Sur le matérialisme
Le livre le plus méconnu de Sollers



« Je veux bien réécrire aussi, à toute allure, des tracts, plus ou moins anonymes, célébrant la géniale pensée du Grand Timonier Mao, et surtout de son essai Sur la contradiction (excellent), qu’on retrouve, avec une très bonne traduction de ses poèmes, dans un de mes livres, pas si exécrable qu’on s’est employé à le dire, Sur le matérialisme (1974). Là, je pense d’abord à l’effet de stupeur que cela va produire dans les nombreuses sacristies de l’époque, apparemment opposées (très réussi)... »

Ph. Sollers, Un vrai roman, Mémoires, Plon, 2007, Folio, 121, p. 336.

« Un acte complexe, à double face, zigzagant. »

Lénine, Cahiers philosophiques, cité dans Sur le matérialisme, p. 73.

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Edition originale

1974 (janvier) : Publication en volume de Sur le matérialisme (coll. Tel Quel).
Sous-titré De l’atomisme à la dialectique révolutionnaire, le volume comprend :
Sur le matérialisme I, II, III (1969)
Lénine et le matérialisme philosophique (1970)
Sur la contradiction (1971)
Poèmes de Mao Tsé-toung (1970)
La lutte philosophique dans la Chine révolutionnaire (1971)

Sur le matérialisme est donc publié en janvier 1974.
Entre la date des premières interventions faites par Sollers au Groupe d’Études Théoriques de Tel Quel et la sortie en volume, près de cinq ans se seront déroulés [1].

« [...] Histoire du matérialisme : aventure, complexe, d’une censure sans cesse reprise et manquée.
La dialectique : comment et pourquoi elle ne peut qu’être rejetée, sublimée, atténuée, mais sans fin plus active.
Destin du marxisme : être toujours à nouveau dénié, révisé, dogmatisé, liquidé, et pourtant "encore" là.
De l’Antiquité grecque à nos jours, en passant par la métaphysique bourgeoise. De nos jours : la question révolutionnaire, de la base au sommet. A travers l’inconscient, dans la pratique. »

C’est ainsi que Ph. Sollers présentait son livre précisant, dans l’Avertissement daté de Paris, octobre 1973 : « ma conviction est que la philosophie doit être faite, à tout moment, par tous. [...] Un écrivain s’occupe donc ici directement de philosophie et de politique. Ce n’est pas sérieux ? Aussi sérieux que lorsque les masses le feront elles-mêmes. »

Phrases où l’on trouve l’écho, bien entendu, des Poésies de Lautréamont :
« la philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie »
ou : « la poésie doit être faite par tous. Non par un »
ou encore : « la poésie doit avoir pour but la vérité pratique. [2] » (Poésies II)

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Art press n° 9 (février 1974) : « Sur le matérialisme », entretien avec Jacques Henric.
Ci-dessous.

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Couverture : Fac-similé du manuscrit d’un poème de Mao Tse-Toung, Neige (fragment)
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La présentation de Jacques Henric

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L’entretien de Philippe Sollers avec Jacques Henric

Philippe Sollers, pourquoi un tel livre ? Plus précisément : qu’est-ce qui, à un moment donné de votre vie, de votre travail d’écrivain, vous a poussé à l’entreprendre ? Le matérialisme — c’est une des thèses-clefs de votre livre — a été, au cours de l’histoire, l’objet d’un refoulement intensif. Quand situez-vous sa "naissance" ? Comment se définit-il à ses débuts, et quelle forme a pris d’emblée sa répression ?

Tao Tö King
L’Etre et le Non-Etre s’enfantent l’un l’autre ; le difficile et le facile se complètent l’un l’autre ; le long et le bref sont formés l’un de l’autre ; le haut et le bas se renversent l’autre ; les sons et la voix s’harmonisent l’un l’autre ; l’avant et l’après se suivent l’un l’autre [3].

Le Vaisesika
La matière secondaire et la primaire se reçoivent et se pénètrent l’une l’autre comme le sable reçoit l’eau (...) ; tous les êtres ont diverses sortes de germes qui viennent d’un temps sans commencement, tel des tas de grains qui existent par la nature même des choses.

Héraclite
Le monde est un, n’a été créé par aucun dieu ni par aucun homme, a été est et sera une flamme éternellement vivante, qui s’embrase et s’éteint selon des lois déterminées.

Epicure
Il ne peut y avoir de centre puisque l’univers est infini.
Tous les sens sont des hérauts du vrai.
Toujours et partout les choses s’accomplissent dans un mouvement incessant...

Démocrite
Convention que la couleur, convention que le doux, convention que l’amer ; en réalité il n’y a que des atomes et du vide... C’est de l’assemblage des atomes que naissent toutes les qualités sensibles... Les principes véritables, ce sont les atomes et le vide ; tout le reste est opinion, apparence.

Lucrèce
Car si de rien pouvait se transformer quelque chose, de toutes choses pourrait naître toute espèce, rien n’aurait besoin de semence. De la mer pourraient soudain sortir les hommes, de la mer la gent porte-écailles, et du ciel s’élanceraient les oiseaux...

Nietzsche
L’éternel Épicure ! Épicure a vécu à toutes les époques, et il vit encore, inconnu de ceux qui se disaient et se disent épicuriens, et sans renom auprès des philosophes. Lui-même a oublié jusqu’à son nom : c’est le bagage le plus lourd qu’il ait jamais rejeté.

La thèse qui court dans mon livre c’est que, précisément, si le matérialisme est bien le refoulé de la pensée, de  toute pensée, la question de son origine ne se pose pas, mais seulement l’histoire des formes du refoulement quant à une  position matérialiste. En un sens, le matérialisme, c’est l’impossible. Nous sommes toujours trop idéalistes, toujours, c’est-à-dire sans fin, constitutivement, "par nature". Essayer de tenir un discours et une pensée matérialistes, c’est se mesurer à cet impossible, à l’intenable même. "L’homme" n’est pas matérialiste. Et comme chacun sait, "Dieu" non plus.

C’est pourquoi je serais surpris que qui que ce soit s’intéresse vraiment à ce sujet. Moi-même, je dois dire qu’il m’ennuie, me rebute, m’épuise. Je pense que j’ai écrit tout ce livre pour cette raison : parce je n’"aimais" pas le matérialisme. D’emblée, toutes les raisons que l’on peut avoir d’être en équilibre dans son corps, son espèce, sa société, son histoire, sa sexualité, ses proches, sa généalogie, son miroir, sont mises en cause par le fait même qu’une base théorique comme le matérialisme existe. Y "penser", c’est avoir à passer par où l’humanité a dû passer : sa  haine , viscérale, immense, ahurissante, pour cette pensée.

Comme l’avoue le Révérend Père Lenoble ( !) : " Ce qui, pendant des siècles, s’est opposé au succès de cette doctrine — l’analyse de Lucrèce sur ce point est remarquable —, c’est que les gens sont épouvantés quand on leur parle d’atomisme, parce que toute la splendeur du monde, toute l’affectivité, tout ce à quoi les hommes attachent de l’intérêt, disparaît ".

Autant dire que le matérialisme, dans son "sol", c’est-à-dire l’atomisme, constitue une sorte de coup d’arrêt au fantasme constitutif de la "pensée". Comme tel, il représente, en fait, une révolte permanente de la pensée contre elle-même, et ce qu’on peut appeler le principe de sa liberté. Marx : « La philosophie, tant qu’une goutte de sang fera battre son coeur absolument libre et maître de l’univers, ne se lassera pas de jeter à ses adversaires le cri d’Epicure : l’impie, ce n’est pas celui qui méprise les dieux de la foule, mais celui qui adhère à l’idée que la foule se fait des dieux. »

Etrange histoire : le matérialisme se présente d’abord et avant tout comme critique radicale, impitoyable, de toute religion. Je dirai même que c’est là le critère de base pour reconnaître s’il est quelque part ou non. Mais attention : il ne s’agit pas d’accomplir cette critique au nom d’une religion de l’anti-religion. Même pas, si j’ose dire. La critique porte sur ce qui  donne la religion, pas seulement sur la religiosité mais sur toute conception qui, en un point, est obligée de se fermer par une attitude religieuse. Cela peut aller beaucoup plus loin que les religions déclarées, ouvertes, avec leur arsenal transcendant, etc... Cela peut toucher, par exemple, une "religion de l’homme", sa fétichisation, dans "l’humanisme". Là-dessus, Freud, en matérialiste, nous permet de penser plus loin. L’essence de la religion (et là nous sommes loin de Feuerbach), c’est la névrose obsessionnelle, et elle est  inscrite dans la communauté "humaine", du fait de sa reproduction.

Le matérialisme, fondement de la "raison", n’est pas donc pas un "rationalisme". La conception selon laquelle le matérialisme peut laisser subsister "à côté de lui", si l’on peut dire, une conception idéale de "l’homme", est fondamentalement bourgeoise, y compris chez ceux qui se prétendent "marxistes", et qui, de ce fait, devraient représenter les intérêts réels de la classe ou des classes qui s’opposent, dans le mouvement de l’histoire et la transformation des rapports de production, à la bourgeoisie. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le matérialisme, dans son ensemble, est  resté bourgeois. Pourquoi ? C’est ce que j’ai essayé d’analyser dans ce livre.

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Giordano Bruno
Voici celui qui a franchi les espaces, pénétré dans le ciel, enjambé les étoiles, dépassé les frontières du monde, pulvérisé les murailles fantastiques des 1ères, 8èmes, 9èmes, 10èmes sphères et de toutes celles qu’auraient pu y ajouter les vains calculs des mathématiciens et l’aveugle obstination des philosophes vulgaires... Il a donné des lumières aux taupes, la lumière aux aveugles.

La Mettrie
Par quelle infinité de combinaisons il a fallu que la matière ait passé, avant que d’arriver à celle-là seule de laquelle pouvait résulter un animal parfait ! Par combien d’autres, avant que les générations soient parvenues au point de perfection qu’elles ont aujourd’hui.

Diderot
Imaginez donc, si vous voulez, que l’ordre qui vous frappe a toujours existé ; mais laissez-moi croire qu’il n’en est rien (...) Qu’est-ce que ce monde Monsieur Holmes ? Un composé sujet à des révolutions, qui toutes indiquent une tendance continuelle à la destruction ; une succession rapide d’êtres qui s’entre-suivent, se poussent et disparaissent ; une symétrie passagère ; un ordre momentané.

Sade
Si la matière agit, se meut par des combinaisons qui nous sont inconnues, si le mouvement est inhérent à la matière, si elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, produire, conserver, maintenir, balancer dans les plaines immenses de l’espace tous les globes dont la vue nous surprend et dont la marche uniforme, invariable, nous remplit de respect et d’admiration, quel sera le besoin de chercher alors un agent étranger à cela, puisque cette faculté active se trouve essentiellement dans la nature elle-même, qui n’est autre chose que la matière en action(...°
Fouts, Eugénie, fouts donc, mon cher ange, ton corps est à toi, à toi seule ; il n’y a que toi seule au monde qui ait le droit d’en jouir et d’en faire jouir qui bon te semble.

Cyrano de Bergerac
Mais l’infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu’il n’est pas difficile de se figurer, au-delà de ce que nous voyons de terre et d’air, du feu, d’autre air et d’autre terre. Or l’infini n’est rien qu’une tissure sans bornes de tout cela.

Si le matérialisme est resté bourgeois, alors la religion peut non seulement subsister, mais même se redévelopper en monopolisant les revendications contre, précisément, ce matérialisme "vulgaire" (pour employer la terminologie léniniste). N’est-ce pas ce que l’on constate actuellement ? Par exemple en URSS ? Ou encore dans la propagande incessante dans la société ? N’est-ce pas  ainsi que la révolte de Mai 68 en France a été, la plupart du temps, idéologiquement récupérée ?

Le "matérialisme vulgaire", c’est la religion de la science. Comment ne pas constater, à chaque instant cette inter-communication entre scientisme et spiritualisme ? C’est la forme même, bloquée, clivée, selon laquelle fonctionne l’idéologie dans nos sociétés.

Mais, d’autre part, se déclarer matérialiste n’est rien. Se prétendre "marxiste", non plus. Parler de la dialectique matérialiste peut être le contraire de la dialectique matérialiste.  Tout peut "fonctionner" comme idéalisme, y compris le matérialisme . Pourquoi ? Problème de sexualité, de langage. Autrement dit d’inconscient. C’est pourquoi la découverte de Freud est incontournable pour un véritable matérialisme, c’est-à-dire qui implique une pratique et une énonciation de cette pratique elle-même matérialiste. Ce que j’essaye de mettre à jour, c’est que le matérialisme s’est toujours présenté simultanément comme "explication du monde" et théorie du langage. Il a été combattu sur le plan physique mais aussi, peut-être  surtout , sur le plan symbolique. Les origines du matérialisme ? Démocrite, Leucippe, Epicure, Lucrèce, le matérialisme indien ou chinois, oui bien sûr. Mais, plus essentiellement : ici, maintenant, tout de suite. CLING !

Vous dites que le matérialisme a été "l’acteur d’une attente immémoriale", comme la dialectique. Doit-on comprendre que les apparitions de l’un et de l’autre — du matérialisme et de la dialectique — sont contemporaines et qu’ils ont été victimes d’un même type de rejet ? Ou constituent-ils deux séries articulées mais relativement autonomes, ayant leur histoire propre, leur temporalité différenciée, leurs impacts divers, séries qui ne se "rencontreront" véritablement qu’avec Marx, Engels, Lénine et Mao Tsé-Toung ?
Peut-on, en occident du moins, penser le matérialisme en faisant l’économie de la découverte freudienne, en considérant qu’une théorie du
sujet n’a rien à faire en cette occurrence ?
Quel rapport y-a-t-il entre le matérialisme, la sexualité, et la "multiplication de la langue" ?

A l’idée que le monde et les mondes, infinis, innombrables, étaient formés d’éléments en chute dans le vide et soumis à des lois seulement à l’intérieur du hasard, la communauté productive et reproductive a été, et reste effrayée. Le mot n’est pas trop fort : la violence avec laquelle le matérialisme intégral est combattu est stupéfiante. Comme le dit Artaud : l’humanité avait le choix entre l’infini dehors et l’infime dedans, et elle a choisi l’infime dedans. Mais, me direz-vous, la science, le progrès, etc... Bien entendu, il a fallu s’arranger avec un refoulement impossible : et c’est évidemment la science qui a "sublimé" le matérialisme, c’est grâce à elle qu’il nous arrive comme un passager clandestin. Mais la science à condition qu’y subsiste un sujet idéal, c’est-à-dire le fantasme de l’ego transcendantal et, finalement, du pas-de-sujet. La science, dans son champ expérimental-technique s’est débarrassée (non sans mal) de "dieu". Mais, en principe, elle ne veut rien savoir du sujet, ou si vous préférez, de la causalité interne. C’est-à-dire, pour ce qui est de l’espèce humaine, de la question sexuelle. Une science sans sexe prend pudiquement la place de ce grand-autre-du-sexe qu’est dieu. D’où le scandale provoqué par Freud, scandale durable et qu’on s’acharne de toutes parts à cerner, à "positiver", alors qu’il remet en jeu le "centrage" même du sujet dans sa jouissance et sa langue. Au fond, tout cela se ramène à une question de grandes et de petites économies. Forcées. Pas trop de mondes. Pas trop de matière. Pas de vide : "La nature a horreur du vide". Tu parles ! Du même mouvement, le corps plein se donne un espace continu, homogène et, surtout, un sexe qui ne doit se dégonfler à aucun prix. Geste conjuratoire, partout et toujours répété de l’effacement de la différence. C’est-à-dire de la  contradiction . Il ne suffit pas, notamment, de parler de "différence sexuelle", il faut aller jusqu’aux  contradictions sexuelles . Jusqu’à la division irréparable qui passe en chaque chose et chaque phénomène, dans son "essence" — "homme" compris, "pensée" comprise. Division et transformation, dans l’unité, divisée, des contraires l’un dans l’autre : c’est la dialectique. Elle "rejoint" le fond du matérialisme en ceci qu’elle est, finalement, une compréhension de la dépense, de la négation.

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Gassendi
Si les sens nous trompent, ils nous montrent aussi la vérité.
On déduit que la qualité des choses concrètes résulte soit de celles qui sont naturellement conjointes aux Atomes, comme de la figure et du mouvement, soit de celles qui leur viennent de leur relation avec le dehors, comme de la position et de l’ordre, et on le fait comprendre par l’exemple des lettres.

Hegel
Or la négativité considérée constitue le point de retour du concept. Elle est le point simple de la relation négative à soi, la source la plus intérieure de toute activité, de tout automouvement de la vie et de l’esprit, l’âme dialectique, qui a tout vrai en soi-même et par quoi seulement ce vrai est un vrai ; car sur cette subjectivité seule repose l’abroger de l’opposition entre concept et réalité, et l’unité qui est la vérité. Le négatif second, le négatif du négatif à quoi nous sommes parvenus, est cet abroger-là de la contradiction (...)

Engels
La certitude qu’en dehors du monde matériel il n’existe pas encore un monde spirituel à part est le résultat d’une étude longue et pénible du monde réel, y compris les produits et procédés du cerveau humain.
La matière sans mouvement est aussi inconcevable que le mouvement sans matière.
Le mouvement, au sens le plus général, conçu comme mode d’existence de la matière, comme attribut inhérent à elle, embrasse tous les changements et tous les processus qui se produisent dans l’univers, du simple changement de lieu jusqu’à la pensée.

Marx
Dès le début, une malédiction pèse sur " l’esprit ", celle d’être " entaché " d’une matière qui se présente ici sous forme de couches d’air agitées, de sons, en un mot sous forme de langage.

Causalité externe en mouvement infini : matérialisme. Causalité interne en mouvement infini : dialectique. Entre les deux, si l’on peut dire, tous les écrans, les murs, les barrières de sécurité, les investissements de survie d’un élément matériel contradictoire, menacée de l’intérieur et de l’extérieur, emporté dans le travail-jeu-accumulation-dépense d’une économie générale, dans laquelle il peut s’impliquer, se faire, mais qu’il ne pourra jamais maîtriser.

L’histoire du matérialisme est jalonnée par une protestation contre le fétiche sanctionnée par le pouvoir et la loi idéaliste qui ne tiennent pas qu’à condition de s’appuyer sur ce "tuteur" double : la substance pleine, le sujet extérieur (dieu). Le matérialisme, lui, n’a jamais eu le pouvoir. Et, d’ailleurs, il ne saurait l’avoir que dans un processus de révolution ininterrompu, c’est clair. On touche ici à la question brûlante des révolutions prolétariennes, avec la dogmatisation-fétichisation stalinienne et sa perpétuation inversée dans les partis communistes révisionnistes, de même qu’à l’effort, toujours repris, de Mao, pour débloquer, déclôturer, fluidifier, l’expérience révolutionnaire. Le fait qu’une reprise du matérialisme dialectique, avec insistance de plus en plus marquée sur la dialectique contre les les différents retours du matérialisme bourgeois sur le terrain même du marxisme (voilà la définition du révisionnisme), ait lieu en Chine n’est évidemment pas indifférent. Espace non-chrétien, très tôt imprégné de dialectique et de vide... On voit mieux ainsi à quel point nous avons l’habitude de séparer matérialisme et dialectique. Comment ce n’est pas du tout un hasard si nous avons d’un côté la science comme nous l’avons, tandis que la question du sujet a été "laissé" à l’idéalisme, à savoir, en dernière instance, à la religion. D’où le côté obscurantiste de toute position matérialiste qui écarte le problème du sujet, qu’il faut précisément  reprendre à l’idéalisme. Rien n’est plus dramatique, à cet égard, que le trajet de Lénine qui s’aperçoit peu à peu à quel point la conjonction audacieuse tentée par Marx et Engels, après Hegel, et pour sortir du matérialisme métaphysique bourgeois, s’est trouvé liquidée par la petite-bourgeoisie social-démocrate. Lénine le dit en toutes lettres : personne n’a compris Marx ni Engels ! On pourrait en dire autant aujourd’hui : personne n’a compris ce que Lénine déclarait incompris !

Si la question est celle du  savoir , alors, en effet, Hegel ferme le cercle. Mais le " savoir " n’est pas tout.  Il le faut , et s’il s’agit de savoir,  ça saura en termes hégeliens. Ce qu’apporte objectivement le marxisme, c’est l’espace de l’articulation des  pratiques visant à transformer le monde comme le sujet qui le pense . Le sujet n’est pas au lieu de son savoir : Freud le découvre, l’histoire est déterminée par la lutte de classes, économiquement, mais pas  seulement . Et le matérialisme, s’il existait, aurait pour but de  libérer des pratiques . On sait qu’au contraire, dans sa forme brutale (dogmatisme) ou relâchée-dure (révisionnisme) le matérialisme dialectique falsifié, stéréotypé, desséché, squelettique, a surtout eu pour but de freiner les différentes pratiques (scientifiques, esthétiques) ou de les ensabler. De telle sorte qu’on a vu "l’esprit religieux" ressurgir en pleine "foi matérialiste" et exercer ses ravages parfois plus intenses que l’esprit religieux tout court. D’où la dictature bourgeoise ramifiée et consolidée en occident, avec le soutien actif d’une petite-bourgeoisie qui lui sert de masse de manoeuvre pour  noyer la ligne de démarcation entre bourgeoisie et prolétariat. Dans les cas d’urgence, cela donne le fascisme, avec la coopération inconsciente et libidinales des masses, comme Wilhelm Reich l’a montré. Encore une fois, le problème est là : la reconstitution "naturelle" de l’idéalisme sur le terrain du matérialisme. L’économisme n’a jamais pu et ne pourra jamais expliquer un tel  fait .

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Lénine

Le "premier début" (du matérialisme) est oublié et dénaturé par l’idéalisme. Le matérialisme dialectique est le seul à avoir lié le "début" avec la suite et la fin.
Non, ce n’est pas indifférent l’intériorité ou l’extériorité, c’est là le fond du problème. "Extériorité", c’est le matérialisme, "Intériorité" = idéalisme.
Le partisan de la dialectique, Hegel, n’a pas su comprendre le passage dialectique de la matière au mouvement, de la matière à la conscience — le second surtout. Marx a corrigé l’erreur (ou la faiblesse ?) du mystique. (...) Est dialectique, non seulement le passage de la matière à la conscience mais aussi de la sensation à la pensée [4].

Mao

L’identité conditionnée et relative unie à la lutte inconditionnée et absolue forme le mouvement contradictoire dans toute chose et dans tout phénomène.
L’unité, la cohésion, l’harmonie, l’équipollence, la stabilité, la stagnation, le repos, la continuité, l’équilibre, la condensation, l’attraction, etc. sont les manifestations des choses et des phénomène qui se trouvent dans l’état des changements quantitatifs, alors que la destruction de ces états d’unité, de cohésion, d’union, d’harmonie, d’équipollence, de stabilité, de stagnation, de repos, de continuité, d’équilibre, de condensation, d’attraction, etc... et leur passage respectif à des états opposés, sont les manifestations des choses et des phénomènes qui se trouvent dans l’état des changements qualitatifs, c’est-à-dire qui se transforment continuellement en passant du premier au second état, et la lutte des contraires qui se poursuit dans les deux états aboutit à la solution de la contradiction dans le second.
Pour que s’achève le mouvement qui conduit à une connaissance juste, il faut souvent mainte répétition du processus consistant à passer de la matière à l’esprit, puis de l’esprit à la matière, c’est-à-dire de la pratique à la connaissance, puis de la connaissance à la pratique.

La révolution chinoise. La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne... Le marxisme-léninisme connaît un nouveau bond qualitatif avec Mao Tse-toung. Il est de bon ton d’affirmer, chez les penseurs bourgeois réactionnaires, que l’apport de Mao est insignifiant, qu’il est déjà tout entier contenu chez Lénine. Dans votre texte Sur la contradiction [5] , vous montrez le caractère mensonger de ces assertions. Pouvez-vous indiquer les concepts absolument nouveaux produits par Mao Tse-toung ?

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Sur quoi Mao met-il l’accent ? Sur la contradiction. Sur la pratique. C’est cet accent qui est à la fois nouveau et révélateur. Chez Mao, matérialisme et dialectique arrivent à un degré jamais constaté de précision, d’efficacité, de clarté. L’acteur lui-même qu’est Mao me paraît répondre de ses bases théoriques et pratiques. Militant révolutionnaire, stratège militaire, poète, philosophe, homme d’état... Il faudrait — il faudra — faire en détail l’analyse de cet enchevêtrement d’interventions plurielles, contradictoires, extrêmement souples, changeantes, en avant, en arrière, de biais [6]... Et dire que certains (positivement ou négativement) voient en lui un nouveau Staline (ce boeuf). Et dire qu’on le prend pour une figure paternelle ! Tout chez Mao, au contraire, me semble relever du  grand jeu . Aux antipodes de l’hystérie boudinée fasciste comme de la pesanteur quasi aphasique du stalinisme. Je le trouve léger, aéré. C’est pourquoi, outre une étude de son essai De la contradiction (qui, si on y regarde de près, est d’une évidente difficulté), j’ai mis dans ce livre des poèmes de lui en essayant de les traduire en français vivant moderne (car seul un français raccourci, rythmé, est à la mesure du chinois : ce que ne comprendront jamais nos précieux ridicules englués dans leur rhétorique naturaliste ou "classique") [7].

De la contradiction est un chef-d’oeuvre. Mais comment le faire comprendre à la philosophie universitaire perdue dans son bric-à-brac heideggero-platonicien ? D’ailleurs, a-t-elle jamais accordée la moindre importance à Démocrite, Epicure, Lucrèce et  même Hegel ? Partout, maintenant, ici, cette floraison de petits nietzsches énervés et bien sages (quand il s’agit de rentrer à la maison). C’est consternant. La façon dont les profs se fouettent dans l’irrationnel pour n’arriver à vomir que de la grisaille est un des spectacles comiques d’aujourd’hui. Le plus drôle est encore leur prétention soudaine et acharnée à être des "écrivains", des "artistes". Hélas ! Soit dit en passant, vous imaginez leurs lèvres pincées quand un écrivain, justement, s’occupe de philosophie et, fait encore plus grave, d’une philosophie qui les nient autant qu’ils la dénient. Quant aux employés politiques (ce sont souvent les mêmes), n’en parlons pas : un mot de Marx et Engels, à leur égard, n’a pas vieilli. Philistins, à perte de vue. Heureusement qu’il y a la poubelle de l’histoire.

Votre livre n’est pas seulement une histoire du matérialisme : il n’est pas, non plus, la simple réaffirmation de thèses présentes dans les grands textes marxistes. Il constitue, à son tour, un véritable saut. La façon dont vous définissez, aujourd’hui, le matérialisme, me paraît tout à fait inédite. Entre autres symptômes de cette nouveauté : l’apparition de noms propres tels que ceux de Sade, Lautréamont, Mallarmé, Cyrano de Bergerac, Freud... les références à la musique, au théâtre, aux langues, à l’écriture, à la sexualité...

Pourquoi le matérialisme censuré par les philosophes s’exprime-t-il, dès l’Antiquité, par la voix des poètes ? Pourquoi ce livre, Sur le matérialisme, a-t-il été écrit, aujourd’hui, par un écrivain qui est aussi l’auteur de H  ?

La littérature est devenue la hantise de la philosophie. Les philosophes idéalistes de toute couleur, y compris se déclarant "matérialistes" ou "marxistes", sentent bien que, dans cette pratique   , dans ce sujet   , quelque chose leur échappe. Regardez Heidegger célébrant sa messe sur le dos de la poésie : or la poésie, n’est-ce pas, doit avoir pour but la vérité pratique [8]. Dans Sur le matérialisme, j’avance cette proposition insolite : la "littérature" est le langage de la philosophie matérialiste. Sade, Lautréamont, Artaud, sont à mes yeux dans la droite ligne de Lucrèce. La pratique de la langue dans sa multiplication infinie n’est compréhensible qu’à travers le matérialisme. Ainsi, pour Joyce. Cette pratique est le "maillon faible" de tout le système de sécurité idéaliste. Il suffit de constater à quel point ça réagit fort, et négativement, dès qu’on creuse sur ce terrain. Tous les chiens de garde sont alors à vos trousses. Ils sont arrivés à enfermer Sade, Hölderlin, Artaud. A censurer Joyce. Je commence à savoir de quoi je parle. Mais patience...

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Louis Cane, Sol-mur, 1973. Pigment sur toile.
Signée et datée au dos en bas à droite.
Toile : H : 283 cm, L : 270 cm. Extension au sol : H : 187 cm, L : 214 cm.
Provenance / Herkomst : collection privée.
(Cf. Louis Cane, Sur le sol pliée, avec la couleur..., Peinture, cahiers théoriques 6/7, avril 1973.)

A PROPOS DE "SUR LE MATÉRIALISME"

par Louis Cane

Peinture, cahiers théoriques 8/9, février 1974.

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Louis Cane
(années 1970)
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1ère édition

Ce livre est construit par le matérialisme de la même façon qu’un théâtre est construit pour entourer une scène. C’est un peu de cette façon que ce travail déploie la répercussion idéologique du marxisme «  sur le tissu philosophique ou théorique qui a essayé soit de l’ignorer, soit de le canaliser, soit de le supplanter » l’auteur précise que les acteurs convoqués sur cette scène complexe «  ne peuvent être dits entièrement conscients des propositions qu’il va leur faire répéter en vue d’un effet précis : « produire la connaissance d’une réitération propre à l’idéalisme ».

Histoire parcourue, croisée, qui fait apparaître, comme dans un bain révélateur, « la forme » de mieux en mieux dessinée du matérialisme. «  Scène violente, par séquences démonstratives, qui ne respectera pas forcément les noms et les transitions ». Lire donc ce livre sans idées préconçues, se laisser aller, tranquillement suivre le sens, celui qui est à notre portée, découvrir les autres et avancer des profondeurs vers la surface. Sur le matérialisme porte en « sous-titre » : De l’atomisme à la dialectique révolutionnaire, voici tel qu’un avertissement le présente, les séquences qui parcourent et ponctuent cette distance.

— Sur le Matérialisme I, II et III (le matérialisme antique, le matérialisme mécaniste bourgeois, le matérialisme historique et dialectique : Marx, Engels, Mao. Matérialisme, inconscient, sujet et langage. Histoire d’un refoulement).
— Lénine et le matérialisme philosophique (à propos des rapports entre matérialisme et dialectique. Lénine et Hegel. Le problème du « renversement »).
— Sur la contradiction (à propos du développement, par Mao, de la dialectique matérialiste).
— Poèmes de Mao-Tsé-toung.
— La lutte philosophique dans la Chine révolutionnaire.

Distances et séquences qui sont l’histoire du matérialisme, de son refoulement et de sa lutte pour resurgir enfin au 19e siècle à travers Marx, Engels, Lénine. Cette histoire comptable de la lutte entre le matérialisme et l’idéalisme sous toutes ses formes va de l’antiquité à nos jours ; à travers des points stratégiques précis, elle est vue depuis une conception du monde matérialiste, là est le nouveau fondamental que met en scène ce livre.

Imaginons cette lutte « vieille comme le monde », un des antagonistes a passé son temps et échafaudé son discours sur le refoulement de l’autre ; n’oublions pas : pour l’idéalisme « la matière ne pense pas ». Ce travail répond à cet impensé, il dit comment, de quelle contre-façon est fait la « matière » de l’idéalisme.


Achevé d’imprimer le 23 octobre 1970
Près Bordeaux (A.G.).(GIF)

De l’atomisme à la dialectique révolutionnaire c’est le livre de l’exposition intégrale du matérialisme, par exemple qu’est-ce que devient ce continent (le matérialisme antique) quand il est vu et déchiffré en matérialiste. Démocrite, Epicure, Lucrèce, comment ces textes sont-ils inscrits

dans l’histoire qui travaille l’histoire. Rappelons pour l’instant, en contre point, le début du premier travail de Marx, dont on sait qu’il avait pour titre : « Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et chez Epicure. 1841 » : « Les radotages de Cicéron et de Plutarque, on s’est contenté jusqu’à présent de les répéter ». Et cette note de Lénine, dans ses cahiers philosophiques : « Hegel se comporte avec Démocrite comme une marâtre. En tout, l’idéaliste ne supporte pas la pensée du matérialisme ».

Autre exemple : qu’est-ce qui se passe dans les « Lois » de Platon, quels sont les rapports ou le manque de rapport que celui-ci entretient avec Démocrite dont Nietzsche dit qu’il considère les poètes comme des prophètes de la vérité — opposition qui se marque entre un dedans de la législation et un dehors puisque l’on peut dire de la « prophétie » qu’elle est à partir d’une sortie de la loi. C’est ce que montre Philippe Sollers quand il écrit :

Le « poète » indice de débordement signifiant, « fontaine » qui s’empresse de laisser couler toute l’eau qui lui vient... (symptôme de dépense).

Thème d’opposition entre Platon et Démocrite que « Sur le matérialisme », voit resurgir au 19e siècle et analyse par exemple quand Mallarmé « à son tour » avance ce qui est exclu et refoulé par Platon en écrivant : « Selon moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité, de s’exprimer non seulement, mais de se moduler à son gré. »

Conception différente et thème d’opposition que l’auteur explique dans cette phrase :

Le « poète » joue dans l’ordre du théâtre platonicien, de la codification complexe de l’ensemble du reflet social, le rôle quasi imperceptible de la contradiction matérialiste contrainte, de la dialectique matérialiste abandonnée, le rôle du « Un se divise en deux ».

Ce livre sur le matérialisme répond à la question « qu’est-ce que le matérialisme », réponse reconsidérée et augmentée (toujours plus) à chaque fois qu’une connaissance « reconstruit » la question. C’est dans cette mesure que ce texte est croisé, élaboré, rematérialisé par la psychanalyse. Décharge de l’inconscient pensé comme « travail » de l’hétérogénéité sur le sujet. « La découverte de Freud, en plus de l’inépuisabilité de la nécessité sexuelle, est d’avoir montré que tout sujet était, dans sa pensée même, assujetti au travail (inconscient) ». Découverte freudienne ajustée par rapport à la dialectique matérialiste, ainsi :

« sa limite n’en reste pas moins historiquement ce que nous appellerons la procréation vue du côté du père, la paternité aveuglée de la reproduction des rapports de production ».

Freud est aussi considéré dans son « négatif » pour être mieux et enfin positivement redéfini (avec l’intégralité de l’horizon nouveau que porte la découverte scientifique de son objet) dans le continent du matérialisme. La portée de cette connaissance quadrille tout le texte, l’intention lointaine est de

« dégager les fondements du matérialisme ; marquer définitivement la négation dont il fait — et continue de faire — l’objet ; définir leur mode de réintégration par le matérialisme historique et le matérialisme dialectique ; articuler ces fondements à une pratique et à une théorie du langage dont il faut calculer l’entrée ».

Théorie du langage dont nous verrons plus loin qu’elle est impliquée là aussi d’une manière matérialiste.

Autre « moment » traité par ce livre, Hegel et l’histoire : que pense Engels de la conception du monde de Hegel : « L’Europe arriérée, l’Asie avancée ». Qu’est-ce qui moisit chez Hegel à travers tous ses envers : l’Asie et son écriture, le corps, la langue, l’espace etc... Comment l’apport théorique de Mao Tsé-toung rééduque de fond en comble tous ces héritages issus de cette conception « centriste » de l’histoire et de la matière. Quelle est la portée philosophique de cette différence entre Hegel qui dit :

« l’Orient reste enfoncé dans son unité compacte et n’entre pas dans le mouvement de l’histoire » et Mao qui écrit ailleurs et autrement : « Le vent d’Est l’emporte sur le vent d’Ouest ».

C’est entre autre ce qu’explique aussi le premier chapitre de ce livre.

A gauche : Pierre Gassendi. A droite : Syntagme de la philosophie d’Epicure (Lyon, 1649 ; Amsterdam, 1684). (GIF)

Un deuxième exposé constitue la charnière entre le matérialisme antique et l’explosion matérialiste du 19e siècle. C’est le 17e siècle. L’auteur montre dans cet exposé qu’il nomme : « Le matérialisme mécaniste bourgeois », comment vont s’opposer Gassendi et Descartes. Gassendi, philosophe matérialiste qui traduit et étudie Epicure, et Descartes qui fonde la place du sujet de la science dans notre civilisation et dans notre culture. Mais Descartes qui ne pense pas et ne veut pas du matérialisme. Pourquoi Descartes, dont on pourrait dire qu’il développe toutes les conclusions de la raison, dépasse l’idéalisme et inscrit ce faisant « la défaite » de Gassendi. Pourtant Epicure et Lucrèce sont au travail chez Gassendi, exemple quand il écrit :

« D’autre part la destruction est un changement tel qu’il provoque la désagrégation définitive du corps qui cesse d’exister dans la nature et d’être appelé par son nom. »

Gassendi dont il faut relire les « Objections » pour mieux comprendre ce moment du l7e siècle où se fonde la science, et où s’opposent deux philosophies, puis Gassendi répond à Descartes :

« On ne voit pas pourquoi vous ne procéderiez pas de vos parents et par leur intermédiaire d’une série infinie de causes... (En effet) sauf que l’idéalisme trouve ça intolérable (en quoi il aime toujours trop ses parents)... »

Objections de Gassendi au coup de force de Descartes — Descartes dont on pourrait dire qu’il avait le « progrès » pour lui, ainsi les mathématiques, dans leur « aspect cartésien » opèrent-elles cette « jonction rêvée » par laquelle Descartes tient une place « dominante » parmi les instruments qui contribuent à transformer les rapports de production. Lire encore comment, plus tard, Marx va réfuter ce « point de vue mathématique » finalement « producteur, par infinisation, d’idéalisme ».

Comme nous l’avons écrit, ce livre procède d’une lecture nouvelle de tous les textes qu’il aborde, radiographie matérialiste, certes, mais aussi lecture freudienne, qui vient « doubler », « encourager », la pensée consciente à répéter les effets du matérialisme dans la « matière » inconsciente.

« Ce rappel nous indique déjà un espace autre, qui, cependant, n’apparaît pas autre dans la mesure où le matérialisme a toujours été l’autre de notre pensée ».

Nombreuses sont les « formes » écrites qui témoignent de ce travail. Ainsi les retours sur le sens dans une même phrase, le quadrillage historique, la dialectique permanente entre subjectif et objectif sont autant d’indices de la souplesse et de la « disponibilité » de l’auteur vis-à-vis de cet « héritage matérialiste » de même que l’humour qui « distance » et ponctue ce texte. Exposé qui contient une description scientifique de la matière et de son mouvement. Réalité dont Philippe Sollers écrit qu’elle n’est que la fiction de notre époque, précisément parce que l’idéalisme a pour règle de faire « comme si de rien n’était ». Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement sans Marx et sans Freud ? ou avec Marx et sans Freud. C’est à travers de nombreux passages que « Sur le matérialisme » rend compte avec Marx et avec Freud, des « avancées » de la matière vers la connaissance. Dans le « texte » même de la langue tel que le montre ce passage, qui aboutit à Lénine après la description d’un raisonnement chez Hegel.

« Etonnante capacité analytique de Lénine : l’idéalisme est bien le patient d’une cure, et le matérialisme est là, muet, « tué » dans son dos. Muet, tué mais au travail. D’où rêves, oublis, lapsus, répétitions, résurgences, déplacements en tous genres ».

Par exemple — comment Lénine observe la contradiction entre Aristote et Platon ; comment, encore, commentant Hegel, Lénine dit qu’il a « tout simplement camouflé le principal : l’existence des choses en dehors de la conscience de l’homme et indépendamment de lui... De cette façon Hegel a réussi à tourner Epicure ».

(JPEG)
Epicure

Etonnante présence d’Epicure à travers cette « scène » entre Lénine et Hegel ; « scène » qui porte en elle à la fois la plupart des résistances au marxisme et dont Sollers nous dit qu’elle en constitue en même temps l’axe. Il faut suivre dans ce chapitre la façon minutieuse, exacte avec laquelle est décrite la répression de l’idéalisme sur le matérialisme pour mieux comprendre comment, dans quelle nuit, le matérialisme a gravé ses signes. Ce faisant nous évaluons plus justement l’immensité répressive des systèmes sociaux et religieux sur le matérialisme et ce que représente dans cette histoire l’explosion matérialiste du 19e siècle. Cheminement interne du matérialisme que ce livre porte à notre connaissance à travers le relevé conscient de ces signes qui sont autant la mémoire que le « corps » historique du matérialisme. Confrontation encore entre ce matérialisme refoulé et la dialectique hégélienne au 19e siècle où va commencer l’histoire nouvelle qui est celle précisément du marxisme. Ainsi pourrait-on dire de ce livre, de ce travail en profondeur et dans toutes les directions qu’il se construit à travers ces exposés pour mieux poser la question fondamentale de « Lénine et le matérialisme philosophique ». Question que Philippe Sollers argumente maintenant en ces termes, à travers deux affirmations condensées de Lénine.

a) « Le matérialisme est la philosophie du marxisme » ;
b) « La philosophie de Marx est un matérialisme philosophique achevé »

Thèse Générale :

Dans le champ philosophique — et pour des raisons politiques déterminantes Lénine a accompli « un saut qualitatif » immense par rapport au marxisme de son temps (cf. Plekhanov). Ce saut n’est ni plus ni moins que la « restitution » et l’extension du fond du marxisme, présent dans les textes mêmes de Marx et d’Engels.

Articulation :

1) A une dichotomie rigide idéalisme/matérialisme, on préfère l’étude dialectique de l’histoire souterraine du matérialisme et de son représentant dans le couple matérialisme/idéalisme qui n’est qu’une des formes du matérialisme. Problème : que signifie le passage du matérialisme dominé au matérialisme dominant ?

2) Que « veut dire » la rencontre du matérialisme et de la dialectique ? Quelle découverte implique cette « rencontre » pour Marx et Engels ? Une interprétation nouvelle du « renversement » est possible : pourquoi Hegel (qu’il s’agit, une fois encore, de relire, et de relire à la lumière, aussi, de Freud) est-il le lieu annonçant cet évènement objectif dans l’histoire et la théorie ?

3) Démonstration que toute la position correcte de la question repose sur la compréhension du négatif, ainsi que sur la distinction entre procès objectif et exposition comme sujet et méthode.

4) La clef du « fond » dont Lénine prend acte chez Marx et Engels est la contradiction. Sa position chez Hegel. Transformation entraînée par la découverte du matérialisme historique.

5) Le travail philosophique de Lénine est un travail matérialiste en philosophie. Importance d’Engels, méconnue par la « philosophie » universitaire. Pourquoi il faut dire que « la matière pense ». Question du langage ainsi reposée. Distinction entre matérialisme dialectique et matérialisme « vulgaire ». Place de l’inconscient freudien comme vérification.

6) La question gnoséologique : problème de la vérité.

7) Description des trois « postures » possibles en philosophie dans le champ du savoir :
— a) le fidéisme
— b) le matérialisme mécaniste et son envers révisionniste
— c) le marxisme-léninisme

8) Pourquoi, dans les expressions, matérialisme dialectique et matérialisme historique, faut-il considérer l’existence de quatre termes. Philosophie et lutte des classes.

9) Pourquoi la contradiction est-elle le fond du léninisme. Lutte des contraires comme moment principal ; identité comme moment secondaire. Passage au sujet : l’inconscient chez Freud.

10) Le moment actuel : importance pour la culture occidentale de l’entrée en scène historique (à l’inverse de ce que pensait Hegel et de ce que pense encore tout idéalisme) des masses travailleuses d’orient. (Mars 1970) [9]

L’exposé sur « Lénine et le matérialisme » est un texte dont un des aspects est de revenir sur l’histoire pour expliquer le pourquoi du refoulement du matérialisme et de la dialectique. Refoulement dont toute l’histoire de la philosophie est marquée, traumatisée dans son développement même par l’audace « contre nature » de cette négation dont la base d’appui, hors du champ philosophique, est politique. C’est-à-dire dans la production et la reproduction sociale des rapports de classe — c’est dans ce sens qu’une note sur Démocrite nous fait mieux comprendre cette « coalition inconsciente » qui s’effectue au nom des « professeurs de philosophie », sur tout matérialisme : mot d’ordre idéaliste qui se perpétue de Platon à Heidegger ; combien est exemplaire en effet cette lettre de Spinoza à H. Boxel que nous extrayons de « Sur le matérialisme » :

« L’autorité de Platon, d’Aristote, de Socrate etc... n’a pas grand poids pour moi : j’aurais été surpris si vous aviez allégué Epicure, Démocrite, Lucrèce ou l’un des atomistes et partisans des atomes. Rien d’étonnant à ce que les hommes qui ont cru aux qualités occultes, aux espèces intentionnelles, aux formes substantielles et mille autres niaiseries... aient imaginé des spectres et des esprits et cru les vieilles femmes pour affaiblir l’autorité de Démocrite. Ils enviaient tant sa gloire qu’ils ont brûlé tous les livres publiés par lui ».

Lire encore dans ce texte la façon dont s’opère, à partir de Lénine, la jonction avec la philosophie des contraires, c’est-à-dire une jonction avec la Chine et la pensée Mao Tsé-toung. Lutte mouvante des contraires avec, dans sa dialectique le passage et la « topologie » d’un sujet reconnu depuis la science freudienne.


Achevé d’imprimer
le 10 septembre 1955 (A.G.).(GIF)

Mais revenons à cette première insistance sur Lénine pour lire qu’elle précise son intérêt à travers la question de l’intervention philosophique de Lénine comme « renouvellement déplacé, dans sa pratique politique et la pensée qu’elle commande de la position matérialiste en philosophie ». Donc insistance sur Lénine traduite à travers une lecture des « Cahiers philosophiques », cahiers qui n’ont pas été lus parce que toujours censurés. Ainsi s’explique sur le terrain et à partir de ce refoulement (des cahiers philosophiques) ce non renouvellement d’une position matérialiste qui favorise et permet, par exemple l’apparition du stalinisme. C’est-à-dire d’une conception du monde figée, non pensée à travers la contradiction, c’est-à- dire non pensée dans sa dialectique [10]

« Lénine et le matérialisme philosophique » propose la définition philosophique du matérialisme, il est écrit que définir le matérialisme comme l’élément d’un couple (idéalisme/ matérialisme) est insuffisant. Il est plus juste de dire qu’il y a deux matérialismes dont un serait représenté dans l’opposition idéalisme/matérialisme (matérialisme historique) tandis que l’autre serait la cause politique de cet affrontement (matérialisme dialectique). Dans ce passage est aussi avancé et expliqué ce que contient le mot renversement dans le sens où l’on sait que le marxisme a renversé la dialectique hégélienne pour la mettre « sur ses pieds ». Philippe Sollers écrit :

« Hegel est le présent pivotai qui se dissout dans le procès sans présent du matérialisme. De même que la logique du matérialisme sort de l’idéalisme poussé à bout de son discours saturé suspendu de l’analyse de cet « argent de l’esprit » (Marx) que capitalise la logique hégélienne ; de même, le « renversement » est le symptôme de l’extension d’un champ réel qui n’est pas une question « abstraite » : le renversement fait partie de cette extension et transformation, il ne les explique pas, il les concrétise ».

Observons à travers ce passage la présence du matérialisme à l’intérieur même du champ idéaliste, puis son débordement par saturation. Mais observons aussi que le moment limite qui marque le retournement de la dialectique, situé à partir du bord « intérieur » de ce champ, constitue en même temps « son dehors » et l’extérieur, l’autre nouveau de ce développement. Déjà cet exposé souligne les contradictions de l’auteur face au discours marxiste universitaire par exemple ce passage,

« Dire alors que le matérialisme s’exprime à travers Hegel, c’est marquer son saut décisif, sa façon d’être toujours plus que l’idéalisme le plus avancé tout en déposant sans cesse son poids métaphysique de matérialisme mécaniste ».

Passage (écrit en 1970) dont on va retrouver la « traduction » dans la note qui suit. Constatons, trois années avant la sortie de « sur le matérialisme » que l’opposition à la thèse du « procès sans sujet » est réelle car elle affirme déjà le matérialisme comme un procès avec sujet, comme un « toujours plus ».

C’est dans cette mesure que ce livre témoigne des conflits que rencontre aujourd’hui la pratique. C’est-à-dire la lutte philosophique du groupe Tel Quel face à la réaction, face à l’université, face aux révisionnistes néo-althussériens, face au dogmatisme des formations d’extrême gauche, etc. Lutte dont l’enjeu est aujourd’hui capital.

Il s’agit, entre autre de penser le sujet depuis sa configuration matérialiste, c’est-à-dire de s’opposer philosophiquement à la dénégation dont il est l’objet avec précisément le nouveau philosophique que cette configuration matérialiste expose. A cela le livre « Sur le matérialisme » répond par l’importante note que nous reproduisons ici intégralement. Note dont on pourrait dire qu’elle est paradoxalement le résultat et la radiographie des luttes théoriques passées et à venir...

VOIR AUSSI

Les mécanistes nient le sujet pour conserver en eux, enfoui, enterré, ce dont les idéalistes se servent comme « au-delà ». D’où ce que dit Lénine : le « malheur » du matérialisme métaphysique est d’être incapable d’appliquer la dialectique à la théorie du reflet. Faire du sujet un dehors transcendant ou le nier revient, du point de vue du matérialisme dialectique, à une négation de la dialectique. Exemple : comment serait-il possible de comprendre à tous les niveaux un phénomène historique et subjectif complexe comme celui du « culte de la personnalité » sans traiter à la fois [11] des rapports de production et de la lutte des classes (démocratie dans les masses sous la dictature du prolétariat, etc.) et de la famille, de l’identification, du narcissisme, etc. Comment serait-il possible de vraiment « tuer » le fascisme (cette réalité sociale-économique mais aussi cette virtualité du sujet « humain ») sans poser à la fois la pratique sociale et ce qui a lieu entre jouissance et discours ? Ne pas inscrire la question du sujet dans le matérialisme dialectique, la « laisser » à l’idéalisme c’est prêter la main à ce que Lénine appelle la « cécité subjective », c’est perpétuer une rupture entre subjectif et objectif où Mao décèle la marque de tout dogmatisme comme de tout révisionnisme. Il y a ceux qui ne jurent que par le sujet (transcendantal) et l’idéologie (humaniste) etc. : les idéalistes, menacés par le matérialisme historique. Et il y a ceux qui ne veulent rien entendre de l’idéologie, du sujet, etc. : les matérialistes mécanistes et métaphysiques, donc aussi des idéalistes en dernière instance, menacés par la dialectique matérialiste. Que ces deux tendances dialoguent entre elles, se réfutent, rien de mieux pour perpétuer une certaine surdité. Lénine avait bien compris cette complicité, favorable à l’idéalisme, entre idéalisme et mécanisme (Plekhanov [12]). Obstacle majeur du mouvement de l’histoire. D’où le constant souci, évident, de Lénine, à partir de 1914, de souligner la mobilité de la dialectique, son passage partout, son extension, critique et pratique, dans la réalité et dans les concepts. Lénine a toujours été « nié », affadi, déformé sur ce point par les matérialistes métaphysiques. Ce n’est pas du tout un « accident » si les mécanistes tiennent tellement à évacuer la négation de la négation des lois de la dialectique : on ne doit pas s’étonner si la seule « invention » de Staline en philosophie a consisté en une suppression. Il y a des pensées qui se définissent par une négation-dénégation (X sans Y : procès sans sujet [13], et qui répètent mécaniquement cette négation. Or la négation de la négation, loin d’être un masque de la transcendance, ouvre sur la pluralité des contradictions, le procès de la contradiction (avec du sujet, c’est-à-dire avec une dialectique complexe entre subjectif et objectif), ce qui est précisément le saut accompli par Mao. L’histoire n’est pas une question de « moteur » pas plus que le langage ou la sexualité n’est une histoire de machine. Homme, Moteur, Machine : idéologie conservatrice idéaliste-mécaniste. Sujet, Lutte des classes, Contradiction : pratique révolutionnaire. Si le sujet est seulement pour vous une illusion idéaliste, (alors que, encore une fois il surgit enfin dans sa perspective matérialiste), ne nous parlez pas de la découverte scientifique de Freud. Et dites que vous ne supportez pas non plus la façon dont Mao redéfinit la causalité interne-externe, l’antagonisme et le non-antagonisme, le principal et le secondaire, la pratique, la liaison subjectif-objectif en procès. Dites que vous séparez inéluctablement théorie et pratique (opportunisme).

Mao-Tsé-toung. (GIF)

Observons encore une fois à travers cette note, que l’insistance sur Lénine est redoublée, relayée, relancée par une insistance sur le texte de Mao-Tsé-Toung « De la contradiction ». Texte qui apporte une formulation nouvelle dans son intégralité et permet de déborder le sol même de la pensée occidentale, l’auteur formule ce débordement par la mise en scène des corps qui en sont l’origine. « Histoire, culture, langue, etc ».

Mao-Tsé-Toung écrit « De la contradiction » en 1937, soit en pleine guerre civile malgré l’alliance avec le KMT [14] et contre les japonais. A Yenan, Mao, en août 37, enseigne ce texte à des milliers de combattants de la VIIIe armée. Il y a nécessité urgente de former des cadres. C’est-à-dire que ce texte répond d’une situation et vise à la transformer à tous les niveaux ; ainsi au niveau théorique :

« Mao Tsé-toung écrivant De la contradiction pour critiquer les erreurs dogmatiques et empiristes, et prévoyant déjà, à travers la guerre populaire et anti-coloniale, les conséquences de l’appauvrissement de la dialectique ramenant sur le terrain même du marxisme une nouvelle variété de matérialisme mécaniste et métaphysique, c’est-à-dire, en définitive, cet idéalisme qu’est l’économisme. La critique du philosophe soviétique Deborine — qui séparait théorie et pratique, philosophie et politique —, devient l’occasion d’une exposition transformée de la dialectique matérialiste et de son point-clé : la contradiction. Ce que Lénine, travaillé par sa pratique et les textes de Marx et de Engels, "obtient" en travaillant à neuf sur Hegel (et, à travers Hegel, sur le tout de la philosophie occidentale), on peut dire que Mao Tsé-toung le refond en travaillant à neuf sur Lénine, c’est-à-dire depuis un autre type d’expérimentation révolutionnaire mais aussi depuis une toute autre sédimentation "culturelle" ».

Autre histoire, autre culture, envers de l’occident que Sur le matérialisme confronte sans arrêt au texte philosophique occidental (Hegel). Mais aussi confrontation avec la langue, une autre langue tel que nous le montre la traduction des poèmes de Mao-Tsé-toung, traduction faite par quelqu’un qui travaille la langue et qui essaye de montrer à travers ce travail qu’une nouvelle conception du monde ne peut s’énoncer avec un vieux langage. Or, c’est très souvent, avec un vieux langage bourré de stéréotypes, ce qui se passe, y compris et même pour certaines traductions des poèmes de Mao-Tsé-toung. Contrairement, ce livre non seulement lie l’histoire du matérialisme à celle des systèmes philosophiques, mais aussi à l’histoire du refoulement de toute nouvelle conception du langage. En ce sens un autre aspect de l’idéalisme est ici analysé, c’est celui par lequel il effectue l’exclusion de la dialectique dans l’histoire, la sexualité et la langue. Pour l’idéalisme il ne peut — négation de la dialectique — y avoir de pratique de la langue car il s’exclut (forcé qu’il est par sa conception « europécentrique ») d’une position révolutionnaire. C’est ce que montre l’auteur quand, partant de la description de l’orientation d’une carte chinoise, il explique une autre conception de l’espace et du temps ; un autre type de fonctionnement du « corps ». « Espace représenté d’un point potentiel avant et dans la représentation (et non pas comme une projection spéculaire) ».

Revenons au texte de Mao-Tsé-toung « De la contradiction » pour lire que Philippe Sollers entreprend, — après l’exploration de la langue chinoise dans laquelle il s’est historiquement construit — la désignation du fonds et du noyau de la contradiction, fonds et noyau qui constituent le sens propre de la dialectique. Ainsi sont énoncés les points-clé que cette nouveauté introduit — par exemple, à travers les deux conceptions du monde, nous découvrons comment et pourquoi la causalité externe s’oppose fondamentalement à la causalité interne, etc... Autres points-clés : « L’universalité de la contradiction, le caractère spécifique de la contradiction, la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction » (avec la désignation du rôle que joue, dans des conditions déterminées, la superstructure), « l’identité et la lutte des aspects de la contradiction » (avec un retour à Freud, aujourd’hui Lacan, pour savoir comment la psychanalyse peut éclairer nouvellement ce procès), « la place de l’antagonisme dans la contradiction » (avec la description de la transformation d’une contradiction non antagonique, analyse nouvelle de la place de l’antagonisme dans la lutte des classes, etc.).

Analyse fondamentale qui décrit le rôle joué par les superstructures dans un pays capitaliste avancé. « Situation historiquement nouvelle » où le rôle des superstructures peut-être déterminant car elles sont le lieu d’une intense lutte idéologique et peuvent participer au « débloquage » des rapports de production. Par exemple, si nous savons que c’est l’économie qui, en dernière instance, décide des rapports de production, nous ne pouvons ignorer que c’est par les superstructures idéologiques que la bourgeoisie aménage aujourd’hui ces mêmes rapports de production en vue de contenir tout développement et toute poussée de forces révolutionnaires.

La lutte idéologique est le lieu où l’homme prend conscience de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production. Or cette contradiction telle qu’elle est formulée par le dogmatico-révisionnisme dérive d’une conscience de classe révolutionnaire sous une conscience de classe évolutionniste-économiste (ne remet pas en cause la transformation de ces rapports de production mais participe à leur aménagement).


Sigmund Freud. Avec la dédicace suivante (en allemand) :(GIF)
Au Dr Wilhmem Reich, souvenir cordial de Sigm. Freud, mars 1925.

L’Economisme conduit à l’échec, c’est l’homme et non la machine qui fait l’histoire ; l’homme se sert de la machine — l’économie ne se transforme pas immédiatement en conscience, mais il existe de nombreuses contradictions ». (Reich)

Retenons dans cette situation ces deux aspects nouveaux : l’un consiste à apprécier correctement le rôle idéologique déterminant des superstructures, l’autre consiste à comprendre que c’est par l’intermédiaire de l’idéologie que se transforme une conscience de classe économiste en conscience de classe révolutionnaire. Autre conscience non pas « établie » uniquement à partir de la lutte économique ou des lois historiques qui régissent notre vie mais construite à partir de la connaissance des besoins vitaux de chaque sujet dans tous les domaines, ainsi que des moyens et des possibilités de leur satisfaction. Découvrir les besoins réels de chaque sujet pour mieux voir les obstacles que ces rapports de production leur oppose, découvrir les « inhibitions et les anxiétés qui empêchent chacun d’y voir clair sur les exigences de sa propre vie ». (Reich).

C’est précisément dans cette situation, avec cet objectif, dont on pourrait dire qu’il est une des constituantes importantes d’une ligne politique révolutionnaire nouvelle, que le facteur idéologique est principal. Car pour ce qui est des facteurs des forces productives, les instruments sont naturellement importants et indispensables, mais le plus important, c’est l’homme, parce qu’il utilise et fabrique les instruments qui déterminent les rapports de production même.

C’est ce que s’efforce de masquer les dogmatico-révisionnistes. « A leurs yeux, le grand rôle révolutionnaire des masses populaires, l’action stimulante de la modification des rapports de production sur le développement des forces productives et celle de la transformation des superstructures sur le développement de l’infra-structure économique ont tous disparu. » (Les cahiers de la Chine nouvelle — 23 Novembre 1973) [15]

Mais lisons ce passage de « Sur le matérialisme » :

« Certes les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste ; mais il faut reconnaître que dans des conditions déterminées, les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modification dans les rapports de production, .../... les forces productives ne peuvent plus se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif. Lorsqu’on est dans le cas dont parle Lénine : "Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire", la création et la propagation de la théorie révolutionnaire jouent le rôle principal, décisif. Lorsqu’on a à accomplir une tâche (peu importe laquelle), et qu’on n’a pas encore fixé une orientation, une méthode, un plan, ou une politique, ce qu’il y a de principal, de décisif, c’est de définir une orientation, une méthode, un plan ou une politique. Lorsque la superstructure (politique, culture, etc...) entrave le développement de la base économique, les transformations politiques et culturelles deviennent la chose principale, décisive. »

« Sur le matérialisme » prend en considération ce rôle aujourd’hui déterminant de la superstructure, c’est en ce sens que ce texte établit par exemple l’articulation entre l’histoire du matérialisme et la base matérielle et sexuelle de toute pratique nouvelle du langage — s’il s’agit ici de mettre en avant la base matérielle du langage, c’est pour mieux révéler la force subversive que contient la langue, produire de tels effets participe aux transformations culturelles et sape l’idéologie idéaliste ; c’est une pratique spécifique dont le champ d’action entre en conflit avec le champ idéologique idéaliste et participe depuis la superstructure idéologique aux transformations des rapports de production. C’est dans cette mesure que Philippe Sollers, énonçant quelques conditions de possibilité d’une transformation générale de l’ouverture sociale en pratique et en théorie, précise cette nouvelle conception du langage, qui agit, « comme ensemble toujours déjà "musicographique" non asservie à la codification d’"un seul discours sur un seul sujet". Cette conception qui entend la fin de toute croyance transcendantale à un méta-langage », passe obligatoirement par la « reconnaissance de la position du sujet inconscient et propose « le devenir conscient du discours politique en tant que reflet d’une vérité concrète (lutte des classes). Ces deux points expliquent pourquoi sexualité et politique sont désormais incontournables par l’idéalisme de même que par tout "matérialisme" fonctionnant comme idéalisme. » Il s’agit donc bien là d’une nouvelle articulation d’un langage confronté à une nouvelle conception et conscience du sujet humain mais articulation aussi issue de lui telle que la science freudienne l’explore. Ainsi la question du freudisme, à partir d’un objet différent de celui du marxisme mais aujourd’hui obligatoirement complémentaire, éclaire nouvellement cette histoire et ce sujet. Le texte « Sur la contradiction » ainsi que ceux qui constituent le chapitre « La lutte philosophique dans la Chine révolutionnaire », marque, à qui veut bien le voir, tout ce qui oppose l’auteur à la philosophie marxiste universitaire. Nous disons, à qui veut bien le voir car il semble que jusque ici « personne » n’a voulu voir le nouveau qu’apporte ces différences ; en tous cas pas « l’extrême-gauche » car c’est seulement un article qui paraîtra, là encore, presque trois années après, article mettant en évidence cette opposition à « l’Althussérisme » — (Libération du 26 septembre 1973) qui déclenchera et révèlera à la fois l’affiliation de fond de cette extrême-gauche aux « philosophies » d’institution, son vide théorique, son ouvriérisme curé, son refoulement du freudisme, bref à peu près tout ce qui l’empêche de travailler (de voir) et qui fait qu’elle censure les effets pratiques de ce nouveau théorique. C’est en ce sens que nous devons lire l’avertissement que Philippe Sollers adjoint à son livre.

« Ecrire et publier un tel livre en dehors de toute institution — université ou parti —, peut paraître en France aujourd’hui dépourvu de sens. La misère de la philosophie contemporaine comme l’histoire concrète de ce pays est en effet devenue telle qu’on ne voit pas pourquoi quelqu’un viendrait se mêler de théorie sans en posséder le droit conformiste, que ce soit du point de vue du savoir (prof) ou de celui du réel en place (membre de). Ce travail ne s’adresse donc ni au marché de l’enseignement ni à celui du pouvoir. D’où, peut-être, sa teneur critique à long terme. Qu’est-ce qui domine, cinq ans après mai 68, la pensée en cours ? Encore et toujours le philistin scolaire et l’assis d’appareil. Or ma conviction est que la philosophie doit et devra être faite à tout moment, par tous ; que la critique appartient à tous, surtout cette critique : le marxisme. Ma conviction est que, comme pour la psychanalyse dont la vérité, effective et insaisissable, ne se mesure qu’à une pratique, l’essence du marxisme ne peut pas se transmettre dans un ordre déjà constitué et fermé. Si le matérialisme historique et dialectique reste la vérité révolutionnaire de notre temps (malgré ses déviations, ses caricatures), alors il ne peut s’exprimer qu’à l’air libre. J’ai essayé de faire passer cet air sur Marx, Engels, Lénine, Mao, et, à travers eux, sur l’histoire de la philosophie. D’où ça vient : de Chine, de la lutte de classes en France avec la crise qu’elle entraîne dans les superstructures, de l’affirmation de nouvelles luttes concrètes (sexualité, etc.) de l’inconscient freudien, de la problématique du langage. Un écrivain s’occupe donc ici directement de philosophie et de politique. Ce n’est pas sérieux ? Aussi sérieux, que lorsque les masses le feront elles-mêmes. (Paris, Octobre 1973).

Une manière de penser et d’agir différente, voilà ce que propose ce livre dont nous n’avons fait que rendre compte, pour une infime partie ; de toutes les strates culturelles qu’il traverse ainsi que du nouveau qu’il propose. Que ce travail trouve une base pratique, capable de s’en servir pour argumenter la transformation de la pensée et de la société n’est qu’une question de temps, car il est sûr aujourd’hui qu’il va ébranler historiquement et nécessairement le champ philosophique occidental.

« Le matérialisme est là de nouveau, est là comme nouveau, c’est-à-dire comme solution de l’histoire et savoir de cette solution ».

On pourrait dire pour conclure que si ce texte produit à travers sa lecture de « l’enthousiasme », c’est sans doute parce que son sens profond vient précisément refléter et « parler » politiquement à ce matérialisme qui effleure à travers chacun de nous. Ainsi ce livre porte notre matière — à travers son refoulé, vers sa pensée —.

« Le matérialisme est donc la connaissance de la transformation des corps et de l’histoire comme du langage et par conséquent de la "pensée". »

LOUIS CANE (Nov. - Déc. 73)

(JPEG) N.B. Nous avons avec le lecteur constaté un décalage entre ce que nous avons écrit du livre Sur le matérialisme et les passages qui en sont extraits. Décalage produit par la concentration de sens contenu dans ce livre et l’aspect formel de notre texte. Cela rend compte, entre autre, des multiples niveaux de lecture possible de ce livre. Autrement dit la difficulté de lecture ne vient ni du contenu, ni de la forme du livre mais de la société qui fait tout pour distraire de ce que cette forme et ce contenu font surgir en nous, en elle. Voir cela, le dire, c’est nous croyons rendre compte d’une certaine manière que Sur le matérialisme est un texte qui a enregistré, comme un sismographe, les différences culturelles qui vont l’aborder. C’est un livre fait pour tous ceux qui veulent progresser dans la connaissance et dans la lutte révolutionnaire, c’est l’analyse concrète d’une situation concrète.

Peinture, cahiers théoriques 8/9, février 1974.

1974. Louis Cane (à gauche), Catherine Millet, Marc Devade (au centre), Ann Hindry, Daniel Templon,
Martin Barré, André Valensi, Ben, Olivier Mosset. La Coupole, Paris. (GIF)
***



[1] Exposés faits de mai 1969 à janvier 1971 : j’y étais.

Anecdote : En 1972 un ami lillois eut l’occasion de rencontrer Sollers à Paris. Je lui avais dit de demander où en était Sur le matérialisme. Réponse de Sollers : « C’est un gros bateau échoué qui attend du vent pour prendre le large. »
J’ai noté cette phrase dans mes carnets et dans mon exemplaire de Tel Quel n° 56 après cette citation de Mao qui conclut Sur le matérialisme III : « La montée révolutionnaire est le bateau dont le mât signale déjà l’horizon, le disque solaire dont les rayons percent déjà l’orient et sont visibles depuis le sommet de la montagne, l’enfant qui bouge déjà dans le ventre de sa mère et va voir le jour. » (p.35)

Je continue à penser que Sur le matérialisme — sans doute le livre le plus méconnu de Sollers (et d’ailleurs non réédité) — est un très bon livre, le meilleur, peut-être, qu’on ait écrit — il y a près de quarante ans — sur le matérialisme philosophique dans son rapport à la question du langage et de l’écriture, de la fiction.

Mais, dira-t-on, depuis cette date, quel reniement !
A quoi il serait facile de répliquer qu’on trouve dans tous les livres ultérieurs de Sollers — et notamment ses fictions romanesques —, et jusqu’au dernier, des développements parfaitement matérialistes, mais intégrés à une logique plus large.
Contradiction ? Et alors ? Voilà qui ne devrait pas inquiéter un lecteur de Sur la contradiction !
Contradiction mais aussi : négation de la négation : l’affirmation même (et c’est en ce point qu’on est "au-delà" de Mao. J’y reviendrai).

« La défaite idéologique — sinon scientifique — du matérialisme au dix-septième siècle passe alors, comme détour, par la fiction, selon une translation qui pourrait porter le nom de fiction théorique (production didactique exposant dans sa matérialité même le refoulé philosophique d’une phase historique. Exemples : Sade, Lautréamont), translation-transcription qui permet à un registre barré, censuré, d’atteindre un " temps " ultérieur. Ce mécanisme nous paraît fondamental pour tout éclairage en profondeur de la " littérature ". C’est ainsi que l’Autre Monde de Cyrano de Bergerac, prend la relève de Gassendi — et va même jusqu’à la ruse [Je souligne. A.G.] (que pareillement, mettront à l’oeuvre Sade et Lautréamont) soit d’introduire dans la fiction des personnages historiques (dans l’Autre Monde jusqu’à Descartes lui-même), soit de réinscrire les thèses idéologiques dominantes en les encadrant-répétant-dissolvant-niant dialectiquement, tout en faisant transparaître, comme dans un rêve hors censure, le dominé idéologique. »

Sur le matérialisme, p.64-65.

Lisez " vingtième " au lieu de " dix-septième siècle " dans le paragraphe ci-dessus, remplacez " Sade et Lautréamont " par Sollers et tout s’éclaire sous un jour nouveau.

A.G.

[2] Cette dernière citation est d’ailleurs faite par Sollers lui-même à la fin de son entretien avec Jacques Henric (voir ci-dessous). Ce n’est pas un hasard.

[3] Toutes les citations figurent dans le numéro d’art press — à l’exception de celle de Nietzsche — et sont extraites de Sur le matérialisme.

[4] Citation extraite des  Cahiers philosophiques de Lénine.
Qui a lu, qui lit encore les Cahiers philosophiques ? Personne bien sûr (reconnaissons qu’il y a sans doute plus urgent !). Ont-ils même été réédités ? On en doute. Mais enfin, ces Cahiers existent, et il n’est pas inintéressant de rappeler que — la première guerre mondiale a commencé en août 1914 —, Lénine, en exil à Berne depuis le 5 septembre, se plonge dans la lecture de Hegel — principalement  La Science de la Logique  —, le recopie, l’annote, plume à la main (pas moins de trois cahiers).

Ci-dessous deux pages des Cahiers, issues de la première édition française (Éditions sociales, 1955. C’est cette édition que Sollers a sans doute lue en 1969). La première traite de la  négation et de la  négation de la négation (que Lénine ne rejette pas, contrairement à Mao plus tard — voir mon commentaire du 15 mars 2009), la seconde marque la fin de la lecture de Lénine. Lénine l’a datée : " Fin de la Logique le 17 décembre 1914 ".

ZOOM : cliquer sur l’image (Archives A.G.)

[5] Voir dans notre article La Chine toujours, les passages et les notes qui concernent Sur la contradiction.

[6] Voir Mao, une vie, une oeuvre.

[7] Voir, dans l’ordre chronologique : Tel Quel Mouvement de juin 71Ah, Mao ! Là encore, soyons clair... et Marcelin Pleynet, La poésie de Mao.

[8] Citation de Lautréamont, Poésies.
Sollers relira Heidegger plus tard (surtout à partir des années 90). Voir, entre autres : Richesse de la nature.

[9] La date de cet extrait propose de dire, avant d’aller plus loin dans cette lecture pourquoi le livre Sur le matérialisme ne sort qu’aujourd’hui en 1974, car l’auteur nous a fait remarquer que ce travail existe virtuellement depuis 1969. En effet certains exposés qui composent la première partie de ce livre ont eu lieu en mai et juin 1969 au groupe d’étude théorique Tel Quel. Il faut se souvenir et constater qu’à ce moment-là ces exposés constituent un geste minoritaire. En ce sens nul doute que ce travail soit, (à partir de mai/juin 68) pour une partie, issu des luttes théoriques qui se sont déroulées à Tel Quel, luttes dont nous savons qu’elles vont aboutir à une rupture en juin 1971 avec le parti communiste révisionniste français. 1971 c’est aussi l’année de l’exposé Sur la contradiction de Mao-Tsé-Toung. C’est dans cette mesure que ce qui s’est passé autour de ce travail fait partie de ce travail lui-même, contradiction et lutte qui expliquent aujourd’hui, à travers la pratique, le pourquoi de ce "retard". Il est à noter également que ces années voient la transformation profonde la fiction. Les livres Lois et H marquent particulièrement cette transformation qui se faisant va aider, dévérouiller et faire sauter le sol même du langage sur lequel le discours idéaliste de l’opposition s’appuie, en ce sens H, est la pratique de cette transformation du langage, car un grand nombre de thèses matérialistes y sont écrites de manière matérialiste.

[10] Sur un autre terrain mais qui est en réalité le sous-sol parallèle du même, rappelons ce que Reich, seul, a écrit : « Le désir inconscient de bonheur sexuel et de pureté sexuelle, s’ajoutant à la peur simultanée de la sexualité normale et à l’horreur de la sexualité perverse, ont pour résultat l’antisémitisme sadique fasciste. » Diagnostic éclatant ajoute Sollers qui cite une autre fois Reich (à propos de la femme et de son droit à la sexualité) et termine en rappelant que Freud est mort avant la deuxième guerre mondiale et que sur ce point il était comme le rapport Jones « uxorieux ». Mais dès le 18e siècle, Sade avait repéré ici l’essentiel. Sade ce matérialiste.

[11] C’est Sollers qui souligne dans toute ce paragraphe. A.G.

[12] Cf. L’étincelle

Iskra (GIF)

[13] « procès sans sujet » : ce dernier membre de phrase est oublié dans la citation que fait Louis Cane : je le rétablis. A.G.

[14] Le Kuomintang.

[15] Ainsi l’URSS, en important des usines capitalistes, importe en même temps des postes de production capitalistes, et conséquemment une idéologie capitaliste. A tout système idéologique correspond une forme de production. Importer des postes de production, c’est nier le facteur humain, c’est nier le plus grand pouvoir productif, nier le rôle de l’idéologie et nier le rôle actif de la connaissance, c’est aussi nier l’action en retour de la superstructure sur la base économique.

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Commentaires

  • Sur le matérialisme — Cyrano de Bergerac
    11 juin 2013, par A.G.

    « La défaite idéologique — sinon scientifique — du matérialisme au dix-septième siècle passe alors, comme détour, par la fiction, selon une translation qui pourrait porter le nom de fiction théorique (production didactique exposant dans sa matérialité même le refoulé philosophique d’une phase historique. Exemples : Sade, Lautréamont), translation-transcription qui permet à un registre barré, censuré, d’atteindre un " temps " ultérieur. Ce mécanisme nous paraît fondamental pour tout éclairage en profondeur de la " littérature ". C’est ainsi que l’Autre Monde de Cyrano de Bergerac, prend la relève de Gassendi - et va même jusqu’à la ruse (que pareillement, mettront à l’oeuvre Sade et Lautréamont) soit d’introduire dans la fiction des personnages historiques (dans l’Autre Monde jusqu’à Descartes lui-même), soit de réinscrire les thèses idéologiques dominantes en les encadrant-répétant-dissolvant-niant dialectiquement, tout en faisant transparaître, comme dans un rêve hors censure, le dominé idéologique. » (je souligne) — Philippe Sollers, Sur le matérialisme, 1974, p.64-65.

    *

    A propos de Passion fixe (Sollers, 2000), Marcelin Pleynet écrit dans Sollers et la trame des mutations :

    « L’aventure, l’événement qui a dégagé le narrateur du désir meurtrier qui l’environnait, se reproduit dans la mutation de la bibliothèque où il découvre Le Voyage de Monsieur De Cyrano Bergerac dans Les États de la Lune et du Soleil :

    « La Terre me fut importune,
    Je pris mon essor vers les Cieux
    J’y vis le Soleil et la Lune,
    Et maintenant j’y vois les Dieux. »

    Voyage qu’il emprunte (mais n’y est-il pas déjà dans cet autre monde qui parle du monde... lune et soleil qui parle de la terre — terre qui parle du ciel... ?) ; voyage au cours duquel, dans l’ordre des vertus rédemptrices du hasard, c’est la bibliothèque elle-même («  La bibliothèque tourne lentement sur elle-même, l’espace s’ouvre avec elle, et aussi le temps des volumes... ») — c’est la bibliothèque elle-même qui semble se mettre à parler du livre qui en quelque sorte la traverse :

    «  C’est un livre, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets, ni caractères... »

    Sans doute s’agit-il aussi du voyage, du livre de Cyrano de Bergerac... »

    *
    N’est-il pas temps de redécouvrir Cyrano de Bergerac ? France Culture nous en offre la possibilité à l’occasion de la reprise par Benjamin LAZAR, de L’autre monde ou les états et empires de la lune, au théâtre de l’Athénée à Paris.

    « Avant d’être l’une des plus célèbres pièces du théâtre français, Cyrano de Bergerac était aussi un homme, de son vrai nom Hercule Savinien Cyrano de Bergerac né en 1619 et mort en 1655. C’est d’ailleurs en s’inspirant librement de la vie de cet écrivain libertin qu’Edmond Rostand a écrit sa comédie (même si celle de Cyrano ressemble plutôt à une tragédie, et même si l’homme, cadet de Gascogne, était plus philosophe que mousquetaire). Il n’en demeure pas moins que l’homme de plume et le personnage de papier avaient tous deux un grand nez, ce qui a valu à la littérature l’une de ses plus belles tirades.

    Qui était donc le véritable Cyrano ? A l’occasion de la reprise d’un de ses contes philosophiques au théâtre de l’Athénée à Paris, nous avons eu envie de revenir sur son œuvre encore méconnue. »

    Ecoutez Retour sur l’œuvre de Cyrano de Bergerac .

    Avec : Benjamin LAZAR, Bérengère PARMENTIER, Jean-Charles DARMON.

  • > Sur le matérialisme
    13 avril 2012, par Stéphane Marie
    Une étincelle peut mettre le feu à la plaine, c’est bien cela : sagesse ancestrale chinoise reprise par Mao. Quant à Chi-Tsang, malheureusement, mes recherches n’ont pas été plus directement fructueuses que celles que vous venez de rassembler. Orientalement votre.
  • > Sur le matérialisme
    13 avril 2012, par A.G.

    La dialectique, Lautréamont et la logique chinoise.

    Je suis heureux que vous ayez relevé cette note, qui est loin d’être anodine, de La science de Lautréamont. A ma connaissance, personne ne l’avait fait jusqu’ici. Je m’étais posé la même question que vous il y a deux ans (octobre 2009) en écrivant mon article Lautréamont politique aujourd’hui comme jamais et je n’avais trouvé aucune référence directe à ce livre de Chi-Tsang sur le net. Aujourd’hui encore, si l’on recherche via google, on tombe en premier sur... mon article !

    Il y a d’ailleurs d’autres notes se référant à la pensée chinoise dans le texte de Sollers auxquelles personne n’a prêté attention. Seul Pleynet, dans L’infini 109 (hiver 2010), p. 67, écrit : « Je retiendrai comme décisif [...] l’association de La science de Lautréamont avec le Tshai Chen... » Pleynet signale, après Sollers, que l’emprunt est fait à Joseph Needham (Science et civilisation en Chine). Mais Pleynet n’évoque pas Chi-Tsang... Et Marcel Granet ne le mentionne pas dans l’important index de La pensée chinoise...

    Cela dit, il faut sans doute rechercher du côté du bouddhisme. Chi-Tsang (Jizang) était en effet un moine bouddhiste. Cf. wikipedia.

    Alain Sournia, dans Jardin de philosophie sauvage en forme de dictionnaire, écrit (p. 318) :

    (PNG) Deux vérités

    (Bouddhisme mahayana) L’enseignement de la Doctrine par les Eveillés s’appuie parfaitement sur les deux vérités : la vérité relative du monde et la vérité ultime. [...puis, dans la scolie :] Les vérités conventionnelles sont les formes, sons et autres objets que découvrent les connaissances valides conventionnelles ; les vérités ultimes, les objets que découvrent les connaissances d’analyse ultime : les vacuités, qui sont absences d’être en soi. Nagarjuna : Traité du Milieu, 24 (8)

    (Bouddhisme chan) La vérité conventionnelle, en tant qu’elle relève de l’existence, n’est pas vide. La vérité de la vacuité, en tant qu’elle relève de la non-existence, n’est pas existante. Les deux vérités, en tant qu’elles sont deux, ne sont pas une. Le Sage illumine la non-dualité [...] Traité de Bodhidharma (89)

    NDJ. La doctrine de "double vérité", d’origine indienne et exportée en Chine avec le madhyamika, s’entend elle-même de deux manières, disons : l’une triviale et l’autre ontologico-logique. La seconde implique une progression de "niveaux" de vérité (trois niveaux dans le formalisme de Chi Tsang, mais on peut poursuivre à l’infini). Dans les deux sens, la double vérité remonte aux plus anciens Sages, surtout en Chine où Lao-Tseu et Tchouang-Tseu en usent et abusent. Enfin, elle caricature quelque peu la pensée orientale quand celle-ci juxtapose deux propositions antithétiques : "Qui voit Bouddha ne le voit pas, qui voit qu’il ne le voit pas le voit"...(PNG)

    Si vous en découvrez plus, je suis preneur ! Une étincelle peut mettre le feu à la plaine (n’est-ce pas ?).

  • > Sur le matérialisme
    13 avril 2012, par Stéphane Marie
    Cher Albert Gauvin, cher Viktor Kirtov, S’agissant de dialectique, j’ai été très intrigué il y a quelques mois par la mention faite par Sollers d’un vieux traité chinois : de Chi-Tsang, l’Essai sur la théorie de la double vérité. (Extrait de La science de Lautréamont.) Avez-vous, par le plus grand des grands et beaux hasards, quelqueinformation sur ce texte formidablement mystérieux et si ardemment désirable ?
  • > Sur le matérialisme
    12 avril 2012, par A.G.
    Cher Stéphane Marie, Réactualisant (discrètement) cet article, je me disais : quels lecteurs, aujourd’hui, vont s’intéresser à ça ? Vous en êtes, ça ne m’étonne pas. Oui, il faut relire Anaximandre, Parménide, Héraclite (vous voyez à qui je fais allusion), mais aussi les matérialistes (de l’Antiquité à nos jours). Ouvrons les bibliothèques et regardons ce qu’il y a sur tous les rayons.
  • > Sur le matérialisme
    12 avril 2012, par Stéphane Marie
    Un grand merci, cher Albert Gauvin, pour cet article, encore une fois, passionnant, riche, pointu, parfaitement présenté, sur une période pivotale, axiale, dans l’oeuvre de Ph. S. Merci à vous et à Viktor Kirtov pour l’ensemble de votre travail de l’archive. Ouvrons les bibliothèques.
  • > Sur le matérialisme
    11 avril 2009, par A.G.

    « Poe semble avoir eu conscience, très tôt, d’une matière infinie, d’une matière de l’infini, d’un infini matériel palpable. » Voilà, en tout cas, une leçon de littérature absolue. »

    C’est par cette citation d’Henri Justin que Sollers termine son récent article sur Edgar Poe.

    Je ne sais si c’est une proposition "matérialiste" mais c’est à coup sûr une proposition anti-idéaliste et il est évident que Sollers revendique pour lui-même et cette « conscience, très tôt » et cette proposition.

    Dans Sur le matérialisme (1969, p. 65), Sollers citait Cyrano de Bergerac (personnage central également de Passion fixe, 2000) :

    « Mais l’infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu’il n’est pas difficile de se figurer, au-delà de ce que nous voyons de terre et d’air, du feu, d’autre air et d’autre terre. Or l’infini n’est rien qu’une tessiture sans bornes de tout cela. » (c’est Sollers qui souligne) et : « [...] comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s’ils n’étaient attachés à quelque matière qui les nourrit ? »

  • > Sur le matérialisme
    15 mars 2009, par A.G.

    Cher D.

    « il va falloir rester éveillé maintenant absolument réveillé... » (Paradis II).

    Si je commence à exhumer ces archives aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons :

    — premièrement, pour éviter qu’on lise le Sollers d’aujourd’hui à travers une grille spiritualiste ou étroitement "mystique" — bref idéaliste —.

    — deuxièmement, pour ne pas laisser le champ libre aux nouveaux tenants du matérialisme mécaniste qui s’affiche aujourd’hui sous l’emblème de "l’hédonisme".

    — troisièmement, pour qu’on relise d’un oeil neuf, après la phase nécessaire de "destruction du marxisme" les textes de Marx, Engels, Lénine, etc... Oui, le "marxisme" a tragiquement échoué sur la question du Pouvoir, de l’État, de la religion, etc... Non, ce qu’ont écrit les sus-cités ne se réduit pas à la caricature qu’on en a donnée à droite et à gauche depuis 80 ans (et ça continue).

    — quatrièmement — et c’est peut-être philosophiquement le plus important —, alors qu’on vient de rééditer des textes de Mao (Editions La Fabrique, 2008) avec une belle préface du philosophe slovène Slavoj Zizek dans laquelle celui-ci explique qu’une des erreurs philosophiques de Mao a été d’ignorer la négation de la négation (« [...] la Chine est aujourd’hui l’État capitaliste idéal : liberté pour le capital, l’État faisant le "sale boulot" de contrôle des ouvriers. [...] C’est là le coût ultime de l’erreur théorique de Mao qui a consisté à rejeter la " négation de la négation ", de son échec à saisir la manière dont cette dernière n’est pas un compromis entre une position et sa négation trop radicale, mais au contraire la seule vraie négation », écrit Zizek, p.35),

    il me semble intéressant de relire, par exemple, cette longue note de Sur le matérialisme (p. 89) dans laquelle Sollers écrivait en 1972, avec Hegel et contre Hegel, après Engels, avec Mao et contre Mao (sans le savoir : le texte où Mao affirme, contre Engels et après Staline : « La négation de la négation, ça n’existe pas » — n’était pas publié ou peu connu),

    je ne cite qu’un extrait :

    « Ce n’est pas du tout un "accident" si les mécanistes tiennent tellement à évacuer la négation de la négation des lois de la dialectique : on ne doit pas s’étonner si la seule "invention" de Staline en philosophie a consisté en une suppression. Il y a des pensées qui se définissent par une négation-dénégation (X sans Y : procès sans sujet etc...) et qui répètent mécaniquement cette négation. Or la négation de la négation, loin d’être un masque de la transcendance, ouvre sur la pluralité des contradictions, le procès de la contradiction (avec du sujet, c’est-à-dire avec une dialectique complexe entre subjectif et objectif), ce qui est précisément le saut accompli par Mao [...] » (J’ai déjà pointé l’importance, pas du tout anecdotique, de la négation de la négation chez Sollers dans Réfractaire).

  • > Sur le matérialisme
    15 mars 2009, par D.

    Cher A.G.,

    c’est d’accord : on lira Sur le matérialisme. On le trouvera, et on le lira. J’avais essayé en juin 2006 : mes yeux se fermaient - mais c’était la même chose pour Être et temps. Pour ce dernier, les phrases, depuis, semblent s’ouvrir ; espérons que le temps réalisera le même miracle pour le livre de Sollers.

    Merci de ces indications très précieuses.

    D.