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Beauté — ou l’amour en musique

Le nouveau roman de Sollers

D 15 février 2017     A par A.G. - Aliocha WALD LASOWSKI - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philippe Sollers : BEAUTÉ,
un film de G.K.Galabov & Sophie Zhang (2017)

Musique (« ce sont les mains qui voient [2] ») :
Bach, Suite anglaise n° 2 (v. 1721) et Partita n° 2 (v. 1731) par Martha Argerich (filmée en 1969 et 2007).
Haendel, Destero dall’ empio dite (Amadigi di Gaula, 1715) par Cecilia Bartoli (2013).
Webern, Variations pour piano op. 27 (1936) par Glenn Gould (1974).
Mozart, Requiem (1791) Lacrimosa (1981) par et pour Nikolaus Harnoncourt, mort en mars 2016.
Lieux : Bordeaux, Égine (2016), Ré. La tour de Hölderlin à Tübingen.
Extraits de Méditerranée (1963) de Jean-Daniel Pollet (la jeune Grecque boutonnant sa blouse).

« Dans le chaos actuel, le narrateur de ce roman est amoureux de Lisa, une jeune pianiste grecque exceptionnelle. C’est la beauté. »


Beauté, le dernier roman de Philippe Sollers sort le 2 février. Aliocha Wald Lasowski en rend compte dans art press n°441 (février 2017).

Première mise en ligne le 30 janvier 2017.


Philippe Sollers en Grèce, 1978.
Zoom : cliquez l’image.

FOUDRE

On est en mai, il fait très beau, je suis avec Lisa à Athènes. La nuit, vers 3 h du matin, l’expérience se renouvelle. Mon corps n’est plus là, je plane au-dessus de lui, ça dure à peine trois secondes, mais j’ai tort de dire « secondes », puisque le temps a disparu. Plus de temps, plus d’espace, mais une drôle de lieu à faible lumière bleutée, juste à côté de Lisa qui dort sur cette planète. On en découvre tous les jours, des planètes, elles tournent autour de leurs étoiles, le problème étant de savoir si l’une ou l’autre est « habitable », c’est-à-dire comporte de l’eau, nécessaire pour produire la vie. Les humains, malgré leurs atrocités et leurs misères, ne renoncent pas à rencontrer leurs semblables à des années-lumière de leurs migrations terrestres. Il faut de l’eau, point. Je descends doucement, je me réincarne, je me lève avec précaution, je vais boire un verre d’eau.

Sauf à respirer en hauteur, sur le Lycabette, Athènes est une ville invivable. Chaleur, pollution, circulation folle, et, de plus en plus, corruption, déliquescence, réfugiés, faillites en tous genres. Pauvre Grèce, devenue la poubelle de l’Europe ! Lisa, en principe, devrait être une Grecque déprimée, et moi un Français morose. Pourtant, non, on s’est rencontrés, et ça marche. C’est une virtuose du piano, je me débrouille avec les mots, on aime par-dessus tout le silence.

En fin d’après-midi, le bateau file vite vers Égine dans le couchant rouge. On va dormir là-bas, et, le lendemain, montée au temple. Je suis déjà venu, je connais l’endroit. Elle le connaît mieux que moi, puisqu’elle est née là. Ses parents et elle vivent maintenant en Suisse, ils sont partis avant la dictature bancaire fracassant le pays, et lui imposant une austérité rageuse. La dette engendre la culpabilité, et si vous ne remboursez pas, c’est de votre faute. Les banques organisent le ravage, mais sont très morales. Vous devez expier votre péché d’exploités.

Lisa, heureusement, n’a jamais mordu aux vieilles sirènes d’une révolution impossible, et n’a jamais cru à une rédemption via un prolétariat désormais introuvable.
Les théoriciens « marxistes » » n’ont rien compris au capitalisme financier et à son énorme délire frigide. Ils se sont recyclés en tribuns démagogues toujours prêts à haranguer des foules sur des places bondées. La musique a sauvé Lisa dès son enfance. Son père est violoncelliste, sa mère violoniste, ils donne encore des concerts de musique de chambre un peu partout. Ils ont veillé sur leur petite fille, pianiste déjà géniale.

Nous voici donc à Égine, île depuis longtemps pourrie par les promoteurs immobiliers et le cancer touristique. Olympie, en 2007, a été cernée par un incendie furieux qui a pourtant épargné le temple de Zeus, et l’Etat islamique menace de détruire Palmyre. Nous, demain, on va monter vers une ruine grandiose, plus vivante que jamais. Lisa, ce soir, est très silencieuse.

Le temple d’Athéna Aphaia s’est longtemps appelé seulement d’Athéna, avant qu’on lui ajoute « Aphaia », divinité mystérieuse, dont le surnom est « L’invisible ». Athéna se déploie dans des apparitions multiples, Aphaia reste en retrait. Le temple pourrait ainsi être nommé le « Visible-Invisible », sanctuaire du jour et de la nuit. Le ciel est très bleu, le soleil brille.

LOGOS

« Héraclite dit (B 64) : Τα δε Πάντα οιακίζει Κεραυνός. "Mais toutes les choses (présentes), l’éclair les gouverne (en les conduisant à la présence)."
Tout ce qui est présent, la fulguration brusquement, d’un seul coup, le fait ressortir dans la lumière de sa présence. L’éclair ici nommé gouverne. Il conduit d’avance chaque chose au lieu assigné à son être. Une telle conduite est en même temps la Pose recueillante, le Logos. "L’éclair", mot qui nomme, est mis ici pour Zeus. Dieu suprême, celui-ci est le destin de Tout. »
M. Heidegger, Essais et conférences  [3].

Et voici l’événement : un éclair en plein jour, un coup de foudre sans le moindre orage. C’est stupéfiant et très bref. Zeus vient de parler, on est traversés par cet éclat, on en pleurerait de joie. Il est donc toujours là le vieux Zeus, « l’assembleur de nuées », le Père ? On est pétrifiés, on ne bouge pas, on se tait. Et puis Lisa, qui a déjà vu ça dans son enfance, murmure : « C’est très rare. » Je lui serre la main, tout est tranquille. Je pense que l’éclair vient d’un repos profond, insondable éclat d’harmonie complète. Platon, trahi par son tyran de Syracuse, a passé un certain temps en exil à Égine. Je me demande s’il a vu ça. Platon, peut-être pas, mais Heidegger, oui, comme le prouve son intervention sur la formule d’Héraclite « la foudre gouverne l’univers ». Il dit tout à coup : « Je me souviens d’un après-midi lors de mon séjour à Égine. Brusquement, j’ai perçu un éclair unique, qui n’a été suivi d’aucun autre. J’ai pensé : Zeus. »

Ce n’est pas mon premier contact avec la foudre. J’ai 12 ans, je suis seul à la campagne dans une grande maison, la foudre tombe dans le jardin, et, par la fenêtre ouverte, entre dans la pièce où je suis. C’est une boule de feu qui monte et descend le long d’un rideau. Je suis là, debout, elle va me consumer sur place. Je suis dans une angoisse folle (la plus folle de ma vie), mais cette irruption d’or brûlant compact est d’une beauté incroyable. C’est une planète qu’on pourrait saisir dans la main. Dix secondes d’enfer, et la voilà qui sort et disparaît dans les arbres, sans que le rideau ait pris feu. Je me jette sur un divan, je ferme les yeux, j’ai compris. Quoi ? Aucun mot pour le dire. Mon corps, ou plutôt mon cadavre aurait pu être le héros d’une information locale. « Orage tragique : un jeune garçon foudroyé près d’une fenêtre, chez lui. »

Après ce coup de foudre à Égine, on est rentrés à Athènes, d’où Lisa devait prendre un avion pour un concert à Berlin. Je la revois à Paris où elle vient de temps en temps. Un soir, à dîner je lui ai demandé si elle avait repensé à Égine. Elle m’a regardé, et m’a dit simplement avec un sourire : « Tu n’as pas remarqué que, depuis, je joue mieux ? » (p. 11-14)

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Philippe Sollers en Grèce en 1978. Crédit : Philippe Sollers.
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art press 441, février 2017.
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Dans Beauté, le narrateur et Lisa, pianiste virtuose, s’extraient du chaos pour s’aimer. Philippe Sollers y croise la littérature et la musique, les époques et les lieux.

Ouvrir un roman de Philippe Sollers, c’est découvrir une nouvelle manière de poser le souffle, de scander les mots, de délivrer la cadence du récit. C’est aussi faire une singulière expérience de lecture, où le travail sur la langue, avec sa profondeur et sa précision, nous transporte. Chez I’écrivain, les phrases résistent à tout, elles traversent les murs, les cloisons, les obstacles, et offrent au lec­teur un lumineux voyage dans l’espace et le temps. À travers vies, lectures, amours, rencontres, désirs, récit, réflexions, cita­tions, narrateur, personnages, le roman re­lance la mise en jeu de la langue et engage une traversée, une découverte. Dans Beauté, le nouveau roman de Sollers, on circule d’un mot à l’autre, d’une scène à l’autre, d’une par­tition à l’autre. Il y a tant de choses à voir. Et quel meilleur guide que !’écrivain, voyageur du temps, qui nous accompagne dans le croisement amoureux des lieux, des siè­cles et des langues.
Le narrateur est un virtuose des mots.Il est en compagnie de Lisa, pianiste grecque talentueuse, dont le père est violoncelliste et la mère violoniste. La jeune femme, interprète émérite, est invitée sur les plus belles scènes du monde, Paris, Londres, Berlin, Athènes, pour y donner des concerts. Touches blanches, touches noires, encre, papier : d’un côté, la plongée dans les gammes et arpèges, de l’autre, l’écriture quotidienne. Secret de la littérature, mystère de la musique. Les deux amants partagent les notes et les mots. Dans l’intimité, ils jouent aux échecs, Lisa prend toujours les noirs, le narrateur les blancs. « Il s’en passe de belles entre la Reine et le Fou. » Ils aiment le silence et ensemble, regardent le bleu du ciel et de la mer, la douceur du soleil qui brille. L’écrivain admire la force et le délié du jeu pia­nistique de Lisa, son toucher concentré, sa délicatesse virevoltante lorsqu’elle dévale à toute allure, par trilles et éboulis, les Variations pour piano de Webern ou le premier mouvement de feu du vingtième Concerto de Mozart en ré mineur. « Mozart, à travers elle, est nouveau chaque jour, chaque mois, chaque année. » Constellation du musical et du romanesque, qui crée une puissante harmonie.

LA BEAUTÉ SOUS LES RUINES

Si l’amour est l’abolition instantanée des distances, alors les formes de l’art, multiples, variées, sont des modalités célestes et ter­restres de l’amour. Poésie, musique, dessin ou architecture donnent accès à la beauté, qui s’obtient malgré la terreur. Ce que précise le narrateur : « Je quitte sans regret mon époque dévastée pour scruter la beauté sous les ruines. » C’est une question de rythme. Et, de page en page, le roman de Sollers assure, avec cadence et tempo, la présence de cette beauté musicale dans notre comédie humaine. « Me voilà, avec Lisa et son piano, dans l’Olympe, pendant que se déroule, plus que jamais, en bas, l’interminable guerre de Troie. Les phénomènes pas­sent, je cherche les lois. » Que révèle cette inscription grecque dans le temple d’Athéna Aphaia, sur l’île d’Égine ? La Crète, Delphes, Olympie. Tout remonte. À partir de n’im­porte quel point, il faut se lancer dans une virée rapide. L’histoire est à saisir.
Sollers nous amène le 15 mars 1802, à Bor­deaux, en compagnie d’Hölderlin. Dans un grand jardin public, le poète allemand marche tranquillement. Près d’un banc isolé, sous un magnolia, il compose des odes lyriques et des hymnes sacrés. Puis on croise Empé­docle, à Agrigente, dans le temple dorique de Concorde. Sous de vastes portiques, en compagnie du philosophe grec présocra­tique, pour admirer les courses de chevaux. Ensuite, nous sommes le 15 mars 1871, avec Rimbaud qui a dix-sept ans. Il cherche à inventer la langue qui comporte tout, qui contient parfums, sons, couleurs, saveurs, toucher, gestes. Les écrivains sont là, fi­dèles au rendez-vous : Georges Bataille évoque l’érotisme et ses figures féminines, Simone, Madame Edwarda, Dirty, Réa, Hansi, Loulou. On retrouve Freud à Paris, qui assiste aux séances de Charcot sur l’hystérie. Avec Sollers, à ses côtés, l’univers tout entier vibre. L’écrivain a trouvé un verbe pour décrire ses voyages dans le temps, la porosité gravitationnelle qui annule l’opposition entre in­térieur et extérieur, entre veille et sommeil. Non plus rêver, mais rêvrer. C’est la particularité de scènes romanesques puissamment réelles : « Je rêve vrai. »
Dans l’espace-temps littéraire, chaque éclat singulier brille d’une présence indiscutable et affirme dans l’intensité du déploiement. Attaque active des cinq sens. Puissance éveil de l’écriture qui s’élance, de l’intelli­gence qui s’arrache au bourbier. Pas de res­sentiment, pas de mélancolie, pas d’enfermement, pas d’arrêt. Combat de l’éclaircie contre l’obscurité, de l’harmonie contre les ténèbres. La pulsation de Sollers est musicale, sa plume légère et dense. Œil vif au milieu du ballet. Dans Beauté, le narra­teur et Lisa découvrent, comme des textes sacrés, des partitions autographes. Ils y voient l’écriture serrée de Bach, celle aérienne de Haydn, qui pointe, s’envole. Avec Mozart, la main est rapide, avec Webern, elle est mathématique. Pour Sollers, le corps, le cœur, les doigts, la main, tout est instrument. La virtuo­sité est autant dans la langue des oiseaux que dans l’alchimie du verbe. Sonates, variations, impromptus et quintettes sont autour de nous. La vie est une partition continue.

Aliocha Wald Lasowski, art press 441, février 2017, p. 84.

Aliocha Wald Lasowski est l’auteur de Philippe Sollers, l’art du sublime (Pocket, « Agora », 2012).

LIRE AUSSI : Althusser nous manque
Refaire sa vie, est-ce un défi impossible ? (sur François Jullien, Une seconde vie, aux éditions Grasset)

*

PARTITIONS

Je regarde, avec Lisa, des partitions autographes de Bach, Haydn, Mozart et Webern. Pour elle, ce sont des textes sacrés, elle les entend, elle est très émue de voir la main de Bach, celle de Haydn, celle de Mozart, celle, quasi mathématique, de Webern, dans ses Variations de 1936. Pas seulement leurs mains, mais leurs corps, leurs cœurs, le temps qu’il faisait ce jour-là, la foule des circonstances. Voilà : la plume, l’encre, l’oreille, les doigts.

Bach a une écriture puissante, serrée, passionnée (ne pas oublier qu’il jouait de l’orgue). Haydn est un vol d’oiseau, il pointe, pique, s’interrompt, s’envole. C’est lui le plus détaché, le plus libre, le plus élégant. Mozart est immédiat, rapide, pas de temps à perdre, il faut livrer vite, c’est parfait, dégagé, bouclé. Avec Webern, sans oublier Bach, on est dans la relativité générale, la musique ne croit plus qu’à elle-même, une équation nette nous transporte dans un monde sauvé du chaos, c’est la joie courageuse d’être le premier d’une immense aventure. Voyez les partitions : ils sont là.

Bach pense à Dieu, Haydn à la Nature, Mozart à toutes les chanteuses du futur, Webern à l’aurore qui pourrait succéder à la catastrophe de l’Europe. Ils ont une foi indestructible dans la clé du clavier. La vie devient une partition continue. Partitas, sonates, airs, symphonies, messes, opéras, oratorios, passions, préludes, impromptus, variations, duos, trios, quatuors, quintettes. Une matinée en sol mineur n’est pas la même en la majeur, et une soirée en si mineur n’a rien à voir avec une perspective de nuit en si bémol majeur.

Vous vous déployez en , vous vous retirez en mi, vous recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la. Chaque bavardage a sa note fondamentale, la moindre interlocution laisse échapper une modulation imprévisible, un bruit réclame son orchestration, et ce mensonge évident un lourd silence. Vous n’arrêtez pas de composer en pleine décomposition. Plus la société va mal, mieux vous allez. La bêtise et la vulgarité augmentent de façon consternante ? Votre emploi du temps est radieux. Vous appelez « roman » votre partition, et vous vous moquez franchement de ceux qui vous disent qu’il ne s’agit pas de roman. (p. 103-104)

*

W E B E R N

On peut préférer les hurlements du rock à Bach, ou les convulsions d’un chanteur pop à Mozart. Ce n’est pas mon cas, et c’est pourquoi j’aime Lisa. Pour la dixième fois, j’écoute et je regarde avec elle Glenn Gould jouant les Variations pour piano, opus 27 de Webern. C’est sublime d’intensité percutée, les notes sont enfin plus que des notes, chaque note en vaut dix, la droite et la gauche échangent leurs places, pas de mélodie, une harmonie surgie de la vitesse pure. La pensée tombe à pic sur un clavier renversé.

Gould a de très longues mains qui, soudain, avec leurs doigts effilés, mesurent deux mètres. Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interrup­tion, il tend le bras gauche en avant, paume ouverte. À ce moment-là, il a l’air de sortir d’un tombeau égyp­tien de la 18e dynastie. Il pousse un mur d’air loin devant lui, dans l’avenir du son. Personne ne semble s’être rendu compte que Webern (grand admirateur de Bach) composait de la musique sacrée. Des hymnes pour dieux grecs, oiseaux libres.

Les Variations ont été écrites en 1935-1936. L’enregistrement filmé de Gould, en 1974, dure 5 minutes 12 secondes. C’est un long concert en pro­fondeur. Anton von Webern est mort en 1945 dans des circonstances mystérieuses. Cet aristocrate autrichien, traité de dégénéré par les nazis et les staliniens, se réfugie dans les Alpes pour échapper aux Russes. Les Américains arrivent, et il sort un soir sur la terrasse de sa maison pour fumer. Un GI le vise et le tue. Il n’est pas coupable, il a cru voir quelque chose de louche, il s’agit d’une regrettable erreur, d’une minuscule bavure dans l’enfer de la Seconde Guerre mondiale. Le soldat meurtrier meurt dix ans plus tard, très déprimé et rongé d’alcool, en disant de temps en temps, en pleurant, à sa femme : « Je n’aurais jamais dû tuer ce type. » Personne ne l’a décoré pour ça, en effet.

Webern aimait citer Hölderlin : « Vivre, c’est défendre une forme. » À quoi pensait-il, ou plutôt qu’entendait-il dans sa tête, ce soir-là, en sortant fumer ? J’aimerais installer un piano pour Lisa dans le temple de L’invisible à Égine. Elle jouerait ces Variations, et la déesse serait là, j’en suis sûr. Gould, à propos de Webern, parle de « vision paradisiaque ». Aucun doute : comme avec Bach ou Haydn, possédé par la beauté sans pourquoi, sauvage, il est en extase. (p. 20-21)

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Extraits du roman de Sollers « H » sur une partition de Webern. Documents Ivanka Kristeva.
Peinture, cahiers théoriques 6/7, printemps 1973 (archives A.G.) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Webern (1936) / Gould (1974)

Variations pour piano (1936). Filmé en 1974.

Glenn Gould, Une réflexion sur Anton Webern pdf  : « Le travail est en trois mouvements, chacun mettant des valeurs spécifiques sur certaines associations au sein des lignes, dont la présentation initiale constitue le "thème". Webern est cependant remarquablement précis sur un détail. Le nombre de mesures qui sont attribuées au thème et aux variantes est maintenu intact. Ainsi, le premier mouvement ternaire se compose de trois sections de dix-huit mesures chacune, la présentation en ligne du deuxième mouvement prend cinq mesures et demie et est suivie de trois variantes exactement de cette proportion tandis que les soixante-six mesures du troisième mouvement sont divisées en Thème et cinq variations chacun de onze barres. »

*

Lisa a été extraordinaire dans le premier mouvement de feu sombre du 20e concerto en mineur. L’intensité visible-invisible dépassait les murs, s’étendait sur la ville entière, et bien au-delà. A la fin de sa vie, Mozart disait : « L’inconnu me parle ». Ce concerto, écrit en 1785, semblait dater de la matinée. [...] (p. 124)

SOLITUDE

Lisa s’est sentie seule très tôt, « absolument seule ». Mais la musique s’est emparée d’elle, et ne l’a plus quittée. À 8 ans, elle étonne tout le monde, elle joue sans arrêt, elle ne pense qu’à progresser. Elle devient l’élève préférée de cette reine du clavier qu’est Martha Argerich. Son royaume s’étend, les pianos sont ses palais, et il y en a des milliers dans toutes les villes.

À Paris, chez moi, c’est un rituel : Lisa entre, m’em­brasse rapidement, et va droit au piano pour trans­former l’atmosphère. Je viens d’être changé par son baiser, mais c’est toute la société qui devrait l’être, la violence des Variations de Webern est là pour ça. La bouillie romantique est éliminée, plus de psycholo­gisme abusif, de drogue, de rock, de science-fiction, de bandes dessinées, d’argent. Adieu stupidité, igno­rance, jalousies, meurtres, bavardages, bassesses. Voilà du tranchant : netteté, propreté, lucidité, clarté. En 5 minutes 12 secondes, Lisa a construit son temple. La conversation peut commencer. (p. 126)

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Argerich / Mozart (1998)

Mozart, Piano Concerto No. 20 en ré mineur, K466 (1785) - Martha Argerich (1998)

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Argerich / Bach (1969)

Bach, English Suite No. 2, Martha Argerich 1969 (Argerich a 28 ans)

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Argerich / Bach (2007)

Bach, Partita no 2 BWV 826, Martha Argerich

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[1Pas d’image ? Désolé, votre navigateur ne supporte pas les vidéos HTML5 en format ogv ou MP4 avec H.264.

[2Cf. Entretien avec Laure Adler, 16 février 2017.

[3Gallimard, 1958, p. 269.
« Je me souviens d’un après-midi lors de mon séjour à Égine. Brusquement, j’ai perçu un éclair unique, qui n’a été suivi d’aucun autre. J’ai pensé : Zeus. » Phrase tirée de Heidegger et Eugen Fink, Héraclite. Séminaire du semestre d’hiver (1966-1967), réédité en février 2017.
Heidegger évoque également le fragment 64 d’Héraclite dans Séjours, le récit de son voyage en Grèce (édit. du Rocher, 1992, p. 63) ainsi qu’Égine, le temple d’Athéna Aphaia et Pindare (p. 71-73). Mais « c’est grâce à l’expérience de Délos et à elle seule, [que] le voyage se transforma en séjour... » (p. 55) — J’ai publié des extraits de Séjours dans Athéna, « La provenance de l’art et la destination de la pensée ».

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4 Messages

  • A.G. | 2 mars 2017 - 12:23 1

    « Et voici l’événement : un éclair en plein jour, un coup de foudre sans le moindre orage. C’est stupéfiant et très bref. Zeus vient de parler, on est traversé par cet éclat, on en pleurerait de joie. Il est donc toujours là le vieux Zeus, « l’assembleur de nuées », le Père ? On est pétrifiés, on ne bouge pas, on se tait ».

    Commençons par le commencement : Beauté est un roman qui ne se lit pas comme un autre. En même temps que nos yeux fixent les lignes imprimées, les pages enchantées, nos oreilles écoutent Les suites françaises de Jean Sébastien Bach sous les doigts de Glenn Gould, la connexion nerveuse est parfaite, le roman des sens s’ouvre, comme un enchantement – Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interruption, il tend le bras en avant, paume ouverte –, et tout s’éclaire ! Le pianiste et l’écrivain : même concentration, même justesse de style, de ton, même vivacité, foisonnement, richesse, justesse, même légèreté, concentration, éloignement du monde et présence au Temps, même musique, et quelle musique ! Beauté est un livre heureux et musical, un livre enchanté. Preuve s’il en est, que la littérature s’entend, s’écoute, comme la musique se voit, elle vérifie la vérité d’un roman, son style, ses manières et sa matière. Les romans de Philippe Sollers s’écrivent et se lisent en musique, ce n’est pas un effet de style, rien de démonstratif, la musique est cette aventure romanesque, le roman cette partition éclairée et éclairante.

    « J’ai prié pour Empédocle, à Agrigente, dans le grand temple dorique de la Concorde ».

    Beauté s’écrit sous la protection des dieux grecs – Zeus, Athéna Aphaïa, Apollon, Poséidon – quels noms ! –, d’Hölderlin qui en son temps a tant et tant admiré la belle Garonne lors d’un séjour à Bordeaux – ce n’est pas une ville, c’est un pays, un royaume, une planète –, de Lisa, la pianiste baromètre du narrateur, Beauté mise en musique – L’immortelle beauté la protège –, d’écrivains immortels et de livres qui le sont tout autant, écrins protégés de la surveillance ambiante. Beauté saisit aussi la contre-beauté – rien de plus opposé à la musique de Bach, de Haydn, de Mozart ou de Webern –, qui est à l’œuvre sous nos yeux. Une œuvre au noir : guerres, massacres, bombes, égorgements, terreurs, mensonges et rumeurs, blablas religieux et mortifères, mais aussi laideur, les dollars fissurent l’art, et les marchands du temple s’en réjouissent. Les couplets désaccordés du nihilisme, que l’écrivain met en pièces depuis des décennies, s’invitent à nouveau au bal du siècle nouveau. D’une terreur l’autre, d’un roman l’autre, le style contre la terreur, on pourrait presque parler de chanson de geste. Montaigne s’y employait déjà en son temps dans sa librairie, Sollers quant à lui, virevolte dans son île, à Bordeaux et Athènes, protégé par Athéna, Hölderlin, Aliénor d’Aquitaine, Picasso et Empédocle, et comme Montaigne, il écrit, autrement dit, il vit. Il manie des formules magiques – je ne cherche pas je trouve ! –, latines, grecques et françaises. La langue ne capitule jamais et la musique résiste, le narrateur de Beauté le prouve à chaque page.

    « Vous vous déployez en , vous vous retirez en mi, vous recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la ».

    Commençons par le commencement, autrement dit par l’art du roman, tout l’art de Beauté vibre d’une floraison de citations, comme tant de fleurs et d’étoiles : Pindare, Genet, Apôtres, Homère, dictionnaires illustrés – merveilleuses boussoles. Beauté est une langue de feu, en feu, un roman du savoir et de la saveur. Difficile d’imaginer un roman de Philippe Sollers qui ne conjugue ces deux mots – chers à Roland Barthes – ces deux principes romanesques. Le verbe de la passion de l’Histoire et de la Science, de quelques écrivains, le goût des fleurs et la saveur des dieux grecs. Fidélité de l’écrivain à la beauté : un dessin, un visage, une musique, une fleur, un oiseau, une sculpture, une phrase, une étoile, une toile, un prénom. Dans Beauté, elle se nomme Lisa, pianiste, grecque de sang, légère, musicale, enchanteresse, elle vient de très loin, d’Ithaque, et elle est partout à sa place, comme une déesse : Zurich, Varsovie, Berlin, Prague, et Bordeaux, au bord du fleuve et sous les arbres. Il suffit d’un piano pour que la joie surgisse – que ma joie demeure ! Beauté est le roman de ce surgissement, de cette élévation, le roman d’un écrivain à l’oreille aiguisée, comme on le disait d’un peintre mutilé, et comme son ancêtre sur les chemins d’Arles, il entend avec ses mains agiles les voix des dieux et des hommes – tout sauf impénétrables ! Il écrit à l’oreille, au stylo plume, peut-être même au pinceau de soie ! Beauté est une suite française, qu’il faut lire à l’oreille.

    « Vous ouvrez les yeux, l’évidence est là. Vous êtes étonné, chaque matin, que votre cœur vous ait conduit aussi loin. Vous auriez dû vous effondrer ou vous égarer cent fois, mais votre ange gardien vous protège, ou plutôt votre « déesse aux yeux pers ».

    Philippe Chauché, La Cause Littéraire, 1er mars 2017.


  • Viktor Kirtov | 17 février 2017 - 20:17 2

    Cher Michaël,
    Lu et approuvé votre programme guadeloupéen à Sainte-Anne. Art de vivre et beauté des îles. En voici une Beauté des îles, l’avez-vous rencontrée ?


    Ady Fidelin par Man Ray, 1938

    Une Beauté guadeloupéenne photographiée par Man Ray en 1938.
    Son nom : Adrienne Fidelin connue comme Ady. Elle était danseuse, Man Ray en fit son amante son modèle et sa muse. Elle côtoyait avec lui, Pablo Picasso et Dora Maar, Paul Éluard et sa femme Nusch, Max Ernst et d’autres :


    Pique-nique hédoniste à Mougins, 1937
    De g. à d. : Nusch and Paul Eluard, Penrose, Man Ray, Ady Fidelin (photo Lee Miller)
    ZOOM... : Cliquez l’image.

    Man Ray et Ady Fidelin, 1937, Mougins. (photo Lee Miller)

    Ady Fidelin, Picasso and Nusch Éluard, 1937, Mougins. (photo Roland Penrose)

    Ady Fidelin, Marie Cuttoli, Man Ray, Paul Cuttoli, Pablo Picasso, Dora Maar à Antibes, 1937.
    (photo Man Ray)


  • MN | 15 février 2017 - 22:03 3

    Mon cher Viktor, comment traverser indemne les lancers de boules puantes, laisser derrière soi l’hexagone et son ambiance délétère, crépusculaire, incendiaire à l’approche des élections présidentielles ?
    Prendre son sac à dos et se rendre à 97180 Sainte-Anne, cocotiers, lagunes et alizées en veux-tu en voilà, s’inscrire à la bibliothèque municipale, prendre un Sollers* - légèreté & gravité & sensualité & spiritualité - puis dérouler sa serviette de plage, prendre une gorgée de rhum, lire quelques bonnes pages, se rafraîchir dans l’onde aigue-marine, observer les pélicans, voir une tortue trottiner, manger une langouste - seul mot d’ordre.

    Que vive la France libre !

    *"Le lys d’or" par exemple

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  • A.G. | 4 février 2017 - 10:32 4

    Une saison au Paradis

    par Olivier Rachet

    C’est entendu, le christianisme et toutes les religions monothéistes ont occulté la Nature, quand elle n’a pas été arraisonnée par la Technique comme l’analyse froidement Heidegger. « L’humanité est une maladie dont les religions ont eu pour fonction de canaliser la fièvre » diagnostique, malicieux, le narrateur du dernier roman de Sollers intitulé gracieusement Beauté. Une passion clandestine, vécue dans le paradoxe apparent d’une séparation entretenant le feu du désir, réunit ce même narrateur à une musicienne grecque, Lisa, pianiste virtuose transformant en quelques instants une pièce quelconque en un Temple chromatique. Les amants se retrouvent, au gré de concerts donnés comme autant d’offrandes aux dieux de l’Olympe, à Bordeaux, à Paris mais le plus souvent en Grèce, terre natale de ces messagers de la Nature célébrés par les poètes Pindare et Homère.

    Ils et elles ont pour nom Zeus, Poséidon, Hadès, ces trois fils de Cronos se partageant les empires du ciel, de la mer et de la terre mais aussi Héra, Athéna, Aphrodite, Iris, Dionysos ou Apollon. On connaît leur nom, moins leur manifestation sensible. On subit leur travestissement romain, en oubliant parfois leurs diverses métamorphoses. Iris, par exemple, personnification de l’arc-en-ciel, chemin sinueux tracé entre ciel et terre. Zeus transformé en pluie d’or pour séduire Danaé, la future mère de Persée, vainqueur par K.O de la Gorgone, Méduse. Le devenir-laurier de la nymphe Daphné voulant échapper à l’étreinte d’Apollon. « Les phénomènes passent, écrit Sollers, je cherche les lois. » Ces dieux païens auxquels les chapitres de ce roman épiphanique rendent hommage sont autant de phénomènes naturels dont l’ambivalence est la clef. Ni prédicateur impénitent, ni prophète de malheur, chaque dieu dans son apparition révèle la contradiction à l’œuvre dans les phénomènes.

    Le chaos menace toujours de faire s’écrouler le monde, l’harmonie est proche. Comme dans un concerto de Mozart ou une fugue de Bach, tout n’est qu’affaire de vibration. Les partitions de grands compositeurs peuvent, au regard néophyte, paraître illisibles et confuses. A l’amateur éclairé, elles mettent en tension les accords les uns avec les autres. Choisir sa clef devient alors tout un programme. Le narrateur le prouve en citant, à son amante, toute une série de phrases musicales empruntées au poète des Illuminations, celui-là même qui écrivait à la fin de « Parade » : « J’ai seul la clef de cette parade sauvage. » La confusion règne, l’apocalypse est à nos portes, les kamikazes islamistes vous empêchent de dormir ? Le désordre atteint, il est vrai, un niveau de paroxysme inégalé. Pénélope continue de tisser sa Toile fictive, elle attend des jours meilleurs.

    La dernière page du roman rend hommage au philosophe René Guénon dont Les Principes du calcul infinitésimal pointaient, dès 1949, la confusion entre Infini métaphysique et indéfini mathématique. Que la connaissance reste par nature inachevée ne doit pas nous empêcher d’aller y voir de plus près. Le principe d’incertitude règne en maître. Il est alors temps de redécouvrir, au sens premier d’un dévoilement, les philosophes présocratiques, les poètes ayant cherché à renouer, tel Hölderlin, le lien brisé avec les dieux antiques. La foudre gouverne toujours l’univers comme l’écrivait Héraclite. Les dieux continuent d’avoir faim et soif. Zeus, Apollon, Athéna sont tapis dans l’ombre. Éros a encore de beaux jours devant lui, devant toi. « Le mieux est de toujours regarder le présent, quel qu’il soit ! » écrivait le poète des Olympiques et des Pythiques. L’Infini musical et chromatique est à portée de main pour qui veut bien entendre les notes qui luisent dans un rayon de soleil.

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