Marcelin Pleynet encore
« son élégance... Manet et manebit — »


« Mars l’un plaît né. Mars, le dieu de la guerre... Le plaisir sur tous les fronts... ce n’est pas sans risque. »

Marcelin Pleynet, Le savoir-vivre (Gallimard, 2006, p. 83)

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L’opération

Dans son très beau livre — Le savoir-vivre, publié en mars 2006 —, Marcelin Pleynet raconte son "opération" — « Prostatectomie radicale » —. Il est à l’Hôpital Foch, Suresnes-Mont-Valérien (« Saint Valérien, au IIIe siècle, épouse Sainte Cécile (la musique)... il épouse la musique et il est christianisé par elle »).
Avant son départ il a consulté son dictionnaire étymologique : « "opération" est un des mots savants de la famille de opus. » (p. 16),

« (Août 2004 à l’annonce du cancer)
Opération : calcul de la chair, et la peur qui me tient au ventre. Encore deux mois... Je m’informerai. » (p. 34)

"Opus", "opération" : on pense à Mallarmé : « Opération — le héros dégage l’hymne (maternel) qui le crée et se restitue au Théâtre que c’était... » [1] — le théâtre des opérations, le poète, le chant —, et, plus encore, à Bataille :

« Le mouvement qui fonde l’opération souveraine est aussi fondé sur elle [...] cette opération est la fin, c’est la voie d’une expérience. » [2]

Manet a peint un portrait célèbre de Mallarmé. Bataille le commente, dans son Manet (1955), précisément.
Manet dont Bataille évoque par ailleurs

« l’élégance sobre, l’élégance dépouillée [3] [qui] atteignit vite la rectitude, non seulement dans l’indifférence, mais dans la sûreté active avec laquelle elle sut exprimer l’indifférence. L’indifférence de Manet est l’indifférence suprême [...] »

« cette passion de réduire au silence — en une sorte d’opération — ce dont le mouvement naturel est de parler [...] »

C’est cette " indifférence suprême "qui donne aux tableaux de Manet leur

« [...] valeur d’opération : ce silence qui l’isole et le grandit [...] » [4]

Manet encore, figure centrale du Savoir-vivre...

« le corps de Manet (Manet « dans une âme et un corps »), son élégance... Manet et manebit — » ... « Place de la Concorde... L’autoportrait à la palette surgit aujourd’hui comme « coeur du possible »... Coeur du possible... opération toujours présente à l’infini... » (M. Pleynet, Le savoir-vivre, p. 120).

L’opération chirurgicale sera aussi l’occasion, la chance, d’une expérience intérieure, d’une opération souveraine.

*

Marcelin Pleynet, donc, doit être opéré le 18 octobre [2004] « à la première heure ». La veille, le dimanche 17 octobre, à 18 h 30, il écrit :

« Le soleil se couche. La chambre s’obscurcit progressivement. Si ce n’est l’appareillage du lit, rien de visuellement très agressif... Les murs jaune pâle, crème, le plafond est blanc, moucheté et profond. Une fenêtre étroite et en longueur, à la tête du lit, plus avant une grande porte-fenêtre s’ouvre sur une terrasse... Au-delà, le calme boisé et les habitations... « car c’est poétiquement que l’homme habite » — Hôlderlin, oui. « Du ciel où retentissent encore des roulements. » Et c’est poétiquement que l’homme habite son corps, mais alors...

Je n’ai pas prévu de musique, la cinquième oreille est sans doute déjà trop violemment occupée. Deux livres, un roman de Melville que je n’ai jamais lu, les Leçons sur Tchouang-tseu de J.F. Billeter et deux cartes postales, la somptueuse Judith de Véronèse [5], et la sanguine des Deux Vieillards à moitié drapés du Primatice...

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Judith et Holopherne (vers 1582)
Huile sur toile, 195 x 176 cm Gênes, Palazzo Rosso.
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Le Primatice, Deux vieillards à moitié drapés

Sollers m’a amicalement offert son Dictionnaire amoureux de Venise, avant hier. Je ne sais quel mouvement superstitieux m’a retenu de l’emporter avec moi... Musique - Venise - Vivaldi maître de la musique au Conservatoire de l’ospedal della Pieta... La colline se partage et s’ouvre... et je me retrouve une fois encore, après un concert, Riva degli Schiavone... l’émotion musicale, debout sous la nuit étoilé, et... droit devant, l’isola San Giorgio... Hôpital de la piété... on dit "pietà" d’une peinture représentant la Vierge portant le Christ sur ses genoux après la descente de la croix.

Pitié, famille de l’adjectif latin pius, mot italien qui, à l’origine, a dû signifier "pur"... piété, pietà : pur attachement aux dieux... "ospedale", "hospitale", "hospitalitas" : "hôte des dieux"... une promesse... "instinct d’auto-rétablissement", ce qui reste à vivre... sans âge, l’Instant, l’offrande de la colline... l’offrande musicale... dans les yeux, sans attendre... » (p. 17-18)

et, plus loin :

« Je constate que, en soixante-dix ans, bientôt soixante et onze, je n’ai jamais été confronté à la douleur, à la peur, mais en somme toujours, au-delà, chaque jour, à la même résurrection... [6] l’aurore, la musique, la lumière, la voix, le coin du ciel et ce qui s’offre à l’étendue, la nature claire, éblouie. Le soir le matin... toute la terre en soi seul. » (p. 19)

Relisons Les Folies françaises :

« Manet. Fleurs dans des vases ou des verres. Fin de sa vie. Juste avant qu’on lui coupe la jambe. [...]
Mallarmé : « Griffes d’un rire du regard... Sa main — la pression sentie claire et prête... Vivace, lavé profond, aigu ou bonté de certain noir »... [...] Reprends les adjectifs...
— Cinq. M-A-N-E-T. Manet et manebit [7] : il reste, il restera. [...]
— Il ne meurt pas ?
— Non. »
 [8]

Sollers... Pleynet... Le savoir-vivre... La résurrection à l’infini...

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Sollers et Pleynet au début des années 60
Tel Quel 70, été 1977



Marcelin Pleynet est présent dans le Dictionnaire amoureux de Venise entre Palladio et Pound.

« Le savoir-vivre » :

« (Paris, vendredi 15 octobre au bureau de L’infini)
Sollers m’offre amicalement un exemplaire de son Dictionnaire amoureux de Venise. En épigraphe, Nietzsche : « Cent solitudes profondes conçoivent ensemble l’image de Venise — c’est son charme. Une image pour les hommes de l’avenir. » A la lettre P : « Marcelin Pleynet, poète et essayiste, a été et reste depuis des années, un acteur essentiel des revues Tel Quel et L’Infini. Il n’a cessé, tout au long de sa vie, de se rendre et de vivre à Venise dont on retrouve maintes traces dans ses écrits... » » (p. 36)

Pleynet Marcelin

Né en 1933

Marcelin Pleynet, poète et essayiste, a été et reste, depuis des années, un acteur essentiel des revues Tel Quel et L’Infini. Il n’a cessé, tout au long de sa vie, de se rendre et de vivre à Venise dont on retrouve maintes traces dans ses écrits. Il est l’auteur de plusieurs livres sur la peinture, notamment d’un très beau Giorgione (Ed. Maeght, 1991) [9].

Riva degli Schiavone [10]
Pour Vivaldi
Derrière les grilles
Toutes ces voix cachées
Dans la rumeur grondante du solfège
Et l’impétueuse charité des couleurs
L’amour
Dans l’agitation de l’amour

Les musiciennes vives et nues
L’orchestre des Saisons
Le jaillissement sonore
L’ospedale della Pietà

(L’amour vénitien, Editions Carte blanche, 1984)

Le 15 avril 1971, il est à San Giovanni e Paolo pour les obsèques de Stravinski. Il écrit dans son Journal de cette année-là :

« Qu’est-ce qu’un mort de plus dans ce jeu de musique ? L’occasion pour une cérémonie, un cérémonial, décorum d’encens, de brocart et d’or. Courant devant moi, un grand garçon blond en manches de chemise traverse le campo San Giovanni et Paolo, une rose à la main. Derrière le cercueil suivent quantité de gerbes de fleurs ou aucune fleur. La cérémonie religieuse a lieu dans l’église même où Venise célébrait les funérailles de ses doges, sur un des bas-côtés les mausolées de la famille Mocenigo, l’un d’eux est de Pietro Lombardo. L’église est immense, ivoire et rose, au centre, autour de la dépouille mortuaire, un petit espace séparé a été réservé à la famille, aux officiels et aux intimes, ainsi isolés du public d’ailleurs peu nombreux, et distrait. Le Requiem Canticles, que dirige Robert Craft, est à peine écouté. Dans un coin, près d’un pilier, Pound semble comme toujours absent. Curieux de le voir dans cette ombre et dans l’ombre de ce mort, il se lève lorsque le pope arrive, puis il se rassoit et ne bougera plus de toute la cérémonie. C’est ainsi une fois encore un peu de sa propre histoire qu’on expédie là et où il vient lui aussi à Venise faire dimension, et aujourd’hui, comme en creux, en volume. Curieuse figure que le siècle a séché et, jusqu’au travers de l’asile psychiatrique, comme vidé de ses poisons et déjà oui, de toute l’histoire. Je sors - comment dit-on ? - sur la pointe des pieds. Mais je suis venu. Je suis là. Je reviendrai ». (Publié dans L’Infini, n°79, été 2002)

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise , Plon, 2004, p. 358-359.

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L’amour vénitien

« Ce petit volume doit son titre (« L’Amour vénitien ») à la gravure de Robert Motherwell qui accompagne les vingt exemplaires de tête. »

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Exemplaire n° 303 (A.G.)

De ce livre, le Quinzième de la collection Carte Blanche
dirigée par Mathias Pérez, il a été tiré 500 exemplaires sur Velin d’Arches :
30 exemplaires avec une gravure numérotée de 1 à 20 et signée Robert Motherwell
6 exemplaires avec une peinture de James Bishop
le tout constituant l’édition originale.
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Début du livre :

« ... comme Tyr au milieu de la mer »

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Venise

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L’amitié est un bien

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L’Infini n°100 et n°101-102, p.125
Même bureau ? Mêmes idéogrammes...
Voir la première photo de Sollers, datée de 2008, du diaporama de Sophie Zhang



Marcelin Pleynet est présent dans le Dictionnaire amoureux de Venise mais le plus bel hommage que lui rend Sollers se trouve dans ses Mémoires.

Un vrai roman :

« Il faut aussi, mais c’est impossible car incalculable, que je salue ici mon ami Marcelin Pleynet à travers toute cette histoire. Après-midi à la revue (Tel Quel, puis L’Infini), conversations de fond, établissement des sommaires et des illustrations, digressions sur tous les sujets, lectures communes, encouragements réciproques. Un enregistrement continu de ces rendez-vous quotidiens (une heure sur Rimbaud, une autre sur Hölderlin, une autre encore sur Giorgione, Piero della Francesca, Cézanne ou Picasso) ferait un roman extraordinaire. On en a une idée en lisant, de Pleynet, ses "Situations" qu’il a sous-titrées "Chroniques romanesques", ou encore son Savoir-vivre, petit livre éclatant. Personne, aujourd’hui, et pour cause (jalousie intense), n’est plus injustement censuré. Cela se comprend sans peine : Pleynet est fortement a-social, pas du tout communautaire, extrêmement exigeant, au point qu’à le suivre, nous n’aurions pas publié le dixième de ce qui a été imprimé. Beaucoup plus sévère que moi, donc, vertu peu courante. Pas de dettes entre nous, je crois, mais une conviction partagée.

L’amitié est un bien.

« Qui considère la vie d’un homme y trouve l’histoire du genre. Rien n’a pu le rendre mauvais. » (Lautréamont)

Parce que c’était lui, parce que c’était moi, parce que la situation l’exigeait, parce qu’il n’y avait, et qu’il n’y a toujours, rien d’autre à faire. »

Philippe Sollers, Un vrai roman. Mémoires , Plon, 2007, p.155.

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Pleynet et Sollers devant Notre-Dame
Photo Sophie Zhang, L’Infini n°100

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Pleynet s’entretient avec Bernard Pivot

A l’occasion de la publication de Marcelin Pleynet par Jacqueline Risset (1988)

Marcelin Pleynet, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1988. (GIF)

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— aboutir frappe le sens
..................................................................................................................................
et nous progressons relisant ce qui est écrit moins au commencement répété ouvert arraché à cette prairie noire (à cette métaphore) naturellement (ou une autre) qui se déploie se renverse entraîne l’horizon qu’elle enferme apparence de la mer où chaque regard porte le poème un pas plus loin visiblement "

Manuscrit de Marcelin Pleynet, Relire ce qui est écrit,
p.3 du livre de Jacqueline Risset
(le texte a d’abord été publié dans Tel Quel n°19, automne 1964)

Bernard Pivot reçoit Marcelin Pleynet

« Strophes », 4 avril 1988


(durée : 15’02" — Archives INA (4 avril 1988)

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Pleynet s’entretient avec Alain Veinstein

1. La bibliothèque de Marcelin Pleynet (27-12-91, 44’19)

« C’est ma vie qui change les livres ; c’est ma biographie qui transforme ma bibliothèque. Je ne peux pas lire au passé ; je lis toujours au présent. »

« Le rapport à la bibliothèque est un rapport dialogique. »

Lors de l’entretien, M. Pleynet évoque un roman à venir : il s’agit de La vie à deux ou trois qu’il publiera en 1992 chez Gallimard. Ses préoccupations du moment sont donc celles du roman. Pleynet revient notamment sur Balzac — « le plus intelligent des romanciers » —, sa « comédie humaine » et la place considérable qu’il occupe dans l’espace romanesque. Il y a place chez Balzac, nous dit Pleynet, « pour une pensée qui vaut pour tout son siècle, le XIXe, et le XXe siècle. »
Avec une analyse passionnante de La fille aux yeux d’or que Balzac a publié en 1835.


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2. Le propre du temps, La Dogana (20-06-95, 33’30)

« Comment être au plus près de cette pensée dont l’occupation définit l’être humain : le langage ? Comment retrouver, suivre, partager la question que, depuis toujours, incessamment il porte sur le temps ? Comment se situer au centre de cette activité qui crée et qui forme l’essence même du dialogue qu’en lui-même le langage entretient avec lui-même, comme, poésie ? »


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3. Les voyageurs de l’an 2000 (22-01-01, 34’)

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Publié en novembre 2000 et sous-titré : romans, Pleynet présente son livre dans ces termes :

« Dans quelle histoire, dans quel roman, dans quel tableau vivons-nous ? Chaque jour est une autre aventure dont l’actualité nous surprend, et le plus souvent nous accable : « les affaires », Roland Dumas, la Crise asiatique, Bill Clinton, le pape, le Journal parisien de Jünger, le racisme à la française, la correspondance de Roger Martin du Gard, la célébration du trentième anniversaire de Mai 68, les déchets radioactifs, la poésie contemporaine, l’école des Beaux-Arts, Supports/Surfaces, l’art contemporain, Jean-Luc Godard et ses Histoire(s) du cinéma, les massacres en Algérie, la Serbie, l’euro, Guy Debord, Potlach, l’Internationale situationniste... L’esprit comprend avec peine les raisons d’un tel voyage. En même temps, et par précaution semble-t-il, l’intrigue fait retour sur les livres qu’on ne lit plus, Pindare, Hölderlin, Voltaire, Thérèse philosophe, Stendhal, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, les paysages, Cézanne, Picasso, le XXIe siècle déjà là, la musique... Et nous ne cessons de nous demander : qu’est-ce qui nous arrive ? »

Dans son entretien avec A. Veinstein, Pleynet revient sur certains aspects de ce " journal intellectuel ", révèle comment son premier livre livre, Provisoires amants des nègres, fut finalement publié (grâce à René Char), parle de Mai 68 et de « la crise de la transmission du savoir » et évoque, en outre, à propos de Hölderlin et de Rimbaud, la figure de Martin Heidegger.


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4. En janvier 2007 Marcelin Pleynet vient de publier « Cézanne marginal » [11]. Invité par Alain Veinstein lors de l’émission "Du jour au lendemain", il revient sur sa vie, la "chance", ses récentes publications ("Le savoir-vivre" >>>, Rimbaud en son temps) et, bien entendu, « Cézanne marginal » (C’est Pleynet qui écrit marginal en italiques) .


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Giorgione et les deux Vénus

Editeur : Maeght, Collection : Chroniques anachroniques, Genre : Beaux-Arts Beaux livres.

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Giorgione, Venus Endormie (vers 1510)

« Relevant de bien des choses et d’abord d’une aventure personnelle ce Giorgione fut et reste lié au propre d’une intrigue vénitienne. Je l’ai, alors, en conclusion, explicitement associé (par équation), comme ouverture et disposition romanesque et homonymique, à ce qui lie mon prénom (Mars l’un) et mon patronyme : Mars l’un plaît né. Mars, le dieu de la guerre... Le plaisir sur tous les fronts... Ce n’est pas sans risques. »

Marcelin Pleynet, Le savoir-vivre, p. 83

« De quoi s’agit-il ? Mon livre sur Giorgione est pour l’essentiel occupé à établir ce qui différencie l’humanisme florentin et Marsile Ficin (Marsilio Ficino), de l’humanisme véntien tel que Pierre Bembo l’illustre, dans la pratique des jeux amoureux, à la cour d’Asolo, au "Paradis" de la reine de Chypre... tel que Giorgione, peintre (dilettosi continovamente delle cose d’amore), musicien, chanteur, et qui se dépeint sous les traits d’Orphée, manifeste en effet les bonheurs d’expression d’un corps susceptible d’une multitude d’actions. »

(idem, p. 85)

Critique

Légendes dorées

Quand il sera temps de composer l’histoire intellectuelle de la fin du siècle, il se pourrait qu’il apparaisse que, dans cette période, l’art dit moderne a, peu à peu, perdu ses alliés les plus substantiels et les plus nécessaires, les écrivains. Ces derniers ne visitent plus guère les ateliers, ils préfèrent le commerce serein et voluptueux des musées. Ils préfèrent l’art " ancien ", comme l’on dit, et trouvent dans les oeuvres d’autrefois matière à penser et à jouir plus sûrement que dans celles qui se font de nos jours. Désaffection et détournement d’importance : Baudelaire étudiait son contemporain Delacroix ; Apollinaire, son contemporain Picasso. Serait-ce qu’il n’est désormais ni Delacroix ni Picasso qui méritent attention et que la plupart des artistes, travaillant en autarcie, ne font plus écrire ?

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S’il n’en était ainsi, pourquoi Marcelin Pleynet, poète et théoricien tout à la fois, l’un des fondateurs de Supports/Surfaces et celui qui a le plus travaillé à maintenir liées littérature et peinture actuelles, publierait-il un essai à propos de Giorgione et de son énigmatique Tempête ? Disciple inattendu de Panofsky et de Chastel, Pleynet se révèle bon iconologue, lecteur de Marsile Ficin et de Pietro Bembo et fort amateur de fables, mythologies et allégories.

Son analyse du néoplatonisme vénitien, différent du néoplatonisme florentin, et son interprétation de la Mère à l’Enfant, que Giorgione a assise sur un talus dans l’angle droit de son tableau, entraînent la conviction. On admet volontiers avec lui que Vénus, sacrée et profane, soit la divinité favorite d’un peintre qui veut allier connaissance et beauté et a peint un tableau dénommé les Trois Philosophes. Dans la Venise du seizième siècle, Pleynet s’entretient de métaphysique et de poésie avec de grands peintres morts, à défaut, peut-on croire, de se livrer à ce plaisir avec des vivants.

Philippe Dagen, Le Monde, 10 Mai 1991.

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Plaisir à la Tempête

Epigraphes

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La présente édition de PLAISIR A LA TEMPÊTE a été tirée à 1000 exemplaires, sur Vélin ivoire, 45 exemplaires sur Vélin d’Arches accompagnés d’une gravure originale hors-texte de Louis Cane.

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Epigraphe de Plaisir à la Tempête (1987)

Egalement en quatrième de couverture du livre.

L’épigraphe au Savoir-vivre est de Nietzsche :

« C’est vrai, nous aimons la vie mais ce n’est pas parce que nous sommes habitués à vivre ; c’est parce que nous avons l’habitude d’aimer. »

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Extraits :

page 16

Troussée
cul par dessus tête
Ô la Sérénissime

ce vit ruisselant est pour toi
page 21

Venise brille

Brille de jalousie
grosse vache
guenon
putain
chienne de mer
frisson d’argent
dauphin

roule sur mon lit
comme une vague

sur le drap bleu

attache et roule

palpe ma queue

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Giorgione, La Tempête (1505)
Venise, Academia.

« La Tempête » de Giorgione

par Philippe Sollers

Laissez passer les touristes, restez simplement là, devant ce tableau, oubliez tout. Il a lieu maintenant, pour vous, pour vous seul. Il vous parle du temps par-dessus le temps, comme Venise le fait constamment. C’est sa vocation, sa grandeur, son calme.

J’écoute, je commence à voir. A droite, une femme aux trois quarts nue, un boléro blanc sur les épaules, assise sur un drap froissé en pleine nature, allaite un enfant avec son sein gauche (on ne voit pas le droit). Elle vous regarde. Elle en a vu d’autres, elle en verra d’autres. Vous êtes obligé d’être cet enfant. La femme est très belle, jeune, éternelle, cheveux blond vénitien, rassemblée sur elle-même malgré ses cuisses écartées, très attentive, protectrice, un peu inquiète. A gauche, sur une autre scène, séparé de la femme à l’enfant par une rivière en ravin, un homme désinvolte et jeune, veste rouge, tenant un bâton plus grand que lui, tourne la tête vers le petit théâtre de l’allaitement. Est-ce un père ? Un fils ? Un passant ? Il a l’air très content, détaché, il pose. Il se souvient, aussi. Ce bébé, c’était lui dans une autre vie. Ou bien ce sera lui, et puis lui encore.

Où cela a-t-il lieu ? Aux environs d’une ville que l’on voit se dresser dans le fond, au-delà d’un petit pont de bois qui fait communiquer les deux rives. Une ville sous l’orage dans un ciel gris-bleu. Un éclair déchire le fond de la toile et accentue la brisure entre la femme à l’enfant et l’homme contemplatif. Sur terre, une rivière les sépare, ils ne sont pas dans le même temps. Dans l’air, une zébrure et une fulgurance comme rentrée (vous voyez l’éclair, vous ne l’entendez pas encore) font apparaître le spectre des palais et des tours. Au premier plan, les humains mortels. Dans les coulisses, Dieu ou les dieux. Destin, hasard, saisons, nature. L’éclair est un serpent qui révèle les éternités différentes de la femme et de l’homme. Vous ne le savez pas au point où la couleur le dit.

Ce tableau est une étoile, un aimant. Je le vois d’ici, à Paris, par-delà le bruit et la fureur de l’histoire. Il fait le vide, il est évident. Il est d’un temps nouveau : le plus-que-présent permanent. J’aimerais le voler, le garder pour moi, dormir près de lui, être le seul à le voir matin et soir. Je voudrais survivre en lui, me dissoudre en lui, haute magie, alchimie. Je devine le passage secret qui l’a rendu possible.

Le Nouvel Observateur du 21 Juillet 2005.

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[1] Mallarmé, De même, O.C., p. 428.

[2] Georges Bataille, Méthode de méditation, O.C., tome V, p.218.

[3] C’est moi qui souligne. A.G.

[4] Georges Bataille, Manet, O.C., T. 11, p. 149 et 150. C’est Bataille qui souligne chaque mot en italiques et, à chaque fois, le terme opération. Bataille cite l’Olympia, le Déjeuner sur l’herbe et... La Musique aux Tuileries (cette dernière oeuvre occupant une place singulière dans le livre de Pleynet. Voir article (GIF) ).

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"La Musique aux Tuileries" 1862 Huile sur toile 76 X 118 cm © National Gallery Londres

[5] Pourquoi Judith ? Voir L’histoire de Judith dans l’Art .

[6] Je souligne.

[7] ¢’est moi qui souligne ces mots repris par Pleynet. A.G.

[8] Les Folies françaises, Gallimard, p. 106.

[9] Voir, plus bas, l’article de Philippe Dagen.

[10] Dans L’Amour vénitien, publié chez Carte Blanche en 1984 et repris ensuite à la fin de Plaisir à la Tempête, toujours chez Carte Blanche, en 1987, Riva degli Schiavone se situe non au début du poème mais avant Les musiciennes vives et nues.

[11] Ed. Les Mauvais Jours, 2006.

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