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Tokyo Time Table par Michaël Ferrier

Un inédit de Paul Morand sur l’ikebana

D 25 août 2018     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Michaël Ferrier, depuis Tokyo, où il vit, écrit, enseigne et anime le site « Tokyo Time Table », voici sa dernière livraison du mois. C’est toujours avec bonheur que nous le lisons, comme en écho des Japonismes 2018, en France, dont nous avons commencé à rendre compte ICI :

- Cycle Japonismes 2018 (I) -La France à l’heure du Japon

- Cycle Japonismes 2018 (II) -Claudel « Ambassadeur-poète » au Japon 1998

- Cycle Japonismes 2018 (III) -Le trône de Kohei Nawa fait événement au Louvre

V.K.

Bonjour,

Ce mois-ci, dans Tokyo Time Table, livraison exceptionnelle avec :

- Un texte inédit de Paul Morand sur l’ikebana (arrangement floral) : jamais publié en volume, ce texte rapide et suggestif vous replonge dans l’univers de Kyoto de la première moitié du XXe siècle,et vous initie en quelques lignes à la beauté du langage des fleurs.

- Après ce texte, sur la même page, ne ratez pas le superbe film de Teshigahara Hiroshi (l’auteur de "La Femme des sables", Prix spécial du jury au Festival de Cannes 1964) qui, en trente minutes seulement, vous résume la tradition de l’arrangement floral à la japonaise et se transforme ensuite en un somptueux hommage à son père, célèbre maître d’ikebana et créateur de formes insolites et gracieuses.

- Enfin, un extrait de mon dernier livre, François, portrait d’un absent, sorti cette semaine aux éditions Gallimard. Un hommage à mon ami cinéaste François Christophe, disparu tragiquement avec sa fille Bahia. Le livre contient un chapitre consacré au Japon - intitulé, dans le sillage de Tanizaki ,"Japon : exercices de disparition"- mais c’est aussi la chronique d’une amitié vibrante et vivante, dont vous pourrez lire ici un extrait, introuvable ailleurs sur Internet.

Bonne lecture !

Michaël Ferrier,
Créateur et animateur du site Tokyo Time Table

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MORAND, "LANGAGE DES FLEURS"
生花 いけばな

« Alors je me rappelle mes réveils au Japon ; le plancher craquait soudain, sous le poids d’un pied nu dans une chaussette de coton blanc : c’était le fleuriste du quartier qui venait chaque jour faire ses bouquets dans l’hôtel... »

Paul Morand

A découvrir ci-après ICI

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IKEBANA, UN FILM DE TESHIGAHARA HIROSHI
生花 いけばな

Ce film de 1957, réalisé par Teshigahara Hiroshi (prix spécial du jury au Festival de Cannes en 1964), porte sur l’arrangement floral au Japon. Un documentaire historique tout à fait instructif, qui se mue progressivement en un somptueux poème visuel et sonore.

A découvrir à la fin du texte de Paul Morand

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Nous vous invitons aussi à feuilleter le livre de Sollers « Fleurs / Le grand roman de l’érotisme floral », à faire Catleya avec Odette chez Proust.


C’est ICI.

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L’art de la composition florale qu’est l’ikebana n’est pas aussi sans quelques similitudes avec l’art de la composition des mots que pratique Sollers, l’art de l’assemblage, « l’art de l’appareillage » comme dirait aussi un maître-maçon tailleur de pierres. …Non, le rapprochement n’est pas complètement iconoclaste : l’art de la composition florale ikebana comme l’art de la composition des mots visent tous deux à créer un résultat harmonieux. On pourrait aussi parler pour les deux de styles, selon l’écrivain ou les écoles d’ikébana : l’école d’Ikenobô, l’école d’Enshu, l’école de Ko-ryn comme le commente Paul Morand.

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sur amazon.fr

« Je revois François à la fenêtre de sa chambre en ce début de septembre, la tête levée vers le ciel bleu et pâle, le regard tourné vers le parc de Sceaux. Dehors la cour, au milieu des arbres roux et jaunes de l’automne. Il observe les jardins brodés par Le Nôtre, il écoute le frôlement des moineaux sur l’ardoise du château, il hume les arômes boisés des frênes, des ormes, des peupliers. »

François, portrait d’un absent

A découvrir sur Tokyo-Time Table, ICI.

Prix Résidence d’auteur 2017

En 2018, la Fondation des Treilles accueillera les trois lauréats désignés, pour l’année 2017, par son jury du prix de la résidence d’auteur : * Louis-Philippe Dalembert, pendant quatre mois, pour un roman sur les migrations Sud-Nord. * Olivier Dhénin, durant deux mois, pour l’achèvement de sa trilogie « L’Ordalie » * et Michaël Ferrier, également pendant deux mois, pour la rédaction d’un essai sur ce qu’il nomme les « catastrophes furtives ».


PAUL MORAND, INÉDIT : Langage des Fleurs

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De Paul Morand (1888-1976), écrivain polygraphe et voyageur infatigable,on connaît les nouvelles et les romans, les poèmes et les récits de voyage. Dès l’adolescence, il a pris ses quartiers à Londres et à Venise. Il se mariera ensuite avec une polyglotte roumaine d’origine grecque (Hélène Chrissoveloni, princesse Soutzo), voyagera tout autour du monde et sera enterré à Trieste, le plus grand port de l’Adriatique,cette ville qui passe son temps à regarder la mer.Il a, dit-il dans une belle formule, « le mal de tous les pays ».?

En 1925, nommé gérant de la délégation de la République à Bangkok, Morand rejoint le Siam en passant par les États-Unis, le Canada, le Japon et la Chine. Le récit de ce tour du monde sera publié l’année suivante sous le titre Rien que la Terre.

Arrivé au Japon le 21 juillet, où il sera accueilli par un autre écrivain voyageur, Paul Claudel, il visitera comme un bolide Kamakura, Nikko, Nara et Chuzenji. « On peut voir rapidement, mais comprendre bien », écrit-il : Morand est « celui qui voit tout sans rien regarder »,ce qui vaut mieux que l’inverse, ceux qui regardent tout sans rien voir. Élégance du style, moderne et musical (Céline voyait en lui « le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française »), érudition légère, concision narrative:pour Morand, « écrire consiste à enlever des mots et non pas à en aligner. »

Le texte que nous proposons ici date de bien des années plus tard : il fut publié le mercredi 22 décembre 1937 dans le journal Le Figaro et n’a,à notre connaissance, jamais été repris dans un livre.

Composition d’automne de Nishiyama Hayato :
Schisandra repanda, chrysanthème sauvage et érable des montagnes

Source :New York Times

Noël, c’est le printemps des boutiques. Les azalées en pots ressemblent à des légumes primés, les corbeilles de roses à des animaux gras et les hortensias à des oies gavées de chaleur.

Quand je vois les salons vides se remplir soudain pour les fêtes de l’An Neuf de paniers dorés, de cartons où les catléyas dorment dans le papier de soie, de gerbes enrubannées, je pense que les messieurs polis qui ont envoyé ces corbeilles ont accompli là un geste machinal où l’amour des fleurs est trop souvent absent.

Alors je me rappelle mes réveils au Japon ; le plancher craquait soudain, sous le poids d’un pied nu dans une chaussette de coton blanc : c’était le fleuriste du quartier qui venait chaque jour faire ses bouquets dans l’hôtel. Il s’inclinait jusqu’à terre, s’excusait de m’avoir réveillé et se nommait : "Flowermaster, I am." Je revois ce petit monstre âgé, courbé, avec des doigts rhumatisants crochus comme des racines. Il accomplissait les rites, en noble descendant d’une longue lignée d’artistes ès fleurs tous connus, car les noms de tous les Maîtres des Fleurs du Palais Impérial, depuis le septième siècle, ont été conservés. L’art des bouquets fut d’abord parent de la Calligraphie et de l’Etiquette. Art aux origines sacrées, venu des Indes au Japon avec le Bouddha et dérivé de la Cérémonie du Thé. L’école d’Ikenobô [1], (car il y eut des écoles de bouquets, comme des écoles de peinture ou des styles d’architecture) n’employait, au moyen âge, que les fleurs hiératiques, l’iris, le chrysanthème, le magnolia, le camélia, l’azalée ; les bouquets de l’école d’Enshu [2] immortalisés par les peintres rappellent nos décorations baroques, avec tiges échevelées et branches tordues comme des meubles rococo ; l’école de Ko-ryn [3] triompha ensuite avec ses gaies fantaisies de bourgeons de pêchers et de boutons de pruniers, dans un décors de jonques miniatures et de jardins lilliputiens.


Exposition Ikebono “Tanabata”, automne 2017 華道家元四十五世 池坊専永のいけばな
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Il laissait de l’air entre chaque tige :
un bouquet doit être une architecture avec des vides et des pleins.

Jusque là, je ne connaissais que des masses florales ;
lui, il dessinait avec des fleurs.

Chaque matin, le bouquetier aux yeux bridés me laissait un peu de sa science : ne coupez jamais une tige au sécateur, disait-il, cela écrase les vaisseaux et empêche l’eau de monter ; servez-vous d’un rasoir. Ne cueillez jamais les fleurs des jardins dans la journée, mais à l’aube et le soir.

Ses gerbes s’inspiraient du grand principe nippon : peu de fleurs à la fois. Il n’eût pas accouplé des espèces qui dans la nature s’ignorent : un hibiscus tropical avec un perce-neige, une orchidée de serre avec un coquelicot, une branche de pommier avec un chrysanthème. Il laissait de l’air entre chaque tige : un bouquet doit être une architecture avec des vides et des pleins. Jusque là, je ne connaissais que des masses florales ; lui, il dessinait avec des fleurs ; il méprisait nos symétries faciles, ignorait nos mélanges de feuillages. Qu’eût-il pensé de nos fautes ridicules, de l’asparagus entre les roses ? Dans ses chefs d’œuvre, tout était rapport subtil de nuances où la monochromie était évitée, où les tons forts se groupaient dans le bas, laissant le sommet très clair. Les hautes branches arrêtant leur jet se recourbaient dans un mouvement ravissant. Les belles fusées verticales des iris conservaient toute leur longueur de tige, et surtout, surtout, mon maître n’eût jamais admis que la fleur la plus chère fût la plus belle. Il blâmait ma hâte à grouper mes achats dans n’importe quel récipient et me citait le précepte définitif du vieux Oda Yura Kusai : "Il ne faut choisir le vase qu’après avoir vu les fleurs." Il préférait à tout les gourdes neutres, les grès unis qui ne distraient pas l’attention et la laissent se concentrer dans la contemplation des honorables pétales. Il faut, recommandait-il, que la matière et la couleur du vase s’harmonisent avec la saison, avec la tonalité de la pièce, avec la qualité des invités ou avec la nuance de leurs habits.

Ikebanas des quatre saisons


Ikebana d’hiver
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Ikebana d’automne
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Ikebana d’été
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Ikebana de printemps
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Des siècles ont passé sans pouvoir faner l’éclat des bouquets

Je ne suis pas de ceux qui mettent, en toutes choses et notamment en art, l’Occident à l’école de l’Orient, mais en écoutant mon flower-master dans l’hôtel de Kyoto, j’ai compris que les vrais maîtres de l’art floral sont bien les Orientaux. Des siècles ont passé sans pouvoir faner l’éclat des bouquets qui brillent sur les vieilles toiles du dix-septième siècle, à cadre d’ébène ; tableaux ou hollandais ou français qui, avec les cretonnes portugaises et les albums de botanique jésuites, sont les premiers et naïfs témoins de notre émerveillement barbare en face des fleurs du Soleil Levant.


Michaël Ferrier sur pileface


[1Ikenobo, fondée dans les années 1400 par Ikenobo Senkei, est la plus ancienne école d’ikebana au Japon (note de Michaël Ferrier).

[2L’école Enshu fut fondée dans les années 1600 par Kobori Masakazu, dit Kobori Enshu, célèbre architecte et maître de thé (note de Michaël Ferrier).

[3Erreur d’orthographe de Morand : il s’agit de l’école Koryû,fondée en 1900 par Mansaku Tsunoda (note de Michaël Ferrier).

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 30 août 2018 - 14:26 1

    Michaël Ferrier dans sa dernière livraison, sur son site Tokyo Time Table nous a présenté un texte inédit de Paul Morand sur l’ikebana : jamais publié en volume, un texte rapide et suggestif qui nous replonge dans l’univers de Kyoto de la première moitié du XXe siècle, et vous initie en quelques lignes à la beauté du langage des fleurs. Nous vous invitions aussi à feuilleter le livre de Sollers « Fleurs / Le grand roman de l’érotisme floral ».

    Nous aurions aussi pu ajouter que Philippe Sollers avait également préfacé un traité sur l’’ikébana, chez Denoël, 1985, par Martine Clément maître de l’école ohara au Japon, qui professe son art en France et organise des expositions, un ouvrage complet, beau et pratique, faisant précéder les fiches techniques d’une évocation de l’histoire et de la vie quotidienne du Japon, le pays des fleurs vivantes.

    Ikebana est formé d’ikeru, vivre et de hana, la fleur. Ainsi l’ikebana est-il « l’art de faire vivre les fleurs, de leur donner une seconde vie, mais aussi l’art de vivre avec les fleurs, par les fleurs. Par l’arrangement subtil d’un bouquet, il permet de rendre hommage à Bouddha, aux dieux.
    Dans chaque foyer japonais, nous dit Martine Clément, le tokonoma, alcôve située dans la pièce principale, est consacré à ce culte. Orné d’une peinture, d’une calligraphie, le tokohama enchasse le bouquet de saison. La place d’honneur, face au bouquet, sera toujours réservée à l’invité. Lui-même honorera le bouquet. Il l’observera, il le contemplera, il y retrouvera le rythme des saisons, l’écoulement sans fin du temps ; il y retrouvera la parure des champs, des landes et des bois, le déroulement sans fin de l’espace. Et l’hôte retrouvera le ciel et les saisons, la terre et les espaces, l’homme et ses dieux. Et l’hôte retrouvera tous les grands thèmes trinitaires, toutes les trilogies sacrées ou païennes dans un simple bouquet.
    Et l’hôte pourra dire avec le maître chinois :
    Une ligne est un symbole
    Deux lignes sont l’harmonie
    Mais trois lignes sont l’image de l’accomplissement.
    *

    Une origine chinoise et une pratique bouddhiste […] .

    Voici la préface de Philippe Sollers :

    FLEURS DU TEMPS

    par Philippe Sollers

    Le moment mystérieux est celui où on a le sentiment que les éléments voulaient être arrangés d’une certaine manière et pas d’une autre. A partir de là, ils semblent commencer entre eux un dialogue qui n’a pas de fin.

    Qu’il s’agisse de mots, de signes de ponctuation, de fragments de phrases, de fleurs, de mousses ou de branches ; ou encore de notes de musique, de plans colorés ou de coups de pinceau, la déclaration d’un ensemble paraît lui venir du dedans, parcourir le out en équilibre instable et revenir au détail pour le faire vibrer. Lui. Lui seul.

    Aucune différence, donc, entre l’art floral, celui de la poésie ou de la peinture. C’est la même chose de réussir un bouquet ou un nô. Echelles d’espaces. Rythme des volumes. Jaillissement du temps.

    Naissances et morts, allées et venues :
    Une marionnette sur son tréteau ;
    casse le fil à l’instant
    elle retombe et se brise.

    Ces bouquets éphémères sont là pour dire ce qui dure. Qui s’efface, mais continue dans la trame invisible. Ils doivent être harmonieux et contradictoires. Tranquilles, affirmatifs, aérés, mais comme mordus par la brièveté de toute apparition. Ils surgissent, ils tournent sur place, ils éclaboussent légèrement la scène, ils éclatent, ils sont leur disparition. Comment penser que ce qui est là, si fin, si subtil, si vivant, économe et plein, fragile et violent comme une cellule nerveuse, soit en même temps une scansion de vide ? C’est pourtant cela : une répétition qui ne reparaîtra qu’après un intervalle de néant, une respiration interrompue mais qui reprendra plus tard, l’envers voulu du gaspillage de la nature. L’italique, en somme, de la profusion.

    De quelle matière sont-ils constitués ? De feuilles, de baies, de fleurs, de rameaux, de touffes ? Ou plutôt de syllabes inaudibles, voyelles, consonnes, nombres inapparents ? Oui, c’est plutôt un cri, une modulation, une série de timbres. L’unité d’une voix déchirée qui n’existe pas. Mais qui chante quand même, là, devant vous et pour vous, en vous transformant en écho des ombres. Que quelqu’un soit passé par là constitue l’immense surprise. Signature des extrémités ; doigt précis sur les lèvres ; victoire rapide et planante sur la toute-puissante corruption.

    *

    Exemple de Fiche technique du livre


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    Nota : l’ikebana de l’école ohara repose sur une représentation unifiée de l’univers organisé sur trois plans : le ciel SHU, la terre KYAKU et l’homme FUKU, élément intermédiaire entre le plan spirituel où il évolue et le plan terrestre où il plonge ses racines, tout comme les végétaux.


    Reflets (Nageire, ohara, style cascade),
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