vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers éditeur » L’éternel printemps de Marc Pautrel
  • > Sollers éditeur
L’éternel printemps de Marc Pautrel

Parution le 29 août

D 21 août 2019     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« De toutes les langues de l’Europe, la française doit être la plus générale, parce qu’elle est la plus propre à la conversation. »

Voltaire, Dictionnaire philosophique : article « Langue ».

« L’amour est le principe qui rend la magie possible. L’amour agit magiquement. »

André Breton, L’art magique.


Paris, jardin du Luxembourg, au frais sous les arbres.
Photo Marc Pautrel, 24 juin 2019. ZOOM : cliquer sur l’image.

Il n’y a plus de saison. La publication de L’éternel printemps, le nouveau roman de Marc Pautrel est annoncé pour le 29 août, pour « la rentrée littéraire ». Il a été mis sous presse en juin, je viens de le recevoir. Il y a des livres qu’on ouvre, feuillette, repose : la lecture peut attendre. J’ai ouvert L’éternel printemps, j’ai été embarqué et l’ai lu d’un trait comme on déguste, un jour de canicule, une boisson alcoolisée, mais rafraîchissante, un spritz (je reviens de Venise — et tant pis pour le cliché, même s’il m’est aussi inspiré par le roman — qui les dément tous !).

A.G., 26 juin 2019.

Collection L’Infini, 112 p., 13€

*

Le début

Toute chose est remplie à la fois de lumière et de nuit obscure,
l’une et l’autre ayant part égale en sa nature.

Parménide

Tout commence un jour de printemps. Je rejoins un groupe d’amis au café et elle est là, assise au milieu d’eux. C’est la seule femme présente, bien plus âgée que nous tous et pourtant bien plus vive, en pleine jeunesse, comme en pleine croissance. Elle nous écoute en silence. Je reviens de Jérusalem où j’ai passé deux mois, je raconte qu’avant mon départ j’ai essayé d’apprendre l’hébreu, mais que ce fut un échec. Elle intervient alors et dit qu’elle a appris cette langue il y a longtemps, qu’elle a suivi des cours pendant des années, qu’elle la parle encore un peu mais a beaucoup perdu. Personne ne me l’a présentée, je ne sais pas qui elle est, ni ce qu’elle fait dans la vie. Les autres ont l’air de bien la connaître, et bizarrement ils ne me présentent pas non plus à elle, comme si j’étais déjà connu de tout le monde, y compris d’elle.
Je ne la trouve pas particulièrement attirante, ni l’inverse, tout juste étrange, différente. Ses cheveux courts entièrement gris ne lui vont pas, ils la vieillissent prématurément, comme ces femmes de vingt ans qui par effet de mode se font faire une teinture argentée. Elle a un visage allongé et très doux, aucune ride, une peau bronzée, une allure espagnole. Puis, après que nous avons parlé d’Israël, elle me dit finalement qu’elle tente d’écrire, et elle me demande comment on fait pour composer un roman, donc elle sait déjà qui je suis.
Je réponds à toutes ses questions, elle comprend immédiatement mes explications, elle apprend vite, elle perçoit les enjeux, elle me retourne chaque fois les remarques pertinentes. Grande intelligence, stabilité, adaptabilité, efficacité, elle m’intéresse de plus en plus. Je devine qu’elle vend des livres, et pendant un instant je fais une confusion en croyant qu’elle dirige le rayon Art de la grande librairie toute proche. Non, elle est libraire, mais en livres anciens, installée près des quais de Seine. Passez me voir au magasin, ajoute-t-elle.
Nous parlons encore d’écriture un petit moment puis elle se lève et explique qu’elle doit aller travailler. Elle me dit à nouveau « Passez me voir au magasin pour continuer notre discussion ». Par politesse je lui réponds que j’essaierai de passer, mais je n’en ai aucune intention. Je crois que je ne saurais pas quoi lui dire en tête à tête, sans le soutien informel et la présence des autres amis pour écouter et étayer notre conversation, même s’il est vrai que seuls elle et moi parlions réellement, et que les autres nous regardaient faire en silence, avec une curiosité et une sorte de respect qui donnaient à notre échange une étrange solennité.

C’est une petite boutique à l’ancienne, avec une devanture typique du XIXe siècle, des soubassements en bois et des vitrines séparées, protégées par des volets en accordéon qui se replient sur les côtés. Depuis la rue, je l’aperçois assise à son bureau tout au fond du magasin, de profil devant son ordinateur. Finalement, je suis venu.
Quand je frappe à la vitre, elle redresse la tête et me regarde par-dessus ses lunettes. Son visage sévère s’adoucit, elle me reconnaît et ne semble pas surprise. Elle se lève rapidement, fait le tour de son bureau, se dirige vers la porte pour ouvrir le verrou, marchant la tête inclinée, la relevant seulement sur le seuil, et elle me sourit alors avec une grande dignité, telle une déesse accordant sa faveur au mortel.

*

Faut-il présenter Marc Pautrel, cet écrivain d’origine bordelaise et qui vit à Paris ? Les lecteurs de Pileface le connaissent puisque nous y défendons ces livres depuis très longtemps (y compris les moins connus comme son Ozu). Le grand public, lui, l’a sans doute découvert lors de son passage en février 2018 à ONPC, l’émission de Laurent Ruquier, pour son roman précédent La vie princière, véritable petit bijou d’intelligence et de délicatesse. Une aubaine qui valut à ce roman d’être réédité sept fois, de se vendre à plus de 20000 exemplaires et d’obtenir en mars dernier le Prix littéraire des lycéens en Île-de-France.

L’éternel printemps aura-t-il la même chance ? « C’est la première fois que je publie un roman à la rentrée littéraire d’automne et que j’achève aussi tôt un livre, environ quatre mois avant la sortie en librairie. Cela produit comme une accélération du temps, un bond de sept mois en avant, dès avril on est projeté en novembre, et l’année 2019 toute entière semble comme absorbée par ce roman à venir, sa préparation, sa sortie, puis sa réception par le public » écrivait Pautrel sur son blog le 2 mai dernier alors qu’il en corrigeait les épreuves. Le Goncourt ou le Médicis en vue ? Ou le prix Décembre (il est mieux doté, dit-on) ?

L’éternel printemps est en tout cas de la même veine (à tous les sens de ce mot) que La vie princière (« Le sang qui baigne le coeur est pensée ». Empédocle). Pas d’intrigue, pas de psychologie, pas de « sessualité » (comme disait Queneau). Le roman, pour Pautrel, est comme le poème pour René Char : « l’amour réalisé du désir demeuré désir ».

« Tout commence un jour de printemps » — première phrase du roman — par une rencontre, fruit du hasard (hasard objectif : Breton — celui de Nadja — n’est pas loin), entre le narrateur (romancier, né en 1967, mais « psychiquement » en 1977) avec une femme plus âgée (elle a dix ans de plus, elle est libraire, vend des livres anciens et veut écrire). La première conversation entre le narrateur et cette femme porte sur l’écriture. S’ensuit logiquement une longue « conversation à la française » au hasard de longues discussions « au magasin » (chez la libraire : c’est elle qui a lancé l’invitation), de multiples déjeuners au restaurant ou de promenades dans Paris. Clé du roman et de l’art romanesque de Pautrel (page 41) :

Nous parlons pendant des heures, des après-midi, quasiment des journées entières. Avec elle, c’est l’exercice complet et parfait de la conversation française, profonde, diverse, sincère, érudite, libre, didactique, tentatrice, réservée, tacticienne, débridée et pourtant extrêmement codifiée, la parole courtoise par définition, nous parlons de presque tout, ses souvenirs, mes souvenirs, ses amants, mes maîtresses, un peu de sexe survolé, un jeu complexe d’approches et d’éloignements, d’écarts, de circonvolutions et d’extrême plaisir intellectuel. Nous nous décrivons nos royaumes respectifs, et chacun de ces pays est un délice pour l’autre. Nous nous faisons la cour mutuellement. La conversation française est bel et bien une forme de pratique érotique.

Marc Pautrel est un écrivain du XVIIIe siècle (cf. son admirable Chardin) égaré dans le XXIe. Pour lui, la réalité est « sainte » à condition qu’on la dise. Et qu’on la dise avec l’art et la manière. D’où son sens de l’observation, la concision de ses descriptions, son souci du détail (précision picturale et musicale des lieux, des situations : restaurants, cafés, rues, parcs, jardins). Je cite ce long passage, l’un des plus beaux du livre (p. 58-61), vous y êtes :

Je voudrais que nous nous voyions davantage, plus longtemps et plus intensément. Je lui dis à chaque fois : « On mange ensemble quand tu veux et où tu veux, le midi ou le soir, tu décides », et elle répond à chaque fois : « Pas le soir, je préfère le midi. » Puis un jour elle me montre le restaurant en face de sa librairie, un établissement à la mode, qui propose des plats composés exclusivement de produits cultivés localement. C’est plutôt cher, tout petit, uniquement sur réservation, et ils ne sont ouverts que pour le dîner. « Nous devrons y aller un soir », me dit-elle. J’accepte immédiatement.
Il fait alors très chaud, la canicule s’est installée sur la ville. On est mardi mais ce soir c’est la Fête de la musique, les rues ont été fermées aux voitures et les gens marchent au milieu de la chaussée, il y a un grand souffle de liberté partout, en allant à son magasin je croise des groupes de musiciens amateurs installés aux carrefours et partout des jeunes et moins jeunes qui boivent et dansent, qui courent en criant et riant, des skateurs, des cyclistes, des hommes âgés sur des trottinettes électriques, tout le monde est en mouvement, se déplace, va d’un mini-concert à un autre, par curiosité, tout simplement pour bouger, pour mettre en accord l’esprit et le corps. Je suis pris dans l’inattendu flux humain qui descend les avenues et longe la Seine, et c’est précisément aussi ma direction, vers le magasin où travaille la femme qui m’attend.
Je la retrouve, elle ferme la boutique et nous n’avons pas à marcher longtemps puisque le restaurant se situe très exactement en face. On nous installe à l’étage, les fenêtres ont été ouvertes sur un petit balcon d’où on aperçoit de l’autre côté de la Seine les grands bâtiments classiques et l’étendue des toits de zinc tout autour, le soleil brille encore, l’air est doux, la rue bruyante mais légère. Nous attendons notre commande longtemps et dans l’intervalle elle me raconte sa vie en détail, la kyrielle de ses conjoints, mari et amants successifs. Elle m’interroge beaucoup sur mes anciennes amies, et aussi sur mes livres et les héroïnes qui s’y trouvent, et dont elle se persuade qu’elles concordent avec ma vraie vie.
Les plats arrivent enfin, ils sont peu copieux mais vraiment délicieux. Nous parlons encore et je lui dis tout ce qu’elle veut savoir, pour autant que je me souvienne de mon passé, puisque année après année malgré moi j’oublie tout. Elle, en revanche, a gardé une mémoire parfaite de tout ce qu’elle a vécu. Elle est très belle ce soir, vêtue d’un tee-shirt rouge qui fait ressortir ses yeux sombres d’Espagnole et ses cheveux gris qu’elle vient de faire couper, très dégagés sur les tempes et l’arrière du crâne, le front barré de sa grande mèche dans laquelle elle passe ses doigts à chaque minute avec ce mouvement réflexe adorable dont je ne me lasse pas, la main droite coiffant la mèche puis ses deux mains lissant les cheveux au-dessus de ses oreilles, le tout dans un double geste, front, oreilles. Cette façon de se recoiffer machinalement ponctue toujours son discours, elle s’y appuie pour se donner confiance, se rendre inconsciemment plus belle, c’est merveilleux.
Elle porte un pantalon de toile noire et des baskets américaines série limitée. Je lui fais remarquer qu’elle est toujours en pantalon, elle s’en étonne, elle ne s’en était pas rendu compte, dit qu’elle peut aussi parfois porter des robes, qu’elle en a dans sa penderie. Au-dessus de son tee-shirt rouge, elle a accroché à ses oreilles des boucles plaquées or en forme de croissant et assez larges, qui renvoient le soleil dans toutes les directions au hasard de ses mouvements de tête, fréquents et rapides.
Nous sommes arrivés à huit heures du soir, il doit être maintenant onze heures, il n’y a plus personne dans le restaurant, nous continuons de parler, nous avons pris un dessert, moi deux autres verres de saint-émilion, la nuit est tombée, nous sortons enfin. La chaleur s’est à peine atténuée, je lui dis que je la raccompagne chez elle, dans un des quartiers chics de l’Ouest, elle me répond que ce n’est pas nécessaire, j’insiste, elle dit « Alors, jusqu’à mi-chemin, quelques minutes ».
Je la sens confuse, qui a peur, elle ne veut pas que j’aille jusque chez elle, et pourtant elle a accepté enfin ce dîner après avoir cinq ou six fois insisté pour seulement déjeuner. Mais il fait beau, l’air est doux, tout est léger, la Fête de la musique anime toujours les rues où nous devons zigzaguer entre les tables de bar et de restaurant installées jusqu’au milieu de la chaussée. La lumière orangée des lampadaires donne à la nuit des teintes étranges de soleil couchant que contredit le ciel noir comme l’encre, et l’inhabituelle chaleur nocturne accentue encore le caractère féerique de la ville ce soir. On se croirait en Italie et je lui dis que ça me rappelle Rome, où les restaurants dressent au milieu de la rue de longues tables avec des bancs pour dîner en profitant du ciel et de la fraîcheur du soir.
Nous longeons les Tuileries, chaque jour nous vivons naturellement au milieu de la beauté incroyable de cette ville, qu’à force d’habitude nous ne voyons plus, et que devront nous rappeler involontairement les amis italiens, japonais ou américains, lorsque la découvrant ou redécouvrant ils resteront devant nous comme tétanisés, et pris dans une euphorie continue. [...]

L’éternel printemps est donc un magnifique portrait de femme, angoissée et insouciante, décalée, mais vraiment contemporaine, une « déesse » écrit Pautrel, « remplie à la fois de lumière et de nuit obscure, l’une et l’autre ayant part égale en sa nature » (Parménide : c’est l’exergue du roman). Page 44 :

À vrai dire, il y a deux femmes en elle, une femme angoissée et une femme insouciante. Et également deux autres encore, une jeune femme, de dix ans de moins que son âge réel, et une femme âgée, de dix ans de plus, ce qui fait au total une immense amplitude de vingt années. Parce que je l’aime entièrement, j’accepte ses angoisses et son âge supérieur au mien, mais parce que la joie et la lumière seules m’ont toujours attiré, je fais tout pour laisser grandir en elle l’insouciance et la jeunesse, et précipiter dans l’oubli la vieillesse et les irrationnelles angoisses.

Pas d’équivalent dans la littérature française récente. La comparaison qui me vient à l’esprit serait plutôt cinématographique, du côté des films d’Éric Rohmer (même goût pour la conversation, la curiosité, l’indécidable, le temps suspendu). Mais on n’est pas au cinéma et aucune femme de ce type chez Rohmer...

Je n’en dis pas plus, achetez le roman dès qu’il sortira (le 29 août, s’il faut que vous attendiez jusque-là). J’y reviendrai évidemment en temps voulu.

*

« J’avais vu juste, elle n’a personne dans sa vie actuellement. De son côté, elle sait que je suis séparé. Elle a été mariée, a divorcé, n’a pas d’enfants. Elle sort peu, mais elle aime aller au restaurant. Parler sans fin en mangeant est également un de mes grands plaisirs. »


Manuscrit de Marc Pautrel. Vers les pages 108/110 du roman.
Photo Marc Pautrel. ZOOM : cliquer sur l’image.

Le site de Marc Pautrel
Le blog de Marc Pautrel
Le carnet de Marc Pautrel (quelques phrases chaque jour)

Le Jardin des Tuileries au printemps. Photo A. Gauvin. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


2 Messages

  • Albert Gauvin | 29 octobre 2019 - 10:47 1

    Rtbf, musiq3, , 27 octobre 2019.


    Marc Pautrel - © F. Mantovani - Gallimard ;
    ZOOM : cliquer sur l’image.

    J’avais vu juste, elle n’a personne dans sa vie actuellement. De son côté, elle sait que je suis séparé. Elle a été mariée, a divorcé, n’a pas d’enfants. Elle sort peu, mais elle aime aller au restaurant. Parler sans fin en mangeant est également un de mes grands plaisirs.

    Programmation musicale, signée Marc Pautrel :
    Joseph HAYDN - L’Adagio du Quatuor Op 1 No. 0 en mi bémol majeur, Hob.II:6. Soundiva String Quartet .
    François COUPERIN - Le Tic-Toc-Choc ou les Maillotins (Troisième livre : Dix-huitième ordre). Scott Ross. Still 2506 SAN 78.
    Antonio VIVALDI - Le premier mouvement du Concerto pour mandoline RV 425 en ut majeur. Avi Avital & Venise Baroque Orchestra . DG 4794017.
    Domenico SCARLATTI - Sonate K 296 en fa Majeur. Scott Ross. Erato 2564-62092-2.
    Claudio MONTEVERDI - Ardo, ardo, avvampo, mi struggo ; accorrete (Madrigali Guerrieri Ed Amorosi 8° Libro). Concerto italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini . OPS30187.

    Production et présentation : Axelle THIRY
    Réalisation : Leslie GUTIERREZ
    A PORTÉE DE MOTS


  • Albert Gauvin | 31 août 2019 - 11:07 2

    La recension de Philippe Chauché.

    « Nous nous décrivons nos royaumes respectifs, et chacun de ces pays est un délice pour l’autre. Nous nous faisons la cour mutuellement. La conversation française est bel et bien une forme de pratique érotique ».

    L’éternel printemps est un roman d’amour et de séduction. Un roman parfait, une vie princière, un voyage humain, l’écrivain possède, comme son éditeur, l’art rare de savoir choisir les noms qu’il donne à ses livres. Comme il possède celui de composer ses romans, et c’est bien de cela dont il s’agit, de composition, comme on le dit pour la musique et la peinture. Marc Pautrel possède cet art d’écrire avec la précision d’un artisan joaillier, chaque geste est pesé, chaque phrase millimétrée, chaque mot choyé. L’éternel printemps est un roman qui mise sur l’amour et la littérature, comme l’on mise sur la vie. L’éternel printemps est le portrait à la plume d’une femme aimée, aimée sur l’instant, pour le timbre de sa voix, cette intonation, cette tessiture, pour ses doigts fins comme des crayons-mines, la grande mèche de cheveux qui lui barre le front, avec ce mouvement réflexe adorable dont je ne me lasse pas, mais aussi pour ses pertes d’équilibre – Je guette ses secondes de folie, les éclairs durant lesquels elle quitte la route et s’envole pour quelques minutes –, et sa conversation, cet art de vivre si Français. L’éternel printemps est un roman de la conversation, de la fréquentation.

    Ils se fréquentent, comme nous disions au siècle passé, et fréquentent les livres et les auteurs anciens, lui écrit, elle conserve et préserve des livres qui continuent d’éblouir leurs lecteurs : Descartes, Alexandre Dumas, Voltaire, Stendhal, Baudelaire, les Bibles, Rabelais, des incunables, des in-folio, des in-plano, tout un univers qui vit et raisonne sur les étagères de sa librairie, et par rebond dans les phrases du roman. Des livres immortels, qui n’ont pas fait leur temps : deux êtres se rencontrent, et la plus belle bibliothèque du monde s’ouvre à leurs yeux.

    « Elle me fait penser à ces cerfs-volants que je vois l’été devant l’océan, si leur fil est tenu trop court, ils restent à quelques centimètres de hauteur, comme couchés, ils ne se dressent pas dans le ciel à cheval sur le vent, ils tournent en cage, à droite, à gauche, se plantant sans arrêt dans le sable. Le plus beau cerf-volant est celui dont on coupe le fil et qui part vers le firmament, très haut, très loin ».

    L’éternel printemps est un roman attentionné, attentif aux mots, aux gestes et aux silences, attentif aux tressaillements de cette libraire d’exception, que le narrateur apprivoise. Attentif au motif : un visage, un regard, le mouvement d’une main, une rue, une table de restaurant, un ciel. Marc Pautrel porte autant d’attentions à sa libraire, qu’il en portait dans ses romans précédents à Blaise Pascal, Jean-Siméon Chardin, ou Ozu. L’éternel printemps est un roman bref et vif, musical, qui danse – on pense à Vivaldi et ses mandolines –, il pourrait s’intituler Le romancier de Paris, ou encore La Romance de la Seine. L’éternel printemps est le roman portrait d’une femme, d’une étoile, que le narrateur ne peut totalement saisir, vérifiant ainsi que l’on ne peut jamais tout saisir de l’être aimé, l’aventure amoureuse est celle d’un saisissement chaque jour renouvelé. Marc Pautrel fidèle à ses brèves incises romanesques – il écrit, tel un cavalier galopant sur les collines et les chemins de l’art du roman, à vive allure, embrassant du regard les paysages qui s’offrent, les parfums qui volent, et les éclairs qui strient le ciel, le regard d’une femme en devenir d’amour –, nous offre là, une belle pierre bleue, un diamant aux 29 carats taillé par un orfèvre aux mains bénies, un éternel printemps romanesque.

    « Nous longeons les Tuileries, chaque jour nous vivons naturellement au milieu de la beauté incroyable de cette ville, qu’à force d’habitude nous ne voyons plus, et que devront nous rappeler involontairement les amis italiens, japonais ou américains, lorsque la découvrant ou redécouvrant ils resteront devant nous comme tétanisés, et pris dans une euphorie continue ».

    Philippe Chauché