, c’est un peu flou, excusez-moi. Une saison en enfer, oui, sans doute... Les Illuminations ? Je ne me souviens pas très bien. Des visions colorées, je crois, droguées, exotiques... Ecrites avant ou après sa renonciation à la poésie et le coup de revolver de Verlaine contre lui à Londres ? Publiées par qui, quand, comment ? Vous dites que c’est un best-seller ? Etrange.

Les choses sont pourtant assez simples : Rimbaud est parti et s’est tu, parce qu’il n’avait rien à dire aux hommes de la fin du siècle dernier qui sont, dans un autre décor, les mêmes que ceux de la fin du XXe siècle. Rien à dire au « milieu littéraire », bien entendu, mais rien à dire non plus à la Troisième République et à son clergé qui se perpétue jusqu’à nous. Il a traîné d’abord un peu partout en Europe, et puis l’Afrique, on connaît le film, l’argent durement gagné, les lettres où il se plaint surtout de l’ennui (un ennui implacable est son refrain essentiel quand il s’adresse à ses proches). La poésie, il n’en parle jamais, d’ailleurs c’était tout autre chose que ce que vous entendez encore par ce mot, rien à voir avec la littérature ni avec les « poèmes ». Mais quoi alors ? Ah, une autre façon d’être, tout simplement, une autre perception immédiate du temps, du corps, de l’espace, une nouvelle raison, un nouvel amour. Rapprocher les mots raison et amour est déjà un acte en contradiction complète avec presque toute la bibliothèque. « L’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue » (« Génie »). Et dans « Vies » : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. » Et dans « Conte » : « Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour. » Et dans « Being Beauteous » : « Nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux. » Et dans « Veillées » : « Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences. » Et dans « Mouvement », où sont évoqués « les conquérants du monde cherchant la fortune chimique personnelle », ces vivants d’un lointain avenir « chassés dans l’extase harmonique et l’héroïsme de la découverte » : « Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche/Et chante et se poste. »

Il y a eu un déluge. Une nouvelle ère est en cours, qui rompt les amarres avec l’ancienne vision terrienne limitée et son projet platement social. La Commune de Paris a été écrasée, la grande industrie commence, la Technique va s’emparer du globe, mais une révolution inaperçue a eu lieu, et Rimbaud est là pour la dire dans sa liberté inouïe. Tout est transformé, la nature jaillit de partout, le temps se joue musicalement à chaque instant, des richesses inconnues débordent, mais personne ne s’en rend compte. Il faut remarquer que, dans les Illuminations, Rimbaud intitule certains fragments au pluriel : « Vies » ou « Villes ». On a plusieurs vies, on explore des villes aux architectures bouleversées, on est en état de veille continue dans un autre monde qui est cependant ici, tout de suite. C’est ce qu’un penseur, le plus profond du XXe siècle, appellera un « espace libre pour le jeu du temps ». Rimbaud multiplie les notations et les verbes : sourdre, rouler, monter, relever, descendre, éclater, éclairer. Il marche, et les fleurs se nomment, les paysages se fondent, une magie orphique recompose en lui et devant lui une « planète emportée ». On pense à la fois à La Divine Comédie et à La Flûte enchantée. Regardez : « La fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés. » Ou bien : « Dans la grande maison de vitres encore ruisselantes, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images. » Ou bien : « Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. » Ou bien : « Je me souviens des heures d’argent et de soleil vers les fleuves. » Ou encore : « Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !  »

Est-on à Paris, à Londres, à Stockholm ? En Italie, en Amérique, en Asie ? Quelque part dans un bois de la campagne française ? En Occident ? En Orient ? Dans les coulisses du haschisch ? Voici « des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis [qui] entourent la rose d’eau ». Nous avons à notre disposition l’or, la soie, la gaze, le velours, le cristal, le bronze, l’argent, l’agate, l’acajou, les émeraudes. Les fleurs sont des pierres précieuses, et réciproquement. L’enfance est retrouvée à volonté, des femmes envahissent les terrasses, « dames, enfantes, géantes, jeunes mères, noires, grandes soeurs, sultanes, princesses, petites étrangères et personnes doucement malheureuses ». Tout se passe comme si Rimbaud voulait nous décrire une apothéose de la valeur d’usage avant qu’elle soit définitivement niée par la valeur d’échange généralisée. Il s’agit de « corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance » — inexploitables, donc. Il nous parle d’une « satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs », d’une « immense opulence inquestionable », de «  trouvailles et de termes non soupçonnés, possession immédiate. » Il a mis la main sur un trésor, et il ironise dans « Solde » sur le fait qu’il pourrait même vendre « ce qu’on ne vendra jamais ». Or là est précisément le scandale : l’humanité s’est engagée sur une autre voie, celle de la machination et du calcul ( « Nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va »). Quoi, vous nous proposez une dépense et une gratuité sans limites ? Disparaissez, Rimbaud, vous êtes trop. Trop beau, trop désirable, trop doué, trop riche. Vous gagnerez votre pain à la sueur de votre front. Vous vous ennuierez à mourir en menant une existence de chien. On vous coupera la jambe et on vous enterrera à Charleville dont vous avez eu tort de vous moquer autrefois. Pire, peut-être : vous passerez pour un « poète maudit », et des légions d’adolescents se prendront pour vous en balbutiant des hallucinations sans suite. Nous ne voulons ni de votre raison, ni de votre amour. La raison est économe, et pas fastueuse. L’amour doit être collectivement encadré. Vous êtes « pressé de trouver le lieu et la formule » ? Vous pensez que « la musique savante manque à notre désir » ? Mais la formule a été trouvée, monsieur, elle est chiffrable, et la musique n’a pas à être « savante », pas plus que le désir. Que signifie ce programme : « l’élégance, la science, la violence » ? Et ça : « dégagement rêvé, le brisement de la grâce avivée de violence nouvelle » ? Laissez-nous donc faire nos comptes, et allez vous faire pendre ailleurs. Ou alors, soyez poète comme tout le monde. Non ? Vous êtes sérieux ? Vous mettez votre silence dans la balance ? D’accord, on vous commémorera, mais on ne vous lira pas.

Les Illuminations n’ont pas de prix, elles ont tout le temps devant elles. « Dans une magnifique demeure cernée par l’Orient entier, j’ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite. J’ai brassé mon sang. Mon devoir m’est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions. » Mais quand même cet avertissement : « Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ? »

Philippe Sollers, Le Monde du 11 août 2000, Eloge de l’infini, 2001.

Sollers lit « À une raison ».

Sollers lit « Génie ».

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Rimbaud en son temps

Présentation

« Rimbaud 1854-1891.
En cette seconde moitié du XIXe siècle, la France pervertie ne tolère ni ses artistes (Manet, Cézanne) ni ses écrivains (Baudelaire, Rimbaud). Le premier et le plus grand d’entre eux, Rimbaud, manifeste ce qu’il en est de la traversée en guerre de la société française, et c’est avec Une Saison en enfer qu’il en dévoile la détresse ("Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer") ; comme avec les Illuminations, il dévoile les "musiques savantes", les véritables enjeux de cette guerre, d’une guerre qui se poursuit encore dans le refoulement du perverti-moisi de notre époque.
"Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère." En ce sens, entre autres, ce Rimbaud en son temps — (ce "Rimbaud et les voies de la liberté") — voudrait faire entendre, dans l’actualité de l’oeuvre, que Rimbaud n’a toujours pas été lu, qu’il n’y a pas, et qu’il ne saurait y avoir, d’après Rimbaud. »

Dédicace

A Philippe Sollers dont les travaux (on en trouvera quelques références dans le corps du texte et en notes), et de très nombreux entretiens, de 1961 à ce jour, ont essentiellement alimenté et déterminé la poétique et la politique de la revue Tel Quel comme de L’Infini, et permis ce livre.

31 août 2005.

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RIMBAUD EN SON TEMPS

Entretien avec Pascal Boulanger

Comment lire Rimbaud, comment lire Rimbaud et Pleynet aujourd’hui ? Et comment appréhen­der une oeuvre qui ne s’est jamais identifiée à la servitude ambiante ? Fragmenté en huit sé­quences riches d’enjeu, Rimbaud en son temps engage ici et maintenant, et dans sa totalité, l’existence de celui qui pense ce qui mérite d’être pensé. — P.B.

Depuis la parution en 1962 de votre premier livre, Provisoires Amants des nègres, les références à Rimbaud se sont multipliées dans vos écrits. Quelles intrigues se jouent dans votre lecture de Rimbaud ?

Curieux que vous évoquiez ce premier recueil de 1962, dont le titre, Provisoires Amants des nègres, et la bande qui le présentait, « Je est un nègre », étaient directement empruntés à Rimbaud. On y trouve déjà en effet, en épigraphe aux livres qui le composent, les références à Nietzsche et à Hei­degger, qui éclairent et travaillent aujourd’hui en­core, selon moi, l’essentiel de toute approche et de toute lecture éclairante de l’oeuvre, de la pensée de Rimbaud. Références faute desquelles on peut sans risque d’erreur déclarer que l’oeuvre, la pensée de Rimbaud, restent aujourd’hui encore illisibles.
Que Rimbaud soit resté illisible, que Rimbaud n’ait encore jamais été lu, nous en avons de multiples témoignages. À commencer par l’affaire du faux Rimbaud, la Chasse spirituelle, édité par le Mercure de France en 1949, alors encensé par toute la cri­tique, et qui ferait peut-être aujourd’hui partie des oeuvres complètes de Rimbaud, si André Breton, dans Flagrant Délit [4] n’avait pas dénoncé la su­percherie.
Plus récemment, en 1991, à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Rimbaud, cinq des plus importantes maisons d’édition françaises refusent le manuscrit des Illuminations, qui leur est adressé sous un autre nom d’auteur, en déclarant que « l’ou­vrage ne correspond pas à leurs critères de sélec­tion » (sic). Ce qui revient à constater que, dans les maisons d’édition, les « lecteurs » qui sélectionnent aujourd’hui les manuscrits qui seront publiés, n’avaient, en 1991, toujours pas lu Rimbaud. On peut en conséquence se demander ce qui est désormais publié çà et là sous le nom de poésie. L’imposture est flagrante. Et que signifie, en 1998, l’achat, par l’État français, et pour trois millions trois cent mille francs, de la lettre dite Lettre du voyant, où Rim­baud, avant d’en faire la démonstration, déclare :
« Tout est français c’est-à-dire haïssable au suprême degré » ? Que signifie cette prévoyance d’État, si ce n’est que, pour ne pas lire Rimbaud, et pour que ne soit pas lu ce que découvre l’oeuvre de Rimbaud, les institutions sont, par leurs fonctions mêmes, desti­nées à payer le prix. Telles sont, en effet, selon moi, les sortes d’intrigues qui se jouent quant à toute lec­ture de Rimbaud. Elles témoignent, aussi explicite­ment que possible, que Rimbaud n’a toujours pas été lu et que, en conséquence, il ne saurait y avoir, aujourd’hui encore, d’après Rimbaud.

RIMBAUD SANS VERLAINE

Votre essai qui s’emploie à ne jamais réduire les lec­tures et la pensée de Rimbaud, défait, entre autres, l’image du poète pris dans la religiosité communarde et républicaine. Quelle était l’actualité présente à l’écriture de Une saison en enfer  ? Dans quelle his­toire maléfique nous plonge Mauvais Sang ? Alors que Rimbaud vit en exil, en quoi consiste d’après vous la publication, en 1884, des Poètes maudits où Verlaine associe l’auteur de Une saison en enfer à ceux que précisément il a fuis ?

Ce Rimbaud en son temps porte, de multiples fa­çons, témoignage de ce qui m’occupe plus ou moins explicitement depuis bien des décennies, et que je définirais aujourd’hui comme la « métaphy­sique du mal ». À savoir les enjeux et l’aventure « historiale », ce que Nietzsche appelle « l’histoire monumentale » (la disposition toujours actuelle d’un certain nombre d’oeuvres — Baudelaire dit : « C’est un phare allumé sur mille citadelles ») et qui té­moigne, toujours pour suivre Nietzsche, qu’un « état sublime de l’humanité est possible là où l’Europe des peuples n’est plus qu’un oubli obscur mais où l’Europe vit encore en une trentaine de livres, très vieux jamais vieillis ».
Pour éclairer ce qu’il en est de la « citadelle » Rim­baud, ne fallait-il pas d’abord mettre en évidence le contexte du « pervers-moisi » des conditions dans lesquelles s’est développée ma lecture ? Et retenir qu’une déclaration comme celle de Rimbaud à Er­nest Delahaye — « Qu’est-ce qu’il a ton pays ? L’est malade ? » — fut pour moi déterminante dès que j’eus l’âge de revenir sur mon enfance, et de me de­mander ce qu’il en était du pétainisme des Français, pendant l’Occupation et, à la Libération, du patrio­tisme des mêmes, devenus communistes, en train d’humilier des femmes et de les tondre sur les places publiques. Ou encore de me trouver pris dans les anachronismes nationalistes et colonia­listes qui ont justifié la « pacification » du territoire algérien. Ou encore, en 1981, de voir élu président de la République celui qui prit la responsabilité de cette « pacification » et des tortures que, quasi offi­ciellement, elle entraîna. Ou encore de constater que ce sont les mêmes Français, de droite et de gauche, qui, pressés de faire oublier Mai 68, plé­biscitent Jacques Chirac en mai 2002.
Ne faut-il pas s’attarder à cette histoire lorsque l’on entend le « pervers-moisi » qualifier Rimbaud de « jeune pédéraste prétentieux » ?
Il faut suivre cela si l’on veut comprendre ce qui se joue avec et à travers le Second Empire, la guerre de 1870 et, après l’épisode sanglant de la Com­mune de Paris, l’instauration de la IIIe République, qui conduit, comme on sait, aux pleins pouvoirs accordés à Pétain. On comprend alors ce qu’il en est de la présente, mais en effet « résistible », domina­tion, historique et institutionnalisée « perverse-moi­sie », du mal ; et comment, en son essence même, l’oeuvre de Rimbaud manifeste comme aucune autre que l’« être-propre de chaque homme est tou­jours son propre acte éternel ».
Pour, en ce sens, clarifier cette aventure et dégager la pensée de Rimbaud de la décrépitude poétique du 19° et du 20° siècle, il est aussi, et sans doute d’abord, indispensable d’entendre ce qu’écrit André Breton dans Flagrant Délit, en 1949 : « D’où vient que la lumière n’ait pu être faite sur cette époque ? Selon moi, elle ne commencera à se lever que de l’instant où l’on se sera libéré du tenace préjugé "littéraire" qui tend à considérer Rimbaud en fonction de Verlaine et qui repose sur une surestimation rou­tinière de ce dernier.  »
C’est ce qu’entre autres je me suis employé à faire, comme vous le remarquez, en revenant sur le cliché du « poète maudit », mais d’abord en mettant en évidence la débilité masochiste du milieu poétique de l’époque, et notamment des Parnassiens. En 1997, Philippe Sollers, dans son roman Studio, a très explicitement clarifié ce qu’il en est de « cette affaire de tous les diables métaphysiques ».

LA LIBERTÉ LIBRE

Vous écrivez que la liberté libre est toujours active­ment présente dans ce qui se débat en ce début du 21e siècle. Pourriez-vous revenir sur la question qui ponctue une partie de votre Rimbaud « Qu’est-ce qui, bien que libre par essence, cherche toujours à se libérer ? »

Cette question ouvre la lecture de Une saison en enfer. Elle surgit dès le prologue dans la discession du jadis et du maintenant, qui est le propre infernal de la « saison » que Rimbaud traverse. Elle té­moigne de la constitution d’un ressentiment d’une volonté infernale contre le temps et son « il était ». Volonté fondamentale que l’on peut illustrer par la double constatation : « Jadis si je me souviens bien ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs » (en prologue), et d’autre part, faisant suite à Mau­vais Sang, dans Nuit de l’enfer : « Un homme qui veut se mutiler est bien damné n’est-ce pas ? Je me crois en enfer donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. »
Ce qui donne sa véritable dimension à la réflexion de Rimbaud, et l’espace à partir duquel se déter­mine la «  liberté libre ». Entre le « jadis », où la vie était un festin, et le « maintenant », où « je me crois en enfer », ce qui est libre par essence, et cherche toujours à se libérer, ne se situe pas volontairement dans le bien opposé au mal, mais se situe précisé­ment par-delà le bien et le mal (Nietzsche), dans l’entre-deux, la discession, auquel il ne cesse d’ar­racher sa vérité, la vérité de son propre acte.
Ce qui est déterminant pour la liberté d’un homme, c’est la nécessité de « son propre être essentiel  », et cette nécessité est « la liberté de son propre acte ». Pour ce qui occupe l’oeuvre de Rimbaud, l’élévation monumentale de son propre acte n’est pas dans le rejet (« Hélas ! l’Évangile a passé ! »), mais historia­lement dans l’entre-deux (du bien et du mal, de la croyance ou de la non-croyance), par-delà, dans la traversée-avec, et d’autre part, ici et maintenant et ailleurs. Ainsi s’établit sa « liberté-libre ». Ainsi s’en­tend la question : Qu’est-ce qui, bien que libre par essence, cherche toujours à se libérer ?

Le « dégagement rêvé » a pour nom Génie. Il conclut les Illuminations. Quel est cet amour, cet élan sans prise mais continuel ?

Génie, en effet, si cette conclusion est d’abord avant toute chose pensée, et si l’on n’oublie pas que le mot vient d’une racine indo-européenne, qui signifie « engendrer et naître ». C’est là, à mon avis, que se révèle le propre de Illuminations : du dévoilement de ce qui était voilé, elle éclaire, elle illumine et, dans cette illumination, elle donne naissance et engendre son acte propre éternel.
Génie. Rimbaud écrit alors : « Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour [...] Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et impré­vue, et l’éternité... » Qui peut lire cela comme « son propre acte éternel » ? Et n’est-ce pas dans la traversée dialogique (qui n’a rien d’un rêve), et le jeu « cosmique » du temps, qu’un autre poète. Hôlder­lin, répond : « Qui a pensé le plus profond aime le plus vivant  » ?
Qui peut lire Rimbaud sans cette pensée du plus profond ? La proximité absolue des deux verbes "a pensé" et "aime" forme le centre de ce vers de Hôlderlin. Le désir repose dans la pensée. Étonnant rationalisme que celui qui fonde l’amour sur la pensée. « Désastreuse pensée que celle qui est en train de devenir sentimentale », commente Heidegger... Mais avons-nous seulement commencé à penser ? C’est en tout cas la nécessité de cette pensée (du fond du plus profond, et sa réalité) qui a déterminé l’écriture de ce Rimbaud en son temps — en ce temps dans « l’affection et le bruit neuf  » — « la rai­son merveilleuse et imprévue ». Ce temps qui est et n’est pas encore le nôtre, et qui n’est pas un rêve, mais une réalité, une destinée où peut-être déjà nous séjournons.

art press 312, mai 2005.

LIRE :
De Hölderlin à Rimbaud (extrait de Rimbaud en son temps)
Pascal Boulanger, J’ai enfin lu Rimbaud et Pleynet

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Arthur Rimbaud au Harar.

Entretien avec Fabien Ribéry (2015)

Extraits :

Fabien Ribéry : Vous écrivez dans un des premiers essais d’Art et littérature (1977), « La com­promission poétique », texte qui reste à relire : « Depuis bientôt deux siècles, la poésie s’épuise dans cet effort désespéré à assurer sa position créatrice dans la réification de la langue natio­nale maternelle. » Est-ce la raison pour laquelle vous travaillez tant sur Rimbaud en cette année 2002, dans son effort héroïque de traversée de la langue et de l’intelligence borgnesse de la IIIe Re’publique ?

M. Pleynet : Rien n’est aussi simple et vous entendez bien que de 1977 (si l’on retient l’essai sur Pound dans Art et littérature) et de 1962 (si l’on retient mon premier volume de poésies, Provisoires amants de nègres) à 2002, il faut compter, soit dans le premier cas 25 ans, soit dans le second 40 ans... De vastes tranches de temps !... Comment penser cela, et qu’en fut-il au cours de ces années ? Aurais-je abandonné mes lectures de Rimbaud ? Si vous considérez les livres que j’ai publiés pendant ce temps (et ils sont nombreux), vous constaterez qu’il n’en fut rien. Rimbaud ne m’a jamais quitté. Vous en trouveriez plus que des traces dans les volumes de mon jour­nal qui sont aujourd’hui encore inédits, comme dans les deux que j’ai récemment publiés.

Comment lire Lautréamont sans avoir constamment à l’esprit Rimbaud ? N’oubliez pas que je commence, adolescent, en apprenant systématiquement chaque soir par coeur un poème de Rimbaud, que je me récite le lendemain matin, pour être bien certain de l’avoir retenu, et que, dans le cas contraire, je recommence avec le même poème... Rimbaud, de cette façon, ne m’a jamais quitté, mais je me suis sans doute trop longtemps satisfait du plaisir que je trouve à le lire.

Cela dit, il faut retenir qu’au cours de toutes ces années, il y eut, en quelque sorte, accumulation et que je me suis aussi trouvé en situation de défendre ce que j’écrivais. Pourquoi 2002 ? Pourquoi pas ? Il faut aussi de larges tranches de temps pour percevoir l’urgence tardive de ce travail.

Il était sans doute temps de mettre noir sur blanc un ensemble d’expériences et de lectures. Enfin, n’oublions pas l’optimisme propre à tout vrai créateur, et avec le temps la découverte que ce qui, au départ, me semblait aller de soi, ne tenait pas le coup à la longue dans un climat où l’inculture, encouragée par les ambitions et l’envahissement des médias populaires, s’imposait dans le champ culturel. De telle sorte que le nom même de Rimbaud était devenu en anglais, dans une série américaine télévisée, le nom d’un super-héros de bande dessinée.

Enfin, le temps passant, la conviction que, en effet, non seulement le premier essai de Art et littérature (« La compromission poétique ») n’avait pas été lu mais était sans doute devenu illisible.

F. R. : Vous établissez un lien passionnant entre Edgar Poe, Baudelaire et Arthur Rimbaud Pouvez-vous expliciter cette filiation ?

M. P. : Rien de plus facile. Baudelaire, comme vous le savez, est non seulement un important et savant traducteur des oeuvres de Poe, mais il est aussi un poète extrêmement important pour Rimbaud. Baudelaire a incontestablement imposé Poe dans la culture française où il aura une influence qui déborde largement son influence aux Etats-Unis.

À propos de l’influence de Poe, faut-il rappeler que pendant plusieurs siècles ce sont les traductions françaises de Baudelaire qui feront autorité dans le monde ? Poe atteint à la stature internationale en passant par la France et par la traduction de Baudelaire. En France, c’est encore Baudelaire qui, influençant le premier Mallarmé, conduira vraisemblablement le poète du Coup de dé, à traduire Poe à son tour... et à écrire, en 1876, Le Tombeau d’Edgar Poe. Puis, dans l’ensemble « Médaillons et Portraits », en 1894, à publier un portait d’Edgar Poe.

L’admiration de Rimbaud pour Baudelaire est authentifiée par la lettre « dite du voyant » qu’il adresse à Paul Demeny le 15 mai 1871 : « J’ai décidé de vous donner une leçon de poésie... » Lettre où Rimbaud déclare : « Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » (c’est Rimbaud qui souligne). Il ne fait aucun doute que Rimbaud a lu, au sens le plus vrai du terme, les OEuvres de Baudelaire. Né en 1854, Rimbaud a 16 ans lorsqu’il écrit cette lettre. En cette fin du xixe siècle, Baudelaire est pour les jeunes écrivains, en tout cas pour au moins deux d’entre eux (Lautréamont et Rimbaud), un « dieu ».

Lautréamont réclamera les OEuvres de Baudelaire à l’éditeur Verboeckhoven, le 28 février 1870, et l’on sait que Baudelaire figure en 1870, dans les Poésies, sous l’appellation « amant de la Vénus hottentote ».

Deux poètes semblent alors, pour des raisons diverses et en partie contradictoires, soutenir l’intérêt de la nouvelle génération : Victor Hugo et Baudelaire.

Lautréamont, on le sait, a envoyé à Victor Hugo la toute première version des Chants de Maldoror...

Par ailleurs, on sait, par Verlaine, que Rimbaud avait lu Poe. Sans doute d’abord vraisemblablement dans la version de Baudelaire, puis dans une version anglaise pour apprendre la langue anglaise lorsqu’il était à Londres. Ce qui laisse supposer une familiarité exceptionnelle avec l’écrivain américain, et par la même occasion avec les oeuvres de Baudelaire.

Mais à ce propos, il faut aussi retenir qu’avec Mallarmé c’est aussi Manet qui se trouve engagé dans les oeuvres de Baudelaire et, par voie de conséquence, dans celles de Poe. En serait-il besoin qu’une lettre que Baudelaire écrit à Théophile Thoré-Bürger le prouverait : « Il y a quelques petites choses à rectifier dans les opinions que vous avez émises. M. Manet, que l’on croit fou et enragé, est simplement un homme très loyal, très simple, faisant tout ce qu’il peut pour être raisonnable, mais malheureusement marqué par le romantisme depuis sa naissance. Le mot pastiche n’est pas juste. M. Manet n’a jamais vu de Goya, M. Manet n’a jamais vu de Greco, M. Manet n’a jamais vu la galerie Pourtalès. Cela vous paraît incroyable, mais cela est vrai. Moi-même, j’ai admiré, avec stupéfaction, ces mystérieuses coïncidences. M. Manet, à l’époque où nous jouissions de ce merveilleux musée espagnol que la stupide république française, dans son respect de la propriété, a rendu aux princes d’Orléans, M. Manet était un enfant et servait à bord d’un navire. On lui a tant parlé de ses pastiches de Goya que, maintenant, il cherche à voir des Goya. Il est vrai qu’il a vu des Vélasquez, je ne sais où. Vous doutez de tout ce que je vous dis ? Vous doutez que de si étonnants parallélismes géométriques puissent se présenter dans la nature ? Eh bien ! on m’accuse, moi, d’imiter Edgar Poe ! Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des PHRASES pensées par moi et écrites par lui, vingt ans auparavant. Et nunc erudimini, vos qui judicatis » [et maintenant informez-vous, vous qui jugez]. » On ne saurait mieux dire !
J’espère que cela répond à votre question.

F. R. : Notre autoportrait ne se trouve-t-il pas pour une grande part dans les oeuvres que nous avons lues, de la même manière que vous faites la genèse de l’oeuvre de Rimbaud à travers Dante (mais dans quelle traduction ?), Villon, Baudelaire, et les oeuvres orientales qu’il a pu lire ? Debord continue-t-il ces noms auxquels on peut ajouter Pascal, Bossuet, Lautréamont, Sunzi ?

M. P. : Un autoportrait sans aucun doute se dessine à travers un certain nombre de lectures. On peut poser prudemment une semblable généralité, mais en prenant tout de même quelques précautions, ne serait-ce qu’en soulignant que le rapport à la parole est inégalement partagé. Il en va du rapport à la parole comme il en va de l’égalité sexuelle, toujours difficile à établir, dans la mesure où dans un cas comme dans l’autre il ne saurait y avoir d’égalité. Comme il n’y a pas d’égalité sexuelle, il n’y a pas d’égalité de la parole. Il s’agit toujours inévitablement de cas particuliers.

Voyez comme la question surgit et s’impose dès qu’on pense à la traduction. S’il ne l’a pas aussi lue en italien, dans quelle traduction Rimbaud a-t-il lu La Divine Comédie ? Mon amie Jacqueline Risset envisageait une traduction du début du XIXe siècle que je ne connais pas. En ce qui me concerne, je pencherais pour la tra-duction en prose et en trois volumes bilingues de F. Lamennais, parue chez Paulin et le Chevalier à Paris en 1855. Une belle traduction dont on peut supposer qu’elle ne fut pas sans influence sur les proses de Rimbaud ; leur donnant une tout autre dimension que les références à Aloïs Bertrand, et les liant historialement aux Poèmes en prose de Baudelaire... On ne doit pas douter du fait que Rimbaud a énormément lu. En serait-il besoin que sa fréquentation des bibliothèques, tant en France qu’en Angleterre (le British Museum de Londres), le prouverait. Que pouvait-il faire chaque jour, pendant son séjour londonien, au British Museum ? Le Journal de Vitalie Rimbaud pour l’année 1874, en porte témoignage : « Le soir Arthur rentre du British Museum [...] Arthur me sourit. Il me demande si je veux l’accompagner au British Museum. Là, nous avons vu une foule de choses remarquables. La biblio-thèque, où les dames sont admises aussi bien que les hommes, compte trois millions de livres. C’est là qu’Arthur vient souvent. »

La seconde partie de votre question est plus complexe. Les rapports de Debord avec ce que l’on entend par poésie, en citant Dante et Rimbaud, suppose une expérience de lecture tout à fait particulière. Or, si l’on peut en effet créditer Debord d’un rapport au français qui n’est pas, loin de là, sans qualités, et dans l’ordre d’une référence aux moralistes du XVIIe siècle, ses références poétiques explicites sont plus douteuses. Ce sera d’abord Isidore Isou (en est-il jamais sorti ?) qui le requiert, puis un certain surréalisme qui sera vite évacué, enfin Lautréamont sans que pourtant il tire au clair le rapport Chants de Maldoror/Poésies. Je crois avoir déjà souligné la quasi totale absence de référence à Rimbaud dans les écrits de Debord. Un symptôme de taille !!

[...]

F. R. : Quel a été la réception de Rimbaud en son temps, livre auquel vous travaillez en cette année 2002 ? Pierre Brunel ou Jean-Jacques Lefrère vous en ont-ils parlé ?

M. P. : La réception de mes livres laisse toujours à désirer. Et celle de Rimbaud en son temps fut relativement confidentielle. Pas le moindre signe des spécialistes de Rimbaud. Un écrivain (Rimbaud) qui, pour des raisons complexes et de purita­nisme moral, donne lieu à des identifications qui mériteraient d’être analysées. J’en ai avancé quelque chose dans un numéro de La Revue des lettres modernes sous le titre « Un certain silence », numéro où se trouvaient pour la première fois publiées les notes de Heidegger sur Rimbaud. J’ai d’ailleurs par la suite repris ce texte dans Art et littérature (1977).

J’ai eu une seule fois l’occasion de rencontrer J.-J. Lefrère, c’était à la Maison de la radio, lors d’une émission du « Panorama » consacrée à Lautréamont... sans autre bénéfice par ailleurs. Je n’ai jamais eu l’occasion de parler de Rimbaud avec lui. Pierre Brunel fut plus attentif, puisqu’il invita un de mes amis, Pascal Boulanger, à un séminaire en Sorbonne, et que l’intervention de Pascal Boulanger porta essentiellement sur mon étude sur Rimbaud et sur les rapports que mes œuvres pouvaient entretenir avec la pensée de Rimbaud.

Par la suite, et par l’intermédiaire d’un poète des éditions Gallimard, on me pro­posa de faire partie des « Amis d’Arthur Rimbaud », mais je refusai, me souvenant du commentaire de Jean Cocteau après avoir lu un essai de Claude Roy sur le poète des Illuminations : « Qu’importe à Rimbaud l’opinion de ceux qu’il aurait fuis. » Autant que je sache, Rimbaud n’eut pas d’amis de son vivant et il y a toujours quelque chose d’obscène à lui en imposer après sa mort.

Cela dit, le livre eut pour les spécialistes du spectacle un certain écho, et me valut çà et là quelques invitations à intervenir, notamment en septembre 2003, l’invita­tion d’Adauto Novaes, au Brésil (Rio de Janeiro, Brasflia, Sao Paulo). Le texte de cette conférence constitue la quatrième partie (« Les voies de la liberté ») du volume.

Pour le reste, avec cet essai, comme avec la plupart des autres, les malentendus habituels...

Marcelin Pleynet, Et incarnatus est, entretien avec Fabien Ribéry,
L’Infini n° 133, automne 2015, p. 108-112 et 120-121.

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Coupures de presse

Une stimulante lecture de Marcelin Pleynet

par Patrick Kéchichian

Ce n’est pas une thèse, mais une sorte de journal de lecture. Une lecture doublée d’une interrogation sans cesse reprise, actualisée, à la mesure de l’auteur considéré. A la démesure surtout d’une oeuvre irrécupérable, malgré des tentatives multiples et contradictoires. Dans sa manière de considérer Rimbaud, Marcelin Pleynet accorde la plus grande attention à ces tentatives. Elles commencèrent du vivant de l’auteur des Illuminations. Paul Verlaine, immense poète lui aussi, mais qui jouait sa propre partie, fut le premier témoin et le metteur en scène de la légende du « poète maudit ». A la différence de son compagnon, et malgré ses propres errements, Verlaine appartenait au milieu littéraire, en était l’un des notables. C’est à ce titre, autant qu’à celui d’amant, qu’il tenta de s’approprier, pour en réduire la portée (mais pouvait-il la percevoir ?), l’oeuvre de son compagnon.

Rimbaud, lui, lorsqu’il vient à Paris en pleine Commune, n’a d’autre projet que de semer le désordre dans le milieu littéraire. Mais il ruse. Il dévoile en même temps qu’il dissimule ses intentions dans quelques missives, dont la fameuse lettre dite du « Voyant ». L’ « effrayant poète de moins de 18 ans », avec une « imagination pleine de puissance et de corruptions inouïes », dont parle un témoin, a fait son apparition. Au même instant — car tout est d’une folle urgence chez Rimbaud, et rien ne ressemble moins à une carrière que son itinéraire — se produit la fulgurante gestation de l’oeuvre. En 1875 — il a 21 ans —, tout est dit. Puis il y a le départ, le désintérêt pour le destin de ses écrits, le silence, la mort. Sa soeur Isabelle décrit superbement son agonie, en 1891 : « Il voit des colonnes d’améthystes, des anges marbres et bois, des végétations et des paysages d’une beauté inconnue, et pour décrire ces sensations, il emploie des expressions d’un charme pénétrant et bizarre... »

Marcelin Pleynet s’appuie justement sur Heidegger pour analyser le rapport complexe de Rimbaud au temps et à l’historicité. A propos du fameux silence, il cite notamment ces phrases du philosophe datant de 1972, à l’écart de pas mal d’âneries spiritualistes : « Ce silence est autre chose que le simple mutisme. Son ne-plus-parler est un avoir-dit. » La démarche de Pleynet consiste à repérer, dans la biographie comme dans les écrits de Rimbaud, ce qu’il en est de ce « dire », de sa liberté et de son destin dans la langue et l’histoire. «  La langue de Rimbaud est (...) essentiellement une autre langue qui parle dans la langue française. » Et cette langue nouvelle véhicule une pensée et une vision qui ne le sont pas moins. C’est là l’intuition fondamentale de Pleynet, étayée par une information précise et passionnée. Certains reprocheront à l’auteur son manque de prudence en certaines hypothèses. Félicitons-le au contraire de ses audaces et, comme dit Rimbaud, de sa « liberté libre ».

Patrick Kéchichian, Le Monde du 01.07.05.

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GIF Rimbaud, littéralement et dans tous les sens

par Jean Ristat

Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Il meurt à Marseille le 10 novembre 1891. Le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance a donné lieu, l’an passé, à un grand nombre de manifestations tant à Paris qu’à Charleville-Mézières. Les éditeurs ont édité, les conférenciers prononcé des conférences, les ministres inauguré et les universitaires colloqué. Bref, la routine...

Qu’y a-t-il encore à dire de Rimbaud qui n’ait pas été déjà dit ? Et dans ce « déjà dit », j’entends qu’on a écrit tout et son contraire. On l’a célébré comme un saint, un voyou, un communiste, un anarchiste, un trafiquant, un chrétien, un mystique. Son silence a été interprété comme « un suicide poétique ». André Breton remarque que « l’aventure du Harar (l’interrogation qu’elle pose) a valu, et continue à valoir, à Rimbaud une grande part de l’intérêt passionné que nous lui portons ». Peut être. Ce dernier épisode de la vie du poète a en effet contribué à la construction d’une légende (d’un mythe) qui recouvre l’oeuvre écrite et tend même à l’effacer. « Il est triste qu’on ait à le dire, mais si Rimbaud est peut-être le plus grand poète des temps modernes, c’est pour avoir écrit des poèmes » (Aragon).

La question reste donc à l’ordre du jour : « A-t-on lu Rimbaud ? » Elle ne relève pas simplement de la littérature, de l’art de la poésie au sens d’une habileté, d’un savoir-faire. Pour sa part Marcelin Pleynet, dans Rimbaud en son temps, montre que le poète « n’a toujours pas été lu, qu’il n’y a pas, et qu’il ne saurait y avoir, d’après-Rimbaud ». Il faut observer que paraissent, au même moment, deux ouvrages de Philippe Sollers, Poker et Illuminations (réédité en Folio), dans lesquels la réflexion sur les oeuvres de Rimbaud et Lautréamont-Ducasse occupent une place centrale. Ces trois livres jouent entre eux et se répondent comme les parties d’une fugue qui se poursuivent et finalement se retrouvent.

Le sens latin du terme musical « fugue » a été repris au XVIIIe siècle comme « le fait de s’enfuir momentanément du lieu où l’on vit ». Nous voilà donc au coeur de la thématique développée par Marcelin Pleynet : «  "On est exilé dans sa patrie !" écrit Rimbaud à son professeur Georges Izambard, en août 1870. Quelle est la patrie de Rimbaud ? Qu’en est-il de cette "patrie" (...) pour le Français ? »

Essayons d’y voir clair. Que signifie ce titre : Rimbaud en son temps ? Une première interprétation nous est donnée par la quatrième page de couverture : « Rimbaud manifeste ce qu’il en est de la traversée en guerre de la société française, et c’est avec Une saison en enfer qu’il en dévoile la détresse, comme, avec les Illuminations, il dévoile (...) les véritables enjeux de cette guerre, d’une guerre qui se poursuit encore dans le refoulement du perverti-moisi de notre époque. » Le temps de Rimbaud est celui d’une France en guerre. Les troupes prussiennes entrent dans Paris le 1er mars 1871. La déchéance de Napoléon III est proclamée par l’Assemblée de Bordeaux qui, quelques jours plus tard, s’installera à Versailles. Thiers, premier président de la IIIe République, bientôt va réprimer dans le sang la Commune de Paris.

Rimbaud en son temps, c’est aussi Rimbaud dans le milieu littéraire de l’époque, dominé par les écoles symbolistes et parnassiennes. Mais le livre de Pleynet aurait tout aussi bien pu s’intituler « Rimbaud et le temps », en référence à l’ouvrage majeur de Heidegger Être et temps. Car c’est une lecture heideggérienne de Rimbaud qui nous est proposée.

J’avance évidemment à grandes enjambées. Chemin faisant, l’auteur s’attarde sur la relation Verlaine-Rimbaud. Il montre que le problème des Illuminations ne se réduit pas seulement aux débats conventionnels sur la datation, « l’ordre et la disposition des proses qui composent l’ensemble ». Enfin, il éclaire d’un jour nouveau les rapports de l’entreprise de Lautréamont-Ducasse et celle de Rimbaud.

Tous ces points méritent une attention particulière, tout comme la dédicace à Philippe Sollers « dont les travaux et de très nombreux entretiens, de 1961 à ce jour, ont essentiellement alimenté et déterminé la poétique et la politique de la revue Tel quel comme de l’Infini, et permis ce livre ». Voilà une déclaration qui a le mérite de la clarté.

Philippe Sollers dans Poker dialogue avec les animateurs de la revue Ligne de risque, François Meyronnis et Yannick Haenel. Dans les onze entretiens qui composent l’ouvrage, l’oeuvre de Lautréamont-Ducasse occupe une large place tout comme celles de Heidegger et de Guy Debord. « Mais qui prendrait en compte simultanément ces trois références : Heidegger, Debord, Lautréamont ? Je crains que les corps qui remplissent actuellement cette pièce ne doivent se résoudre à une durable solitude. »

Pour ma part et modestement, je voudrais simplement attirer l’attention du lecteur sur quelques affirmations de Philippe Sollers. L’une d’entre elles concerne les surréalistes et Lautréamont (je rappellerai simplement qu’Isidore Ducasse naît en 1846 et meurt en 1870. Sous le pseudonyme de Lautréamont, choisi par lui ou par son éditeur, il publie les Chants de Maldoror, et sous le nom d’Isidore Ducasse les Poésies. Un seul exemplaire de cet ouvrage était disponible en 1919 à la Bibliothèque nationale, recopié par Breton pour la revue Littérature : « Ni Breton ni Aragon n’ont compris que non seulement les Poésies ne ruinent pas les Chants, mais qu’on peut bien au contraire soutenir que les Poésies fondent les Chants. » Je ne peux que renvoyer Sollers au texte d’Aragon, Lautréamont et nous, publié sur deux numéros des Lettres françaises en juin 1967, à l’occasion de la parution du livre de Marcelin Pleynet Lautréamont par lui-même. Sollers l’a bien lu, puisqu’il raconte qu’« Aragon nous montre — alors — une certaine bienveillance ». C’est le moins qu’on puisse dire. Mais pourquoi ajouter : « Il commence aussi à se dire que lui-même a perdu beaucoup de temps dans les ornières que vous savez. » On aimerait quelques précisions — mais passons... Et un peu plus loin : « Le surréalisme est à la traîne par rapport à Lautréamont et à Rimbaud. À mon avis, les impasses intimes de Breton et d’Aragon ont fortement entravé leur lucidité. » Impasses intimes ? Ah, bon ! Lesquelles ? Et, plus sérieusement, pourquoi les associer dans une « interprétation de Lautréamont qui privilégie un irrationnel inutilement débridé » ? Laissons en effet Breton jouer aux tarots [5]. (à suivre.)

Jean Ristat, Les Lettres françaises du 24 mai 2005.

Lire aussi (exemple typique de malentendu) : Arrêtons de falsifier Rimbaud & l’histoire !!!

*

[1Rimbaud en son temps, coll. L’infini, 2005. Voir plus bas.

[4André Breton, Flagrant Délit. Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du trucage. Paris, Thésée, 1949, et Jean-Jacques Pauvert, 1964.

[5Sur le surréalisme et Lautréamont, voir mon article.

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3 Messages

  • A.G. | 14 avril 2014 - 10:55 1

    Rimbaud, le revenant des lettres

    La correspondance de Rimbaud ne se serait pas arrêtée avec sa mort, sur un lit d’hôpital, à Marseille, le 10 novembre 1891. Tel est le pari fou du grand rimbaldien Jean-Jacques Lefrère, qui a décidé de recueillir les lettres, témoignages, documents (et piques...) qu’ont échangés tous les proches du poète jusqu’en 1935. Soit près de... 10 000 pages et sept énormes volumes au total ! Une entreprise éditoriale fascinante — on voit littéralement se dessiner sous nos yeux la postérité de l’"homme aux semelles de vent" — qui n’a sans doute pas d’équivalent dans le monde. A l’occasion de la parution du quatrième volume, couvrant les années 1912 à 1920, rencontre avec le maître d’oeuvre de ce Rimbaud d’outre-tombe. Entretien.


  • A.G. | 20 juillet 2009 - 21:44 2

    De Charleville à Roche, le 19 juillet 2009, sur les traces de Rimbaud.


  • A.G. | 4 mai 2009 - 13:47 3

    Polémique autour d’une nouvelle édition

    Un Tout arrive ! entièrement consacré à Arthur Rimbaud autour d’une nouvelle édition (la troisième) de ses Oeuvres complètes dans la bibliothèque de Gallimard.

    Avec
    _ André Guyaux. Editeur et Professeur de littérature française à l’Université de Paris-Sorbonne. Voir André Guyaux présente la nouvelle édition des
    OEuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade
    .
    _ Jean Ristat. Ecrivain. Voir Rimbaud toujours.
    _ Dominique Noguez. Ecrivain.

    Jean-Jacques Lefrère — auteur d’une monumentale biographie d’Arthur Rimbaud — ayant écrit une violente critique de cette nouvelle édition en Pléiade, nous renvoyons à son article.