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Lénine, le rouge et le noir

Une autre histoire de la révolution d’Octobre

D 7 octobre 2017     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! »

Lautréamont,
Les Chants de Maldoror.

Andy Warhol

La fin de la vie de Warhol est troublante et assez surréaliste, il faut rappeler quelques faits et les dates.

1986 : Les derniers Self-portraits de Warhol sont exposés durant l’été à Londres. Interview Magazine est tiré à 170 000 exemplaires. Alexandre Iolas, qui tient désormais une galerie à Milan, lui commande des œuvres inspirées de la Cène de Léonard de Vinci : The last Supper [1]. Bernd Klüser, galeriste munichois, lui propose de travailler à un portrait de Lénine.

1987 : Warhol réalise des séries de Beethoven d’après le portrait de Joseph Stieler. Le 20 février, il entre au New York Hospital sous un nom d’emprunt (Bob Robert) pour être soigné de la vésicule biliaire. Il meurt deux jours plus tard, le 22 février, de complications post-opératoires. Le 1er avril, la messe commémorative célébrée en son honneur à la cathédrale Saint Patrick de New York rassemble plus de 2000 personnes. Deux jours après son décès, le 24 février, Bernd Klüser ouvre l’exposition « Lenin » (Munich, 24 février – 30 avril 1987), inaugurant ainsi toute une série de manifestations posthumes consacrées à son art du portrait [2].

Achever son oeuvre avec des Autoportraits, une Dernière Cène et, in fine, des portraits de Lénine (en rouge, en noir, de toutes les couleurs), et puis mourir pour se payer une messe, un 1er avril, à Saint Patrick, une cathédrale catholique : tout l’humour révolutionnaire de Warhol est là.

*

Pas de temps à perdre avec Hitler — Chaplin dans Le Dictateur et Lubitsch dans To be or not to be s’en sont chargés — ni avec Staline (Picasso lui a rendu définitivement l’hommage qu’il méritait). Mao a été salué comme il se doit au moment de la reconnaissance de la Chine par l’ONU et du voyage de Nixon à Pékin (1972). Marx ? D’accord, mais avec une préférence pour la tendance Groucho. Reste Lénine (son visage, l’oreille droite détachée, ses yeux (l’oeil noir !), sa main, un livre).

Lenin, 1986


Andy Warhol, Red Lenin, 1986.
« Je n’oublierai jamais l’impression créée par les portraits de grand format
quand je les ai vus alignés ensemble contre un des murs de la Factory.
Je n’oublierai pas combien Andy Warhol était fier de cette série... »
(Bernd Klüser cité dans Ex. Cat., Munich, Galerie Bernd Klüser, Lénine de Warhol)
Zoom : cliquez l’image.

En 2013, « l’oligarque russe Boris Berezovski a vendu aux enchères Christie’s le tableau culte d’Andy Warhol, Lénine rouge, pour la somme de 202 000 dollars. Les experts estimaient le tableau entre 45 000 et 75 000 dollars. Le quotidien britannique Times affirme que l’oligarque a vendu l’œuvre d’art du fait de difficultés financières. » (Le Courrier de Russie)

Le portrait de Lénine fut montré lors de la très belle exposition « Le Grand monde d’Andy Warhol » au Grand Palais en 2009. Alain Cueff, le commissaire de l’exposition écrivait :

Lenin, 1986
Acrylique et encre sérigraphique sur toile
213 x 178 cm
Munich, collection Klüser

Vladimir Ilytch Ulianov (1870-1924), dit Lénine, est l’une des grandes figures de l’histoire du XXe siècle dont l’apparition dans l’univers warholien est à la fois logique et quelque peu inattendue.
Logique parce que Warhol a toujours manifesté un grand intérêt pour l’aliénation « commoniste », pour l’égalisation des individus sous le spectre idéologique, dont le régime soviétique a offert l’exemple le plus brutal. Lénine est celui qui a « russifié » la pensée de Karl Marx, l’a appliquée à la réalité de son pays avec un pragmatisme et un sens moderne de la propagande dont la Pravda, qu’il fonda en 1912, fut le fer de lance. Il est surtout celui qui a fait valoir, contre la tendance au compromis des mencheviks, la nécessité d’une dictature du prolétariat.
Inattendue parce que, même s’il est apparu comme l’archétype du « mal » bolchevik dans la propagande américaine, Lénine n’avait pas la stature iconographique d’un Mao et appartenait à un lointain passé. En 1985, quand le galeriste munichois Bernd Klüser lui soumet le tirage photographique déchiré par endroits d’un portrait de Lénine, Warhol ne paraît pas avoir hésité à s’en saisir pour réaliser ce qui allait être sa dernière série de portraits.


Réunion de l’Union de lutte pour la libération
de la classe ouvrière
. Martov à gauche de Lénine. 1897.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La figure austère au regard implacable, que de légères dissymétries ne mettent pas en péril, présentait des qualités graphiques auxquelles il ne pouvait qu’être sensible. Le visage et le col de la chemise forment des triangles irréguliers qui se détachent sur le fond obscur, dans l’original comme dans les différentes versions sur toile et sur papier. Cette image de Lénine en génie solitaire était en réalité le produit du recadrage d’un portrait collectif daté de 1897, où le héros bolchevik était entouré de ceux qui allaient devenir ses ennemis. Warhol s’est approprié ce cadrage ready-made et l’a exalté, comme c’était déjà le cas avec les Mao et les Ladies and Gentlemen, dans une dimension monumentale.

*

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique.
Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. »

Isidore Ducasse, Poésies II.

Lénine et le matérialisme philosophique

Sollers lit l’oeuvre de Lénine vers 1968. Au Groupe d’Études Théoriques de Tel Quel, en 1970, il fait même un long exposé sur « Lénine et la matérialisme philosophique » qui sera repris dans son essai Sur le matérialisme (Seuil, coll. Tel Quel, 1974). Personne n’a lu ce livre, désormais introuvable. Qu’est-ce qui préoccupe alors Sollers ? La manière dont Lénine, en exil à Berne, se plonge, d’août à décembre 1914 (Première guerre mondiale, faillite de la IIe Internationale), dans la lecture de la Logique de Hegel pour repenser le matérialisme dialectique... L’accent est mis sur le MOUVEMENT et la CONTRADICTION. Dans une perspective matérialiste, marxiste et léniniste, pour Sollers 1970, cela donne ça :

[...] La dialectique aussi est "vieille comme le monde", elle existe dès la plus haute antiquité en Chine et en Grèce, mais il faut, en Occident, attendre la venue de Hegel pour la voir se dégager comme méthode absolue sous sa forme idéaliste ultime (celle qui refoule le matérialisme à craquer), forme dès lors critiquée, renversée, refondue, criblée par Marx, Engels et Lénine. Nous gardons ici la figure du renversement (je souligne. A.G.) , car elle permet de comprendre : 1) que l’idéa­lisme ne "pouvait pas aller plus loin" ; que tout idéalisme ultérieur sera une régression par rapport à Hegel ; 2) qu’une fois parvenu à son sommet, ou plutôt à son comble puisque, selon Hegel lui-même, l’Idée Absolue "incarne la plus haute contradiction’’, l’idéalisme ne peut qu’inaugurer son retournement [3]. Donc, "renversement " de la dialectique, remise-sur-pied et "extraction" de son "noyau rationnel’’, de sa cellule positive au point le plus extrême du négatif, au zéro absolu du négatif dont la "détermination essentielle" est la contradiction. (Idem) La contradiction : son résultat, dit Hegel, "n’est pas zéro". L’"hégélianisme" qui ne sera pas passé par cette pointe ne pourra que retomber dans son tissu consumé, dans le "fumier de l’idéalisme absolu". Marx et Engels, eux, sortent au contraire dehors : précisément dans le matérialisme qui ne peut qu’apparaître infiniment et positivement au terme interminable de cette "cure". Autrement dit, le retournement de la dialectique parvenue à la limite de l’idéalisme coïncide avec le dépla­cement de terrain du matérialisme jusque-là freiné, dominé. Dès lors, l’idéalisme, le matérialisme prédialectique pour­ront se répéter en circuit fermé et alternatif : ils sont inscrits, intégrés, radiographiés une fois pour toutes à l’intérieur du matérialisme dialectique (si ce dernier échappe à toute fixation dogmatique) ; ils représentent la double face de la métaphysique que Hegel remplit. C’est le retour du refoulé matérialiste qui "renverse" la dialectique hégélienne laquelle, comme système "grandiose" (Engels), constitue la possi­bilité analytique de ce retour : coup de force symbolique à effet contraire. La tache aveugle du système hégélien "parfait" s’approprie la "réussite" de l’idéalisme retourné logi­quement contre lui-même : nul ne peut être matérialiste sans "comprendre" l’idéalisme absolu ; comprendre l’idéa­lisme absolu c’est automatiquement passer au matérialisme, ce que ne peut faire Hegel puisqu’il est en plein ce qui se décide en creux, de façon rétroactive et future. [...]

Je cite maintenant la fin de « Lénine et la matérialisme philosophique » :


Warhol, Black Lenin, 1986.
Fondation Carmignac. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Lénine combat donc pour la ligne de démarcation que doit incessamment produire le matérialisme (ligne de classe dans une lutte qui n’est pas un "combat d’idées"), en même temps que pour la dialectique "subtile", révolutionnaire, contraire à "l’évolution" de tout repos : dialectique réelle qui ne peut être que refoulée-réprimée, dans les faits comme dans les pensées, par l’appareil d’État de la bourgeoisie impérialiste, sa police et ses agents idéologiques. Ici, l’intervention matérialiste en philosophie, dramaturgie his­torique et non idéale-abstraite, est fonction d’une "saisie" en "épaisseur", dynamique, traçante, affirmée dehors (dans le développement de la pensée comme procès objectif), à double registre simultané : "Le mouvement de la matière ou le mouvement de l’histoire, saisi, approprié dans sa conne­xion interne à tel ou tel degré d’étendue ou de profondeur" (je souligne. A.G)...
Le point clé de cette dialectique est de reconnaître la contra­diction "dans l’essence même des choses". "C’est un préjugé fondamental de la logique traditionnelle et de la représen­tation ordinaire, écrivait Hegel, que la contradiction ne serait pas une détermination aussi essentielle et aussi imma­nente que l’identité ; mais à la vérité, s’il était question de hiérarchie, et si les deux déterminations devaient être main­tenues séparément, il faudrait considérer la contradiction comme quelque chose de plus profond et de plus essentiel." Hegel remarque bien que la contradiction est l’objet d’un préjugé FONDAMENTAL.
(Idem) "D’habitude, la contradiction passe pour quelque chose d’accidentel dans la réalité aussi bien que dans la réflexion, comme si elle était quelque chose d’anormal, un paroxysme morbide et passager." Dans la contradiction, c’est à chaque instant et dans chaque combi­naison historique et naturelle, dans chaque pensée, "la racine du mouvement et de toute vie", "le principe de tout mouvement interne" (Idem) qui se trouve, sans fin, dénié (y compris, finalement, chez Hegel). La méconnaissance de la contradic­tion est la maladie de la pensée, son illusion "unitaire". A propos de l’unité hegelienne (et ceci est d’une importance extrême, s’agissant de la dialectique des contraires qui, en Chine par exemple, est née avec la philosophie), Lénine note qu’il vaudrait mieux dire inséparabilité (Untrennbarkeit) : il touche ici le "fond" du matérialisme dialectique où il faut sans cesse rappeler que le développement en tant qu’unité des contraires est un procès de dédoublement (dédoublement de l’un en contraires qui s’excluent mutuellement et rap­ports entre eux). C’est la lutte mouvante des contraires qui est l’aspect principal du procès (idem), l’identité (et la conversion) n’étant qu’un moment de cette lutte. Lénine écrit, en marge de la Science de la Logique de Hegel : "C’est seulement sur le sommet de la contradiction que les diversités deviennent mobiles par rapport les unes aux autres et vivantes, et ac­quièrent cette négativité qui est la pulsation interne du mou­vement spontané de la vie." Nous pensons inévitablement ici à un autre travail du négatif, qui assurerait le "passage au sujet" du matérialisme dialectique, en même temps que la possibilité de décomposition de tout ce qui vient, comme résistance, occuper et boucler sa place en "idée" : celui de Freud, suscité par la question de l’hystérie. "L’accomplis­sement de la fonction du jugement n’est rendu possible que par la création du symbole de la négation." / "La reconnaissance de l’inconscient du côté du moi s’exprime dans une formule négative." L’inconscient n’est que contradiction, ce qui explique que Freud puisse dire qu’il "ignore" cette dernière, à savoir sa cause matérielle. Si Hegel est, comme le dit Lacan, "le plus sublime des hystériques", alors nous pouvons risquer que Lénine est, dans sa pratique philosophique, l’analyste de la totalité hegelienne devenue symptôme : il la fait "parler" au second degré, il met à jour névralgi­quement ses procédures de refoulement du matérialisme, et découvre ainsi sa vérité d’aveugle : l’idéalisme objective­ment et historiquement nécessaire du savoir absolu, n’est autre qu’un matérialisme hystérique. Lénine écrit ceci de remarquable : "Le transfert du monde en soi de plus en plus loin des phénomènes — voilà ce qu’on ne voit pas jus­qu’ici chez Hegel." Dans ce "transfert", la pratique léni­niste, repère dialectiquement une autre base (celle qui "suc­cède" au renversement) qui permettra d’éclairer, pour un avenir portant sa nécessité, que "la contradiction est uni­verselle, absolue ; (qu’) elle existe dans tous les processus du développement des choses et des phénomènes et pénètre chaque processus, du début à la fin." / "La lutte des contraires est ininterrompue, elle se poursuit aussi bien pendant leur coexistence qu’au moment de leur conversion réciproque, où elle se manifeste avec une évidence particulière." / "La situation fondamentale, c’est le développement inégal [4]."

Une nouvelle base philosophique pour un monde en expansion qui "va changer de base". Pourquoi ? Pour pratiquer à tous les niveaux la révolution, la rendre irré­versible, réaliser mondialement le socialisme scientifique, c’est-à-dire la suppression, non de la contradiction, mais des contradictions sociales antagonistes. Nécessité écono­mique, politique, idéologique ; lutte ramifiée contre l’impé­rialisme et les variétés multiples d’idéalisme ; attaque contre un vieil ensemble qui ne rencontre pas par hasard aujourd’hui, en lui-même et principalement en Asie, sa transformation. En mars 1922, Lénine écrit dans la Portée du matérialisme militant : "Nous devons comprendre qu’à défaut d’une base philosophique solide il n’est point de science de la nature ni de matérialisme qui puisse résister à l’envahisse­ment des idées bourgeoises et à la renaissance de la concep­tion bourgeoise du monde. Pour soutenir cette lutte et la mener à bonne fin, le savant doit être un matérialiste mo­derne, un partisan éclairé du matérialisme représenté par Marx, c’est-à-dire qu’il doit être un matérialiste dialecticien. Pour atteindre ce but, les collaborateurs de Sous la bannière du marxisme doivent organiser l’étude systématique de la dialectique que Marx a appliquée pratiquement dans son Capital et dans ses écrits historiques et politiques, et cela avec un tel succès que maintenant, chaque jour, l’éveil de nouvelles classes à la vie et à la lutte en Orient (Japon, Inde, Chine), c’est-à-dire l’éveil de centaines de millions d’êtres humains qui forment la plus grande partie de la population du globe et qui, par leur inaction historique et leur sommeil historique, ont conditionné, jusqu’à présent, le marasme et la décomposition frappant de nombreux États avancés d’Europe, — chaque jour, l’éveil à la vie de nou­veaux peuples et de nouvelles classes confirme de plus en plus le marxisme." Et ceci, dès 1921 — publié seulement en 1957 dans la Pravda —, pour le Conseil de propagande et d’action des peuples d’Orient élu au premier congrès des peuples d’Orient à Bakou en septembre 1920 (le conseil s’était fixé comme tâche de soutenir et d’unifier les mou­vements de libération) : "De la participation des masses travailleuses d’Orient à la vie politique dépend à présent, dans une large mesure, le sort de toute la civilisation occi­dentale." » — 1970.

Sur le matérialisme, p. 98-99 et 116-120.

Ce texte précède, dans Sur le matérialisme, « Sur la contradiction », l’analyse du texte éponyme de Mao-tsé-toung, qui fit l’objet d’une autre intervention de Sollers au GET, en 1971. Qui sont les philosophes qui commencent à s’affirmer à l’époque ? Derrida, penseur de la « différance » (qui n’exclut pas la « conflictualité », mais « qu’on ne peut appeler contradiction qu’à condition de la démarquer par un long travail de celle de Hegel », Derrida, Positions, Ed. de Minuit, 1972, p.61), Deleuze, penseur de la « différence » (et critique de Hegel qui, dans sa Logique, écrit : « La différence en général est déjà contradiction en soi ». Deleuze : « Nous disons non seulement que la différence en soi n’est pas "déjà" contradiction, mais qu’elle ne se laisse pas réduire et mener à la contradiction, parce que celle-ci est moins profonde et non pas plus profonde qu’elle », Différence et répétition, PUF, 1968, p. 73). Aucun n’est vraiment un penseur de la « contradiction ». Seul Althusser, troisième figure majeure de l’époque, y attache une certaine importance dans « Contradiction et surdétermination » (« Pour Marx », Maspéro, 1965), mais sans arriver à la négation de la négation (Cf. Althusser philosophe).
En 1974, à propos de Lois et de H, Sollers déclarait [5] :
« Lorsque j’ai commencé Lois (mon projet étant de réécrire La Grande logique de Hegel), j’avais construit un cube. Mais, en cours de route, celui-ci a éclaté et tout s’est mis à se dérouler autrement que prévu. »
« Même si le lecteur de la rue ne sait pas qui est Hegel, toute sa vie n’en est pas moins influencée par la dialectique. Alors, s’il y a une révolution, elle doit passer par le langage. »
Quarante ans plus tard, Mouvement (2016, p. 82) : « "L’avenir dure longtemps" a dit un philosophe français marxiste, après avoir étranglé sa femme. Il ne comprenait pas, lui non plus, la négation de la négation, c’est-à-dire l’infini lui-même selon Hegel. »
Mouvement (p. 124) : « Tous les interprètes de Hegel, y compris ses adver­saires, se sont trompés. La révolution, l’érotisme ou le pouvoir financier sont des solutions frivoles. Il ne faut pas interpréter Hegel, mais l’être. Ce qui a pensé à tra­vers lui l’est.
Thèse, antithèse, synthèse, vous y êtes, vous ne pou­vez plus vous tromper. Votre ascension et votre assomp­tion sont flagrantes. Vous posez, vous contre-posez, vous dépassez la contradiction, tout en conservant l’expérience des oppositions. La dévastation fait rage ? Vous la niez. Elle continue ? Vous la niez de plus belle. Une sérénité inconnue se dégage, et tout recommence avec une sérénité redoublée. Vous êtes une minuscule goutte humaine parmi des milliards d’autres, mais vous savez désormais que la mort vit une vie humaine grâce à vous. »

« Sur la contradiction » (1971, Tel Quel n° 45, repris dans Sur le matérialisme, 1974) :
« [...] le titre même du texte de Mao Tsé-toung, De la contradiction, se prononce mào dùn lùn, et s’écrit 矛楯讠侖 c’est-à-dire : javelot-bouclier-traité » (je souligne [6])
Mouvement (p. 225) : « Le mot "contradiction", en chinois, s’écrit avec deux idéogrammes. Le premier signifie "lance", le second "bouclier". La lance est censée percer tous les boucliers, le bouclier, lui, résiste à toutes les lances. La contradiction est totale, nul ne peut en sortir, sauf celui qui peut fabriquer à la fois ce bouclier et cette lance. Un dieu, par conséquent, mais il a disparu, il se cache. La désolation de la négation règne partout. »
Si vous maintenez la contradiction vivante (c’est ça, la négation de la négation), vous approchez ce dieu.

*

Renversement


Andy Warhol, Black Lenin, 1986.
183.5 x 122 cm. Signée et datée 86 sur le chevauchement [7]. Zoom : cliquez l’image.

« Le sommeil est une récompense pour les uns, un supplice pour les autres. Pour tous, il est une sanction. »

Isidore Ducasse, Poésies II.

En 2016, dans Mouvement (Hegel y est la figure centrale), Sollers raconte un curieux rêve dont il nous dit qu’il est « réel » (il n’est pas inventé pour les besoins du roman). Un rêve fait vers 3h 30 du matin, « en plein sommeil ». Dans le chapitre « Insomnies » du roman, Sollers distingue « deux sortes d’insomnies : celle de 3h du matin, et celle de 5h ». « A 3h du matin, dit-il, j’ai rendez-vous avec toutes les catastrophes. » Mais « à 5h, tout est différent ». Il a « la tête philosophique et une formule de Heidegger s’écrit distinctement sous [s]es yeux : "La véritable pensée de l’Histoire ne sera reconnaissable qu’au petit nombre". » Cette formule de Heidegger servira d’exergue à son recueil d’essais Complots, paru quelques mois plus tard (Gallimard, 2016). Une nuit, donc, « vers 3h 30 du matin », Sollers fait un rêve. De quoi rêve-t-il ? De Lénine (un Lénine « primesautier », qui « va se mettre résolument au français », « laissant tomber Marx et Engels, pour en reve­nir à Hegel », un Hegel qui, cette fois, permettrait de relire Marx — quel renversement du « renversement » ! « Comme prévu, le résultat est foudroyant, surtout, comme il fallait s’y attendre, chez ceux qui n’y comprennent rien, et ils sont légion ("c’est quoi, ça, la dialectique ?") ») [8])... Le récit de ce rêve, écrit tout de suite après (sans doute vers 5h du matin), est d’un humour irrésistible et d’une fabuleuse profondeur philosophique. Sollers, comme il le dira dans son roman suivant Beauté (Gallimard, 2017), « rêve vrai ». Pour lire ce chapitre où surgissent les figures de Lénine, Stendhal, Maistre, Hegel, Pascal, Rûmî, etc., on se souviendra que « le rêve est l’accomplissement (déguisé) d’un désir (réprimé, refoulé) » (!), que « l’inconscient ignore la négation » (Freud, L’interprétation du rêve, 1900), ou encore que « l’inconscient ignore le temps » (Freud, « L’inconscient », in Métapsychologie, 1915), mais aussi que « l’accomplissement de la fonction de jugement n’est rendue possible que par la création du symbole de négation » (Freud, La dénégation, 1925), bref que « l’inconscient n’est que contradiction » (voir plus haut).

LÉNINE

« Je fais rarement des rêves extraordinaires, mais en voici un, à 3h 30 du matin, d’une netteté saisissante, en plein sommeil.
J’ai rendez-vous avec Lénine, à Paris, dans un splen­dide hôtel particulier. Je me présente à l’accueil, où un concierge, très bolchevik, m’accueille courtoisement.
« J’ai rendez-vous avec le camarade Lénine, dis-je, il sou­haite que nous parlions de Stendhal. » L’Apparatchik est au courant, il m’invite à prendre un ascenseur, et, là, dans un français parfait, évoque la déliquescence actuelle de la France qui n’a pas l’air de se souvenir du grand Stendhal, ni de sa propre gloire nationale passée. Ce discours m’émeut. Nous arrivons enfin dans une grande salle donnant sur la mer, ce qui m’étonne un peu, puisque nous sommes à Paris et non à Saint­ Pétersbourg (qui s’est longtemps appelée Leningrad).

Lénine est là, en grande forme, bien qu’il soit mort depuis presque un siècle. Il parle en allemand avec un personnage qui a manifestement, pour lui, une grande importance. Je ne le reconnais pas tout de suite, mais, bon Dieu, bien sûr, c’est Hegel. Lénine, lui, ressemble à tous les documents d’époque, avec quelque chose de primesautier qui m’intrigue. Je note, en lui serrant la main, une certaine raideur du bras droit, due, sans doute, à son hémiplégie de 1922. Il me montre la grande table, où, dit-il, je pourrai, chaque matin, travailler tranquille. Croyant qu’il veut me parler de Stendhal, je lui offre une petite édition des Privilèges, livre peu connu qu’il n’a sûrement pas lu.

En une demi-heure de conversation, en français (après tout, il a vécu à Paris entre 1908 et 1911), je me rends compte qu’il est très au courant de toute l’his­toire du 20e siècle, jusqu’à ces jours-ci, au 21e. Mais enfin, que veut-il ? Parler de Stendhal, du Rouge et le Noir ? Mais non, surprise, de Joseph de Maistre. Il vient de relire Les soirées de Saint-Pétersbourg, et il veut savoir pourquoi Maistre, cet ultra-papiste, a traité la Révolution française de « satanique ». Lénine veut-il faire savoir qu’il considère que la révolution russe de 1917 a conduit au désastre ? Veut-il repartir de zéro ? Je crois comprendre que, malgré sa réputation officielle de fanatique contre-révolutionnaire, Maistre, pour Lénine, est bel et bien un révolutionnaire extrême­ment singulier. Je vois que Hegel l’approuve, et j’en profite pour féliciter Lénine de son esprit dialectique qui éclate dans ses Cahiers sur Hegel. Il semble touché de ce compliment, d’ailleurs sincère.

Plus question de Stendhal, donc, sauf une remarque acide sur le livre plutôt raté d’Aragon, La Lumière de Stendhal, publié en 1954, trente ans après sa propre mort. Bien entendu, il a lu mon dossier, et lu le long article d’Aragon sur mon premier livre, daté de 1958. L’espoir, à l’époque, c’était donc moi, de façon très stendhalienne. Mais le temps presse, la situation mon­diale est cruciale, je dois me mettre au travail immédiatement, et lui rendre mes conclusions. Je tiens à lui préciser qu’il faudra repasser par la Bible, à quoi il réagit par un « Naturellement » très sec. Il me sourit (ah ! le sourire de Lénine !), me dit qu’il est très occupé et qu’il doit s’éclipser, me donne rendez-vous pour la semaine prochaine, même lieu, même heure, si je me souviens de l’adresse. Évidemment, je vais l’oublier. Quelque part dans le 7e arrondissement, je crois.

Il me semble deviner que Lénine a des raisons per­sonnelles de vouloir remonter, de façon totalement originale, avant la Révolution française. J’évite de l’em­bêter avec Staline (haussement d’épaules), Mao (air oblique), Hitler (revers de la main), Trotski (hausse­ment d’épaules), Poutine (haussement d’épaules). Il semble se foutre éperdument des États-Unis, mais devient très curieux de la question religieuse. L’Église orthodoxe le dégoûte, le protestantisme, sous toutes ses formes, le révulse, le bouddhisme l’amuse à peine, l’islam le fait vomir. Alors, quoi ? Le judaïsme ? Il faut voir. Les Jésuites, l’histoire des papes ? « Voilà, je veux y voir plus clair. »

Lénine laissant tomber Marx et Engels, pour en reve­nir à Hegel (qui a eu, en 1824, Les Soirées entre les mains), voilà, avouez, qui ne manque pas de sel. Hegel vit d’ailleurs dans le même hôtel particulier, tout en haut, sous les toits, dans une suite très luxueuse. Je constate que Lénine a repris la lecture de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, en recopiant des passages de la Logique.

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Warhol, Mao bleu, 1972.

J’ai quand même osé demander à Lénine ce qu’il pensait de deux mots célèbres de Staline. Le premier, sous forme militaire interrogative, « Le pape, combien de divisions ? » ; le second, « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne ». Là, je n’ai obtenu qu’un seul mot cinglant en français : « Crétin. » Même réaction tran­chée pour Trotski, qui traitait le pape de « druide de Rome ». Et Mao ? Petit geste de la main pour me mon­trer un très beau Mao bleu de Warhol, accroché au mur. Il vient de l’acquérir.

Lénine, je n’en doute pas, va se mettre résolument au français. Tout ne s’est pas passé en Allemagne et en Russie, que diable ! L’Amérique ? Oui, ça va, on a compris. Ce qui m’étonne le plus, avec Lénine, ce sont les moyens matériels considérables dont il semble disposer. Il me montre le livre relié en maro­quin rouge d’époque qu’il a l’intention d’acheter pour 400 000 euros : la seconde édition, la plus rare, des Pensées de Pascal. Elle date de 1670, « A Paris Chez Guillaume Desprez, rue Saint Jacques, à Saint Pros­per ». Lénine en France dès le l7e siècle ? Pascal plutôt que Descartes ? La pointe divine du style préférable aux traités tarabiscotés des philosophes universitaires ? Très bien, très bien, en progrès.

« A voir ce dont les religions, la philosophie et l’art se contentent aujourd’hui, murmure Hegel, on mesure l’immensité de leur perte. » J’avais oublié ce passage de Rûmî, placé en exergue de mon roman Le Secret, publié en 1993 :
« Une fois parvenu à ce point, arrête-toi, et ne te pré­occupe plus de rien. La raison n’a plus de pouvoir ici. Quand elle arrive à l’océan, elle s’arrête, et même le fait de s’arrêter n’existe plus pour elle. »

Hegel pense, au contraire, que la raison peut entrer dans le secret du mouvement perpétuel. L’islam, par exemple, est mystique, ou rien. Neuf Croisades, plus ou moins ratées, n’ont pas réussi à effacer, ce soir de jan­vier, à 18 heures, ce magnifique croissant de lune bril­lant dans le ciel, et tous les assassinats « islamistes » n’y changeront rien. « Je suis la Vérité ! » crie l’imprudent Hallâj avant son supplice. Le soleil, la lune et les étoiles parlent, la nuit et l’océan aussi.

Dieu sait pourquoi, dans son Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques (troisième édition, un an avant sa mort, en 1830), Hegel, au chapitre de L’Esprit absolu, se met à citer Rûmî (je vais mettre ce passage sous les yeux de Lénine) :

« Je lève les yeux, et je vois dans tous les espaces un seul Être,
je baisse les yeux, et dans toutes les vagues écu­mantes, je vois un seul Être. »
« Bien que le soleil ne soit qu’un pâle reflet de ton éclat,
ma lumière et la tienne ne sont qu’une dès l’origine. »

Et ceci, plus étonnant, s’agissant de l’impassible Hegel :

« Je te dirai pourquoi les vents du matin soufflent, c’est pour toujours feuilleter la roseraie de l’amour. »

Oui, amour, en italiques, et plusieurs fois :

« je veux t’expliquer toutes les énigmes de la créa­tion, car la solution de toutes les énigmes est l’amour. »


Twombly, Analysis of the rose, 1985 [9].
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les signaux ésotériques de Hegel ne sont pas rares. Celui-là, venu du persan, est de première grandeur. Hegel ne pouvait pas ignorer que Rûmî, né dans le nord de l’Afghanistan actuel en 1207, et mort en Tur­quie en 1273, était l’inspirateur du soufisme et des rituels des derviches tourneurs. J’y repense : un autre tableau était accroché au mur de l’hôtel particulier de Lénine : To Rumi (1980), de l’excellent peintre améri­cain Cy Twombly, dont la vie s’est passée à Rome, où il est mort en 2011, à l’âge de 83 ans.

Hegel, comme Bonaparte, a-t-il pensé se convertir à l’islam ? Sûrement pas, se soumettre n’est pas son genre, et, pour lui, le christianisme, quoique dépassé, a fixé les dates une fois pour toutes, comme l’a fait la Révo­lution. Pas le genre non plus de Lénine, qui, toujours en mouvement sur le terrain, doit se trouver mainte­nant en Perse, pardon, en Iran. Je n’ai pas rêvé de nou­veau de lui, mais j’insiste : ce rêve aura été bel et bien réel. Impossible de me souvenir de son adresse exacte à Paris, même si j’ai tout de suite écrit ce récit dans la nuit. »

Mouvement, Gallimard, 2016, p. 91-97.

Andy Warhol, Lénine.
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NOTES SUR (ET DE) HEGEL SUR RÛMÎ (OU ROUMI)

Rûmï et Shams, un derviche tourneur (BnF).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’avais remarqué, en 2009, dans mon article sur le roman de Sollers, Le Secret, « que l’exergue du livre est du grand poète mystique persan Djalâl-od-Dîn Rûmî, né en 1207 à Balkh (Afghanistan) et mort en 1273, à Konya (Turquie) où il avait fondé la confrérie musulmane des derviches tourneurs. Rûmî, esprit libre, passait par ailleurs pour aimer la fréquentation des juifs et des chrétiens. »

Dieu sait pourquoi, Sollers, à la fin de ce chapitre de Mouvement, se souvient, en rêve, de ce passage du Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel et, de plus, songe à le faire lire à Lénine. Il est vrai que les signaux ésotériques de Sollers ne sont pas rares. J’ouvre mon édition du Précis de Hegel (2e édition Vrin, 1967 ; traduit par un nommé Gibelin — que j’ai lu, donc, autour de 1968), et je m’aperçois qu’il ne m’a pas laissé indifférent. Je cite le passage Hegel qui se trouve dans les toutes dernières pages de la « troisième section, l’Esprit Absolu » (p. 312-313). Roumi y est cité dans une longue note de Hegel (et le mot « amour » sept fois) :

« Si l’on veut, pour s’en rapporter encore une fois aux faits, considérer, la conscience de l’Un, non suivant la division hindoue, d’une part en l’unité indéterminée de la pensée abstraite, d’autre part en la réalisa­tion des objets particuliers, ennuyeuse même comme une litanie, mais bien dans sa plus belle pureté et sa plus belle sublimité, il faut s’adresser aux musulmans. Quand, par exemple, chez l’excellent DSCHELALEDDIN ROUMI, l’unité de l’âme avec l’Un est mise en relief et cette unité de même, comme amour, on peut dire que cette unité spirituelle est une élévation au-dessus du fini et du vulgaire, une transfiguration du natu­rel et du spirituel, où précisément l’élément extérieur et caduc du natu­rel immédiat et du spirituel empirique et temporel est éliminé et absorbé (1).

(1) Je ne puis m’empêcher, pour en donner une idée plus précise, de citer quelques pas­sages empruntés à M. RUCKERT, qui permettront également d’apprécier son admirable talent de traducteur :

III. Je levai les yeux et je vis dans tous les espaces un seul Etre, j’abaissais les yeux et dans toutes les vagues écumantes, je vis un seul Etre.

Je regarde au cœur. C’était une mer, un espace rempli de mondes, plein de milliers de songes et je vis dans tous ces songes l’Unique.

De tous les cœurs vivants entre ciel et terre
Aucun ne doit tarder à battre pour t’adorer.

L’air, le feu, la terre et l’eau se sont fondus en l’Unique.
Dans la crainte de toi en sorte que rien n’ose te résister.

V. Bien que le soleil ne soit qu’un pâle reflet de ton éclat.
Cependant ma lumière et la tienne dès l’origine ne font qu’un.

Quoiqu’en sa révolution le ciel à tes pieds ne soit que poussière
Ton être et mon être ne font qu’un.

Le ciel devient poussière, la poussière devient ciel
Mais une chose demeure et une chose, son essence, la mienne.

Comment les paroles de vie qui traversent le ciel parviennent-elles à reposer dans l’étroit espace, au fond du cœur ?

Comment les rayons du soleil se cachent-ils pour mieux resplendir sous la rude enveloppe de la pierre précieuse ? ·

Comment se nourrissant de limon et ayant pour boisson l’eau fangeuse, la roseraie radieuse se peut-elle former ?

Ce que, gouttelette, la coquille muette a sucé, comment est-ce devenu, perle éclatante, la joie de la splendeur solaire ?

0 cœur, que tu nages dans les ilots ou que tu brûles dans les flammes
L’eau et la flamme ne sont qu’une même eau ; sois toi, mais sois pur.

IX. Je te dirai comment l’homme fut fait d’argile ;
C’est que Dieu dans l’argile insuffle l’haleine de l’amour.

Je te dirai la raison de la rotation continue des cieux ;
C’est que le trône de Dieu les remplit du reflet de l’amour.

Je te dirai pourquoi les vents du matin soufflent ;
C’est pour toujours feuilleter de nouveau la roseraie de l’amour.

Je te dirais pourquoi la nuit prend son voile,
C’est pour convier le monde au tabernacle nuptial de l’amour.

Je puis t’expliquer toutes les énigmes de la création
Car la solution de toutes les énigmes, c’est l’amour.

XV. La mort met un terme sans doute à la misère de la vie,
Mais la vie devant la mort frémit.
C’est ainsi qu’un cœur frémit devant l’amour
Comme sous la menace de la mort.

Car là où s’éveille l’amour, meurt
Le Moi, ce despote sombre.

Toi, laisse-le mourir dans la nuit
et respire librement à l’aurore.

Qui reconnaîtra dans cette poésie qui s’élève au-dessus des choses extérieures et sensibles, la présentation prosaïque que l’on se fait du prétendu (panthéisme, et qui, bien au con­traire, fait descendre le divin dans l’extérieur et le sensible. Les communications détaillées que nous donne M. THOLUCK dans son livre, Florilège de la mystique orientale, au sujet des poèmes de DSCHELALEDDIN ROUMI et d’autres, sont faites au point de vue dont il est ici ques­tion. L’introduction de M. Tholuck prouve combien profondément son·âme a pénétré la mys­tique ; il y définit également de façon précise le caractère de la mystique orientale et celui de la mystique occidentale et chrétienne par rapport à elle. Malgré les différences, elles ont en com­mun la détermination de mysticité. Il remarque, p. 33, que l’union de la mystique avec ce que l’on nomme panthéisme se caractérise par la vitalité intérieure de l’âme et de l’esprit qui consiste essentiellement à anéantir ce Tout extérieur que l’on a coutume d’attribuer au panthéisme. D’ailleurs M. Tholuck s’en tient à la définition courante et confuse du panthéisme ; mais l’auteur qui se place au point de vue du sentiment, n’avait pas intérêt à l’approfondir davantage ; lui-même se montre plein d’un merveilleux enthousiasme pour une mystique de couleur bien panthéiste, ce mot étant pris dans son acception ordinaire. Toutefois, quand il entreprend de philosopher (p. 12 sq.), il ne dépasse pas le point de vue ordinaire de la métaphysique de l’entendement et de ses catégories dépourvues de toute critique.

Je ne veux pas donner un plus grand nombre d’exemples au sujet des conceptions religieuses et poétiques que l’on a coutume d’appeler panthéistes. On a déjà rappelé précédemment au sujet des philosophies auxquelles on a donné ce nom, par exemple les philosophies éléate ou spinosiste (§ 50, Rem.), qu’elles identifient si peu Dieu et le monde et le finitisent (endlich machen) si peu que dans ces philosophies ce Tout n’a, au contraire, rien de vrai et qu’on les appellerait à plus juste titre des monothéismes et relativement à leur représentation du monde, des acosmismes. La définition la plus exacte consisterait à voir en elles des systèmes qui ne conçoivent l’Absolu que comme une substance. On pourrait plutôt dire des représentations orientales, notamment musul­manes, que l’Absolu y apparaît comme le genre simplement universel immanent dans les espèces, dans les existences, de façon toutefois qu’il ne leur est attribué aucune réalité véritable. Le défaut de toutes ces conceptions et de tous ces systèmes consiste à ne pas s’élever à la définition de la substance comme sujet et comme esprit (C’est moi qui ai souligné dès ma première lecture. A.G.).
La base de ces conceptions et de ces systèmes consiste dans l’unique besoin commun à toutes les philosophies et à toutes les religions d’avoir une idée de Dieu et de son rapport avec le monde. La philosophie établit plus précisément que ce rapport dépend de la façon dont on définit la nature de Dieu. L’entendement réfléchissant commence par rejeter les conceptions et les systèmes du sentiment (Gemüt), de l’imagination et de la spéculation qui expriment le lien rattachant Dieu au monde ; et pour posséder Dieu purement dans la foi ou la conscience, on le sépare en tant qu’essence du phénomène, en tant que l’Infini, du fini (Je souligne. A.G.). Mais après cette séparation se présente la conviction du rapport du phénomène à l’essence, du fini à l’être infini (idem), etc..., et puis la question de la réflexion sur la nature de ce rapport. Toute la difficulté se trouve à cet égard dans la forme de la réflexion relative à ce rapport. C’est lui que disent incompréhensible ceux qui ne veulent pas entendre parler de la nature divine. Au terme de la philosophie, ce n’est plus le lieu, même dans une étude ésotérique, de perdre son temps à expliquer ce que signifie comprendre. »

Voilà qui devrait permettre aussi de relire et de comprendre les allusions à la mystique orientale et au soufisme que l’on trouve dans les écrits de Sollers et, par exemple, dans Contre-attaque (Grasset, 2016).


Cy Twombly, The Rose (IV), 2008.
Acrylic on plywood, 252 x 740 cm. Zoom : cliquez l’image.

Cy Twombly, The Rose (V), 2008.
Pour 27 poèmes, écrits en français par Rilke, entre 1922 et 1926, et intitulés Les roses.

Acrylic on plywood, 252 x 740 cm. Zoom : cliquez l’image.
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Ave Lénine (1992)

par Bernard-Henri Lévy


César dans son atelier au milieu de ses Lénine. 1992.
Alexis Duclos. Type : tirage couleur fujichrome brillant. Zoom : cliquez l’image.

« Moscou. Septembre 1991. Le putsch a échoué. Les partisans de Eltsine ont triomphé. Il s’en est fallu de peu, sans doute — mais enfin ils ont triomphé. Partout, dans les rues de la ville, on déboulonne les statues de Lénine. Ce n’est pas exactement de la joie. Ni le climat qui, d’habitude, préside aux lendemains de la révolution. C’est une sorte de rage. Une colère froide. Ce sont des attroupements de petites gens qui arrivent avec leurs cordes, leurs masses, leurs filins d’acier, leurs treuils. C’est la mort d’un dieu mort. La chute d’une idole déjà tombée. C’est le bruit sourd du bronze qui s’effondre. Et c’est, dans les discussions (car il y a tout de même des discussions !), et c’est dans les consciences (car il y a tout de même des consciences !), deux « lignes » qui s’affrontent et divisent, jusqu’aujourd ’hui, la nouvelle Russie .
La première : du passé, faisons table rase ; oublions ; effaçons ; ce corps et ce visage, ce nom même de Lénine, qui furent pour tant d’entre nous synonymes de malheur et de mensonges, il faut les chasser à jamais, les éliminer de notre souvenir ; il faut les conjurer comme, au réveil, on conjure un cauchemar. C’est la ligne de certains dissidents. Celle de certains amis de Soljenitsyne (ceux qui, six ou huit mois plus tôt, ont choisi de se reconnaître dans son Comment réaménager la Russie). C’est celle, bien entendu, de toute la mouvance dite « slavophile » qui voudrait enjamber le moment léniniste, refermer la parenthèse et revenir, comme si de rien n’était, à je ne sais quelle Russie mythique, légendaire, originaire, que le désastre aurait traversée sans l’entamer. C’était à mes yeux, faut-il le préciser ?, la pire manière de voir les choses.
La seconde : conservons au contraire ; archivons ; mémorisons ; ne tombons pas, surtout pas, dans le piège où, avant nous, ici et loin d’ici, tombèrent tant de victimes. Que Lénine fût un bourreau, c’est évident. Qu’il ait inventé les camps, la déportation de masse, le Goulag, ce n’est, hélas, que trop clair. Mais justement. Raison de plus. Ce despote, il faut le penser jusqu’à la fin des temps. Il faut s’en souvenir. C’est, pour l’instant, la vraie urgence. La seule garantie que nous ayons contre l’éternel retour de l’infamie. On n’efface pas le mal, on le traite. On ne le gomme pas, on l’assume. Et si l’on oublie cela, si l’on fait fi de cette leçon, l’on s’expose aux plus foudroyants retours du refoulé. C’est l’opinion qui prévalait, cette fois, dans l’autre partie de la dissidence. C’était celle des Occidentalistes et des Européens conséquents. C’était l’idée de ceux qui savent que la Russie a une histoire ; que cette histoire est horrible, tragique, pleine de bruit et de fureur, mais qu’elle n’en est pas moins là, et que l’on n’abolit pas par décret trois quarts de siècle d’une telle histoire. C’était mon avis. C’était aussi celui de César. Nous nous sommes trouvés d’accord, lui et moi, sur cette idée qu’on ne pouvait pas refouler, occulter, tout un pan (et quel pan !) de l’aventure du XXe siècle. Et ce fut le point de départ de la singulière entreprise dans laquelle, à l’heure où j ’écris, il semble encore plongé. Pour combien de temps ? Je ne le sais pas. Mais ce que je sais c’est que ce sont bien ces questions qui l’habitent ces derniers mois et qui ont nourri, entre nous, mille discussions.
Car que fait-il, au juste ? Qu’est-ce qu’il est en train de faire là, devant moi, de cet incroyable entassement de têtes, bustes, silhouettes, corps de Lénine, qui sont arrivés de Moscou jusqu ’à cette fonderie de Normandie ?
1. Il casse la gueule à Lénine. Il le broie, le comprime. Il le fend, l’étend, le défonce. Il le soude, le dessoude, le souille, le dégrade, l’endommage. Il en fait des compressions. Et des expansions. Et des constructions savamment brisées ou organisées. De cet homme qui fit de ses semblables de purs instruments, il fait à son tour un instrument. De ce tyran qui, le temps de sa brève vie de tyran, fit de millions d’autres humains le matériau d’une œuvre de mort, il fait une matière et, cette matière il la malmène. L’art, comme vengeance. L’art, pour mémoire.
2. Il fait de l’art avec Lénine. Il fait des œuvres. De ces visages sinistres et terrifiants, il fait des pièces admirables qui s’inscrivent, d’ores et déjà, dans la lignée de ses autres pièces. D’aucuns, j’imagine, ne reconnaîtront pas « leur » César. Ils trouveront, dans telle ou telle de ces pièces, une inspiration, par exemple, surréaliste qui, en apparence, ne lui ressemble pas. Ils auront tort. Car César est là. Tout entier là. Et il est là parce qu’il absorbe Lénine, l’avale, le transforme, le fait sien. Il les traite, ces statues de cuivre, comme il traite les débris et déchets de toute espèce dont il fait, depuis trente ans, son bien. Il les détruit et les transfigure. Les insulte et les transcende. L’art comme embellissement. Métamorphose par l’art. On peut aussi lire ce geste de César comme un geste de sublimation. On peut le lire, par conséquent, comme une manière d’hommage ultime. Paradoxe ? Le paradoxe de l’art.
3. Il tourmente Lénine. A la lettre, il le martyrise. Il nous donne un Lénine affligé, torturé, douloureux. Il nous donne ce gisant, par exemple, sur lequel je le trouve penché, en ce matin de printemps où nous arrivons, avec Pavel Lounguine, dans son atelier normand. J’ignore s’il le finira, ce gisant. Ni s’il le fera figurer dans sa future exposition. Mais ce dont je suis sûr, là aussi, c’est que ce sera, s’il en vient à bout, l’une des pièces les plus émouvantes d’une œuvre qui, d’habitude, ne fait guère de place à l’émotion. Lénine est monstrueux, sans doute. C’est un salaud. Un barbare. C’est tout ce que l’on voudra. Sauf que, devant ce barbare exsangue et, somme toute, pathétique et piteux, devant ce Lénine de douleur qui semble envahi par ses propres déjections, l’on ne peut se déprendre d’un vrai sentiment de malaise. Je retrouve « mon » Lénine, tout à coup. Celui du Jugement dernier qui avait tant réjoui César. Je retrouve le Lénine des derniers jours, aphasique, presque idiot, usé par la syphilis, cerné par les complots ourdis par ses propres amis, branlé par son infirmière. Il n’est plus qu’une plaie, un bloc de mort et de remords — notre Lénine, César et moi.
4. Le contraire d’un geste de haine, autrement dit. Le contraire d’une manifestation de ressentiment. César, à strictement parler, n’a rien « contre » Lénine. Il ne veut pas « liquider » Lénine. Ni « en finir » avec Lénine. La vengeance, oui — la rancune, non. Casser la gueule à Lénine, d’accord — un règlement de comptes, certainement non. Il est passé, le temps des comptes. César est un artiste d’après les comptes. Et c’est de là, aussi, que vient l’étrange émotion dont je parle et qui, soudain, nous envahit face à ce visage délabré, décomposé, méconnaissable parfois, qui est aussi celui de l’époque. Lénine bourreau et victime. Criminel et torturé. Et la sympathie, quand même — ressort et fruit de l’art.
5. Il refuse d’oublier. Il s’interdit, nous interdit, les facilités d’une amnésie dont je répète qu’elle est toujours source de malheur répété. Il y a ceux qui gomment l’histoire. Ceux qui la révisent ou la retouchent. César, lui, la recycle. Mais il le fait en pleine clarté. Et il est alors comme ce poète qui osait proclamer : le monde, au fond, n’est là que pour aboutir à un beau livre. Il dit, lui : le communisme, la révolution, Lénine, le léninisme, le rêve des hommes, leur cauchemar, tout ce chaos, ces convulsions, ces chimères auxquelles nous ne croyons plus, ces illusions que nous avons nourries et qui, soudain, nous font horreur, tout cela n’était peut-être fait que pour aboutir à de belles sculptures. La vérité par l’art. L’art comme vérité dernière. Le fin mot de l’histoire ? L’art, comme d’habitude.
On pourrait continuer longtemps comme cela. Multiplier les hypothèses. Croiser les explications. On pourrait insister sur la drôlerie de ces œuvres. Leur ironie. Leur insolence. On pourrait citer Dali. Ou Warhol détournant Mao. Ou César lui-même et ses Rambaud, Ginette, et autres Picasso. On pourrait y voir un geste sarcastique ou, au contraire, désespéré. Tout cela serait faux. Partiel et, donc, faux. De même que seraient fausses — partielles et, donc, fausses — toutes les lectures politiques, étroitement politiques, qui en seront forcément proposées. La force de ces œuvres c’est qu’elles demeurent ambiguës. Ambiguës comme le siècle. Ambiguës comme l’art quand il s’empare d’un siècle et l’interprète. César ? Lénine ? Une version du XXe siècle à laquelle, pour ma part, je souscris. »

Bernard-Henri Lévy, Récidives, 1992.

Christine Siméone : « Tout se passe dans le sud de la France sous la houlette des époux Nahon, célèbres galeristes et marchands d’art. En cette année 90, ils achètent des centaines de statues et des bustes de Lénine et persuadent César de s’en servir pour faire des oeuvres et les exposer.
Bernard-Henri Lévy raconte que César a préparé son exposition chez son fondeur en Normandie, mais les "les gros bras de la CGT sont venus le trouver, là, chez Bocquel, pour lui dire, en substance : "pas touche à Lénine, mon petit gars… avise-toi de casser la gueule à Lénine et c’est nous, les gros bras, qui te casserons tes sales guiboles de prolo passé à l’ennemi". "
BHL explique que les Nahon ont proposé, pour rattraper cette exposition avortée [L’exposition « César Ave Lénine » se tiendra, en 1992, à la Galerie Beaubourg. A.G], à Arman de s’emparer de ces nombreuses statues de Lénine.
BHL poursuit : "Arman fait, lui aussi, et tout de suite, quelques oeuvres, dont une que je possède et que j’ai longtemps eue dans mon bureau, grande gueule de Lénine s’ouvrant à la hauteur du nez comme par une fausse fenêtre à la Magritte – pourquoi, soit dit en passant, ne pas la mettre dans l’expo ? Sauf que César l’apprend." Et le farceur s’arrange pour se faire photographié pour Paris Match, juché au-dessus des statues en stock chez le fondeur normand [10] ».


César au milieu de ses Lénine. 1992.
Alexis Duclos. Zoom : cliquez l’image.
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Arman, Variations sur Lénine (1997/1998)

« Arman n’abandonnera jamais tout à fait cette significative "mise en jeu" de l’histoire sociale. Sa distillation idéologique (bustes de Lénine et alambics à parfums soudés) de 1997, n’occupe-t-elle pas, à sa façon, un autre versant, non moins violent et non moins troublant, des aventures historiques de la première et de la seconde moitié du XXe siècle. »

Marcelin Pleynet, Arman la liberté en peinture, (coll. Au même titre, 1997).


Arman, Distillation idéologique, 1997.
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Arman, Lénine, 1997.
Empreintes de cachet sur papier marouflé sur toile, signé en bas à droite. Zoom : cliquez l’image.

Arman, Lénine, 1997.
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Bronze patiné. Signé et numeroté 1/4. Cachet de la fonderie Bocquel. H. 200 cm. [11]
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Arman, Lénine rouge, passe et manque, 1998.
Peinture d’empreintes de cachets sur papier marouflé sur toile.

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Arman, L’ennemi intérieur, 1998. Statue de Lénine découpée, marteaux, faucilles, bronze patiné.
Les aurores implacables, 1998. Statue de Lénine découpée, engrenages, bronze patiné.
J’avoue que j’ai vécu, 1998. Statue de Lénine découpée, marteaux, faucilles, violoncelle, bronze patiné.

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Arman, Variations sur Lénine, 1998.
Zoom : cliquez l’image.

L’accumulation capitalistique de biens, d’objets et de déchets s’étend...


Arman, Accumulation d’alambics à parfum, 1997.
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Arman, « Le Petit Hiéronimus », 1988.
Accumulation d’alambics à parfum.
Sans titre, 2005. Accumulation de téléphones portables cassés dans de la résine.

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Arman, site officiel

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Lénine, une autre histoire de la révolution russe

Mardi 28 février - 20h50 sur Arte.

Réalisation : Cédric Tourbe
Pays : France
Année : 2015
Origine : ARTE F

En faisant revivre pas à pas la, ou plutôt les révolutions de 1917, de février à octobre, ce documentaire tissé d’archives exceptionnelles montre un Lénine ballotté par la puissance des événements, bien loin de sa légende.

Le 23 février 1917 (8 mars dans le calendrier grégorien), à Petrograd, capitale de l’Empire russe, c’est une manifestation féminine qui amorce la chute du régime. Au lendemain de grandes grèves ouvrières, l’annonce de rationnements supplémentaires dus à la guerre, mais aussi à l’incurie des autorités, jette dans la rue les femmes des faubourgs, qui, au terme d’une marche de six kilomètres, fusionnent avec un convoi de suffragettes réclamant le droit de vote dans une atmosphère de "jour de fête". Le lendemain, 24 février, des masses d’ouvriers en grève chantant "la Marseillaise" envahissent le centre-ville en passant sur la Neva gelée. C’est le début d’une insurrection populaire qui prend de court tous les militants révolutionnaires russes et qui, en quelques jours, la garnison de la capitale se joignant aux insurgés, fait tomber la dynastie tricentenaire des Romanov. Le 2 mars 1917, à la demande de son état-major, Nicolas II abdique en faveur de son frère Michel, qui refuse le trône. Avec à sa tête le prince Gueorgui Lvov et le très populaire député socialiste Alexandre Kerenski, un gouvernement provisoire est chargé de gérer, en concertation avec le Soviet de Petrograd, les incertitudes d’une révolution qui se répand comme une traînée de poudre et la guerre qui se poursuit contre l’Allemagne. À Zurich, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine, le dirigeant exilé des Bolcheviks, un groupuscule marginal au sein du Parti ouvrier social-démocrate, ne prend pas la mesure de ce qui se passe dans son pays…

Déchaînement

Des prémices de la révolution de février à l’insurrection d’octobre, décidée et menée avec succès par un Lénine qui, à rebours de sa légende, a longtemps été ballotté, comme tout le monde, par la puissance des événements, Cédric Tourbe, avec l’historien Marc Ferro et le politologue Michel Dobry, restitue pas à pas l’extraordinaire enchaînement des faits, ou plutôt leur déchaînement. Remarquablement limpide, leur récit commente de formidables archives, qui permettent au sens propre de voir vivre la Russie de 1917 et advenir la révolution. Porté également par les voix de deux témoins éloquents, le socialiste révolutionnaire Nicolas Soukhanov et la journaliste française Marilye Markovitch, le film montre ainsi en détail comment Lénine parvient in extremis à remporter la mise. Il réussit aussi à faire partager l’énergie bouillonnante, euphorique, explosive, de ce moment où le peuple le plus nombreux et le plus opprimé du monde occidental ne remet pas seulement en cause l’autocratie, mais toute forme d’autorité.


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Archives

Chef de la révolution prolétarienne (1918)

par Anatoli Lounatcharski [12]


Lénine en 1918. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les historiens idéalistes, tout comme les philistins, inclinaient et inclinent à penser que ce sont les grandes personnalités qui font l’histoire. Et tout d’abord les personnalités investies du pouvoir : les rois et les ministres. Et si, au cours du développement de leur pensée, ils se trouvent en présence de personnalités marquantes, de révolutionnaires parvenus au sommet du pouvoir, ils attribuent la révolution elle-même, pour une grande part, à l’énergie, à l’astuce et à l’art des chefs.

Pour l’histoire marxiste, les événements historiques sont régis par d’importants processus sociaux indépendants de toute volonté, en dernier ressort par les péripéties de la lutte des classes dont la force relative et les aspirations sont déterminées par leur rôle dans la production sociale à chaque moment donné.

D’aucuns en déduisent que le marxisme n’attribue aucun rôle dans l’histoire aux grands hommes. Que tout simplement il ne reconnaît pas les grands hommes. Cependant ne serait-il pas étrange d’attribuer au marxisme de ne pas reconnaître le rôle des grands hommes, le marxisme qui justement tire son appellation du nom d’un grand homme ?

La science marxiste et, plus encore, la pratique marxiste accordent une grande importance à la personnalité. C’est avec une attention soutenue que le Comité central de notre Parti, avant de sanctionner une désignation à un poste tant soit peu responsable, examine la personne proposée du point de vue de ses traits de caractère et de ses capacités d’organisation.

Les marxistes ne sont pas des partisans du spontané. Sachant qu’on ne peut pas faire une révolution, que celle-ci éclate, nous comprenons parfaitement que la révolution peut être inorganisée, chaotique, mais que, d’autre part, dans une grande mesure, elle peut se dérouler régulièrement, éclairée par la conscience sinon de tous ses participants au moins de son avant-garde organisée. La puissance du prolétariat, classe révolutionnaire, tiens justement au fait que, à la différence de la paysannerie, il se laisse mieux organiser et qu’on trouve plus facilement dans son sein des organisateurs.

Le prolétariat est la classe qui organise ; il a dû conquérir le pays et maintenant il doit l’ordonner. Il ne peut, certes, accomplir son travail sans un certain état-major central où se réunissent les informations venues de tous côtés et d’où partent dans tous les sens des directives concertées, où s’accumule l’expérience la plus précise, où se cristallise le plan à appliquer. Et encore, cet état-major, nécessairement à plusieurs têtes, pour procéder de façon harmonieuse, doit posséder un cerveau et une volonté unificateurs privés de toutes autorité juridique ; cet état-major ne se rapproche donc en rien d’un monarque ou d’un dictateur, mais détient son autorité grâce à sa riche expérience, à son caractère ferme et à sa perspicacité.

Les révolutions populaires rejettent à la surface de larges couches de la population jusque-là privées de pouvoir. On conçoit que parmi ces hommes nouveaux, se trouvent, par voie de sélection, des personnalités hautement douées.

Ajoutons que le mouvement révolutionnaire, tant qu’il est encore dans la clandestinité, est dirigé par des personnes d’un courage supérieur et pratiquement à toute épreuve, que ces personnes sortent d’une dure école de conspiration et de lutte farouche ; vous saurez alors pourquoi les grandes révolutions ne peuvent ne pas avoir des chefs de grande valeur.

Le monde ne connaît aucune révolution plus vaste que la révolution sociale en Russie, aucune révolution qui ait été préparée au cours d’une lutte si longue. Aussi pouvait-on prévoir qu’à la tête de cette révolution se trouveraient des personnalités d’un grand talent politique et d’une fermeté de caractère exceptionnelle.

Ce n’est pas par hasard qu’un grand homme se trouve à la tête de notre Parti. Le talent et la volonté inébranlables de cet homme, Lénine, sont l’expression de l’âme pleine et de l’envergure de notre révolution aussi que des dons exceptionnels et particuliers de son principal moteur : la classe ouvrière. Il doit en être ainsi.

Anatoli Lounatcharski, Récits sur Lénine, 1968, Éditions du Progrès, Moscou, pp 3-7 [13].

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« En ce qui concerne Eisenstein, mais aussi bien Vertov, les interventions de Lénine en 1919 prennent un relief saisissant, si l’on sait que les premières réalisations de Vertov (le Kinonedelia) couvrent la fin de l’année 1918 et toute l’année 1919 (la KinoPravda ne commence qu’en 1922) ; et c’est en 1923 qu’Eisenstein publie dans la « Lef » [14] le Montage-attraction, qu’il réalise La Grève en 1924 et Le Cuirassé Potemkine en 1925. L’intervention politique de Lénine est de ce point de vue incontestablement déterminante, et à un tel point qu’elle donnera lieu à de graves malentendus — à savoir le déplacement des interventions politiques de Lénine présentées comme appréciation, comme dogme appréciatif de phénomènes esthétiques. Qu’il s’agisse de cinéma ou de littérature les interventions de Lénine ne peuvent être considérées, prises à la lettre, que comme des interventions politiques. »

Marcelin Pleynet, Sur les avant-gardes révolutionnaires, 1971.

Dziga Vertov, Kinopravda léniniste 21

1925. Leninskaya Kinopravda n°21. Ciné-poème pour Lénine.
Le film marque le premier anniversaire de la mort de Lénine.
Il se compose de trois parties, annoncées laconiquement par I, II, III, et de plus petites sections marquées par des références non moins laconiques aux années. La structure un-deux-trois relie le récit du film à la dialectique hégélienne (et aussi marxiste). La première partie — la « thèse » — couvre de 1919 à 1923, suite à la tentative d’assassinat de Lénine : le parcours des socialistes-révolutionnaires, présenté au début de la Kino-Pravda (à noter les plans reflétant la lutte conte la religion, en particulier, l’islam : la libération des femmes voilées [15]). La deuxième partie — l’antithèse — relate le déroulement de la maladie et du déclin de Lénine, puis ses funérailles. La troisième partie — la « synthèse » — couvre l’influence de Lénine depuis sa mort.
La partie II, réalisée par Vertov et Rodchenko, a un aspect plus expérimental. Ils utilisent des graphiques et des images animées pour montrer l’évolution de la maladie de Lénine, puis les funérailles utilisent l’image et le titrage alternés, atteignant un crescendo au fur et à mesure de la progression des gens en pleurs.
La partie III montre à la fois comment la joie des bourgeois à la mort de Lénine se transforme pour disparaître alors que le Parti voit ses forces grandir. Affirmation de l’alliance entre ouvriers et paysans.

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Dziga Vertov, Trois chants pour Lénine

1934. Pour le 10e anniversaire de la mort de Lénine.
VO ST en anglais.

« Trois chants sur Lénine ne connaît qu’un bref succès en 1934 et, malgré son triomphe à l’étranger, nuit à la carrière de Vertov au lieu de la sauver. Au lieu de glorifier les succès du pays des Soviets et de son chef, le cinéaste continue à exalter Lénine.
En 1935, Vertov monte une version muette des Trois chants pour la distribution dans les petites villes et à la campagne, où il n’y a pas encore de salles sonorisées. La composition du film est modifiée : il débute par le récit de l’ouvrier qui a arrêté Fanny Kaplan, la socialiste-révolutionnaire qui tira sur Lénine en 1918. Sans doute faut-il mettre ce prologue en rapport avec le meurtre de Kirov, en décembre 1934.
Certains épisodes changent de place, des plans anciens sont combinés avec des nouveaux. Par la suite, Vertov doit éliminer lui-même tous les plans où apparaissaient des victimes de la répression stalinienne. En 1938, par une ironie amère, ce travail lui vaut les remerciements du directeur du studio.
Les versions originales de Trois chants sur Lénine ont disparu, probablement pour toujours. »
— Alexandre Deriabine.

VOIR AUSSI : M.Pleynet, Sur les avant-gardes révolutionnaires : S.M. Eisenstein, Dziga Vertov, notamment Lénine et le caractère dominant du politique et Manifestes de Dziga Vertov.

*

Henri Guillemin, Lénine

Portraits de révolutionnaires.

Le chemin jusqu’à la révolution d’Octobre. 11 février 1980.

De sa prise de pouvoir en 1917 jusqu’à sa mort en 1924. 18 février 1980.

RTSarchives

*

Lénine Secret : Le vrai visage du révolutionnaire

Documentaire réalisé par Jean-Charles Deniau en 1998.
Transparences Productions.

Plus de 80 ans après la mort du « grand Lénine », les archives soviétiques et allemandes ont permis de dresser un portrait humain et inédit de Lénine, loin de l’image véhiculée par la propagande. Quelles images avons-nous du fondateur de la Russie Soviétique ? Celles du chef révolutionnaire haranguant les foules ? Celles d’une momie conservée au Kremlin ?

*

[3" Renversement " indique pour nous que de façon nouvelle (jusque là non dite) le point ultime à partir duquel (dans un procès non spéculaire, c’est-à-dire simultanément historique et analytique) s’opère concrètement un pivotage complet de la problématique sur sa "pointe" (sa "tête") en même temps que son déplacement. Pour la dialec­tique hégélienne, cette pointe téléologique contradictoire, qui devient contradiction montante de base, est représentée par "l’Idée Absolue". Ne pas oublier d’autre part la distinction essentielle que fait Marx entre "investigation"et "exposition". Post­face du Capital, 1873 : "Certes, le procédé d’exposition doit se distinguer formellement (souligné par Marx) du procédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction a priori.
Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’Idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’Idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme.
J’ai critiqué le côté mystique de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans, à une époque où elle était encore à la mode... Mais bien que, grâce à son quiproquo, Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. Chez lui elle est la tête en bas ; il faut la renverser pour découvrir dans la gangue mystique le noyau rationnel."
A propos de cette "personnification" hégélienne du "mouvement de la pensée" qui, par un "quiproquo", obstrue sa "réflexion" réelle, pensons, d’autre part, à cette remarque précise de Freud : "A l’instar du mannequin anatomique, le Moi
psychanalytique se tient la tête en bas."

[4Mao Tsé-toung, De la contradiction.

[5Le Monde du 29 novembre 1974

[7Klüser : « Nous avons convenu qu’il ferait une série de photos en trois tailles différentes, avec un ensemble de dessins et de collages et une sérigraphie. Warhol s’empressa de travailler sur une série de dessins. Nos expériences avec les estampes sur une période de plusieurs mois ont eu une influence considérable sur le regard éventuel de la série dans son ensemble. La gamme de couleurs a été réduite, le dessin autour de la tête a été modifié, et le fond est devenu un noir profond, comme dans la photographie originale. »
« Je n’oublierai jamais l’impression créée par les portraits de grand format quand je les ai vus alignés ensemble contre un des murs de la Factory. Je n’oublierai pas combien Andy Warhol était fier de cette série ... » (Bernd Klüser cité dans Ex. Cat., Munich, Galerie Bernd Klüser, Lénine de Warhol).

[8Citations : « Comme prévu, le résultat est foudroyant, surtout, comme il fallait s’y attendre, chez ceux qui n’y comprennent rien, et ils sont légion ("c’est quoi, ça, la dialectique ?"). Hegel n’a jamais été "hégélien" (l’Es­prit s’y oppose), et Marx aura beau dire qu’il n’est pas "marxiste", il se laissera faire, et c’était fatal. Du coup, l’Esprit de la grande Révolution n’est plus pensé, et tombe dans la mécanique. Simplifié, il devient absurde. Il ne peut être pensé qu’au singulier.
Hegel, remis sur ses pieds, a peut-être des pieds, mais plus de tête. » (Mouvement, p. 158)
« La mort n’a pas hésité à parler, de façon ultra-simpliste, la langue de Marx. Parler celle de Hegel est une autre affaire.Si on tente d’en faire un catéchisme, celui-ci se dénonce immédiatement comme nul.
Vous connaissez la blague : Marx dit que tout était argent, Freud que tout était sexe, et Eistein que tout était relatif. Hegel maintient que tout est Esprit, même dans la mécanique quantique. Il est donc idéaliste ? Pas du tout. » (id., p. 204).
« La mort de Marx, c’est le fait de savoir si l’on peut sortir de de sa fausse interprétation de Hegel. Le fait qu’il ne parle jamais de la mort. » (Contre-attaque, Grasset, 2016, p. 159).

[9En haut, allusion à Rûmï (Le parfum de Dieu ?) : « In drawing and drawing you his pains are delectable his flames are like water »

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[10Source : France Inter.

[11Cette oeuvre reprend une des stratégies de présentation des « Accumulations de collection » : les différents éléments d’une même sculpture sont disposés dans des casiers séparés. Après avoir été tronçonné, le corps visuel est redistribué dans une discontinuité.
Du mausolée du gisant au cercueil vertical, le Lénine erectus garde sa construction cohérente, dans une irréalité : les six étages de l’organisme, divisés et cloisonnés, impliquent un nouveau système dont le fonctionnement est devenu aberrant.
Cette oeuvre a figuré dans l’exposition « Arman : Variation sur un Lénine » 11 mars - 11 avril 1998, Galerie Patrice Trigano, Paris.
« Arman, qui n’a craint ni le détournement des images, sous l’impulsion de Dada et de Marcel Duchamp, ni la confrontation des objets issus du surréalisme, met à mal dans la forme-Lénine, l’académisme autoritaire. Il se souvient des artistes naïfs des anciennes avant-gardes, qui ont cru qu’après avoir libéré la société, la révolution léniniste allait libérer l’art.
S’en prendre à la représentation codifiée de Lénine, avec un rire hérité de Rabelais, serait une facilité si l’appropriation était ratée.
Or Arman réactive, tant par les formes et les couleurs que par le sens, non seulement ses mises en oeuvre stylistiques, mais la résistance mentale que tout artiste oppose à la normalisation. » Tita Reur, extrait du catalogue « Arman : Variation sur un Lénine »

[12Anatoli Lounatcharski (1875-1933), académicien, éminente personnalité de la culture soviétique. Il adhéra à l’organisation social-démocrate à l’âge de dix-sept ans, collaborait sous la direction de Lénine aux journaux bolchéviques Vpériod et Prolétari. Après la Révolution d’Octobre, il exerça, au cours de longues années, les fonctions de commissaire du peuple à l’Instruction de la R.S.F.S.R. Lounatcharski était un orateur et un publiciste de marque, un historien de la littérature russe et ouest-européenne. On lui doit des œuvres dramatiques et de brillants ouvrages critiques sur la littérature soviétique.

[13Source : ysengrimus.

[14LEF (en russe ЛЕФ), ou Levyi Front Iskusstv (en russe Левый фронт искусств, Front gauche des Arts), est une revue d’avant-garde soviétique cofondée en 1923 par le poète Vladimir Maïakovski qui en était le rédacteur en chef, et par Ossip Brik. Y participèrent des écrivains (Nikolai Aseev, Semion Kirsanov, Serge Tretiakov), des cinéastes (Sergueï Eisenstein, Dziga Vertov), des metteurs en scène (Vsevolod Meyerhold) et des théoriciens de la littérature (Victor Chklovski). Chaque couverture était réalisée par Alexander Rodchenko. La publication de LEF cessa en 1925 (wikipedia).

[15« Le 1er mai 1917, après ladite Révolution "de février", se tint à Moscou le premier Congrès panrusse des musulmans. Après des débats très vifs, ses délégués votèrent en faveur de la reconnaissance de droits égalitaires pour les femmes, faisant des musulmanes de Russie les premières au monde à être libérées des restrictions qui caractérisaient à l’époque la très grande majorité des sociétés musulmanes (et non musulmanes), depuis que les souverains héréditaires avaient remplacé le gouvernement par consultation, et que les femmes avaient vu leur statut se dégrader par rapport à celui en cours à l’époque du khalifat de Médine. Mais ce fut aussi la Révolution russe qui, plus globalement, accorda parmi les premiers Etats, le droit de vote aux femmes et leur pleine égalité juridique en Europe. Mais alors que les "musulmans progressistes" de Russie imposaient ces changements au nom de l’islam, les dignitaires et les notables traditionalistes musulmans au même moment, s’opposèrent d’emblée à tout changement révolutionnaire, eux aussi au nom de l’islam. Ils dénonçaient tout changement qui visait à analyser de façon dynamique les textes, Coran, Sunna, Fiqh, vision rejetant leur interprétation fixiste et littéraliste. Dans le contexte d’un monde encore largement dominé par les puissances ouest-européennes, et donc par l’eurocentrisme colonial, les marxistes russes, et avec eux les bolcheviks, réagirent, eux aussi, de façon contradictoire à ces questions. » (Bruno Drweski, Marx, Lénine, les bolcheviks et l’islam).

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2 Messages

  • A.G. | 16 octobre 2017 - 14:21 1

    Novembre 1952. Comment la Radio Diffusion Française abordait, dans un "documentaire sonore", La vie en rouge - La Révolution d’Octobre.


  • A.G. | 28 février 2017 - 23:11 2

    Ne ratez pas : "Lénine, une autre histoire de la révolution russe"

    Au printemps 1917, peu après la chute du tsar, Lénine quitte son exil de Zurich et, après un long voyage à travers l’Europe, arrive en gare de Petrograd. Dans "Octobre" (1928), on voit la façon dont Eisenstein, le grand réalisateur soviétique, représente cette scène mythique de l’hagiographie communiste : le tribun, accueilli par le prolétariat en délire, électrise la foule de son verbe magique. "Sauf, nous dit le commentaire, que cela ne s’est pas passé du tout comme ça…" Dans les faits, le proscrit, sortant d’un train complaisamment affrété par les Allemands, débarque dans un pays où plus grand monde ne le connaît. Si l’on en croit les témoins dignes de foi, son arrivée triomphale se résume à quelques bredouillis ânonnés devant une assistance maigrichonne.
    Coécrit par Cédric Tourbe, l’historien Marc Ferro et le politologue Michel Dobry, ce film entend nous présenter "une autre histoire de la révolution russe", c’est-à-dire un récit fondé sur les faits et les témoignages, sorti du catéchisme dans lequel une historiographie complaisante a voulu nous enfermer trop longtemps. Non, Lénine n’était pas ce visionnaire inspiré qui savait où il allait, pas plus, d’ailleurs, que ses rivaux du gouvernement provisoire ou du Soviet. Tous ces hommes et ces femmes ont été, pendant ces quelques mois qui changèrent la face du monde, ballottés au gré de circonstances tragiques et complexes.
    Le film nous les présente avec un sens de la pédagogie et une qualité d’archives qui en font un petit chef-d’œuvre du documentaire historique.

    François Reynaert