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« Beauté » - Extraits

avec interview audio par Laure Adler

D 16 février 2017     A par Viktor Kirtov - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Beauté », le nouveau livre de Philippe Sollers publié chez Gallimard le 2 février 2017.

Le narrateur est avec Lisa, en Grèce, son pays. « C’est une virtuose du piano, je me débrouille avec les mots, on aime par-dessus tout le silence. »

Ajout de l’interview audio par Laure Adler le 16 février 2017 dans "L’heure bleue" sur France Inter :


La correspondance Philippe Sollers – Dominique Rolin : pour octobre 2017 :

Philippe Forest sur Sollers :

La présentation de France Inter pour l’émission ICI

L’exergue

« Immortelle est la beauté »
Inscription grecque dans le temple d’Athéna Aphaia à Égine
(5e siècle avant notre ère).

Athéna Aphaïa
JPEG - 19.1 ko
Tête d’Athena, île d’Egine,
marbre de Paros

Le temple d’Aphaïa (ou d’Aphéa), de style dorique, est un des trois temples du triangle sacré Parthénon, Sounion et Aphaïa. Situé sur l’île argo-saronique d’Égine, longtemps pris pour le temple à Zeus Panhellénios, puis à Athéna. On continue parfois encore à l’appeler « Athéna Aphaïa ». Il date de la fin du VIe ou du début du Ve siècle av. J.-C. On considère qu’il fait le lien entre la période archaïque et la période classique de l’art grec. Ses célèbres frontons sont conservés à la Glyptothèque de Munich.
Crédit : wikipedia

On ne connaît pas l’âge du narrateur mais il a une vie érotique avec Lisa :

…une bonne partenaire érotique (je pense à Lisa) sait exactement ce qu’elle veut quand elle veut. C’est une séance musicale d’une heure et demie, un quart d’heure de conversation sous-tendue par ce qui va avoir lieu (actualités mises en abîme), une grande demi-heure de caresses et de baisers profonds, et puis conclusion, et, de nouveau, conversation, cette fois sérieuse. Tel concert, tel enregistrement, telle retransmission, tel voyage, telles contraintes. On s’embrasse tendrement, je lui dis qu’elle a encore embelli, elle s’en va. Sinon, dîner calme, et bonsoir.

Le décor est planté, Lisa et la musique seront le fil rouge du livre. Ils sont accordés : « Lisa, en principe, devrait être une Grecque déprimée, et moi un Français morose. Pourtant, non, on s’est rencontrés, et ça marche. »

Eros

L’avantage d’être l’ami d’une musicienne, c’est un afflux d’intervalles dans les relations. Rencontres programmées, pas un mot de trop, réserve. Dans un monde de plus en plus hystérique et bavard, il s’agit d’une bénédiction, et d’un contre-courant radical. Je comprends l’érotisme et l’obscénité, j’ai fait mes études. J’ai beaucoup admiré Georges Bataille et ses personnages de folles, Simone, Madame Edwarda, Dirty, Réa, Hansi, Loulou, et sa propre mère délirante, dans des récits où la rage, la souillure et la décomposition raniment un drôle de Sade transfusé du côté masochiste, sur fond d’alcool. J’ai expérimenté ce genre de folie. J’en suis sorti.

Le véritable érotisme est sobre, pudique, maître de lui-même et de sa douceur. Je n’ai pas besoin de décrire la façon dont je fais l’amour avec Lisa. Après avoir joui, chacun reste seul, mais, comment dire, en plus. L’éclair continue, c’est une clairière, le tournant invisible a lieu, la lumière vous regarde. Lisa est une constellation, et j’en suis une autre. Cela ne nous empêche pas d’être des atomes dans le même ciel.

Une suite de variations

Une suite de variations qui de chapitre en chapitre est prétexte à évoquer les thèmes de l’univers sollersien. Impression : Philippe Sollers, à l’automne de sa vie, revisite ses amis de cœur en littérature (Céline, Philippe Roth…), poésie (Pindare en invité d’honneur dans ce livre avec aussi Hölderlin, et bien sûr Rimbaud…) philosophie (Heidegger, Hegel, Nietzsche…), musique avec Webern, autre invité d’honneur, et ses Variations en écho des Variations littéraires de Sollers. « La pulsation de Sollers est musicale, sa plume légère et dense. Œil vif au milieu du ballet » dit justement Aliocha Wald Lasowski. Beaucoup de chapitres sont de cette veine et accrochent l’esprit. La magie opère. Pour quelques uns, cependant, mon esprit a décroché : là, une rupture de thème, là, rupture de rythme, un manque de lien entre deux chapitres. Parmi les thèmes évoqués citons entre autres : l’érotisme, l’ode à Bordeaux, un détour chinois, la vacuité de notre temps voué à l’immédiateté, le monde devient seconde, les pantins islamistes, la publicité, Internet, l’ADN, la vie, la mort, la beauté et la contre beauté, l’obscénité, la musique, la langue... Sollers note que « la moitié de l’humanité parle actuellement une langue indo-européenne. Il n’est pas inutile de les énumérer : le tokharien, l’indo-aryen, l’iranien, l’arménien, l’anatolien, le grec, l’albanais, l’italique (latin et langues romanes), le celtique, le germanique, le balte et le slave. Quel stock !
C’est moi [le narrateur qui se confond avec Sollers] qui viens de souligner le mot grec. »

La mort en sourdine

Visite au panthéon sollersien. Variations sur des thèmes connus,
sans oublier les « obsessions », les tacles de l’auteur à ce que l’on appelle la modernité, la mort lancinante qui revient en leitmotiv sans être pour autant traumatisante. Une compagne de vie évoquée directement ou indirectement. Juste des petites touches – ce n’est pas pesant du tout - mais sa présence est bien là, en sourdine. L’exergue « Immortelle est la beauté » est une forme de conjuration par son antidote la beauté.
Et cette évocation de Bataille :

Dans le genre morbide, confondant l’hystérie, le divin, la mort, l’ivresse et la folie de façon géniale, impossible de faire mieux que Bataille :

« Comme un tronçon de ver de terre, elle s’agita, prise de spasmes respiratoires. Je me penchai sur elle et dus tirer la dentelle du loup qu’elle avalait et déchirait dans ses dents. Le désordre de ses mouvements l’avait dénudée jusqu’à la toison : sa nudité, maintenant, avait l’absence de sens, en même temps l’excès de sens d’un vêtement de morte. […] »

Ou encore :

C’est un des derniers textes de Bataille (mort en 1962) :

« Je parle à la fin longuement de la mort, et de la mort comment parler ? Sinon en rêvant, sinon avec le rire d’une indifférence amusée ? Qui aime se défaire comme un nuage ? Se défaire ? »

En contrepoint :

Associer l’érotisme à la mort m’a toujours paru une erreur, une faute de sourds. Les mots échangés, les chuchotements, la mélodie partagée, l’accompagnement, sont les clés de la promenade. Elle est enfantine, bien sûr, cette balade, et d’une gratuité sans limites. L’éclair, dans le bleu du ciel, vient de la paix, comme étant la paix elle-même à travers la guerre. L’érotisme est bienveillant comme une déesse ou un dieu. Il ne manque de rien et ne cherche rien. Il est d’accord.

[…]

Pas de rapports entre l’érotisme et la mort ? Si, un seul : faire comme si on avait disparu entre deux rendez-vous. Quelle joie de se revoir vivants ! La soudaine illumination indienne (le Samadhi) prétend que c’est alors « comme retrouver un parent perdu ». Voilà : deux sauvés du néant se disent bonjour et s’embrassent.

A propos de Webern :

Anton von Webern est mort en 1945 dans des circonstances mystérieuses. Cet aristocrate autrichien, traité de dégénéré par les nazis et les staliniens, se réfugie dans les Alpes pour échapper aux Russes. Les Américains arrivent, et il sort un soir sur la terrasse de sa maison pour fumer. Un GI le vise et le tue. Il n’est pas coupable, il a cru voir quelque chose de louche, il s’agit d’une regrettable erreur, d’une minuscule bavure dans l’enfer de la Seconde Guerre mondiale.

Webern aimait citer Hölderlin : « Vivre, c’est défendre une forme. »

A propos de Pindare :

Platon doit avoir 10ans à la mort de Pindare. On en voit l’écho assourdi et manipulateur dans le Théétète :

« Le corps du philosophe, dit Pindare, reste seul dans la ville qu’il habite, tandis que sa pensée, regardant tout cela comme peu de chose, ou plutôt comme rien, le dédaigne et vole, comme il dit, mesurant les régions au-dessus de la terre, celles qui sont à la surface, mesurant les astres qui sont au-dessus du ciel, et scrutant de toute manière toute la partie de chaque partie du monde, sans s’abaisser elle-même jusqu’à rien de ce qui lui est voisin. »

[…]

Écoutons cet étrange poète :

« L’humanité n’est que néant, et le ciel d’airain, résidence des dieux, est immuable. Cependant, nous avons quelque rapport avec les Immortels par la sublimité de l’esprit, et aussi par notre être physique, quoique nous ignorions quelle voie le destin a tracé pour notre course, jour et nuit. »

Dans le chapitre « Destins » :

Voyez le pauvre Œdipe, aveugle, appuyé sur ses filles, à Colone. Il n’est plus qu’un étranger dans sa propre patrie, et il se dirige vers la plaine infernale des morts. Il va conquérir, sans douleur, une vie qui ne finit pas. L’endroit où il doit disparaître est très précis, il le connaît, il se fait laver et parer. Il reste seul avec Thésée, roi d’Athènes, tueur du Minotaure, lequel mangeait de la chair humaine au fond de son labyrinthe. Il n’a pas froid aux yeux, Thésée, et pourtant, on peut le voir, de loin, porter sa main droite à son front, comme s’il assistait à un spectacle effroyable. Euripide dit d’Œdipe : « Il n’est pas parti escorté de plaintes, ni dans les souffrances de la maladie, mais en plein miracle. »

Il entre vivant dans la mort : « L’assise ténébreuse de la terre des morts a eu la bonté de s’ouvrir devant lui. » […] Bien plus tard, un poète allemand écrit : « Le roi Œdipe a un œil en trop, peut-être… Vivre est une mort, et la mort aussi est une vie. »

Jeune homme énergique, vous avez déjà résolu l’énigme de l’« horrible chanteuse » (la Sphinge), mais prenez note : l’inceste avec votre mère vous fera entrer vivant dans la mort.

Le poète allemand est bien entendu Hölderlin, dans un poème intitulé En bleu adorable.

A propos de Bordeaux et Hölderlin :

À son retour de Bordeaux, en 1802, Hölderlin écrit une lettre extraordinaire à l’un de ses amis. Il a marché longuement en France, et, en arrivant dans le Sud-Ouest, il a une illumination, il est en Grèce, Apollon le frappe. Voici comment il voit les corps qui se présentent à lui. Il discerne en eux « l’élément sauvage, guerrier, le pur viril à qui la lumière de la vie est donnée immédiatement dans les yeux et les membres, et qui éprouve le sentiment de la mort comme une virtuosité où s’assouvit sa soif de savoir ».

A propos de Céline :

Céline a vécu des mois [à Copenhague] dans une cellule pour condamnés à mort. Il a très bien écrit ça, très au-dessus des scribouillards de son temps. Qui n’a pas luD’un château l’autre, Nord et Rigodon ignore tout du terrible et comique bordel intérieur de l’Apocalypse. Des tonnes de cinéma, là, ne disent rien et ne montrent rien.

Céline meurt à Meudon en 1961, à 67ans. De sa fenêtre il pouvait voir un vaste panorama jusqu’à la Seine. Sa tombe comporte une dalle gravée d’un voilier. Il termine Rigodon, écrit à son éditeur, pose sa plume et meurt. C’était un vivant-mort, d’une vivacité singulière. Tout autre est le mort-vivant Hölderlin, dans sa tour de Tübingen, où il meurt à l’âge de 73 ans, dans l’indifférence générale. Voilà, quand même, un vrai dialogue franco-allemand.

Encore avec Pindare :

Je poursuis ma course avec Pindare[…]

Je crois fermement que les dieux nous donnent le talent, la force des bras et l’éloquence. Je me débrouille très bien au javelot, d’autant plus que Zeus mène toutes choses à leur terme. Quoi qu’il en soit, lecteur, je t’envoie aujourd’hui ce chant à travers la mer grise. Tu sais que je n’aspire pas à la vie immortelle : je me contente d’épuiser le champ du possible. Crois-moi, c’est du boulot. Si tu m’écoutes, je t’apparaîtrai peut-être plus radieux qu’un astre du ciel, après avoir traversé la mer profonde. Mais non, je vois que tu dors, bourré d’informations, de publicité et de tranquillisants inutiles. Tu rêves, ta vie est un cauchemar vaseux.

[…]

Pindare était si aimé de son temps qu’on gravait ses poèmes en lettres d’or dans les temples, notamment ceux d’Athéna. Imaginez, un peu partout, en France, des stèles ou des inscriptions du même ordre, rappelant aux habitants les Illuminations de Rimbaud, avec, au fronton des mairies, cette formule de Pindare : « Les mortels doivent tout ce qui les charme au Génie. » Quel soleil sur le pays ! Quel surcroît d’énergie ! Quel hommage aux Muses « à la voix de miel » !

A propos de l’auteur et sa mère (le narrateur se confond ici avec l’auteur) :

Maintenant, je rêve.[…]

Curieusement, je me retrouve à Bordeaux, devant l’immeuble où habitait ma mère, morte il y a plus de vingt ans. Elle doit être là, pourtant, je vais sonner sur son interphone (son nom est écrit dessus), quand un inconnu, très courtoisement, m’ouvre la porte. Ça y est, je suis devant son appartement, mon cœur bat. Elle ouvre, elle est debout dans le long couloir, il fait sombre, elle a l’air très triste. Elle dit : « Docteur, je suis presque aveugle. » Je m’approche et lui dis : « Ce n’est pas le docteur, c’est moi. » Et elle : « Ah, c’est toi ? » Je l’embrasse passionnément, elle doit à peine me voir, elle passe ses mains sur mon visage, et dit simplement : « Mais tu pleures ? ». Eh oui, je pleure de joie au fond de l’Enfer. Je suis monté où il fallait, et descendu dans le bois sacré. La petite chérie, à la peau si douce, est vivante.

[…]

La particularité de ces rêves est qu’ils sont puissamment réels. Aucun doute : cette falaise était là, Lisa m’attendait au refuge, j’ai embrassé ma mère morte, plus vivante que jamais. Pour décrire cet épanchement du rêve dans la vie réelle, et de la vie réelle dans le rêve, cette porosité gravitationnelle qui annule l’opposition entre intérieur et extérieur, je suis obligé d’inventer un mot, non plus « rêver », mais « rêvrer ».

RÊVRER.

Je rêve vrai, après quoi je suis dix fois plus réveillé, ce qui me donne l’impression que tout le monde dort.

A propos d’Empédocle :

J’ai prié pour Empédocle, à Agrigente, dans le grand temple dorique de la Concorde. […]

Ce type m’enchante. Il s’entend écrire, se voit rêver, a longtemps habité sous de vastes portiques, a plus de souvenirs que s’il avait dix mille ans. Il vous dit, par exemple : « J’ai été autrefois jeune homme et jeune fille, arbre et oiseau, et poisson muet de la mer. » Il insiste :

« Je vous salue.
Me voici parmi vous comme un dieu immortel.
Je ne suis pas mortel, et tous vous me rendez
L’Honneur qui m’est dû. »

Ulysse et les Sirènes :

Les Sirènes d’autrefois attiraient, sur la côte, les marins grecs de passage, avec leurs chants mélodieux. Ils y allaient, les cons, et leurs ossements s’empilaient sur le sable. Ulysse, attaché à son mât, les a écoutées, après avoir pris la précaution de boucher les oreilles de son équipage avec de la cire. Qu’a-t-il entendu ? On ne sait pas. Un silence assourdissant d’aimant, dit Kafka. L’interprétation idiote traditionnelle veut qu’il s’agisse d’un irrésistible appel sensuel. Mais non, pas du tout, et Webern, attaché au mât de sa musique verticale, vous prévient.

Voici ce qu’elles chantent, les Sirènes de mort :

« Pauvres navigateurs, vous n’arriverez jamais à bon port. Tout n’est plus pour vous que bruit, fureur, chaos, folie, détraquage. Votre vie n’a plus aucun sens. Venez, vous serez consolés, bercés, reposés. Abandonnez ce monde insensé, et jetez-vous dans nos bras de neige. »

Marcel Duchamp :

Dans une photo assez laide, on peut voir Marcel Duchamp attablé devant un échiquier avec une femme nue à l’air empoté. C’est aussi bête que l’inscription LHOOQ [1] au bas d’une reproduction de la Joconde, le Nu descendant un escalier, la poupée du musée de Philadelphie, la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, et autres inventions légendaires de l’art dit « moderne » ayant fasciné les Américains. Même prétention idiote dans la déclaration de sa pierre tombale : « La mort est quelque chose qui n’arrive qu’aux autres. » Duchamp méprisait les femmes, c’est un sentimental frigide et déçu, d’où son succès chez tous les provinciaux physiologiques. Autant en emporte le vent renversant tous les urinoirs du monde. Bluff énorme, raideur, laideur.

Empédocle encore :

Empédocle a raison : nous avons été précipités dans « le pays sans joie » où règne la Haine et son « furieux délire », en même temps que le meurtre, la colère, la sécheresse, la putréfaction, la corruption, et l’errance dans les ténèbres. En surface, tout a l’air lisse, mais, juste en dessous, la séparation fait rage. La souillure natale vous interdit toute remontée vers la source bienheureuse, et vous prive de tout plaisir. La fausse pianiste toquée est là pour détruire la musique, c’est-à-dire « la certitude adorable » de la « vivifiante Aphrodite ». Voilà pourquoi vous êtes « en exil parmi les mortels ».

Dans le chapitre « Révolution » :

La question centrale est évidemment celle de la mort. À l’époque, on l’administre à haute dose, mais de quoi s’agit-il ? Pour les uns, la mort est un sommeil éternel, et ils font graver ça sur l’entrée des cimetières. C’est une plaisanterie d’un goût douteux, aussi écœurante que l’inscription « Le travail rend libre », placée à l’entrée des camps d’extermination nazis. Les partisans du sommeil éternel ne dorment jamais, Fouché à Lyon, Carrier à Nantes, Tallien à Bordeaux. Le Comité de Salut Public a encore ses admirateurs, et même ses dévots, les cadavres ne leur font pas peur. Le sang gicle, mais le réveil sera rude.

Robespierre, en effet, n’est pas d’accord avec cet athéisme mortifère qui risque de désespérer les populations, et de les pousser à réintroduire l’ancien Dieu, avec ses promesses d’un au-delà factice. Il décide donc, contre le sommeil éternel, de décréter que la mort est « le commencement de l’immortalité ». Il fait changer les inscriptions dans ce sens, mais, du même coup, avec sa Fête de l’Être Suprême (organisée avec le servile peintre David), se met à ressembler à un pape de l’ancienne faribole (les papes ayant eu soin de maintenir l’Enfer –« Vous qui entrez perdez toute espérance »– avant un transit hypothétique vers le Purgatoire et le Paradis).

La traduction française des Vies parallèles de Plutarque, en 1559, a eu un très grand succès (« jusqu’à la Révolution française », précisent les dictionnaires). C’est un évêque d’Auxerre, Amyot, qui s’est tapé le travail

Plutarque :

Ce Plutarque, mort vers 125, reste mystérieux. Il a voyagé en Égypte, résidé à Rome, et a quand même été prêtre d’Apollon à Delphes. Son livre pourrait d’ailleurs s’appeler Les Morts parallèles, car c’est dans ce registre, plein d’intersignes, qu’il brille le mieux. Voyez Alexandre, au sommet de sa gloire : il brûle soudain de fièvre, boit du vin, se met à délirer, et son agonie est interminable. Comme pour Napoléon, on a parlé d’empoisonnement. Mais :

« Durant la querelle des généraux, qui dura plusieurs jours, le corps abandonné sans soin dans un endroit où la chaleur était étouffante, n’offrit aucune marque de mort par empoisonnement. Au contraire, il resta pur et frais. »

Dans le chapitre « Terreur » :

Ce jeune Afghan exilé a été logé chez une « famille d’accueil ». Au bout de deux ans, il trouve ces gens idiots, repus, affalés, d’une laideur satisfaite insoutenable. Il étouffe, il agit. C’est horrible, bien entendu, et peu digne d’entrer dans les annales du surréalisme, mais ce « crime abject et inqualifiable » (comme dit un ministre qui vient donc de le qualifier) s’enfonce dans les esprits. Les femmes devinent mieux de quoi il s’agit dans cette pulsion de mort visant directement leur fonction reproductrice. Elles sont en première ligne dans l’émotion et les cris.

Mozart aussi invoqué :

De temps en temps (mais c’est rare), un concert vous rassure. Voilà Lisa au piano, bien filmée. Tout s’interrompt, le temps est suspendu, il entre dans une autre dimension physique. Rien ne peut perturber la musique. Mozart vous dit, par exemple, que la mort est la meilleure amie de l’homme. Ne le répétez pas, ça jetterait un froid.

Notre société

Dans ses romans, Sollers ne peut s’empêcher de scruter notre société et l’on y trouve des informations aussi improbables que celles-ci, dans un roman, glissées çà et là :

Mieux que dans des tonnes de romans réalistes, le malheur humain peut être froidement observé par les statistiques. La preuve :
Chaque seconde, près de 43 000 vidéos sont visionnées sur le site Youtube, soit 1 460 milliards de vidéos par an.
Chaque seconde, près de 39 000 recherches sont faites sur le moteur de recherche Google par les internautes, soit 1 204 milliards par an.
Il se boit plus de 4 000 litres de Coca-Cola dans le monde chaque seconde, soit 350 millions de litres par jour.

Ce n’est pas tout :

Chaque seconde, 3 millions d’e-mails sont envoyés dans le monde, soit 190 milliards par an. La prévision est de 200 milliards pour 2017.

[...] En France, à raison de 8,7 rapports sexuels en moyenne par mois par Français, il se déroule 215 rapports sexuels chaque seconde, soit 6,9 milliards d’actes sexuels annuels chaque année.

Ou encore cette publicité, à un arrêt de bus, pour une marque française de maquillage

Une grande photo hyper kitsch de femme souriante occupe l’espace, mais c’est le slogan en anglais qui attire votre attention :

BORN TO BE
A BEAUTIFUL MAMAN

Voici donc une femme qui est née pour se maquiller d’urgence, et devenir ainsi, non pas une « mother », mais une jolie maman. C’est son destin, son désir. La phrase du bas de l’affiche, en plus petits caractères, n’est pas moins étonnante :

« La beauté qui me ressemble. »
Ce me souligné parle à toutes les futures jolies mamans.

Mais le faux progrès n’exclut pas des découvertes au potentiel fantastique :

La macromolécule d’ADN (90 000 molécules dans l’épaisseur d’un cheveu) est très avantageuse pour toutes les questions d’archivage. L’équipe de George Church, à Harvard (notez Church), a réussi, en 2012, à stocker un livre de 53 000 mots et 11 images dans un milliardième de gramme d’ADN. D’après Church, la totalité de l’info numérique produite en un an tiendrait dans quelques grammes d’ADN. Me voilà rassuré : rien ne se perd, tout se recrée.

Beauté

Les totalitarismes du 20e siècle ont produit des virus nouveaux, qui, eux-mêmes, subiront une mutation, avant d’être éliminés par la Technique. L’« islamisme » est un mauvais moment à passer, comme tous les terrorismes de l’avenir, puisqu’il s’agit d’une infection renouvelable. Un phénomène de mort déborde, il franchit des lignes rouges ou ultra-violettes, il faiblit, il disparaît lentement, remplacé par un autre, et puis par un autre. L’humanité est une maladie dont les religions ont eu pour fonction de canaliser la fièvre. Mais les religions sont mortes, ou se décomposent dans des sermons creux d’agences humanitaires. Reste la manipulation de l’ignorance, qui peut aller des manifestations de masses au crime.

Un jour, alors que personne ne s’y attend, une marée de beauté envahit l’espace. Des types bizarres, qu’on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l’existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l’herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d’injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l’atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu’on l’oublie.

On peut s’en souvenir, à Paris, en regardant intensément la grande rosace de Notre-Dame, pendant un service funèbre. Ce miracle de la rose mystique flamboie comme un tonnerre silencieux, et une formidable espérance se lève au-dessus de la foule aveugle. On interroge quelques spectateurs, et ils ânonnent des clichés sur la paix et la solidarité, plus fortes que la haine. C’est la tisane du jour. La rosace, elle, est en guerre intime, elle est faite pour des victoires et des résurrections. Elle demande à être vivifiée par la musique, pas de chœurs ni d’orgue, non, un piano suffirait.

Variations

Glenn Gould, Variations Opus 27 de Webern

Vous connaissez le grand truc des Variations  : vous pensez chaque fois que ça va finir, et pas du tout, ça reprend, c’est interminable, cette prise de sang vient du fond des âges, ce Bach est complètement fou. Cette pianiste délicate, qui n’a pas trente ans, est une géante, la rosace est là, sous ses doigts. Je m’aperçois que je pleure depuis un bon moment dans la nuit noire. Voilà, il est temps de calmer la tempête, de rentrer dormir. Le public, là-bas, est soufflé et commotionné, on dirait qu’il a peur d’applaudir. Enfin, ça vient, et c’est du délire.

C’est aussi la magie des Variations du roman de Sollers titré « Beauté ». Et Sollers d’ajouter :

La bêtise et la vulgarité augmentent de façon consternante ? Votre emploi du temps est radieux. Vous appelez « roman » votre partition, et vous vous moquez franchement de ceux qui vous disent qu’il ne s’agit pas de roman.

La fin

INFINI

Les Principes du Calcul infinitésimal, de René Guénon, ont été publiés d’abord en 1946, et réédités en 2016. C’est un livre d’une clarté magistrale sur la confusion philosophique entre Infini métaphysique et indéfini mathématique. La différence entre quantité et qualité s’accomplit par un passage à la limite dans une intégration supérieure. Invisible et imperceptible, ce calcul se poursuit sous le règne de la Quantité, dans lequel la Qualité se fait de plus en plus rare. C’est, comme malgré moi, ce qui a voulu se chiffrer ici.

oOo

Editions Gallimard (2 février 2017)
224 pages

Présentation de l’éditeur

"Dans le chaos actuel, le narrateur de ce roman est amoureux de Lisa, une jeune pianiste grecque exceptionnelle. C’est la beauté."
Philippe Sollers.

La présentation de France Inter pour « L’heure bleue » de Laure Adler

Malgré les années qui passent, il ne décolère pas, il a toujours le verbe haut et a gardé l’esprit vif.


Philippe Sollers le 7 novembre 2016 à Paris. © AFP / JACQUES DEMARTHON

Avec "Beauté", Philippe Sollers renoue avec sa veine romantique. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec son amante, une pianiste célèbre, qui s’appelle Lisa. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages particulièrement angoissants sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays de Zeus, de Platon, du temple d’Athéna Aphaia où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : "Immortelle est la beauté". Philippe Sollers nous en dira beaucoup plus mais sachez que le vieux mousquetaire bordelais a encore bien d’autres choses à nous raconter...

"Ce n’est pas mon premier contact avec la foudre. J’ai 12 ans, je suis seul à la campagne dans une grande maison, la foudre tombe dans le jardin, et, par la fenêtre ouverte, entre dans la pièce où je suis. C’est une boule de feu qui monte et descend le long d’un rideau. Je suis là, debout, elle va me consumer sur place. Je suis dans une angoisse folle (la plus folle de ma vie), mais cette irruption d’or brûlant compact est d’une beauté incroyable. C’est une planète qu’on pourrait saisir dans la main. Dix secondes d’enfer, et la voilà qui sort et disparaît dans les arbres, sans que le rideau ait pris feu. Je me jette sur un divan, je ferme les yeux, j’ai compris. Quoi ? Aucun mot pour le dire. Mon corps, ou plutôt mon cadavre aurait pu être le héros d’une information locale. « Orage tragique : un jeune garçon foudroyé près d’une fenêtre, chez lui. »"

Extrait de "Beauté" de Philippe Sollers, dans la collection Blanche aux Éditions Gallimard.


[1L.H.O.O.Q. est une œuvre d’art de 1919 de Marcel Duchamp, parodiant La Joconde de Léonard de Vinci. Son titre est à la fois un homophone du mot anglais « look » et un sigle que l’on peut ainsi prononcer : « elle a chaud au cul ».

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6 Messages

  • Viktor Kirtov | 13 février 2017 - 14:03 1

    Un film de G.K.Galabov & Sophie Zhang sur le dernier livre de Sollers avec sa contribution :


  • Viktor Kirtov | 9 février 2017 - 19:14 2

    Sollers en orbite

    Une femme, la Grèce, la musique ... l’écrivain survole en poésie la planète littérature.

    PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN
    Le Point, 9 février 2017.

    Respiration

    Philippe Sollers en 2011. Avec « Beauté », son 27e roman, il offre une variation musicale où les trous noirs tutoient les trouées de lumière.

    Il serait absurde, et parfaitement déplacé, de demander aux (récents) romans de Philippe Sollers d’être des romans comme les autres. Avec lui, ça invente, ça digresse, ça rêve, ça cite, ça récite - sans plus. On s’ennuie ? Il suffira de passer son chemin. On se divertit ? Tant mieux, car l’écrivain-scripteur de ce genre d’opus s’est installé, l’âge venu, sur une orbite particulièrement singulière. C’est un satellite qui expédie aux mortels demeurés sur Terre des bip-bip lettrés, stimulants ou abscons. Son demier message codé s’intitule « Beauté ». Les précédents étaient étiquetés « Mouvement » ou « L’école du mystère » - mais ces titres sont interchangeables. De toute façon, Sollers «  comme Proust ou Saint-Simon », dirait-il.,.) écrit désormais, et toujours, le même livre. C’est même son côté jean d’Ormesson. Qui, d’ailleurs, et après ses longs états de service en faveur de la littérature, oserait lui contester ce privilège ? Donc, « Beauté »...

    Nuées. Composition chimique de l’opus : un « je » (souple, sympa, sollersien) ; unefemme (ici,une « Lisa », grecque et pianiste) ; un décor de référence (Egine, Bordeaux, l’espace-temps) ; une bibliothèque (Hölderlin, Pindare, Bataille, Genet, Homère, la Bible). A partir de là, les variations s’enchaînent en brefs chapitres énigmatiques. Ecriture poétique et kilométrique. Dansante. Mercurienne. Avec trouées de lumière et massifs glossolaliques, I’ensernble, très musical, berce ou lasse. A titre personnel, j’avoue que je me sens plutôt à l’aise parmi ces nuées de mots, ces essaims de métapbores, ces galaxies d’ellipses et de trous noirs. Après avoir fait ses gammes dans l’expérimentation « H », « Paradis  », « Nombres », etc.), puis dans la narration vendeuse (période ouverte par « Femmes » et « Portrait du joueur »), Sollers semble s’installer entre le haïku romanesque et le bla-bla ultracrypté. On aime, on s’indigne... Avouerai-je que je ne déteste pas ?

    Plus sérieusement : on revient toujours d’un voyage sollersien avec des phrases mémorables. Voici, en la circonstance, quelques spécimens retrouvés dans mes filets après l’exploration visuelle et sonore de cette « Beauté » : « Regarder toujours le présent, quel qu’il soit  » (p. 46) ; « Le futur brille et nous parle » (p. 57) ; « On n’échappe pas à ce qui ne sombre jamais » (p. 123) ; «  La mort est minable »(p. I54) ; « Une femme qui envisage de mourir avant vous, alors qu’elle est nettement plus jeune, vous aime. Aucun doute... » (p. I71). Bonne pêche, non ?

    « Beauté », de Philippe Sollers (Gallimard, 224 p., 16 €).


  • A.G. | 6 février 2017 - 21:47 3

    Dans ses récents entretiens sur France Culture, Sollers annonce la publication, en octobre 2017, de sa correspondance avec Dominique Rolin. Cf. 2. « Les femmes existent » (vers 18’30).


  • Viktor Kirtov | 4 février 2017 - 12:32 4

    Au moment où Sollers publie « Beauté », comment ne pas noter que pour Sollers, Dominique Rolin, l’amour clandestin de sa vie, elle était « la Belle Beauté ». (Pour elle, il était « Jim » comme Joyce.)

    Plus, simultanément à la publication de Beauté , les sites amazon et Fnac annoncent disponibles le 2 février chez Gallimard « Lettres à Dominique Rolin (1958-1980) » de Philippe Sollers, avec N° ISBN attribué. Curieusement, le livre n’apparaît pas sur le site Gallimard. Est-il paru ? Mais manifestement, il y avait désir de Sollers de coupler la publication de Beauté avec cette correspondance.

    Par ailleurs, à la fin de l’année est prévue une publication d’envergure exploitant la correspondance confiée par la romancière à la Fondation Roi Baudouin qui l’a déposée à la Bibliothèque royale de Belgique.
    A suivre donc, le roman de leur correspondance croisée.

    Dans un article au Nouvel Obs du 27 mai 2012, Josyane Savigneau évoque l’histoire de ce couple littéraire d’exception qui a marqué les lettres françaises :

    « En 2000, Dominique Rolin publiait « Journal amoureux ». Un texte bref, magnifique. Leur histoire d’amour demeurait, certes, une « clandestine révélation magnétique », mais l’excellente dessinatrice qu’était aussi Dominique Rolin traçait un portrait de Jim, où l’on pouvait reconnaître un écrivain désormais célèbre.

    Elle racontait leur première rencontre, en 1958. Il n’avait pas encore 22 ans, et son premier roman, « Une curieuse solitude », faisait beaucoup de bruit. Son éditeur voulait faire connaître ce jeune homme et avait organisé un déjeuner littéraire.Dominique Rolin, dans la grande beauté de ses 45 ans, était assise à côté de lui. Elle lui a confié que depuis la mort de son mari, le sculpteur Bernard Milleret, elle ne pouvait plus écrire. Il a répondu : « Vous croyez ? » Puis il lui a écrit. « Il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? »

    Pour ceux qui savaient qui était Jim, l’occasion était trop belle. Bernard Pivot a invité Dominique Rolinsur le plateau de « Bouillon de culture » pour « Journal amoureux » et lui a dit soudain : « Jim, c’est l’homme qui est ici à côté de vous, c’est Philippe Sollers. » A la fois heureuse et gênée, elle a simplement dit « oui ».
    […]
    Dominique Rolin est morte le 15 mai 2012. « Jim a dit : “Comme c’est bête la mort !” » Mais quelques pages auparavant, dans ce « Journal amoureux », Dominique Rolin lui avait répondu : « A y bien réfléchir, la mort existe-t-elle vraiment ? » »


  • Viktor Kirtov | 4 février 2017 - 09:51 5

    Par Mathieu Lindon
    Libération, 3 février 2017

    Souvent, les romans de Philippe Sollers sont des promenades dans la culture de son temps, c’est-à-dire dans l’histoire et la géographie, puisqu’ici et maintenant ne sont jamais seulement ici et maintenant. Beauté commence en Grèce où le narrateur se trouve avec son amante, la pianiste Lisa. Le pays est aujourd’hui celui de « la dictature bancaire » : « La dette engendre la culpabilité, et si vous ne remboursez pas, c’est de votre faute. Les banques organisent le ravage, mais sont très morales. Vous devez expier votre péché d’exploités. » Mais la Grèce, c’est évidemment aussi le pays de Zeus et de Pindare, celui du temple d’Athéna Aphaia où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman :« Immortelle est la beauté. » Sinon il y a Bordeaux, le « fatal voyage » qu’y fit Hölderlin en 1802, selon les mots de Schelling à Hegel, Bordeaux qui est aussi la région où naquit le tout récent octogénaire qu’est Philippe Sollers. « On peut préférer les hurlements du rock à Bach, ou les convulsions d’un chanteur pop à Mozart. Ce n’est pas mon cas, et c’est pourquoi j’aime Lisa. » Chacun ses goûts, évidemment. « La beauté sur fond noir, voilà le vrai. Exemple : je suis dans une fête avec une folle, près d’une fenêtre ouvrant sur une cour. Tout à coup, après m’avoir passionnément embrassé, elle me dit : "Jette-toi par la fenêtre pour voir si je jouis." Elle me pousse, mais elle a trop bu, elle n’a plus la force. Pour cette révélation, j’ai de l’amitié pour elle. » Philippe Sollers se plaît à s’exposer à l’accusation de misogynie, et l’artiste américaine Judy Chicago fait les frais des critiques de son narrateur - mais Marcel Duchamp aussi avec ses « inventions légendaires de l’art dit "moderne" ayant fasciné les Américains ».

    « Les sociétés changent de peau, comme les serpents, mais le venin reste le même, et il y a seulement des mutations dans la desquamation. Tous les serpents ne sont pas venimeux, mais ils n’en sont parfois que plus dangereux », ceux qui étouffent, ceux qui ingurgitent. « Vivre, c’est défendre une forme », « Webern aimait citer » cette phrase de Hölderlin, assure le roman. Alors, quand des « pantins islamistes » s’acharnent « sur des statues antiques » : « Voilà des formes qui contiennent un soleil divin insupportable, il faut donc les réduire en poussière comme si elles n’avaient jamais existé. La Contre-Beauté sent la Beauté, ça la brûle. La Beauté est insolente, elle ne croit qu’à elle-même, elle insulte la loi et la foi. » « La mort est minable » mais « le nom d’Allah » la rehausserait ? Allons donc. Et tel crime, dont est coupable un jeune Afghan exilé, devient « ce "crime abject et inqualifiable" (comme dit un ministre qui vient donc de le qualifier) », la culture vacille, la culture mue. Heureusement, il y a le rêve, il y a « rêvrer », le verbe qui décrit « cet épanchement du rêve dans la vie réelle, et de la vie réelle dans le rêve, cette porosité gravitationnelle qui annule l’opposition entre intérieur et extérieur ». « Je rêve vrai, après quoi je suis dix fois plus réveillé, ce qui me donne l’impression que tout le monde dort. Ça s’agite beaucoup, mais ça dort. » Malgré son admiration pour Georges Bataille, Philippe Sollers n’est pas dans son camp quand il faut énumérer les rapports entre la mort et l’érotisme. Il en voit un cependant : « Faire comme si on avait disparu entre deux rendez-vous. Quelle joie de se revoir vivants ! » Le néant, on en sort.

    Souvent, les romans de Philippe Sollers sont des portraits du joueur qui les écrit ou les raconte, des études de stratégie dans les guerres du goût et du dégoût. Dans un des multiples brefs chapitres de Beauté intitulé « Innocence » : « "Vous n’avez pas honte ?"/ […] Vous devriez avoir honte de vivre une histoire d’amour, quand la misère et la souffrance déferlent sur la terre entière. Honte de votre enfance riche et protégée, honte de votre apologie de la gratuité, honte de vous prélasser en musique avec une jeune femme étrangère, honte de votre élitisme égoïste et de votre emploi du temps dégagé. » Le chapitre s’achève ainsi : « - "Vous n’avez pas honte ? - Non." » C’est le goût du malheur qui serait « réactionnaire » et Pascal Quignard en prend pour son grade, traité de « Houellebecq en beaucoup plus chic » - on doute que le mot chic soit ici laudateur, c’est comme si on définissait Philippe Sollers comme un honnête homme au sens ancien de l’expression, ça l’effarerait sûrement. Mais il n’y a pas non plus à être dupe de toutes les images que l’écrivain souhaite donner de lui-même comme si cette insolence-là de tout maîtriser était elle aussi un signe de sa liberté proclamée. De toute façon, il y a Lisa pour accueillir ce qui se dit du narrateur de Beauté : « Elle sait que je suis fou, mais j’ai mon charme. »

    Mathieu Lindon
    Libération

    Philippe Sollers, Beauté Galimard, 210 pp., 16 €.


  • MN | 3 février 2017 - 17:11 6

    Mise à part l’épatante forme sexuelle de l’auteur (aujourd’hui Lisa, hier Reine, Ada, Lorette, Lucie, Minna, Lila, Maud, Jill, Clara, Luz, France, Kate ...sans oublier Eugenia, Dominique, Julia) attirer l’attention du lecteur sur "Les Principes du Calcul infinitésimal" de René Guénon "d’une clarté magistrale sur la confusion philosophique entre Infini métaphysique et indéfini mathématique" mérite les applaudissements.
    On ne confondra plus la notion d’infini, exclusivement réservée au domaine de l’esprit, avec le mot indéfini, seulement utilisé par rapport à la matière, à la poussière, au domaine quantifiable.
    Et c’est là une différence capitale, propre à assainir la pensée contemporaine et à opérer une révolution salutaire dans tous les domaines.
    Merci Philippe Sollers - le vieux lion rugit encore...

    Pour plus d’extraits : https://books.google.fr/books?id=EmbXDQAAQBAJ&pg=PT54&lpg=PT54&dq=George+Church,+%C3%A0+Harvard+53+000+mots+et+11+images+dans+un+milliardi%C3%A8me+de+gramme+d%E2%80%99ADN&source=bl&ots=LsS7nnFzMA&sig=pbZMMKcp8IK2PE7E18v87Z0bfW0&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjIzO2_p_TRAhXlJsAKHWXxDeYQ6AEIHDAA#v=onepage&q=George%20Church%2C%20%C3%A0%20Harvard%2053%20000%20mots%20et%2011%20images%20dans%20un%20milliardi%C3%A8me%20de%20gramme%20d%E2%80%99ADN&f=false