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Le centenaire de Bukowski, ce « vieux dégueulasse »

D 5 septembre 2020     A par Albert Gauvin - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Henry Charles Bukowski est né le 16 août 1920 à Andernach en Allemagne et mort le 9 mars 1994 à Los Angeles aux États-Unis.

Les Bukoliques
Variations sur Bukowski
Cédric Meletta
Paru le : 19/08/2020

Un écrivain, ça devrait toujours ressembler à un vieux dégueulasse fornicateur, un poète à la marge, un conteur avec un style cru et un art de la rafale certain, un amoureux des femmes, des courses de chevaux et de musique classique, un fêlé génial ayant pour credo : boire, baiser, boxer, sans ménagement.

Pour Cédric Meletta, un écrivain devrait toujours ressembler à Charles Bukowski.

À travers cette flânerie littéraire, l’auteur donne envie de se plonger dans la vie tumultueuse de ce loser magnifique, de le lire « sans préjugés, sans vergogne. Le lire en se délestant. Se soulager quand ça tangue ou que ça ballonne. Évacuer le tout en pressant fort son index au plus loin dans la gorge. Exit. Vos sarcasmes, vos orgasmes, vos courroux, votre orgueil mal placé et votre pudibonderie ».

LIRE :
Le prologue des Bukoliques pdf
Cédric Meletta : « Entrer dans la vie de Bukowski, c’est avancer sur une sente, la nuit, en pleine forêt » pdf

Cédric Meletta est l’auteur de Jean Luchaire. L’Enfant perdu des années sombres (Perrin, 2013), Tombeau pour Rubirosa (Séguier, 2018) et Diaboliques (Robert Laffont, 2019).

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Charles Bukowski

Le dimanche 31 janvier 2010, Arte programmait, après un film de Barbet Schroeder (Barfly, 1988), un documentaire sur L’ivresse des poètes. Parmi ces derniers, beaucoup d’écrivains américains — Poe, Hemingway, Fitzgerald, Mailer, etc...— et, évidemment, Charles Bukowski (auteur du scénario de Barfly [1]). Peu d’images vivantes, peu d’écrits, hélas...

"Buk" [2] s’est rendu célèbre en France, le 22 septembre 1978, grâce à un passage mémorable à Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot lors de laquelle, arrivé sur le plateau déjà bien imbibé au Sancerre, il fut finalement poliment "sorti", complètement ivre, après avoir élégamment peloté sa voisine.

Bukowski avait été invité chez Pivot après avoir écrit ses Contes de la folie ordinaire [3] et ses Nouveaux contes de la folie ordinaire, un recueil de poèmes, Love is a Dog from Hell (L’amour est un chien de l’enfer [4]) et, c’est à noter, un roman intitulé... Women.


Bukowski et les femmes, tout un programme... que Sollers n’a pas manqué de traiter dans son roman éponyme (cf. Femmes, folio, p. 240-243). Souvenez-vous :

Je peux enfin ouvrir tranquillement mon courrier... Tiens, le dernier livre de Charles Bukowski... Women... Nom de dieu, mon titre... Heureusement que l’éditeur français l’a laissé en anglais... D’ailleurs, aucune importance... Plus on est d’expérimentateurs, mieux c’est... Que chacun raconte... D’ailleurs, il n’a fait que reprendre lui-même le titre de la grande série de peintures de De Kooning... Sacs d’apparitions grimaçantes.. Vampires des pubs... J’aime Bukowski... Droit au truc.. Ciblé... C’est bien... Très bien... Les Français s’en souviennent un peu parce qu’un soir, en direct de l’émission littéraire télévisée que tout le monde regarde ici religieusement le vendredi soir (enfin, tout le monde le grand-petit-monde éditions-media), il a commencé à tripoter la cuisse de sa voisine romancière psychologue... Il a continué en débouchant une bouteille de vin blanc... Il s’est mis à la descendre... Au goulot... On l’a viré... Gentiment, mais fermement... Son livre ? Très bon, un peu répétitif. Mais c’est le sujet qui veut ça. Comment il se saoule, baise, fait des « lectures » dans les universités... Il croise Burroughs dans le même circuit... Tous les écrivains un peu difficiles en sont là... Ils ne se disent rien... Clientèles différentes... On prend les dollars, bonsoir... Lui, il fonce chaque fois sur une femme... Il y en a toujours une qui veut embêter le type ou la fille avec qui elle est... C’était bien, déjà, Les Contes de la folie ordinaire, Mémoires d’un vieux dégueulasse... Un Français n’oserait jamais... Horizons bleuâtres... Tortillages... Elucubrations alchimiques... Brocéliande by night... Le rivage des myrtes... Le secret des Pyramides... La main de Mme de Rênal sous la table... Les soupirs d’Elsa... L’enfant et les sortilèges... Buko a compris une chose : il ne faut pas retarder les scènes... Les états d’âme de l’auteur ne sont plus dans le coup... Droit dans le panneau... Scène primitive devant tout le monde... De Proust à Bukowski, on peut dire que le roman a fait un saut... Mauvais goût acharné... Mais finalement, voyons... Il y croit quand même trop à la toute-puissance féminine... Il laisse grossir son ventre, bière, décomposition... Son « poireau », dit-il, pour évoquer sa queue... Son « biscuit »... Est-ce que c’est mal traduit ? Mais non... Il lâche sa « purée »... Dans les « chattes »... Il « plante son poireau »... Il « trempe son biscuit »... Quand il n’est pas trop bourré... Bite et biture... Elles font un peu semblant... Ça le remue très fort... Neuf fois sur dix, il est vrai, il se renverse sur le côté avant de finir, trop de bière, impossible... C’est vraiment ce que les féministes auraient appelé autrefois un MCP, a male chauvinist pig... Mais qu’est-ce qu’elles vont faire maintenant du pig conscient, rutilant, poussé à bout ; du cochon content de l’être et voulant sa caricature ? Pourtant, elles lui écrivent... Voilà le truc... La publication dragueuse... Il a ce qu’il mérite... Elles ne se trompent pas de destinataire... Elles viennent en avion le sauter chez lui des quatre coins des Etats-Unis... Secrétaires, vendeuses, coiffeuses... Et tout de suite : au lit ! A dada ! Pas mal... Avec moi, c’est le malentendu complet... Elles m’idéalisent... Elles m’aiment... Elles me font le coup arrière-plan... Schizophrènes... Paranoïaques... La chose distinguée... Question d’image... De « niveau social »... Tandis que lui... Il est presque clochard, moche ; mais un truc dans l’oeil alcoolique, une torsion attendrissante dans ses veinules de vieux nez pourri... Elles rêvent plus ou moins de le prendre en charge... C’est ça ou l’identification frénétique... Le toi-c’est-moi à n’en plus finir... Elles m’écrivent aussi, oui, et même sans arrêt, mais jamais de trucs sales... Alors que, lui, elles l’attrapent comme ça : photos pornos, culottes en lambeaux... Avec moi, elles poétisent, elles délirent... Elles tiennent à me montrer qu’elles sont beaucoup plus folles que personne n’oserait l’imaginer... Ma préférée vit en Suisse... Elle ne demande pas à me rencontrer ; elle se contente de me raconter comment elle fait l’amour avec son mari en pensant à moi... Je ne réponds jamais, bien sûr... Mais je me surprends parfois à souhaiter plus de détails... Physiques, physiques ! Rien à faire, elles voilent... Elles ont tendance au rideau... Pas de mots... C’est pour les hommes, les mots ; pour les animaux... Non, non, mousselines, ombres, allusions... Mon apparence les égare... Les tient à distance... Sauf une ou deux qui téléphonent comme ça, de temps en temps... Quelques ignobleries... Pas grand-chose... Ou alors des silences un peu essoufflés, prometteurs... Est-ce qu’elles se branlent vraiment ? Difficile à dire... Ça m’étonnerait... La mécanique se construit toujours sur le mensonge de l’un ou de l’autre... Très rare de trouver celle qui sait pourquoi et comment arranger le décor... Cyd... Quand elle me glisse à l’oreille qu’elle est allée acheter un « string » en pensant à moi... Qu’elle s’est enfermée dans les chiottes, chez des amis, pour se toucher en disant mon nom... Vrai ou pas vrai, là, c’est de toute façon plus vrai que le vrai, ce n’est plus le problème... Elle s’excite de m’exciter... Cas particulier...
Tout de même, Bukowski n’est pas Bataille... Il est tout en extérieurs, sans variations... Vite à la baise, c’est tout... La grande nouveauté, c’est qu’il enregistre la transformation des femmes... Le raz de marée de masse... Les Américaines d’accord, mais c’est en train de venir partout... Leurs initiatives... Leur nouvelle hygiène... L’influence du SGIC en profondeur... Leur côté troupier, maintenant, déluné, dépoétisé, rentre-dedans... Elles y vont carrément... Rien à perdre... Croient-elles... Plus de préparatifs... Ça, et l’argent... Mutter of fact ! Les bonshommes sont très en retard... Empêtrés d’images... Comme les femmes autrefois... Chassé-croisé... C’est drôle... Cavalerie à l’envers... De plus en plus, de franches réalistes, froides, sexistes, s’échangent des types comme des gadgets... Elles feignent d’accepter les situations les plus scabreuses... Ménages à trois... A cinq... A sept... Pure tactique, et d’ailleurs Bukowski en témoigne... Derrière, c’est toujours, et plus que jamais, la même virulente jalousie qui règne... Le hurlement n’est pas loin... Il arrive... Il est là... Il éclate... Elles tentent le breakdown du mâle qui s’était découvert... Assoupi, amoindri... Ayant baissé sa garde... Ouvert sa porte... Jamais ! N’oubliez pas : jamais ! Sous aucun prétexte ! Gardez un oeil ouvert ! Le revolver sous l’oreiller ! Souplesse de western ! Le bras rapide vers le tiroir ! Position verticale, d’un coup !
La verticale, tout est là... Sans quoi, vous devenez leur mère, c’est fatal... Elles se recroquevillent comme ça dans leur vieille maman que vous devenez insensiblement pour elles... Elles ont un devenir automatique de radiateur électrique... De grille-pain... Ça me frappe dans les cocktails... Les femmes et leurs mères... Les types devenus mères... A leur insu... Ils titubent là-dedans sans s’en rendre compte... C’est hallucinant...

*


Le 12 juin 1978, Sollers avait consacré un article aux Nouveaux contes de la folie ordinaire.

Bukowski, le Goya de Los-Angeles

On peut rêver un moment sur le fait que « The Purloined Letter », « la Lettre volée » d’Edgar Poe a été publiée par le « Chamber’s Journal », en novembre 1841 [5]. C’est l’acte de naissance de la littérature moderne. L’histoire vient de devenir extraordinaire, le fantastique et une perversité tortueuse et mathématique envahissent le quotidien. Cent trente ans après, toujours aux Etats-Unis, mais en passant de Philadelphie à Los Angeles, nous pouvons constater que la folie se vit tous les jours, qu’elle dit son mot, de minute en minute, qu’elle est devenue ordinaire, bref, que l’intoxication a progressé de façon foudroyante à travers la lucidité de l’alcool. Le coup fantastique se joue dans le texte court, la nouvelle, et Charles Bukowski vient de porter cet art à l’état de rafale.
C’est écrit d’un trait, semble-t-il, vite, à la machine, juste assez vite pour attraper ce spasme, là, qui vient de se laisser voir ; vomissure, bain de cambouis et de sang, bruit et fureur redoublés à travers l’argent, la bière, la faim sexuelle, les courses, la poésie. Erections, éjaculations, exhibitions : voilà ce qu’est devenu le monde, répétition de répétition, ronde tellement obsédé qu’il ne laisse plus passer que des notes et des scènes choc, des éclats de voix, des mots enflés et hurlés, et ça recommence. Donc, nous allons être bientôt en 1984. La fin du monde, d’ailleurs, n’a pas à avoir lieu, elle a toujours été là, elle ne fait qu’être de plus en plus là, en ordre, et cela est évident pour qui sait voir, c’est-à-dire percuter l’écriture, viser fort et bas. Bien entendu, on va trouver ça ignoble, surtout si l’on tient à continuer dans le somnambulisme du « désir » et autres joliesses. Les écrivains, les poètes ne fréquentent que de loin, n’est-ce pas, les clochards, les prostituées. Ils parlent dans les universités, où Bukowski, lui aussi, fait quelques apparitions, mais c’est pour désorienter la conférence ou le cours, se mettre publiquement à boire, embrasser la femme du chef de département, casser les références raffinées à l’écriture, à Faulkner ou à Joyce. « Entre-temps, tous les deux ou trois ans, un critique, désireux de maintenir son rang dans la machine universitaire (et si vous dites que l’enfer est le Viêtnam, vous feriez bien de jeter un coup d’oeil sur l’empoignade de ces "cerveaux" et leur course au pouvoir dans leurs petites alvéoles), ressort un plein aquarium de poètes châtrés et nomme ça nouvelle poésie ou nouvelle nouvelle poésie mais ça vient toujours du même fournisseur. »

Anarchisme absolu

« A quoi bon des poètes dans un temps de détresse ? » demandait Hölderlin. La réponse est dans Bukowski, dans une prose qui est l’une des plus dénonciatrices-accusatrices de ce temps. Et sans aucune issue proposée : le constat d’enfer nu, organique, brutal. Les « caprices » de Goya, en pleines phrases. J’ai lu quelque part que Bukowski était « rabelaisien ». Mais non, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus noir, de beaucoup plus simple et lisible, d’une inspiration beaucoup plus « théologique » sous un air d’anarchisme absolu. La civilisation, ou ce qui en reste, n’est pas du tout en train de « renaître » mais de se tasser, de se décomposer, de se décharger, et Bukowski n’a pas d’autre choix que de lui répondre du tac au tac, avec le maximum de violence, à bout portant. C’est un Burroughs en plus scandaleux, dans la mesure où il prend de face, et sans aucune précaution, l’affaire « femme », tabou s’il en est aujourd’hui. Et pas du tout de façon virile, sensuelle ou mystagogique ; pas du tout dans le sillage de Hemingway ou de Miller, mais avec une froide obscénité chirurgicale, sur fond de noirceur désespérée.
L’humain se voit comme il est : animal à la dérive, ne pouvant éprouver la vérité qu’en marge, rejeté, au fond de l’abjection vécue les yeux ouverts. On ne quitte pas la périphérie de l’hôpital, de la morgue : lisez, par exemple, une des plus belles nouvelles « Vie et Mort des pauvres à l’hosto ». Lisez « Est-ce un métier d’écrire ? ». Bukowski c’est encore un de ces nouveaux saints bizarres de la littérature du XXe siècle : un fanatique de l’authenticité immédiate, purulente, démasquante. Un voyant coincé dans les poubelles des villes, dans les files de voitures, derrière les pare-brise du moutonnement barbare civilisé. Un homme traqué par la nouvelle peste. « Contrairement à vous, la peste a des heures à perdre en baratin. Vous ne partagez aucune de ses idées, mais elle ne s’en rend pas compte parce qu’elle ne se tait jamais. La peste ignore toujours le son de votre voix. Elle y voit une sorte d’entracte, et elle poursuit son laïus. »
Oui, la folie est ordinaire. Ce qui serait extraordinaire, c’est que quelqu’un s’éveille et voie soudain son carnaval biologique, sa ronde spectrale sur place. Ecrire ? « C’est, comme les courses, le monde des écrivains des manoeuvres, des combines, des trucs. » A la limite de l’illusion et de l’envoûtement généralisé, seule, parfois, l’hallucination mène à l’éclair qui révèle. Une couverture, ainsi, se met à vivre (« la Couvertury ») . Voilà, On passe ici même, de l’autre côté. « J’ai senti des larmes, qui roulaient sur mes joues, qui rampaient comme des grosses choses absurdes ; et sans jambes. J’étais fou. Je dois vraiment être fou. »

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 12 juin 1978.

*


Bukowski est mort le 9 mars 1994 en Californie, non d’une polynévrite alcoolique comme Guy Debord, mais d’une leucémie. Sur sa tombe une épitaphe énigmatique : « DON’T TRY » (« N’essaie pas »).

Mais, en octobre 1963, Bukowski n’avait-il pas écrit dans une lettre à John William Corrington :

« Somebody asked me : "What do you do ? How do you write, create ?"
You don’t, I told them. You don’t try. That’s very important : not to try, either for Cadillacs, creation or immortality. You wait, and if nothing happens, you wait some more. It’s like a bug high on the wall. You wait for it to come to you. When it gets close enough you reach out, slap out and kill it. Or if you like its looks, you make a pet out of it. »

Quelques mois après sa mort sortait un roman posthume Pulp. Philippe Sollers lui consacrait un article dans Le Monde des livres.

Bukowski et la folie ordinaire

par Philippe Sollers

Bukowski, lisez-le, est la révélation de l’Amérique folle et noire qu’est devenu le monde. Toujours plus de puissance et de richesse pour les riches ? Toujours plus de faiblesse et de misère pour les pauvres. L’information augmente sur fond de sermons humanitaires ? En réalité, ce qui croît, c’est l’ignorance, la séparation, le désespoir. Comme on fera éternellement de la mauvaise littérature avec de bons sentiments, nous ne manquons pas de discours et de faux romans lénifiants pour envelopper et évacuer ce constat gênant. La mort partout, sans cesse, comme de plus en plus rapprochée d’elle-même ? Oui. Et alors ? C’est tout ? Vous n’avez rien d’autre à dire ? Pas de promesses, de programme, de solution, d’appels vers un avenir meilleur ? Pas le moindre meeting ? Rien pour la volonté, la société, le désir de chef ? Non. Bukowski, c’est très répréhensible, a inventé la littérature mauvaise.

C’est un sale esprit, un déserteur, une forte tête égoïste, un vieux dégueulasse, un primaire acharné, un type infréquentable toujours plein de whisky, de bière, de vodka, de visions lubriques. Il ne veut pas travailler, il est sans domicile fixe, il ne croit pas à l’amour, il traîne, il s’enfonce, il est capable de ne même pas se rendre compte qu’il est devenu célèbre et qu’on l’interroge sur un plateau de télévision. Il vous raconte des aventures minables, dans des lieux minables, avec des personnages, hommes et femmes, aussi minables que lui. Il semble ne percevoir que la dégradation des corps, des cadavres vivants en sursis. Ah, il ne se penche pas sur les exclus, lui, avec les mines compassées que prennent et prendront toujours les dames d’oeuvres, les politiciens en campagne, les académiciens parlant du coeur, les poètes conviviaux, les évêques en mal de publicité.

La littérature « mauvaise » a ses lois : démasquer la folie ordinaire, pointer la vérité désagréable en direct, forcer sur les détails scabreux qui révulsent l’hypocrisie générale, être lyrique avec ce qui n’a pas l’air de le mériter. Pas de naturalisme : la nature est un piège. Pas de populisme non plus, cette blague des nantis quand ils travestissent la déchéance. L’expérience personnelle, point. Le plus étrange est que la vraie bonté ne puisse venir que de là. Toute autre prédication est obscène. Bukowski est une sorte de saint, on l’aura compris.

J’en parle au présent, comme on devrait le faire de tous les vrais écrivains disparus. Il paraît qu’il est mort à San Diego, Californie, le 9 mars 1994. Dans son dernier livre Pulp, peut-être le plus étonnant qu’il ait écrit, il se présente comme un détective privé à qui la mort, en personne, téléphone. La Grande Faucheuse a un problème. Quelqu’un lui a échappé. Un écrivain français dont, pourtant, la date de décès est connue : 1961. Eh bien, non : Céline (car il s’agit de lui) est passé aux Etats-Unis. Il vit toujours. On l’a vu dans une librairie où il feuillette des livres mais sans les acheter. Bukowski enquête : oui, c’est ça, un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Céline est bien là, en train de parcourir La Montagne magique de Thomas Mann. Il murmure un jugement désagréable. Le voilà maintenant lisant un peu de Tandis que j’agonise, de Faulkner : « Autrefois, me dit-il, la vie des écrivains était plus intéressante que leurs écrits. Aujourd’hui, ni leur vie ni leur oeuvre n’offrent le moindre intérêt. » Un peu après, il jette un oeil sur le New Yorker (toujours sans l’acheter) : bof, toujours pareil, personne ne sait plus écrire. Quant à la Mort, une grosse femme pleine d’allant (« quel sublime flash de chair fraîche ! »), elle avoue avoir «  un blocage sur cette histoire ». «  Je veux m’offrir le plus grand écrivain français. J’ai attendu assez longtemps. » Céline est-il réellement vivant ? Le détective engagé par la Mort pour le coincer va-t-il y parvenir tout en le regrettant sincèrement (en effet, le prochain client du néant, c’est lui) ?

Le lecteur découvrira la suite tout seul. Bukowski a-t-il trop bu ? A-t-il des hallucinations ? Est-il raisonnable de rencontrer une extraterrestre et la mort en personne ? Et qu’est-ce que cette enquête sur le « moineau écarlate » ? Comment tout cela va-t-il finir ? « C’était une évidence. La moitié de la planète délirait. Les furieux et les crétins se partageaient le reste. » Ou encore : « J’étais prêt pour une paisible soirée en Enfer. A l’image de cette Terre qui part en poussière aussi sûrement qu’une poutre rongée par d’invisibles termites. » En détournant le roman policier et la littérature de gare, le vieux Buk, comme d’habitude, écrit le roman philosophique d’aujourd’hui, sans vanité, mais avec une prétention énorme.

Le livre est codé comme il faut : il échappera à la surveillance morbide de ceux qui bavardent sur la mort du roman, la décadence, l’absence d’idéal, la perte du sens du devoir ou l’engagement. Il excitera, en revanche, les amateurs de littérature et les esprits libres (il doit y en avoir encore quelques-uns). Excellent test, Bukowski : le clergé, quel qu’il soit, ne peut pas le lire. Mais qu’est-ce qu’un clergé peut vraiment lire désormais ? Rien. Ni Bukowski, ni Céline, ni Mallarmé. La mort atteint les corps visibles mais pas les voix singulières puisqu’elles triomphent en même temps que la mort. Autant dire que le vacarme de la marchandise et son envers spiritualiste n’y comprennent rien. Bukowski ne croit ni à Dieu ni à Diable, mais il sait que le faux Diable déguisé en faux Dieu est très puritain : « A propos, si le mot pute vous gêne, je vous autorise à m’en suggérer un politiquement correct. » Un jugement sur la société ? Voici : « Prenez les stars de cinéma, on leur retape le visage avec la peau des fesses, car c’est bien la dernière chose à se flétrir. Du coup, ces stars finissent leur existence avec une tête de cul. »

Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu Bukowski à Paris en train de renifler quelques romans récents dans une librairie du Quartier latin. Il haussait les épaules. Je vais enquêter. Peut-être me demandera-t-il de l’accompagner ici ou là. Au fond, il suffit de tenir ses phrases.

Philippe Sollers, Le Monde du 10 février 95, Éloge de l’infini, 2001.

*****


Après avoir été postier (Post office sera le titre de son premier roman, publié en 1971) et rencontré quelques succès au milieu des années 70, Bukowski décide de vivre de son écriture ou des lectures publiques qu’il donne de ses poèmes (une bouteille — de bière, puis de vin — toujours à portée de main).
Pour le découvrir tel qu’en lui-même...

Bukowski : Born into this

un documentaire de John Dullaghan (2004, 92’, VOST)

« Si j’ai fait ce film, ce n’est pas que pour les admirateurs de Bukowski. Ils aimeront de toute façon. Mais j’ai essayé d’être plus généraliste et accessible pour ceux qui ont simplement entendu son nom. (...) J’ai voulu leur donner une chose à laquelle chacun peut s’accrocher. Et si on n’aime pas Bukowski à la fin du film, on comprend au moins d’où il vient, on comprend d’où il vient en tant qu’artiste. Si Bukowski se résumait au sexe et à la violence... Ce sont des éléments qu’on trouve n’importe où. Mais il y a autre chose ».

Présentation du film

« Pardon. Vous avez mon âme et j’ai votre argent. » Charles Bukowski


*


*****

Cinéma Cinémas - Charles Bukowski - 1982

Par Barbet Schroeder

pour la séquence avec Linda Bukowski.

Cinéma Cinémas - Charles Bukowski - 1982

Lire : The Charles Bukowski Tapes, de Barbet Schroeder

*****


ce soir

« vos poèmes sur les filles se liront
encore dans 50 ans d’ici
quand les filles auront disparu »,
me dit au téléphone mon éditeur.

cher éditeur,
on dirait que les filles
ont déjà disparu.

je sais ce que vous voulez dire.

mais donnez-moi une vraie femme en chair
et en os ce soir
glissant vers moi sur le plancher

et vous pourrez vous garder tous mes poèmes

les bons
les mauvais

ou tout ce que j’écrirai
après celle-là.

Je sais ce que vous voulez dire.
savez-vous ce que je veux dire ?

Charles Bukowski, L’Amour est un Chien de l’Enfer, Sagittaire, 1977.

*


The Genius of the Crowd

Le Génie de la foule


Le Génie de la foule, 1966

Il y a assez de traîtrise, de haine, de violence,
d’absurdité dans l’être humain moyen
pour approvisionner à tout moment
n’importe quelle armée.

ET Les plus doués pour le meurtre
sont ceux qui prêchent contre.
ET les plus doués pour la haine
sont ceux qui prêchent L’AMOUR.
ET LES PLUS DOUÉS POUR LA GUERRE
SONT — FINALEMENT —
CEUX QUI PRÊCHENT LA PAIX.

Ceux qui prêchent DIEU, ONT BESOIN De Dieu.
Ceux qui prêchent la PAIX n’obtiennent pas la paix.
Ceux qui prêchent la paix n’obtiennent pas l’amour.

Méfiez-vous des prêcheurs.
Méfiez-vous des savants.

Méfiez-vous de ceux qui passent
leur temps à lire des livres.

Méfiez-vous de ceux qui
soit détestent la pauvreté,
soit en sont fiers.

Méfiez-vous de ceux qui ont la louange facile,
car ils ont besoin de louanges en retour.
Méfiez-vous de ceux qui ont la censure facile :
ils ont peur de ce qu’ils ne savent pas.

Méfiez-vous de ceux qui recherchent
constamment la foule,
car seuls ils ne sont rien.

Méfiez-vous de l’homme moyen,
de la femme moyenne.
MÉFIEZ-VOUS de leur amour.

Leur amour est moyen, recherche la médiocrité.
Mais il y a du génie dans leur haine.
Il y a assez de génie dans leur
haine pour vous tuer,
pour tuer n’importe qui.

Ne voulant pas de la solitude,
ne comprenant pas la solitude,
ils essaient de détruire
tout ce qui diffère d’eux.

Étant incapables de créer de l’art,
ils ne comprennent pas l’art.

Ils ne voient dans leur échec
en tant que créateurs
qu’un échec du monde.

Étant incapables d’aimer pleinement,
ils CROIENT votre amour incomplet.
DU COUP ILS VOUS HAÏSSENT.

Et leur haine est parfaite,
comme un diamant brillant,
comme un couteau,
comme une montagne,
COMME UN TIGRE,
COMME la ciguë.

Leur plus bel ART.

Charles Bukowski
Avec les damnés [6]

*


Blue bird

L’oiseau bleu

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop coriace pour lui,
je lui dis, reste là, je ne veux pas
qu’on te voie.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je verse du whisky dessus et tire
une bouffée de cigarette
et les putains et les barmen
et les employés d’épicerie
ne savent pas
qu’il est
là.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop coriace pour lui,
je lui dis,
tiens-toi tranquille, tu veux me fourrer dans
le pétrin ?
tu veux foutre en l’air mon
boulot ?
tu veux faire chuter les ventes de mes livres en
Europe ?

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir
que de temps en temps la nuit
quand tout le monde dort.
je lui dis, je sais que tu es là,
alors ne sois pas triste.

puis je le remets,
mais il chante un peu
là-dedans, je ne le laisse pas tout à fait
mourir
et on dort ensemble comme
ça
liés par notre
pacte secret
et c’est assez beau
pour faire pleurer, mais
je ne pleure pas,
et vous ?

Charles Bukowski
The Last Night of the Earth Poems  [7]

*


FAX POEM

Le dernier poème inédit

crédit : booktryst

Vous trouverez de nombreux documents sur la vie de Charles Bukowski, ses livres, des interviews, des photos sur ce site et ce site.

*****

[1Bukowski aimera le film, moins l’interprétation de Mickey Rourke dans le rôle de Henry Chinaski, son alter ego. Il en parlera dans Hollywood (1989), livre dans lequel, comme beaucoup d’autres écrivains américains avant lui, il dira aussi son exécration du monde du cinéma.

[2Buk, Hank, Chinaski sont les pseudonymes qu’il utilisait volontiers.

[3Adapté au cinéma en 1981 par Marco Ferreiri (Bukowski n’aimera pas le film).

[4Sagittaire. Deux volumes.

[5On sait maintenant que La Lettre volée date en fait de 1844, c’est Le double crime de la rue Morgue - ou Les Meurtres de la rue Morgue - qui est de 1841 (mars). Cf. Edgar Poe et La Lettre volée (The Purloined Letter) (I).

[6Édition John Martin, 1993, traduit de l’américain par Robert Pépin, Gérald Guégan, Philippe Garnier et al. Le Livre de poche, 2009. Traduction légèrement modifiée par mes soins. A.G.

[7HarperCollins e-books, mars 2009. Le texte original.

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