Le catholicisme de Dante (1)
Conférence de Philippe Sollers au Collège des Bernardins


Article du 3-07-09 avec

Deux notes du 7 juillet 2009 :

[1] Paul VI et Dante (Lettre du 5 novembre 1965)
[2] Benoît XVI et Dante (discours du 24 janvier 2006)

« Rien n’est plus méconnu, surtout aujourd’hui, que le Paradis de Dante, c’est-à-dire un message suprêmement catholique de connaissance, d’amour, d’émerveillement et de joie. »

Philippe Sollers.

Le 1er juillet 2009 Philippe Sollers donnait une conférence au Collège des Bernardins sur « le catholicisme de Dante ». Après la présentation — précise — du Père Antoine Guggenheim, Sollers rappelait sa lecture très tôt de Dante (à quinze ans), la publication d’un numéro de Tel Quel consacré au poète italien dès 1965, son premier texte — Dante et la traversée de l’écriture —, la traduction par Jacqueline Risset de La Divine Comédie (Voir notre dossier sur La Divine Comédie).
— Sollers revient longuement sur son expérience des hôpitaux militaires. L’écorce d’orange (voir Un vrai roman, 2007, Folio, p. 110-115).
— Une expérience intérieure.
— Plongée dans l’univers de Dante, insistance sur le rôle des papes : Benoît XV — le premier à avoir fait le point sur Dante en 1921 dans sa Lettre encyclique sur Dante —, Paul VI« grand pape un peu trop méconnu » — (Lettre du 5 novembre 1965 [1]) et Benoît XVI (Discours du 24 janvier 2006 [2]).
— Paradis (le chant XXXII et XXXIII).

La conférence fut accompagnée de la projection de Vers Dante, un très beau film de 18 minutes réalisé par Georgi K. Galabov et Sophie Zhang.

Dans l’assistance : Kristeva, Pleynet, Meyronnis...

En attendant d’y revenir, quelques photos...

A gauche le père Guggenheim

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A droite la rose blanche ou « la candida rosa »

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Photos Albert Gauvin

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Photo par VK (détail)

Voir les notes de VK : Un soir au Collège des Bernardins en compagnie de Sollers et Dante -
Notes de conférence et commentaires



[1] Note du 7 juillet 2009

1965 : VIIe centenaire de la naissance de Dante. Philippe Sollers publie Dante et la traversée de l’écriture, le pape Paul VI adresse une lettre au cardinal Cicognani.

Les circonstances : Cinq cents Pères du Concile se sont rendus les 13 et 14 novembre, à Florence, où se célébrait le VIIe centenaire de la naissance de Dante. A cette occasion, S. S. Paul VI a adressé la lettre suivante au cardinal Cicognani, secrétaire d’Etat, qui le représentait à ces cérémonies et qu’il avait chargé de remettre une croix d’or destinée au baptistère où Dante reçut le sacrement de baptême :

La lettre :

« A Notre Vénérable Frère,
Monsieur le cardinal Amleto Giovanni Cicognani,
secrétaire d’État.

A l’occasion du VIIe centenaire de la naissance de Dante Alighieri, le digne cardinal-archevêque de Florence a organisé dans cette ville historique une cérémonie qui mérite de Notre part un geste spécial, étant donnée l’importance religieuse particulière qu’elle revêt dans le cadre des célébrations qui ont eu lieu cette année en l’honneur de Dante. Désirant donc être spirituellement présent à cette cérémonie, Nous voulons que vous y participiez, monsieur le Cardinal, en qualité de Notre envoyé particulier, pour porter à cette noble assemblée de personnalités du monde religieux, civil et culturel italien l’expression de Notre satisfaction et de Nos v ?ux.
Nous vous confions également un don symbolique qui rappellera cet événement important dans le « bel San Giovanni » où Dante reçut le baptême et devint chrétien. Ce don manifestera la fierté et la reconnaissance que toute l’Eglise, par Notre humble personne, exprime au grand poète de la Divine Comédie.
En effet, par l’incomparable témoignage de son ?uvre, Dante Alighieri a fait honneur à son baptême d’une façon toute spéciale. En élargissant sans cesse les horizons de sa vision poétique qui, progressivement, l’ont conduit à une synthèse puissante et sûre de toute la création et de toute la vie humaine considérées sous le regard de Dieu, il a vécu les solennels engagements de son baptême dans un effort de cohésion entre la pensée et la vie, dans la lumière des vertus théologales dignement célébrées en trois chants. Par son travail ardu, soutenu par un grand souffle poétique, il a voulu confier à l’humanité le message d’un profond renouveau intérieur qui part du danger d’une expérience négative pour arriver à la possession définitive du Dieu un en trois personnes, selon l’itinéraire de son poétique voyage dans l’au-delà.
Chez Dante, l’art devient une leçon de vie sévère, mais encourageante. La culture, qui intègre toutes les sciences d’alors dans toute leur ampleur et leur unité, transcende les dissensions apparentes en une vision de foi supérieure qui fait voir dans la création une éternelle pensée d’amour : « Au plus profond, j’ai vu réuni avec amour en un volume l’intériorité de ce qui se manifeste dans l’univers. » (Par., XXXIII, 85-87.) Chez Dante, la puissance visuelle de la fantaisie, l’expérience vécue de l’humain dans sa spontanéité concrète (c’est pourquoi il a donné le nom de « Comédie » à sa plus grande ?uvre), le sens transfigurant et lumineux de la beauté, la richesse même de l’expression et du style — qui lui a valu d’être appelé le père de la langue italienne, — tout s’unit en un puissant souffle de foi, d’espérance et de charité, tout est orienté selon une ferme direction surnaturelle. Aussi a-t-on pu dire que le poète, dans la lumière de Dieu, « croit dans les valeurs suprêmes de l’esprit comme nous dans le soleil » (L. Pietrobono, enc. Catt., IV, 1209), et juge l’action des hommes selon les règles morales immuables données sur la doctrine catholique. C’est toute l’Eglise avec ses saints, ses rites, ses sacrements que l’on sent vivre dans les pages de ce poème rendues encore plus précieuses par la tendre et virile dévotion mariale que l’on y sent. Chacun voit la valeur spirituelle de ce grand témoignage qui, aujourd’hui encore, nous est donné par l’Alighieri. C’est pourquoi Nous souhaitons que cette célébration religieuse — à laquelle, monsieur le Cardinal, vous porterez Nos sentiments d’admiration — contribue à affermir la foi dans l’âme des hommes de notre temps. Nous souhaitons qu’elle stimule et invite spécialement le inonde de la culture et des arts à approfondir cette foi, à toujours mieux connaître les sources révélées, à vivre consciemment leur foi avec ses nobles exigences. Celles-ci, en effet, n’humilient pas la libre dignité spirituelle de l’homme, mais elles la garantissent et l’ennoblissent ; elles sont les ailes des sublimes et immortelles expressions du génie.
Nous exprimons Notre vive satisfaction à tous ceux qui sont ici présents, particulièrement à monsieur le cardinal Florit, à Nos Vénérables Frères dans l’épiscopat, aux autorités civiles, aux écrivains et aux artistes, au clergé et à la population de Florence, tandis que de tout c ?ur Nous leur donnons Notre Bénédiction apostolique, gage des meilleures faveurs célestes pour tout l’archidiocèse de Florence.
Du palais apostolique du Vatican, le 5 novembre 1965, troisième année de Notre pontificat. »

PAULUS PP. VI.

Texte Italien dans l’Osservatore Romano des 15-16 novembre 1965. Traduction de la Documentation Catholique du 5 décembre 1965 n°1460.

Source : abbaye Saint Benoît.

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Dans La Divine Comédie (Desclée de Brouwer, 2000), Sollers écrit :

« C’est Paul VI qui a fait graver à l’intérieur de ce baptistère [le baptistère Saint-Jean-de Florence où Dante a été baptisé. A.G.], en 1965, pour le 700e anniversaire de la naissance de Dante, une inscription. Qu’un pape ait assumé, à l’intérieur même du baptistère de Florence, La Divine Comédie de Dante... vous voyez qu’il faut tout de même attendre un certain nombre de siècles avant que cela arrive. À l’époque ce n’est qu’un début. Nous sommes beaucoup plus près de Dante qu’au moment de la commémoration de sa naissance. » (p. 389)

[2] Note du 7 juillet 2009

Le 25 décembre 2005, le pape Benoît XVI donne sa première Lettre Encyclique Deus est Caritas, mais c’est dans la présentation qu’il en fait dans son discours à Cor Unum le 24 janvier 2006 qu’il parle de Dante :

Extraits relatifs à Dante :

Benoît XVI prend pour point de départ un passage du « Paradis de Dante », qui évoque le Dieu trinitaire sous la forme de la Lumière.

« L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles » (Par. XXXIII, v. 145). Lumière et amour sont une seule chose. Ils sont la puissance créatrice primordiale qui meut l’univers. Si ces paroles du Paradis de Dante laissent transparaître la pensée d’Aristote, qui voyait dans l’eros la puissance qui meut le monde, le regard de Dante distingue toutefois une chose totalement nouvelle et inimaginable pour le philosophe grec. Non seulement que la Lumière éternelle se présente en trois cercles auxquels il s’adresse avec ces vers denses que nous connaissons :

« O Lumière éternelle qui seule en toi reposes
Qui seule te connais et par toi connue
et te connaissant, aimes et souris !
 » (Par., XXXIII, vv. 124-126) ;

en réalité, la perception d’un visage humain — le visage de Jésus Christ — qui apparaît à Dante dans le cercle central de la Lumière, est encore plus bouleversante, que cette révélation de Dieu en tant que cercle trinitaire de connaissance et d’amour. Dieu, Lumière infinie dont le philosophe grec avait perçu le mystère incommensurable, ce Dieu a un visage humain et — nous pouvons ajouter — un c ?ur humain. Dans cette vision de Dante on peut voir, d’une part, la continuité entre la foi chrétienne en Dieu et la recherche développée par la raison et le monde des religions ; mais dans le même temps apparaît également la nouveauté qui dépasse toute recherche humaine — la nouveauté que seul Dieu lui-même pouvait nous révéler : la nouveauté d’un amour qui a poussé Dieu à prendre un visage humain, à prendre même chair et sang, l’être humain tout entier. L’eros de Dieu n’est pas seulement une force cosmique primordiale ; c’est un amour qui a créé l’homme et se penche vers lui, comme le bon Samaritain s’est penché sur l’homme blessé et que l’on avait volé, gisant au bord de la route qui descendait de Jérusalem à Jéricho. »

Le Bon Samaritain
Benoît XVI résume ainsi ses conclusions avec l’image du Bon Samaritain : « L’eros de Dieu n’est pas seulement une force cosmique primordiale ; c’est un amour qui a créé l’homme et qui se penche vers lui, comme le Bon Samaritain s’est penché sur l’homme blessé et volé, qui git au bord de la route qui descend de Jérusalem à Jéricho ».

Le pape repartait du mot « amour » et de ses connotations actuelles en disant : « Le mot « amour » est abîmé de nos jours, on l’a usé, et on en a abusé au point que l’on a presque peur de le laisser effleurer nos lèvres. Et pourtant, c’est uen parole primordiale expression de la réalité primordiale ; nous ne pouvons pas simplement l’abandonner, mais nous devons le reprendre, le purifier et le ramener à sa splendeur ioriginelle, afin qu’il pouisse éclairer notre vie, et la conduire sur le juste chemin ».

Récapitulation de Dante
Il confiait ainsi les raisons de son choix pour sa première encyclique : « C’est cette conscience qui m’a conduit à choisir l’amour comme thème de ma premlière encyclique. Je voulais tenter d’exprimer pour notre temps et pour notre existence quelque chose de ce que Dante, dans sa vision a récapitulé de façon audacieuse ».

« Il raconte, explique encore le pape une « visite » (...) qui le transformait intérieurement (cf. Par., XXXIII, vv. 112-114). Il s’agit justement de ceci : que la foi devienne une vision -compréhension qui nous transforme. C’était mon désir de donner du relief au caractère central de la foi en Dieu - dans ce Dieu qui a assumé un visage humain et un c ?ur humain ».

Plus ici.

A noter que Benoît XVI a présenté le 7 juillet 2009 — à la veille de l’ouverture du G8 — sa première encyclique sociale :  Caritas in veritate . Lire la présentation dans le journal La Croix.

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Commentaires

  • > Le catholicisme de Dante
    5 juillet 2009, par A.G

    La délicatesse en situation

    « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, _ Sans attention à elle-même, sans demande d’être vue. »

    Gratuité absolue du Néant, de Dieu, de la Rose : il faudrait vivre selon cette foi, mais ne rêvons pas. _ Insistons seulement sur le fait que la fleur ne demande pas ni à être vue ni à être photographiée ou filmée. La fleur n’est pas médiatique. »

    Sollers le rappelle dans le passage qu’il consacre à Angélus Silésius dans Fleurs (Hermann, 2006, p. 38).

    Mais, le 1er juillet, la rose blanche était là, symbole résumant les propos de Sollers dont le dernier mot fut : « Amour ». _ Il fallait le voir et l’entendre. Et il n’est pas interdit de se demander pourquoi.

    Ouvrons à nouveau Fleurs. Nous lisons dans le chapitre consacré à Dante :

    « Voici donc la Rose céleste, d’abord le lac rond, puis amphithéâtre gigantesque, énorme Colisée ouvert sur l’Empyrée où « être près ou loin ne retire ni n’ajoute ». Nous ne sommes plus dans les lois spatio-temporelles de la Nature, mais dans le gouvernement immédiat de Dieu (Dieu : « Subsisto »).

    « Dans le coeur d’or de la Rose éternelle _ Qui s’exalte et dilate, et exhale un parfum _ De louange au Soleil de l’éternel Printemps... »

    Un homme, de son vivant, pour l’instruction des siècles (de toute l’Histoire passée et à venir), est donc entré, par de-delà les cieux, dans une Rose « toute blanche » épousée par le sang du Christ qui en est sorti (« Vierge mère fille de ton fils "). Rose d’Amour butinée par les Anges :

    « Comme un essaim d’abeilles, qui, tantôt _ Se plonge dans les fleurs, et tantôt s’en retourne _ Au miel où son butin doit prendre son arôme,

    Descendait dans la fleur, immense, diaprée _ De pétales sans nombre, et de là remontait _ Au point où règne à jamais son Amour

    . »

    Suivons un moment les gradins de l’amphithéâtre. Béatrice, grâce à laquelle Dante, tiré de l’Enfer, se trouve là, se situe au troisième degré des femmes juives de l’Ancien Testament. Dans l’ordre, donc : Ève, Rachel, Béatrice, Rébecca, Judith, Ruth. Audace inouïe de Dante, et anachronisme délibéré passé inaperçu : Béatrice est une Juive parmi les Juives. Aucune contradiction entre l’Ancien et le Nouveau, au contraire : interpénétration rythmique, colonnes d’harmonie réciproques. Vérité tellement refoulée de part et d’autre qu’on s’étonne de la voir ici (et ici seulement, c’est-à-dire dans une aventure singulière) en pleine lumière, venant comme une fleur, sous nos yeux. Inutile d’épiloguer sur le chant suivant, le 33, où connaissance et jouissance sont portées à leur comble, où la trinité se révèle, et où, stupeur, une mère devient la fille de son fils :

    « Dans ton ventre, l’amour s’est rallumé _ Par la chaleur de qui, dans la paix éternelle, _ Cette fleur ainsi a germé. »

    L’amour, à partir d’une fleur, meut le soleil et les autres étoiles. Il fallait y penser. Dante est hautement l’amant de la Rose. C’est un fidèle d’Amour. » (Fleurs, p. 34 à 36)

    Voilà, très précisément, ce qu’a repris et développé Sollers ce 1er juillet.

    On trouve dans L’Infini n°106 après Paradis caché ceci :

    ZOOM : cliquer sur l’image

    Vous l’aurez compris, dans ces photos, l’important c’est la Rose aux côtés des Bienheureux qui ne demandaient pas à être photographiés mais qui auront reconnu ces lignes.

  • > Le catholicisme de Dante
    4 juillet 2009, par Gustave F

    "Certes, il est beau d’occuper de la place dans les âmes de la foule, mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie qu’il y a de quoi dégoûter la délicatesse d’un homme bien né."

    Bon, c’est qui ce beau jeune homme costaud et ce crâne alopécié ? Sont-ils d’accord de nous offrir, ainsi, leur corps ?

  • > Le catholicisme de Dante
    3 juillet 2009, par Laurent husser
    hé bien nous attendons avec impatience de voir ce film et cette conférence ou de l’entendre !