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Livres - Quoi de neuf ? Sollers

"LE NOUVEAU" : Critiques de Jean-Paul Enthoven et Bernard Pivot
+ Extraits : Une lecture subjective

D 17 mars 2019     A par Viktor Kirtov - C 11 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


3 mai 2019 : Ajout critique du "Masque et la Plume"
17 mars 2019 : Ajout critique de Bernard Pivot
7 mars 2019 :Ajout section "EXTRAITS - UNE LECTURE SUBJECTIVE"

initialement publié le 28/02/2019

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Philippe Sollers publie « Le nouveau », un roman qui ne ressemble qu’à un roman de Philippe Sollers… Un régal qui convoque Shakespeare, son grand-père Louis…

LA CRITIQUE DE JEAN-PAUL ENTHOVEN

Par Jean-Paul Enthoven
Publié le 28/02/2019 | Le Point

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Philippe Sollers.
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Le roman, selon Sollers, n’est pas (ne peut plus être) un roman. C’est (ce devrait être) une promenade, un récitatif, une excursion, une variation, une narration – mais, à coup sûr, pas un roman. Ainsi, à la manière charmante de Montaigne (bordelais, comme lui), l’inventeur du concept de « France moisie » va et vient dans sa bibliothèque, se saisit d’un volume (Nietzsche, Stendhal, Heidegger, Rimbaud, Hölderlin…), le commente, l’éclaire, l’obscurcit, y incruste son état d’esprit du jour, en extrait quelques fumantes citations tamisées par l’intelligence d’un « je » vagabond et rusé – et le tour est joué. L’ensemble étincelle. C’est localement éblouissant. Globalement pas très clair. Toujours excitant. Pour ma part, j’adore. Cette désinvolture jubilante me ravit. Et, mis bout à bout, ses non-romans romanesques composeront un jour une autobiographie intellectuelle hors norme. Vite, vite, un « Pléiade » ! La littérature l’exige. Sollers le mérite.

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Vivacité. Cette fois, c’est avec Shakespeare que Philippe embarque son lecteur. Et, précisément, sur un bateau – celui de son grand-père Louis, le Nouveau, dont le patronyme va être infiniment décliné pour signaler ce qui, dans notre bel aujourd’hui, n’est plus très neuf. Sur l’océan des concepts et des œuvres, le joyeux Sollers, anti-Houellebecq absolu, flotte et ne sombre pas. Au contraire, il resplendit. Le voici qui cingle vers l’Angleterre et l’Irlande avec, dans sa malle-poste, d’étranges questions : pourquoi l’amiral Nelson se prénommait-il Horatio (comme l’ami du prince Hamlet) ? Pourquoi le « Rigodon »de Céline s’intitula-t-il d’abord « Colin-maillard » ? Parfois, le capitaine fait une halte sur une phrase énigmatique (« l’attente est l’élément fluide du dieu extrême », p. 112) – mais peu importe : Sollers est la preuve à jamais vivante que l’on était vraiment cultivé (et solidement athée) en ce XXe siècle du temps jadis.

LE NOUVEAU

Ce livre est un roman.
Nous sommes dans le sud-ouest de la France, vers Bordeaux et ses grands environs, d’où l’ensemble de l’Histoire, peu à peu, se dévoile.
Personnages principaux :
Henri (1850-1930), le navigateur.
Edna (1854-1936), l’Irlandaise.
Louis (1870-1956), l’escrimeur.
Lena (1922-2007), la magicienne.
Invité permanent : William Shakespeare (1564-1616).

A ceux qui voudraient, par ailleurs, disposer d’un manuel du Sollers sans peine, on ne saurait trop conseiller l’excellente « Conversation infinie », qu’il publie avec la complicité de Josyane Savigneau, son éminente et fidèle herméneute. Leur bavardage est somptueux de drôlerie, de vivacité, d’audace. Ces deux « camarades de combat » en savent long sur l’époque. On est heureux d’être admis, fût-ce trop brièvement, dans leur intimité spirituelle, toute d’allégresse et de savante fantaisie.

Lire aussi l’interview de Philippe Sollers dans Le supplément Le Postillon. du Point ( sa réaction à la couverture du Point).

« Le nouveau », de Philippe Sollers (Gallimard, 144 p., 14 €). A paraître le 7 mars.

« Une conversation infinie », de Philippe Sollers et Josyane Savigneau

(Bayard, 140 p., 17,90 €).

LA CRITIQUE DE BERNARD PIVOT

Journal du Dimanche du 17/03/2019

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Au début, Philippe Sollers nous emmène en bateau. Il s’appelle Le Nouveau. En hommage à New York ou La Nouvelle-Orléans ? Henri, son arrière-grand-père maternel, commandait un trois-mâts au long cours. Il avait épousé Edna, une Irlandaise. Les culs-terreux n’épousent pas d’Irlandaises. , Louis, son grand-père, un fameux escrimeur avait, une barque qui lui permettait de rejoindre son voilier. Cette barque a pourri au fond du jardin. Dessus, on ne peut plus lire que deux lettres, « No ». C’est suffisant pour alimenter des rêves.

Il y a aussi Lena, « la beauté même », fille de Louis et mère de Philippe. Sa bibliothèque permet des voyages aussi passionnants que ceux des marins. Proust est son dieu. À 15 ans, Sollers a essayé de lire la Recherche. Il n’y a rien compris. Depuis, il s’est rattrapé. Lena lit aussi Jacques Rivière, le directeur de La Nouvelle Revue française. Il est de Bordeaux. À la mort de Proust, en 1922, il écrit : « C’est la lumière la plus éclatante que France ait projetée sur le monde... On ne sait pas encore, mais on verra peu à peu combien Proust est grand...  » Sollers fait fort justement l’éloge de Rivière.

Mais ça y est, la bibliothèque l’a emporté sur l’océan, les livres sur les mouettes, les écrivains sur les marins ! Philippe Sollers est parti pour une nouvelle croisière en littérature, ne revenant à Henri ; Edna et Louis qu’épisodiquement, pour s’oxygéner les poumons et rafraîchir ses souvenirs.

La principale escale : Shakespeare. Grâce à Sylvia, une spécialiste du dramaturge, ·avec laquelle les échanges sont fréquents et animés. Sollers l’entraîne dans un théâtre spécial qu’il appelle « Le Nouveau ». Pas de salle, pas d’acteurs, pas de public. Une scène virtuelle sur laquelle il fait monter Hamlet, Macbeth, Lear, Prospero, Shylock, Cléopâtre, Cordélia, Roméo et Juliette, etc. Il y a aussi des coulisses où l’on croise Shakespeare, 18 ans, beau garçon qui « se fait plus ou moins violer par Anne Hathaway, son aînée de huit ans ». Bientôt, trois enfants : « William coincé à Stratford. » Comme Molière, Shakespeare n’a laissé aucun manuscrit. C’est embêtant : Cela nourrit les rumeurs les plus folles. À notre époque où l’ordinateur tue les manuscrits, ceux des écrivains d’avant prennent constamment de la valeur. Combien vaudrait le manuscrit d’Othello ou de Hamlet  ? Sollers a un conseil magnifique : « Vous pouvez très bien imaginer un manuscrit de Shakespeare : sa main est de la même-substance que son souffle et sa voix. Ecoutez mieux : vous verrez l’encre.  »

Comme d’habitude, Philippe Sollers ne tient pas en place. Il récrit l’histoire d’Adam et Ève ; il dit que sur sa dalle funéraire une rose sera sculptée ; il réclame une fête nationale pour Mme Bovary ; il fait l’éloge de Jesse Owens, quadruple champion aux Jeux olympiques nazis de 1936 ; il lit pour nous un exemplaire du journal collabo La Petite Gironde ;-et, avec son agilité habituelle, il va de Joyce à Karl Marx, de Yeats à Gide, et de Hemingway à André Breton, de Melville à Céline, Et puis retour à Shakespeare, son « invité permanent ».

Le temps est l’un
des thèmes majeurs
de ses œuvres

Vers la fin du roman, il s’exclame tout à coup : « Quel méli-mélo dans le temps ! » En effet. Il jongle avec les époques et, comme sur le bateau de l’arrière-grand-père, il vaut mieux avoir la tête bien-accrochée aux épaules parce qu’elle a parfois du mal à parer les coups de roulis de la culture sollersienne. Le temps, les transgressions et les invariants du temps, les petits meurtres du temps, le temps dans la littérature et les arts, le temps dans la vie des hommes, le temps des dieux anciens et nouveaux, le temps est un des thèmes majeurs des œuvres de Sollers (six pages de titres « du même auteur » !). J’ai été étonné· que dans Une conversation infinie (Bayard, 145 pages, 17,90 euros), dialogue percutant de Philippe Sollers avec son amie Josyane Savigneau, ils n’aient pas ajouté le temps aux thèmes de l’amour, Dieu, la fidélité, la gloire, la vieillesse et la mort.

Une place est même faite à l’actualité. Quand Sollers évoque le scandale des agressions sexuelles parti de Hollywood et qui déferle sur le monde entier, « jusqu’à l’académie Nobel », on croit lire un de ces textes pugnaces qu’il publiait naguère dans le JDD. Justement, Le Nouveau se termine un dimanche : « La tempête fait rage. J’ouvre la porte, je rentre et, aussitôt, la vérité du grand merveilleux silence est là.  » •

LE NOUVEAU, PHILIPPE SOLLERS, GALLIMARD, 130 PAGES, 14 EUROS.

LE MASQUE ET LA PLUME : "Le Nouveau" de Philippe Sollers : passionnant et/ou agaçant ?

le 2 mai 2019

À 82 ans, Philippe Sollers fait paraître un son nouveau livre - qui s’appelle, précisément, "Le Nouveau". Certains critiques du "Masque la Plume" ont été enthousiasmés par ce livre ; les autres sont plutôt agacés (voire perdus) par ce nouvel opus.


Philippe Sollers © Maxppp / Vincent Isore/IP3
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Le livre résumé par Jérôme Garcin...

"Le Nouveau", c’est le nom du trois-mâts que Philippe Sollers, l’auteur de Femmes, dit avoir hérité de son arrière-grand-père, Henri, un navigateur au long cours qui sillonnait les océans avec des cargaisons de vin de Bordeaux et avait épousé une Irlandaise, mais aussi de son grand-père Louis, champion d’escrime devenu accro aux jeux… Sollers aime l’idée qu’il utilise son stylo comme un fleuret et qu’il mène sa guerre du goût comme son aïeul voguait sur l’océan : toujours à faire le point. En mer, Henri emportait toujours deux volumes de Shakespeare. L’occasion, pour son arrière-petit-fils de réunir ici Hamlet, Le Roi Lear, César ou encore Prospero.

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Arnaud Viviant est fan ; il a adoré

Je suis un lecteur fan de Philippe Sollers, qui à 82 ans (et depuis un moment déjà) publie un roman par an avec une régularité de métronome. Ses livres sont de plus en plus courts, de plus en plus cristallins…

Je trouve qu’il y a quelque chose de magnifique : on sait que Philippe Sollers s’appelle en réalité Philippe Joyaux et d’une certaine manière, depuis un moment déjà, c’est Philippe Joyaux qui tient la plume plus que Philippe Sollers.

C’est très beau, cette idée d’un bateau, celui du grand-père navigateur et un petit bateau sur lequel l’adolescent Philippe Sollers ramait jusqu’à l’île de Ré. C’est que le texte va à la dérive comme un bateau. Et c’est magnifique parce que ça reste, malgré tout, tenu.

C’est de moins en moins romanesque et en même temps le romanesque est là, il se glisse dans une seule phrase : Sollers a fait un coma, il en est sorti avec un poème, qu’il a écrit directement en anglais, avec cette phrase géniale :

être ou ne pas être n’a jamais été la question.

(Magnifique ! C’est soi-disant un poème de Yeats) À un moment, parce qu’il y a toujours une femme dans les livres de Sollers, il rencontre une professeur de théâtre qu’il décrit en trois lignes : au cœur du paragraphe, on apprend que ce serait la petite fille de Yeats. Et là, le roman explose.

Après, il y a une fascination pour le texte de Shakespeare avec cette découverte : Sollers raconte trois fois dans le livre (qui fait 100 pages) qu’Hamlet porte le même prénom que son père. À partir de là, il y a toute une dérive significative…

Je ne comprends pas les gens qui ne voient pas l’intérêt de lire Sollers : c’est comme rentrer dans un Sherlock Holmes ! C’est l’investigation et c’est juste passionnant d’un point de vue intellectuel !

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Olivia de Lamberterie y a vu deux romans : l’un qu’elle a aimé, et l’autre non

Il y a deux livres dans ce court roman.

L’un qui me plaît beaucoup : cette balade en bateau dans ce Nouveau. Là, c’est vrai qu’on dérive, on rêve et on remonte dans sa famille et dans toute ce qu’il a hérité de cette famille. Il y a deux personnages de femme absolument magnifiques :

· Edna, l’arrière-grand mère irlandaise exilée à Bordeaux, qui s’ennuie énormément (il y a de très belles phrases sur ce que c’est que l’exil)

· Lena, sa mère qui lisait Proust - et quand le petit garçon venait la voir, elle lui disait "Mais arrête, tu vois bien que je suis en train de lire". Elle avait perdu un sein, elle était devenue une Amazone. Tout cela est très très beau.

Après, il y a un deuxième livre qui est une scène de théâtre (peut être le théâtre No, puisque le bateau ne s’appelle plus que No, les autres lettres ont disparu), dans lequel il rejoue Shakespeare. Et là, Sollers me perd un peu. J’ai toujours un peu l’impression qu’il me regarde de très très haut, et ça m’énerve un peu.

Il me semble que c’est un livre très crépusculaire sur : qu’est-ce que c’est que la mort… Scène inouïe : son grand-père est mort, le petit garçon demande à sa mère : "Qu’est-ce que c’est que la mort ?"La mère le conduit dans la chambre, les volets sont entrebâillés, elle lui montre le grand-père mort et lui dit"tu vois, ce n’est rien". Ça, j’ai trouvé ça vraiment très beau.

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Jean-Claude Raspiengeas est très agacé par ce livre de Sollers

Là on a affaire à une vache sacrée, alors il faut faire très attention. Sollers : "pas touche" !

Ce qu’on voit dans le livre, c’est du Sollers : le petit malin, le goguenard en embuscade, cette ironie, ce surplomb permanent, ce ricanement de fond de gorge qu’on retrouve dans tous ses livres.

Et là de nouveau : il théâtralise son personnage. Sous l’humour, il y a toujours la posture. Sollers, c’est toujours quelqu’un qui est très très fort sur la posture. C’est aussi quelqu’un qui sait camoufler ses reniements par la grandeur d’âme et la hauteur d’esprit (il fait l’éloge des singularités et du coup il vomit les conceptions ensembliste du monde, qu’il a tant vanté…).

Du coup, c’est tout beau / tout nouveau : la marine, l’Irlande, l’escrime et même Shakespeare. Et une fois de plus, il nous fait le coup de la posture : si on le lit bien, il n’y a que lui qui saurait le traduire, et les traducteurs précédents de Shakespeare étaient évidemment des gros nuls.

Pour résumer un peu mon propos par rapport à Sollers : pour moi, il incarne depuis très longtemps la figure du fat contemporain. C’est quoi le fat ? "Le fat est celui qui se montre prétentieux de façon déplaisante et quelque peu ridicule".

Quand je lis aujourd’hui Sollers, il me fait absolument penser à ce danseur de claquette dans Ginger et Fred de Fellini, ce vieux danseur qui vient refaire des tours de pistes et qui n’y croit plus véritablement et, en effet, c’est un peu raté et il faut le dire, un peu pathétique...

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Patricia Martin

Je suis outrée par ce que tu viens de dire ! Je ne suis absolument pas d’accord.

D’abord parce que je n’oublierai jamais que Sollers a écrit Femmes, qu’il parle des femmes de manière incroyable : sa grand-mère, sa mère l’amazone aux yeux vairons, mais il parle aussi de la mère de Freud, la mère et la femme de Shakespeare...

Et je trouve que, justement, il est Philippe Joyaux : il fait tomber le masque.

Quand on a l’impression qu’il vous regarde de haut, je pense que chez lui c’est une posture, c’est un type qui est assez tendre, et là il semble même qu’à certains moment, il est serein. Il y a une sérénité, alors que de toutes évidences, cela fait déjà un moment que cet homme est scandalisé par la venue de la mort qui rôde malgré tout et par sa propre vieillesse. Je pense que ça le met dans un état de fureur inouï. Et là, pas du tout : c’est incandescent, parce qu’il y a toujours cette même fougue, ce n’est pas quelqu’un qui est indifférent aux choses et aux autres, mais il y a quelque chose de dénoué, de conciliant, de doux.

Moi j’ai trouvé que c’était un livre "à sauts et à gambades", comme aurait dit Montaigne : il va d’une chose à l’autre, et il en parle avec quand même beaucoup de talent parce qu’il faut savoir les décrire, ces scènes !

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Aller plus loin

"Le Nouveau" de Philippe Sollers : l’intégralité des critiques du "Masque la Plume" :

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Crédit : France Inter


EXTRAITS - UNE LECTURE SUBJECTIVE

Voici une lecture subjective et parcellaire du dernier roman de Sollers.

Exergue

« Les jours se mêlent dans un ordre plus audacieux. »

HÖLDERLIN

Pourquoi ce titre « Le Nouveau » ?

Un premier niveau de réponse est dans le premier chapitre intitulé « BATEAU ». Philippe Sollers nous emmène sur les bords de l’atlantique et de son île de Ré, là où une photo de son enfance immortalise une promenade en barque, avec le grand-père maternel Louis, devant la maison familiale. Mais Philippe Sollers ne limite pas ce livre à une remémoration de souvenirs familiaux et d’enfance, il n’oublie pas qu’il est écrivain et nous ouvre en même temps sa bibliothèque fondatrice dans ses digressions littéraires. Sans pesanteur, nous nous laissons prendre par le flot du conteur. Ce n’est pas seulement son histoire, elle devient la nôtre et comme les contes que nous avons déjà entendus, on aime les rappels à notre mémoire, on aime leur musique.

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BATEAU

[…] À propos de bateau, la barque qui servait à mon grand-père, Louis, pour rejoindre son voilier, est longtemps restée, forme blanche, au fond du jardin. Elle a fini par pourrir, et son nom, gravé à l’arrière, n’a plus été lisible, sauf quelques lettres. Le bateau s’appelait Le Nouveau . La barque était son annexe, dans laquelle j’ai beaucoup ramé autrefois, bien après que le bateau eut été vendu. Dans un coin d’herbe, voici ce qui parle comme message : non plus LE NOUVEAU , mais LE NO.

Le bateau n’était lui-même qu’un bateau de secours, entreposé sur un grand trois-mâts au long cours, commandé par Henri, mon arrière-grand-père maternel. Sa femme, dont j’ai une vieille photo, s’appelait Edna, et était irlandaise. Ce curieux couple a beaucoup voyagé, et je pense que le nom, « Nouveau », a dû être inspiré à ce marin par le « New » américain, New York, ou La Nouvelle-Orléans, peut-être. Je ne crois pas à la visite des morts, mais je suis forcé d’y penser après ce vol singulier de mouette. Henri ? Edna ? Ou tout simplement Louis, qui est venu très souvent ici pour pêcher et tirer le canard, ici, dans cet endroit hyper-protégé choisi au coup d’œil par le grand marin de la famille ?

Henri se balade un jour en bateau côtier, la marée est haute, il voit l’endroit, les digues, les points d’amarrage possibles, il jette les dés, c’est là. Il s’agira de préserver l’esprit d’aventure et de découverte, et ensuite le monde ancien pour le rendre d’autant plus nouveau. Pour les séances en mer, Le Nouveau , petit format, traînant derrière lui sa barque, fera l’affaire.

Ancrage à 100 mètres, on part très tôt le matin avec la marée, rentrée le soir avec le retour de l’eau. Louis a prolongé cette tradition, qui se retrouve avec moi dans l’encre bleue, le matin et en fin d’après-midi, face au large. Les mouettes recommencent leur ballet fou, elles crient dans le ciel d’orage. Je pense à Edna, ma belle Irlandaise. Sa photo est là, sur la cheminée. Elle a l’air gaie.

LOUIS

Le vagabondage dans la généalogie familiale et les souvenirs d’enfance se poursuit avec le portrait de Louis Molinié, le grand père maternel.

Une énigme vivante, ce Louis, fils du marin légendaire, et escrimeur célèbre dans toute l’Europe. J’ai gardé, dans un coin de grenier, un tas de fleurets et de sabres qu’il m’a légué, ainsi que sa grosse montre en or, là, sur ma table, arrêtée pour toujours à 8h10. Du matin ? Du soir, à 20h10 ? Les deux. Au fond d’un tiroir, je peux regarder ses médailles qu’il a gagnées dans des tournois internationaux. Il a tenu à ce que l’une de ses trois filles, Lena, suive dans sa jeunesse des leçons d’escrime. Son choix s’est porté sur ma mère, de loin la plus dégourdie. Voilà ce qui coule dans mes veines : la marine, l’Irlande, les fleurets mouchetés. On ne tue pas, on touche. On n’espère rien, on navigue. Les femmes sont en général des étrangères parfaitement intégrées.

[…]

Louis a-t-il voulu perpétuer le souvenir d’Edna, en appelant Lena sa dernière fille ? C’est probable, la rime s’est faufilée par là. Aucun rapport, pourtant, entre cette Irlandaise bordelaise et cette Parisienne venue, par son mariage, habiter Bordeaux. C’est elle, là, petite fille plutôt chic, debout sur une table dans le parc de Vincennes. Qu’est-ce qu’elle fait là ? La photo a dû être prise par Louis, un jour de fête. Elle montre une enfant qui n’en fera qu’à sa tête. Elle peut compter sur son père, qui l’a installée, sous les arbres, en position de star.

C’est dit, elle sera moderne. Louis est très connu, elle l’accompagne partout, il aime être en public avec elle. Cette jeune fille ravissante, avec une toque de fourrure, c’est elle, à Longchamp, sur le champ de courses (Louis fait courir un cheval de son écurie de Bordeaux). La revoilà, sortant de l’Opéra Garnier, en robe du soir blanche. Encore elle, en train de fumer, en maillot de bain, sur la plage. Encore elle, au volant de sa voiture, une Citroën « traction avant » dans une rue de Bordeaux. Ma photo préférée est, malgré tout, celle où elle est assise, souriante, à l’arrière du Nouveau. Elle a 16 ans, c’est la beauté même.

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LIVRES

Je dois tout à la bibliothèque de Lena. Mon père ne lit rien, sauf des livres techniques en rapport avec son métier d’industriel. J’ai appris de lui que la société est invivable, je n’ai jamais rencontré un nihiliste plus convaincu, pudique, bon, intraitable. Lena, elle, se déplace dans une fantaisie et une curiosité constantes. Sa bibliothèque, donc, a un dieu : Proust. J’ai commencé à lire la Recherche à 15ans, sans y rien comprendre, mais j’ai continué pour savoir ce que Lena pouvait bien trouver dans cette forêt enchantée. Lena, en fin d’après-midi, est allongée, pour lire, sur un canapé, avec, sur sa gauche, une lampe jaune. Ce pan d’abat-jour jaune garde pour moi sa fascination. « Plus tard, plus tard », dit Lena quand je m’approche. « Tu vois bien que je lis. »

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EXILS

[…] Au moment de la mort de Louis, Lena, que j’avais dû interroger sur la mort, m’a donné une leçon. J’ai 10ans, on est en août, elle m’emmène voir le corps de Louis dans sa chambre. Les volets sont entrebâillés, il est là, rigide et très calme. On reste là un long moment, et Lena, pour finir, me dit à voix basse, « Tu vois, la mort ce n’est rien. » On est sortis dans le jardin, je n’ai jamais vu un soleil aussi vibrant dans les arbres.

Freud a posé la même question d’enfant à sa mère, Amalia. Nous sommes dans une cuisine. Voici ce qu’elle répond :

« Alors ma mère se frotta les mains, paume contre paume, tout à fait comme si elle faisait des Knödel , sauf qu’il n’y avait aucune pâte entre ses mains, et elle me montra les petites pellicules noires d’épiderme qui se détachent sous l’effet du frottement, comme un échantillon de cette terre dont nous sommes faits. Mon étonnement devant cette démonstration ad oculos fut sans limite, et je me soumis à ce que je devais plus tard entendre exprimer par ces paroles : “Tu es redevable d’une mort à la nature”. »

Cette scène est fantastique, et digne de Shakespeare. Enfin une mère qui avoue ! Elle est la terre, elle a les mains sales, et voilà d’où tu viens, mon petit Sigi, et où tu reviendras après ta mort, car tu as une dette envers la nature. Shakespeare, lui, fait dire à un de ses personnages, « Tu es redevable d’une mort à Dieu », mais Freud transforme Dieu en Nature, puisque Amalia, sa mère, a osé prendre la place de Dieu. On peut imaginer le traumatisme ressenti par ce garçon, à la cuisine ,envoyant sa mère se frotter les mains, comme pour pétrir une boulette, en lui parlant de sa mort. Lady Macbeth est une très bonne cuisinière. Son fils vivra en exil, avec le sentiment funèbre d’être radicalement endetté .

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Je repense à la barque du Nouveau, dont j’ai gardé, pendant des années, les rames blanches et les dames noires au fond du garage. Entre 12 et 15 ans, j’ai passé un temps fou, pour rien, à ramer, à dériver, à rêver. Dormir en flottant sur l’eau, se retrouver très loin, souquer pour rejoindre la côte, telle a été mon activité d’été. Nager, courir, marcher, oui, mais surtout ramer, écoper, traîner, écouter. Être là, simplement là, était ma préoccupation constante. Ma boussole était d’être là.

J’en suis toujours là, dans une sorte de prière continuelle. J’attends que le jour se lève, ou plutôt se déploie, pour respirer au pied d’un laurier des taches de soleil, qui deviennent, peu à peu, des flaques. Une voix (ce n’est pas tout à fait la mienne) prononce distinctement « Les dieux sont là », ou « Le dieu est là ». Le dieu ou la déesse s’appelle là . J’imagine que Henri, sur le pont du Nouveau , devait se dire quelque chose comme ça, en voyant, très tôt, le soleil apparaître sous ses yeux, en bas. En plein Paris, au sixième étage, même effet sur cette lame de parquet qui brille : le dieu est là.

Il s’appelle Apollon pour le silence du ciel, les lauriers, les taches de soleil sous les arbres. Athéna pour les mouettes et les hirondelles. Aphrodite pour les tourterelles. Poséidon pour la force des marées. Dionysos pour le vent ou le vin du soir. Héphaïstos pour les tempêtes. Artémis pour les marais, les sous-bois et les plantes sauvages. Iris et son arc-en-ciel vous rappellent que Zeus règne sur toute cette ménagerie divine. J’allais oublier Arès, qui vous donne des nouvelles de la mondialisation en guerre. Je me place, quand il faut, sous la protection de Héra. Chut, Hermès vous montre le là .

Il y a de la magie, dans le temps comme dans l’espace. C’est ici que surgit Sylvia Yeats, une descendante du poète irlandais William Butler Yeats, Prix Nobel 1923 (un an après la publication à Paris de l’ Ulysse de Joyce). Encore une histoire de grand-père ? Je n’y peux rien, c’est comme ça.

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SYLVIA

Occasion d’évoquer Shakespeare, mais aussi Joyce, si important dans l’univers sollersien. Il lui a consacré un numéro spécial de L’Infini. (N° 49-50 (printemps 1995)

Sylvia est une spécialiste de Shakespeare. Elle l’enseigne, le traduit, et parfois le préface pour des éditions bilingues anglais-français. C’est une petite brune très drôle. Elle ne s’intéresse pas vraiment à son grand-père, Shakespeare a tout avalé, puisque, c’est clair, il y a pour toujours Homère, la Bible, Dante et Shakespeare.

Ça me va. Sylvia a 37 ans, elle est mariée plutôt démariée, elle a un fils et une fille, elle est venue m’interroger sur Le Songe d’une nuit d’été . La conversation est vite devenue plus directe. On se revoit de temps en temps, l’amitié est profonde. Son grand sujet de réflexion est Macbeth , et tout ce qui concerne la sorcellerie. Elle a beaucoup aimé que le spectre de son grand-père se soit glissé dans mon coma pour écrire un poème. Les histoires de revenants ne lui font pas peur. Elle s’amuse de l’obsession de Freud à propos de l’identité de Shakespeare. Si je risque l’hypothèse d’une couleur catholique, de Shakespeare, elle ne me suit pas sur ce terrain obscur.

Inutile de dire que Sylvia ne se reconnaît pas dans la monstrueuse et merveilleuse Molly Bloom, dont le bavardage final envahit l’espace. Ce Joyce, au fond, est une catastrophe pour l’Irlande, la littérature anglaise, et pour la littérature tout court. Qu’il ait déshonoré la femme anglo-saxonne, comme d’autres (Sade, notamment), la femme française, reste impardonnable. Parlez-moi plutôt du prude T.S. Eliot ou du jardinier Lawrence, et dites-moi si vous pouvez imaginer Molly Bloom en Lady Chatterley.

Ah, ce Bloom ! Les Irlandais, stupéfaits d’avoir engendré sur papier ce juif excentrique (et si mal marié), ont repéré dans Ulysse son parcours dans Dublin, au point d’avoir inventé une fête spéciale, le « Bloom’s day », au lieu d’un Joyce’s day. Toute une ville catholique célèbre un juif lubrique, et aucune association féministe ne proteste, en réclamant un Molly’s day. La France célèbre Jeanne d’Arc, cette sainte anglophobe, mais n’aurait pas l’idée de décréter une fête nationale pour Madame Bovary, cette grande martyre de province. Il le faudrait, pourtant.

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THÉÂTRE

Et voici un autre exemple du mode opératoire de Sollers pour revenir à son dada, la Bibliothèque universelle, la littérature, ses « Voyageurs du Temps » qui ont formé son goût littéraire et qui résistent au temps.

Je ne vais pas me brouiller avec Sylvia à cause de Cléopâtre. Sa très bonne connaissance de l’anglais m’aide surtout à remettre en question les traductions françaises. Celles de Gide sont parfois cocasses, mais la plupart des autres sentent leur origine professorale, rejet des répétitions (« too, too solid flesh » devenant « chair massive »), et voile pudique sur les innombrables jeux de mots érotiques. Les traducteurs et les traductrices sont chastes, Shakespeare ne l’est pas.

Je décide de fonder un théâtre spécial, que j’appellerai LE NOUVEAU . C’est un théâtre sans salle, sans acteurs, sans déclamations, sans public. Tout s’y déroule en silence, à l’écoute de la percussion des mots. C’est en jouant soi-même dans la pièce qu’on l’entend et qu’on la comprend. Au lieu de lire un roman qui se traîne (même les meilleurs), je monte sur la scène du temps. Je m’appelle Hamlet, Lear, César, Antoine, Macbeth, Shylock, Prospero. Je me coule dans leurs pensées, leurs émotions, leurs gestes. Chaque geste et chaque situation est un geste. Voici l’auteur : il a toutes les répliques en tête, il est le spectre central de ce monde toujours nouveau. Il abolit le vieux spectacle, théâtre, cinéma, télé, concerts, bruit et fureur aux mains des idiots. Tout le monde est idiot par rapport à Shakespeare. Mais enfin, qui est-il ?, se demande Freud, fasciné par ce bouleversement des identités. Regardez ces garçons jouant à la perfection des rôles de femmes. Ils sont Ophélie, Gertrude, Cordélia, Viola, Cléopâtre, Desdémone, Jessica, Miranda. Aucune actrice ne ferait mieux qu’eux dans ces rôles.

Sur la scène invisible du Nouveau , tout s’éclaire, tout s’explique. La mort elle-même devient amoureuse de la parole qu’elle porte. Cette tempête est une illusion, ce naufrage n’a jamais eu lieu. Ariel plane comme un ange, Roméo et Juliette sont très étonnés de respirer après leur disparition. Les sorcières sont des vieilles toupies cinglées, Lady Macbeth une folle rafistolée, Cléopâtre une vicieuse de tous les diables, Cordélia une hypocrite, Goneril et Régane de franches salopes. J’ouvre mon livre, le rideau se lève, je le ferme, et c’est l’extinction des feux. Il suffit de suivre Timon d’Athènes, de rejeter le Spectacle, et de vivre intérieurement dans la forêt : « Nothing brings me all things », « Le néant m’apporte tout ».

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HORATIO

Puis suivront une évocation d’Horatio et Hamnet dans le même mélange des genres

Qu’avait en tête le père du futur amiral Nelson en le prénommant Horatio ? Se prenait-il pour Hamlet ? Je n’ai jamais compris, l’automne où j’habitais New York, du côté de Greenwich Village, pourquoi mon adresse se trouvait dans Horatio Street. C’était l’été indien, un flot de lumière me réveillait très tôt dans ma chambre du seizième étage, la bibliothèque et la discothèque étaient merveilleuses, je laissais le poste de télévision par terre, allumé, pour capter de temps en temps des images, mais sans le son (je le fais toujours). Horatio Street ! La rue du Spectre ! On se souvient que c’est lui qui va raconter à Hamlet la terrible vision nocturne de son père, en armes, errant dans la nuit. Ce père assassiné qui vient demander vengeance s’appelle aussi Hamlet, et Horatio, en le voyant, est « bouleversé d’effroi et de stupeur ». Voilà à quoi je pensais en rentrant chez moi, vers une heure du matin, un peu ivre. Horatio, l’ami fidèle, qui reste pour témoigner de la mort du Prince du Danemark :

« Un noble cœur se brise, bonne nuit, doux prince,

Et que des flots d’anges chantent pour ton repos. »

Ces « flots d’anges », en plein protestantisme, attirent d’autant plus l’attention qu’ils sont présents dans l’antienne, en latin, du service des morts catholique :

« In paradisum deducant te angeli. »

À l’époque, la guerre religieuse fait rage en Angleterre. Le fils de Shakespeare, Hamnet, meurt en 1596, à l’âge de 11 ans. Shakespeare, lorsqu’il compose Hamlet , en 1601, a 37 ans, et 52 ans quand il meurt dans sa maison de Stratford, qui s’appelle, comme par hasard, New Place . Toute cette affaire vertigineuse mérite d’être nommée Le Nouveau .

[…]

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AUGURES

Et voyez maintenant, le grand-prêtre Sollers nous inoculer, sans douleur, sa piqûre d’érudition, pour revivifier nos neurones manquant d’exercice.

Le monde a toujours été rempli de symboles, de signes, d’intersignes, de faux ou de vrais prophètes, de voyants, de voyantes, de messages nocturnes parfois décisifs. La femme de Ponce Pilate a eu une nuit agitée, Tirésias a peut-être inventé le crime d’Œdipe, et Hamlet, avant son duel fatal, truqué au poison par le roi, a un sombre pressentiment. Horatio lui conseille de s’abstenir, mais non :

« Nous défions les augures. Il y a une providence particulière dans la chute d’un moineau. Si c’est maintenant, ce n’est pas à venir. Si ce n’est pas à venir, ce sera maintenant. Si ce n’est pas maintenant, pourtant, cela viendra. Le tout est d’être prêt, puisque, de ce qu’il quitte, nul ne sait quel est le bon moment pour le quitter. Laissons. »

« We defy augury », « nous défions les augures ». Le dernier mot de cette tirade est « Let be », « laissons être, laissons aller ». Le verbe let est quand même audible dans le nom de Hamlet . Je suis le destin et la providence, advienne que pourra, là où c’était, je dois surgir. « The readiness is all », « le tout est d’être prêt ». Ce mot de readiness , être sans cesse prêt à mourir, colore le temps. Le maintenant change complètement de nature.

Henri, sur son bateau, déchiffrait les vents, les courants, les mouettes, les goélands, les cormorans, les augures. Tempête ou calme plat étaient prévisibles selon les vols de la veille. Près des côtes, le crépitement silencieux des hirondelles ou la valse des étourneaux indiquaient la température des terres. Regardez Henri faire le point : c’est un sorcier, un devin des ondes. Louis, de son côté, évalue d’un coup d’œil son adversaire au fleuret, et, plus tard, ses concurrents au bridge ou au poker. C’est un joueur, qui mise gros sur certains chevaux qu’il a repérés, avec leurs jockeys, au pesage.

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BAPTÊMES

Là, Sollers aborde un de ses thèmes de prédilection, la religion, les fondements judéo-chrétiens qui ont structuré la pensée occidentale jusqu’au milieu du XXe siècle, le rapport au corps et à la sexualité. Et de là on glisse dans l’actualité : « 50000 excisions sont pratiquées aujourd’hui clandestinement en France »

Reprenons : William Shakespeare naît à Stratford entre le 21 et le 23 avril 1564. Il est baptisé le 26. Il se marie, à l’âge de 18 ans, avec une femme de huit ans son aînée. Le 26 mai 1583, sa fille Suzanna est baptisée, et le 2 février 1585, c’est le tour des jumeaux, Hamnet et Judith. Qu’il soit catholique ou protestant, papiste ou hérétique, le baptême, on s’en souvient peut-être, a pour fonction sacramentelle de laver le corps du nouveau-né de l’empreinte du démon, accomplie dans l’acte des ténèbres de la copulation plus ou moins douteuse.

C’est là où il faut être concis (du latin concisio , tranché ). L’eau, c’est pour les chrétiens, alors que la circoncision est tout à fait autre chose. L’ablation du prépuce, chez les juifs et les musulmans, est un vrai baptême de sang. Prépuce rime avec puceau ou pucelle, et la France, par exemple, a sa Sainte Pucelle révérée encore de nos jours. Nous voilà très vite entraînés dans l’épineuse question de la virginité. En tout cas, pas la moindre trace de circoncision dans le monde grec ou latin. Les juifs ont payé très cher cette manie, hypocritement recyclée ensuite en règle d’hygiène. On comprend sans peine qu’il s’agit de faciliter au maximum la pénétration vaginale, en vue de la reproduction. Un mâle sans prépuce est-il plus performant qu’un non-circoncis ? On le dit, mais c’est peut-être de la propagande.

Le prépuce est une chose, le clitoris (« petit organe érectile situé à la partie supérieure de la vulve ») en est une autre. De la circoncision, nous passons à l’excision, acte beaucoup plus opaque et encore pratiqué sur des centaines de millions de fillettes de la planète, en Afrique ou en Indonésie. Le Coran est censé l’imposer, mais aucun verset ne l’exige. Les mères se chargent de perpétuer cette mutilation sur leurs filles, pour qu’elles deviennent de bonnes épouses à enfants. Le clitoris a très mauvaise réputation : une femme est faite pour être enceinte. La masturbation est déconseillée, mais tolérée, pour les hommes, mais strictement interdite pour les femmes.

On est ahuri d’apprendre que plus de 50000 excisions sont pratiquées aujourd’hui clandestinement en France, bien que cet acte, éminemment moral, soit passible de dix ou vingt ans de prison. Quelques voix courageuses s’élèvent contre ce drôle de baptême mais elles crient dans le désert. La circoncision paraît normale, l’excision est une opération qu’on ne saurait voir. Un romancier récent, frénétique amateur de la sodomie passive, acru devoir démontrer que le clitoris de l’homme était la prostate. Cette découverte sensationnelle n’a pas fait assez de bruit dans le marais.

La virginité, de la Vierge Marie à Jeanne d’Arc, est l’objet d’une passion particulière, au point que certaines femmes se font rebaptiser vierges par une réparation chirurgicale de leur hymen perdu. Ne riez pas : beaucoup d’argent circule dans ces régions hyper-sensibles. Ophélie, dans Hamlet , est-elle restée vierge avant de devenir folle et de se noyer ? Quand Hamlet, pour assister au spectacle qui doit démasquer le roi et la reine, lui demande s’il peut s’allonger entre ses genoux, elle dit « non ». Alors, ma tête sur vos genoux ? Elle dit « oui ». Il se moque d’elle en lui demandant si elle croit qu’il a en tête une histoire de « country matters ». Il faut, bien entendu, entendre cunt, le con , dans cette expression champêtre.

A ce stade, vous êtes loin d’avoir épuisé les thèmes abordés. Vous n’êtes qu’au tiers du livre. Ouvrez le pour découvrir l’intégrale des extraits ci-dessus et continuer le vagabondage dans le texte. Le NOUVEAU est une nouvelle variation de la musique sollersienne. Plaisir de lecture en même temps qu’enrichissement culturel ! Ceux qui aiment Sollers retrouveront un Sollers en pleine possession de son art, au talent indéniable. Les autres continueront de faire la fine bouche. Par habitude, par réflexe, pour toutes les bonnes et mauvaises raisons déjà connues. Mais il n’appartient qu’à vous d’écouter la petite musique sollersienne, de continuer ou arrêter quand bon vous semble.

Le dernier chapitre s’intitule « VERITE ». Il pourrait être lu comme la parole évangélique « En vérité je vous le dis… » Un coup de massue pour les anti.

Sollers ne cherche pas à plaire. Il se limite à dire sa vérité dans la légèreté et l’ironie (Plus le sujet est grave, surtout ne pas être "lourd" comme disait Céline [1]). Libre à nous de la faire nôtre ou pas. Dans tous les cas, elle ne laisse pas indifférent car elle touche aux ressorts de l’humain et de l’universel.

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VERITE

Après avoir évoqué BRETON :

« Un siècle après […] L’emploi du mot « surréaliste », à propos de tout et n’importe quoi, l’obligerait à vomir toutes les dix minutes. En rêve, il croiserait Dante et Kafka, en train de vomir, eux aussi, à cause de la répétition incessante de « kafkaïen » et « dantesque ». Le mot « apocalyptique », lui, a, depuis longtemps, pétrifié saint Jean.

Il n’empêche que c’est le dieu nouveau qui souffle à Breton, en 1930, les lignes suivantes :

« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement. »

[…]

Le dieu nouveau ne s’impose pas, il indique et dissout. Son retrait est la seule trace de son existence. Pourtant, tout ce qui apparaît dépend entièrement de lui, comme vous en avez, la nuit, la conviction furtive. Qu’importe, vous lui faites confiance, puisqu’il vous a, sans cesse, conduit.

Dehors, c’est de nouveau dimanche, mais la tempête fait rage. J’ouvre la porte, je rentre, et, aussitôt, la vérité du grand merveilleux silence est là.

oOo

[1Lorsqu’on lui demandera, à la fin de sa vie, ce qu’il pense de ses contemporains, il les exécutera en une phrase : « Ils sont lourds. »

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11 Messages

  • Viktor Kirtov | 11 mai 2019 - 10:17 1

    À 82 ans, Philippe Sollers se lance dans un brillant coq à l’âne.

    Christian Desmeules
    ledevoir.com, 11 mai 2019

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    Photo : Francesca Mantovani Gallimard
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    Il est des écrivains capables de faire flèche de tout bois. Même du bois d’une vieille barque fantasmée, depuis longtemps engloutie par les herbes. C’est un peu à quoi se livre Philippe Sollers dans son nouveau roman, intitulé Le Nouveau.

    Avant de pourrir lentement au fond du jardin de la maison familiale dans le sud-ouest de la France, la barque qui avait servi à son grand-père maternel pour rejoindre un voilier qui avait pour nom Le Nouveau, n’a longtemps affiché que ces quatre lettres décolorées : LE NO.

    C’est le prétexte qu’il fallait à l’écrivain girondin de 82 ans, auteur de dizaines de romans et d’essais (Femmes, La fête à Venise, Casanova l’admirable) pour se lancer dans un brillant coq à l’âne, une méditation romanesque mêlée d’autobiographie voilée ou imaginaire, comme il a l’art d’en produire depuis un certain nombre d’années.

    Fils d’un marin qui avait épousé une étrangère, une Irlandaise, « escrimeur célèbre dans toute l’Europe », le grand-père avait le regard bien aiguisé, tourné vers le large. « Voilà ce qui coule dans mes veines : la marine, l’Irlande, les fleurets mouchetés. On ne tue pas, on touche. On n’espère rien, on navigue. »

    Quant à la mère, grande lectrice de Proust, elle aussi allait droit à l’essentiel. « Je dois tout à la bibliothèque de Lena, raconte le narrateur. Rien de plus nouveau que Proust, aujourd’hui encore. »

    De l’arrière grand-mère irlandaise de son narrateur (« messagère de son île rebelle ») à Mao et au Billy Budd de Melville, du petit Nouveau à Shakespeare, de Shakespeare au Danemark (patrie d’Hamlet), et du Danemark à Louis-Ferdinand Céline — où l’écrivain s’était réfugié à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sauvant en quelque sorte sa peau —, Sollers se joue de tout avec fluidité. Avec de la suite dans les idées, il ne se prive bien sûr pas pour nous faire remarquer que la maison achetée par Shakespeare en 1597 à Stratford-upon-Avon a été baptisée… New Place.

    Comme Proust, ce Shakespeare, véritable « vitamine de choc », nous dit-il, est en réalité bien plus « nouveau » que tout ce qui déferle sur les écrans. Mais c’est une fraîcheur qu’on ne goûte plus, étourdis que nous sommes par l’actualité continuellement renouvelée du même, de l’interchangeable ou de l’accessoire. On ne s’étonnera pas d’apprendre que son grand-père possédait deux éditions des oeuvres complètes de Shakespeare.

    À ses yeux, toute étude du poète et dramaturge anglais devrait s’appeler « La splendeur du mal ». « Les sexes sont incompatibles, les meurtres pullulent, la folie règne, le racisme est à fleur de peau, l’homosexualité mâle se signale partout chez les hommes, et les femmes sont des vierges condamnées, des mégères médisantes, ou, carrément, des putains. Il n’y a qu’une façon d’en sortir : l’autodestruction “à la romaine”. C’est plus élégant que l’euthanasie assistée en Suisse. »

    C’est ainsi que navigue Sollers, opportuniste et spirituel, se jouant des courants tout en ramant en solitaire dans la petite barque blanche du Nouveau.

    Le Nouveau
    Philippe Sollers, Gallimard, Paris, 2019, 144 pages

    Crédit : ledevoir.com


  • Viktor Kirtov | 3 mai 2019 - 10:59 2

    Jérôme Garcin,
    Arnaud Viviant est fan ; il a adoré.
    Olivia de Lamberterie y a vu deux romans : l’un qu’elle a aimé, et l’autre non.
    Jean-Claude Raspiengeas est très agacé par ce livre de Sollers.
    Patricia Martin n’est absolument pas d’accord avec Raspiengas
    A LIRE ET ECOUTER ICI


  • Viktor Kirtov | 11 avril 2019 - 10:46 3

    · Par Anthony Palou
    Le Figaro, 10/04/2019

    Le roman n’est pas là pour raconter des histoires puisqu’il est l’« Histoire ». Voyage dans l’espace et le temps.

    Avisons cette couverture. Le titre ? Le Nouveau, avec, en dessous, en petits caractères, « roman ». Lisons donc ce « Nouveau » roman. Mais oui, mais oui. Certains critiques, ici et là, ont, comme d’habitude, donné leur verdict : Le Nouveau serait « abscons ». Ah ! la remarque est intéressante. « Abscons », signifie « mystérieux ». L’art de Philippe Sollers est celui de la fugue. Embarquons-nous donc sur Le Nouveau, cette petite barque, cette annexe amarrée sur le Fier d’Ars - l’île de Ré est le « la » de l’écrivain.

    Sollers se sent, selon la fameuse formule de sirAlfred Hitchcock, tel « un innocent dans un monde coupable »

    Voilà la maison de famille au bord de l’eau, au lieu-dit du Martray. Voilà un peu de généalogie : Henri, l’arrière-grand-père maternel de Sollers, ce « voyageur magicien », était commandant sur un trois-mâts au long cours. Il avait épousé l’Irlandaise Edna, « catholique distante ». Louis, le grand-père libre-penseur, savait manier l’épée. Et puis, il y a aussi Léna, la mère, une catholique qui ne manquait pas d’humour et savait son Proust sur le bout des doigts. […]

    Autant dire que Sollers aime se promener entre l’iode et l’encre. Il n’a jamais cessé de tremper son Waterman à pompe dans la mer toujours recommencée. Son stylo a le sens du vent. Il rêve d’Atlantique et d’antique ; le large l’appelle. Une mouette passe. Chez lui, le roman se laisse glisser, on se laisse guider : l’auteur sait naviguer. Quoi de neuf ? Pourquoi pas Shakespeare, l’invité permanent, grand amateur des refoulements humains, ce spectre dont les os pensent encore. Vient l’heure des conversations avec Sylvia, une spécialiste du génie de Stratford.

    Les vivants sont des morts

    Sollers, exilé dans cette drôle d’époque, la nôtre, tire les fils de sa patrie : la littérature. Il se sent, selon la fameuse formule de sirAlfred Hitchcock, tel « un innocent dans un monde coupable ». Alors il convoque sa bibliothèque. Dans le désordre, citons : Joyce, Proust, Pascal, Céline, Yeats, Marx, Hemingway, Breton, aussi l’oublié Jacques Rivière.

    Aidé de cette glorieuse armada, Sollers règle son sextant, tient bon le gouvernail, analyse le sale et bel aujourd’hui pourri de mensonges. Et c’est ainsi : les vivants sont des morts de plus en plus vivants. Sans doute est-ce cela le plus touchant, le plus réconfortant dans Le Nouveau  : les vivants et les morts coexistent dans une étrange danse ; les cimetières sont en un sens des endroits pleins de vie. Les disparus bienheureux, éternellement triomphants.

    Lecteur, un conseil : lire aussi les conversations de Sollers avec Josyane Savigneau, sa camarade de combat(Une conversation infinie, Bayard). Ces deux-là ont des choses à partager. Sur l’amour (« qui ne va pas sans dire », cf. Lacan), la fidélité, la sexualité, la politique, la religion, la Chine et, bien sûr, la littérature. Leurs « six o’clock » à La Closerie pétillent sec. L’accord dans le désaccord. Voilà ce qu’on pourrait appeler une amitié amoureuse.

    Anthony Palou

    « Le Nouveau », de Philippe Sollers, Gallimard, 125 p., 14 €.


  • Viktor Kirtov | 28 mars 2019 - 09:33 5

    Ainsi va le monde

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    ZOOM : cliquer l’image

    Paul-Henri Moinet
    Le Nouvel Economiste, 26/03/2019

    Le Nouveau, Philippe Sollers, éditions Gallimard

    “Les hommes pérorent, les femmes radotent, l’argent circule.”

    Ainsi va le monde. Ainsi le résume Philippe Sollers. Non plus du bruit et de la fureur mais du vacarme et de la répétition.

    Ritournelle et routine, le monde tourne en rond dans une danse au-dessus du volcan toujours plus effrénée. La jeunesse a beau crier “moins de banques, plus de banquise”, les gilets jaunes continuer à brûler sur leur passage tout signe de richesse ostentatoire, le monde bouge peu et le temps n’est pas encore sorti de ses gonds.

    André Breton l’écrivait en 1922 “’est à croire qu’une coalition est toujours prête à se former pour qu’il ne se passe rien”. Presque cent ans plus tard, la coalition semble toujours aussi efficace.

    Pour faire tomber la coalition, rien de mieux que les écrivains.

    Qu’est-ce qu’un écrivain ? Un travailleur de la langue qui perturbe joyeusement l’ordre ordinaire des jours. “Les jours se mêlent dans un ordre plus audacieux” dit l’exergue de Hölderlin choisie par Sollers pour son dernier livre.

    “Qu’est-ce qu’un écrivain ? Un travailleur de la langue qui perturbe joyeusement l’ordre ordinaire des jours”

    L’écrivain est un contemporain absolu, un homme qui écrit avec ses oreilles, un corps qui vit au paradis, vertige calme et léger au cœur du temps, donc affranchi de sa loi, rajeunissant en vieillissant.

    “Paradis veut dire : transmutation immédiate du négatif en positif. Le doute devient certitude, la fatigue repos, la terreur harmonie, l’horreur bonheur, l’angoisse sérénité, la laideur beauté, la dispersion concentration le bavardage silence, la torpeur éveil, la société tout entière une plage.”

    L’écrivain est le seul contemporain absolu, il vit en compagnie de ceux qui seront toujours nouveaux, Saint-Simon, Rimbaud, Proust Dante, Homère, Shakespeare, Joyce, Kafka, Montaigne. Il a aussi le privilège de voir simultanément les vivants et les morts, les vivants dans les morts ou les morts dans les vivants, par sédimentation ou surimpression. Il sait la contiguïté entre les lieux et la continuité entre les êtres.

    Un classique c’est une œuvre qui n’a pas jamais fini de dire ce qu’elle a à dire pensait Italo Calvino. Tout classique est une ressource inépuisable, une énergie renouvelable à l’infini. Encore faut-il un corps et un esprit suffisamment affûtés et aguerris pour aller y puiser ce qui est à jamais nouveau : toute l’éducation vise à cela. “C’est justement pour préserver ce qui est nouveau et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment dans un monde déjà vieux” notait Arendt dans ‘La crise de l’éducation’.

    “Un classique c’est une œuvre qui n’a pas jamais fini de dire ce qu’elle a à dire pensait Italo Calvino. Tout classique est une ressource inépuisable, une énergie renouvelable à l’infini”

    Ce qui est nouveau, ce n’est pas l’innovant, petit dieu tyrannique de notre époque et son exclusif dispensateur de salut. S’adapter et innover comme seul impératif catégorique ! Le supplice est assuré, la réussite aléatoire.

    Le neuf passe vite, l’innovant ne sait pas où il va, seul le nouveau résiste et résiste parce qu’il échappe. Le neuf est déjà un vieillard, l’innovant une oie sans tête engraissée par la frénésie du capital et de la publicité, seul le nouveau insiste, persiste. ‘Le Nouveau’ comme le nom du bateau du grand-père Louis, comme le théâtre sans salle ni acteurs ni public que Sollers décide de fonder pour que “tout s’y déroule en silence, à l’écoute de la percussion des mots”.

    Car le nouveau fuit les fans et les touristes. Il aime les chasseurs solitaires et les navigateurs qui ont vu “des archipels sidéraux et des îles dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur”.

    Comme l’oracle qui se contente de faire signe sans rien dire ni montrer, le nouveau est ce dieu furtif qui demande une patience insouciante pour l’approcher.

    Une patience insouciante ? Mais c’est une contradiction dans les termes Madame ! Et pourtant il faut l’inventer cette patience qui ne se soucie pas ce qui va arriver, qui ne force pas ce qu’elle attend, qui accepte d’attendre pour rien, une patience sans inquiétude, débarrassée du sérieux et la gravité qui assombrissent habituellement le visage des patients, une patience légère. Celle de la littérature. Attendre pour rien, sans doute la seule façon de faire arriver le miracle : le nouveau !

    “Le dieu extrême ne recommande rien sauf l’attente.” Non pas une attente messianique ou rédemptrice, fruit de l’angoisse stérile et de l’espérance vaine, mais une attente sans objet qui serait attentive enfin au moindre signe, un geste, un sourire, une mouette qui fond sur vous, un souffle muet, un mot qui percute.

    “Les mouettes du matin enveloppent le ciel, celles du soir font vibrer la mer.” ‘Veni, vidi, scripsi.’ C’est la loi de l’écrivain”

    “Les mouettes du matin enveloppent le ciel, celles du soir font vibrer la mer.” ‘Veni, vidi, scripsi.’ C’est la loi de l’écrivain, son seul triomphe est de lire ce qui nous fait signe, sans l’interpréter, juste pour le dire et le laisser résonner en nous.

    “Arbres, pensai-je, vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus” notait Proust il y a un siècle.

    Le dieu est imprévu, désinvolte, impromptu, présent par fulgurance, absent par négligence. Ah l’enfer d’un dieu qui serait toujours présent, et l’enfer redoublé d’un dieu toujours absent ! Soumission ou désespoir, deux formes parfaites de d’horreur.

    Le dieu qu’il faut suivre n’est pas, il est dispensé d’être, il se contente d’apparaître pour aussitôt se retirer. Multiple et intermittent, il surgit au détour d’un mot, d’une beauté, d’un mouvement. Les fées et les sorcières, les sirènes et les sylphes ont plus de chances de le croiser que tous les traités de théologie de le connaître. Ce n’est pas un dieu qui sauve le monde, les âmes ou ressuscite les corps ; il ne promet aucun royaume, ne nous condamne pas à l’exil si notre foi faiblit car il ne demande pas à être obéi mais à être surpris. Rapide comme la poésie, vif comme l’amour, il court-circuite dogmes et idéologies, méprisant les fanatiques et les hypocrites, invulnérable aux frustrations vengeresses des pauvres comme à l’arrogance stupide des riches.

    Écoutez ce que Shakespeare fait dire à Timon d’Athènes, ce noble qui finira par vivre seul dans les bois : “Notre nature est damnée. Un peu d’or rendra blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche, il brisera les religions, bénira les maudits. Avec l’argent, le savant courbe la tête devant l’imbécile cousu d’or. Tout est oblique”.

    La main qui écrit, elle, reste droite. Une phrase esquive, la suivante feinte, la troisième touche. Et ainsi de suite. La mer n’a pas de fin, l’écriture non plus. Pourquoi la vie en aurait une ?

    Le stylo du jeune Philippe prolonge les mouvements impétueux ou indolents des voiles de son arrière-grand-père Henri, les feintes et les touches de l’épée de son grand-père Louis. Précision, douceur, musique.

    Crédit : lenouveleconomiste.fr


  • Viktor Kirtov | 21 mars 2019 - 09:30 6

    Didier Pinaud,
    L’Humanité, 21 Mars, 2019

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    Dans son dernier ouvrage, l’écrivain, en référence à Guy Debord, n’en finit pas de pourfendre la « ?société du spectacle ? » et son actuel prolongement numérique.

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    Le Nouveau
    Philippe Sollers
    Gallimard, 144 pages, 14 euros

    « Le Purgatoire » de Dante commence en célébrant « la navicella del mio ingegno » (la nacelle de mon esprit). C’est cette nacelle qui préoccupe Sollers dans chacun de ses livres. Cette nacelle dantesque est le bateau de Louis, son grand-père, dans son dernier roman qu’il a intitulé – du nom de ce bateau – le Nouveau.

    Philippe Sollers défend depuis longtemps l’idée du roman comme encyclopédie et comme arche de Noé. C’est vrai depuis et avant Femmes, son grand roman. Sollers, c’est une bonne trentaine de romans qui forment un tout cohérent. Vous lisez ses romans comme vous lisez les Essais de Montaigne. C’est la même idée de sauver le savoir, de le conserver, le stocker, en attendant des jours meilleurs. Avec Sollers vous pouvez en effet attendre tranquillement, alors même que « le spectacle est organisé pour vous empêcher d’attendre ».

    Sollers est sans doute obnubilé par la pensée de Guy Debord, qui avait fait le procès de la « société du spectacle » bien avant qu’elle ne nous tombe réellement dessus ; et, comme Debord, il n’a que faire du « savoir absolu de l’informatique », qu’il qualifie de son côté de « déluge numérique ». Mais Sollers ne se laisse pas emporter par cette société qui « n’en finit pas de se suicider »(dit-il). Il a une conscience aiguë du caractère destructeur qui hante son époque. Il résiste à cela. Il fait une œuvre de résistant. Une œuvre qui célèbre dans l’homme – et la femme – tout ce qui aspire à une habitation heureuse, à une joie de vivre (ce qui ne l’empêche pas d’avoir préparé sa dalle funéraire, dans un cimetière de son île de Ré familiale).

    Sollers avait intitulé un de ses précédents romans Une vie divine, où il lisait Nietzsche en compagnie d’une jeune femme, Ludivine, et où il faisait dire à son personnage M.N. : « Personne ne me raconte rien de nouveau : alors je me raconte moi-même à moi-même. » C’est le genre de phrase qui agace bon nombre de lecteurs, qui ne prennent plus Sollers au sérieux (qui, en vérité, les agaçait déjà beaucoup avec ses livres abstraits, comme Paradis, Drame, Lois). Il enfonce le clou aujourd’hui dans Le Nouveau, où c’est Shakespeare qui vient en lieu et place de Nietzsche, car il y a bien des choses nouvelles depuis la disparition de monsieur Nietzsche : il y a en effet Shakespeare qui n’a peut-être toujours pas été lu. Sollers, lui, semble avoir tout lu, tout vu, tout entendu, tout retenu. C’est « Shakespeare in progress » (comme l’avait titré, pour un ses essais, son grand ami Marcelin Pleynet, dans un ouvrage intitulé Fragments du chœur).

    Le jeune James Joyce avait dit du théâtre de Shakespeare que ce n’est pas seulement du théâtre, mais aussi de la littérature mise en dialogue. « Vous lisez Shakespeare à voix très basse, et le monde réel envahit l’espace », dit à son tour Sollers. C’est le programme de sa nacelle, où vous regarderez le sillage avec Conrad, aussi, et même avec Marx lecteur de Shakespeare… Sollers n’est rien d’autre que littérature (comme Kafka). Surtout, tout ce qu’il écrit est humour (comme chez Sade, Voltaire).

    Didier Pinaud,


  • Viktor Kirtov | 17 mars 2019 - 20:24 7

    Bernard Pivot a consacré sa chronique du Journal du Dimanche du 17 mars 2019 au dernier roman de Philippe Sollers « Le Nouveau » et file la métaphore nautique « Philipe Sollers seul maître à bord » qui marque le début du roman. Métaphore qu’avait aussi souligné Jérôme Garcin dans l’Obs en titrant sa critique « Sollers face à la mer ».

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    La critique intégrale ICI


  • Viktor Kirtov | 11 mars 2019 - 22:38 8

    Par Mathieu LindonLibération, 8 mars 2019

    Où se promène Philippe Sollers avec le Nouveau ? Dans quelles contrées, quelles époques ? « C’est la première fois que je vois une mouette se conduire ainsi. » (Elle lui a foncé dessus pour lui passer juste au-dessus de la tête.) On doit savoir ce qu’il en est des mouettes. « Leur afflux silencieux du matin, leur orchestre criard du soir. » Tout est possible puisque « ce livre est un roman », précise l’auteur trop féru de psychanalyse pour ne pas jouer avec la dénégation. Sa famille génétique est présente, « vers Bordeaux et ses grands environs », les personnages qui la représentent depuis le dix-neuvième siècle et en particulier l’arrière-grand-père paternel et son bateau appelé le Nouveau. Et sa famille artistique et intellectuelle d’adoption, ceux dont le narrateur discute dans le texte, Shakespeare et Freud, Proust et Rimbaud, Joyce sans Beckett (puisque En attendant Godot est renvoyé au« vieux nihilisme du lointain XXe siècle ») - ils font partie du romanesque, enrôlés comme personnages. Il faudra comprendre pourquoi les Irlandais ont inventé un « "Bloom’s Day" au lieu d’un Joyce’s Day » et pourquoi le père de Hamlet s’appelait Hamlet. Et puis : « Comment pourriez-vous parler du Bien sans être avertie du Mal ? Les deux se tiennent précisément dans un mouchoir. » Celui dont Othello ne fait pas une bonne lecture. Philippe Sollers présente une nouvelle version des promenades au jardin d’Eden, Eve enceinte. « Comme il [Dieu, ndlr] n’a pas envie d’entendre des bébés criards, il fout Eve à la porte du paradis terrestre. » Il s’intéresse aussi à ce qui fait « la fortune des fleuristes », à savoir attentats et meurtres de petites filles dont chaque commémoration nécessite un« énorme dispositif floral ».

    On sent Philippe Sollers avide de se faire attaquer, par les féministes et autres, évoquant « une maman souriante » qui « dirige cette crèche  : la petite Jésuse s’y fait admirer. Sa mère est déjà une auteure célèbre », « votre mariage pour tous et pour personne » et un mysticisme particulier : « Quand l’au-delà est en panne, l’ici-bas bouillonne. » Il parle de lui quand « 1936 est d’ailleurs l’année des surprises : fin novembre, naît un écrivain français » qui s’appellera Philippe Sollers et qui écrit aujourd’hui, loin de cette année-là : « Je serai enterré dans un cimetière du coin, non loin des aviateurs australiens ou néo-zélandais qui sont venus se battre et s’écraser sur l’île [de Ré]. » Le Nouveaureproduit une petite annonce perdue au milieu d’une « dégoulinade de conneries » et concernant la vente d’un « bien juif » dans un journal régional collabo de février 1944, car la nouveauté a mille aspects. « C’était juste, en pleine Shoah, une petite transaction tranquille dans la province française. On a mis très longtemps à en parler, raison pour laquelle le violent sentiment d’horreur est toujoursnouveau. » Bref autoportrait : « Vous êtes peut-être un précurseur qu’il faudra très longtemps pour trouver nouveau. »

    Paraît en même temps Une conversation infinie (l’Infini est le nom de la revue et de la collection que Philippe Sollers créa en 1983 chez Gallimard après avoir quitté le Seuil et Tel quel) où Josyane Savigneau, qui a dirigé le Monde des livres de 1991 à 2005, interroge l’écrivain qu’elle voit si souvent au même endroit qu’un homme, une fois, s’approcha de leur table : « Mais que pouvez-vous bien avoir à vous raconter tous les jours ? » Des histoires de « camarades de combat », de pourfendeurs du « mensonge social », dit Philippe Sollers qui reprend les thèmes du Nouveau. L’« organe sexuel » de Proust, « c’est la jalousie » et lui est pour sa part d’un total « athéisme sexuel » : « S’il y avait un savoir surgissant des questions dites sexuelles, ça se saurait. Tous les matins, il y aurait un progrès dans la connaissance. » Beaucoup de citations dans le volume, dont une de Joseph Joubert : « Le plus beau des courages, celui d’être heureux. » Et des dialogues du tac au tac. « - Dans aucun de vos livres le Diable ne gagne. - Non, d’où ma très mauvaise réputation. - Que vous cultivez. » Ou, quand Josyane Savigneau demande ce qu’est vieillir :« - C’est rajeunir. Se dépêtrer de plus en plus de tout ce qu’il y avait de sourdement vieux dans ce qui vous accompagne dès le début de la vie, à cause de la pression sociale gigantesque. On naît vieux. […] Je me sens plus jeune aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. - Mais vous courez moins vite. - Oui mais […] je pense plus vite. » Philippe Sollers ne croit pas à la bisexualité. « - Quelqu’un qui a eu des histoires d’amour avec des hommes et avec des femmes, vous le ou la qualifiez comment ? - Des promenades… »

    Mathieu Lindon

    Philippe Sollers

    Le NouveauGallimard, 128 pp., 14 €. Philippe Sollers et Josyane Savigneau Une conversation infinie Bayard, 144 pp., 17,90 €.


  • Viktor Kirtov | 8 mars 2019 - 11:35 9

    « Ce livre est un roman.
    Nous sommes dans le sud-ouest de la France, vers Bordeaux et ses grands environs, d’où l’ensemble de l’Histoire, peu à peu, se dévoile.


    Personnages principaux :
    Henri (1850-1930), le navigateur.
    Edna (1854-1936), l’Irlandaise.
    Louis (1870-1956), l’escrimeur.
    Lena (1922-2007), la magicienne.
    Invité permanent :
    William Shakespeare (1564-1616).? »
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    Le titre fait référence à un bateau, à un théâtre imaginaire, à une revue littéraire qui serait à la foisTel QueletL’Infini

    Le Nouveau est d’abord le nom d’un bateau. J’insiste là-dessus : un bateau est un point de départ très important, parce qu’on peut à ce moment-là réfléchir à une histoire vue d’ailleurs, le point de vue depuis les océans est beaucoup plus intéressant. Tout ce qui nous pèse est continental, c’est ma conviction. Et c’est aussi, au fil des pages, un théâtre et une revue, sans oublier l’insistance finale sur le « ?dieu nouveau ? », en référence à Heidegger — le dieu extrême qui n’est pas plus le dieu antique que le dieu biblique.

    Un bateau, mais pas n’importe quel bateau…

    Un bateau bien réel, que commandait mon arrière-grand père Henri, capitaine au long cours. Le Nouveau prend comme point de départ une micro-histoire familiale, peu à peu élargie à l’Histoire avec un grand H. Les personnages principaux sont cet arrière-grand père navigateur, sa femme, Edna, une Irlandaise, Louis, le grand-père escrimeur et père de celle que j’appelle ici Lena, ou la magicienne, ma mère. Tous ces personnages ont comme invité permanent, dans le roman cette fois, un personnage d’une importance considérable qui n’est autre que William Shakespeare.

    C’est la première fois que Shakespeare occupe une place centrale dans un de vos romans…

    C’est lui qui s’est présenté comme le plus capable de prendre, dans toutes les directions, une perception nouvelle de l’histoire, pour des raisons qui sont assez claires. Lui seul peut expliquer une nouvelle expérience possible de l’amour et de la vérité métaphysique. Je me suis attardé sur quelques pièces, surtout sur Hamlet, qui garde toute sa puissance dramatique. Au passage, je me moque de certaines traductions de Shakespeare, dont celle de Gide, et je montre comment il évite soigneusement les jeux de mot sexuels ! C’est très, très cru, Shakespeare, et les traducteurs français ne sont pas à l’aise avec lui…

    Le roman est aussi un éloge des singularités ?
    La vie humaine ne prend toute sa signification qu’avec des singularités, et les singularités ont été beaucoup trop mises de côté par les conceptions ensemblistes du monde. Dès que j’entends « ?ensemble, tous ensemble ? », je me méfie. Il n’y a pas d’ensemble, il n’y a que des singularités. Mais on les range toujours dans des catégories : l’art moderne, la philosophie… Non, il faut du singulier, c’est ça qui sauve la vie.

    Vous réfléchissez aussi sur la notion d’infini et d’infinité de l’infini…

    J’essaie de faire autant que possible des romans métaphysiques. C’est très simple, la métaphysique ! C’est la vie, la mort, l’espace, le temps. Là encore, le nouveau est considérable. Nous sommes dans l’ère planétaire, qui sera suivie d’un très long déclin dont personne ne sait ce qu’il y a au bout. Rien, peut-être ? Voyage au bout du rien ?

    Le nouveau, ce sont aussi les techniques nouvelles et leurs effets pervers…

    Le digital numérique fait aussi partie de ce que j’appelle le nouveau. Le nouveau, c’est alors la disparition de la lecture, donc de l’entraînement de ce muscle qu’est la mémoire. Nous assistons en direct à une mise en place d’une perte de mémoire considérable, de la mémoire de l’histoire en particulier. Affaire à suivre, tout cela est extrêmement dangereux.

    Entretien réalisé avec Philippe Sollers à l’occasion de la parution de son nouveau roman :Le Nouveau.

    © Gallimard


  • Viktor Kirtov | 8 mars 2019 - 10:27 10

    Par Fabien Ribéry

    « I AM WHAT I AM – LET »

    La dévastation est là, c’est entendu. Pas la peine de gesticuler, de crier, de pleurnicher, non, il suffit d’attendre.


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    Dieu, ou appelez-le si vous voulezLe Nouveauavec Philippe Sollers, se manifestera à vous, le bienheureux, l’élu, par un signe, un éclair, un mot, le passage d’une mouette au-dessus de votre page, d’une musicienne, d’une psychanalyste, ou de tout autre manifestation de la grâce.

    C’est un bateau échoué dans un jardin de l’île de Ré, une arche pour demain, celle de l’arrière-grand-père, Henri le navigateur, d’une mèche de cheveux d’Edna, son Irlandaise, d’un trait de plume se souvenant de la pointe du fleuret de Louis, le grand-père escrimeur, d’un rire comme celui de Lena la mère. Chacun, à sa façon, aura pris le large.

    Seul un Dieu peut encore nous sauver, qu’il faut imaginer présent à nos côtés depuis notre naissance, nous accompagnant dans le moindre de nos actes, favorable si nous savons le remercier en faisant silence. Il est là, nos prières le réchauffent.

    Nous sommes avec nos plus beaux morts, nos fantômes les plus inspirants, ainsi Shakespeare, avec qui Philippe Sollers dialoguait déjà dans Centre, son précédent roman.

    La suite, inspirée, sur l’excellent blog de Fabien Ribery


  • Viktor Kirtov | 8 mars 2019 - 10:10 11

    Philippe Sollers, Le Nouveau /

    Philippe Sollers se transforme en vieillard indigne. Du côté de l’adjectif, ce n’est pas d’aujourd’hui mais après ses (superbes) lettres d’amour à Dominique Rolin, le voici à nouveau au sommet de sa forme et l’âge ne fait rien à l’affaire — au contraire.
    Peu d’auteurs auront marqué la littérature comme ce maître de l’humour - forme suprême de l’intelligence et de la pudeur des sentiments.

    On le dit exhibitionniste mais c’est tout le contraire. Sollers joue avec l’autobiographie comme avec le lecteur. Et c’est là la grande différence entre un esthète digne de La littérature et ceux qui ne voient en elle qu’un utilitarisme et ce,sous divers prétextes (d’Angot à Makine).
    Le Nouveaune déroge pas à la règle. Certes, il y a “du” biographique. Enfin presque. “Le Nouveau” est le nom du bateau de son arrière grand-père amoureux devant l’éternel et qui alla retrouver sa belle sur son esquif du côté de l’Irlande et la perfide Albion. Les deux sont parmi les quatre héros majeurs du roman.

    Mais, remontant sur “Le Nouveau”, apparaît un autre : le capitaine William Shakespeare lui-même, Sollers àses côtéstire des bords, traverse la matière romanesque de l’île de Ré à Shangaï avec bien sûr un détour par Venise. Même si Bordeaux reste le port d’attache du navire et de l’histoire.
    Mais Sollers n’est pas un navigateur solitaire : avec lui — outre le père d’Hamlet — Fitzgerald (Ella), Monk, Mozart (forcément), Céline, Heidegger, possibles marins d’eau douce mais qui tiennent fort le bastingage des arts et de la littérature.

    Sollers, en fieffé luron, ne s’arrête pas en un si bon parcours. La fiction ne se limite pas aux dérives de l’imaginaire. Et plutôt que de cirer les pompes aux roitelets de saison, le voici gilet jaune ou plutôt rouge àsa façon. Et de justifier ce que nous prîmes pour ses erreurs d’antan.
    On se souvient du numéro spécial de “Tel Quel” sur la Chine de Mao où il embarque l’intelligentzia de l’époque (Barthes en tête).

    Mais qu’à cela ne tienne. Nous avions tout faux. Aux yeux de l’apocalypse climatique, de la féodalité mondialisée capitaliste comme face aux tristes sires que furent les Staline et Hitler, Mao est un quasi saint. Le pire c’est que nous sommes prêt àcroire l’enchanteur toujours jeune et en rien pourrissant (en référence au titre d’Apollinaire).
    Et l’auteur de deviser : J’ai devant moi l’ancien petit livre rouge de Mao, édité en français en avril 1968. II fallait être drôlement allumé, ou partisan d’un canular mondial, pour soutenir les propositions suivantes : “S’instruire sans jamais s’estimer satisfait, et enseigner sans jamais se lasser, telle doit être notre attitude”. »

    Sollers l’a fait, l’assume, n’avance pas masqué lorsqu’il s’agit des idées. C’est ce qui fait sa force : il ne confond jamais — même dans l’érotisme — ce qu’il dit et ce qu’il fait. Côté esprit c’est une autre affaire.
    Et c’est pourquoi il faut savourer ce nouveau livre du séducteur : l’humour en devient l’exercice de raison.

    jean-paul gavard-perret

    Philippe Sollers,Le Nouveau, roman, coll. “Blanche”, éditions Gallimard, Paris, 2019, 144p.

    Crédit http://www.lelitteraire.com/?p=48262