Le Prix de la BnF attribué à Patrick Modiano
Sollers et Modiano


Troisième édition du Prix de la Bibliothèque nationale de France, inauguré en 2009.

Le Prix 2011 a été attribué, lundi soir 6 juin, à Patrick Modiano pour l’ensemble de son oeuvre, à l’occasion du dîner des mécènes de la Bibliothèque nationale de France destiné à l’acquisition du manuscrit enluminé de la Vie de sainte Catherine, classé Trésor national. (c) AFP

Précédents lauréats :
Philippe Sollers (2009)
Pierre Guyotat (2010)

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L’écrivain est l’auteur des Boulevards de ceinture (grand prix de l’Académie française 1972), de Rue des boutiques obscures (prix Goncourt 1978).
Né en 1945, c’est aux éditions Gallimard que Patrick Modiano avait publié, en 1968, son premier roman La place de l’étoile. Puis, en 1974, il signait le scénario du film de Louis Malle Lacombe Lucien. L’écrivain est fasciné par la période de l’Occupation, et a conquis un large public avec des ouvrages comme Dora Bruder (1997), Un pedigree (2005) ou Dans le café de la jeunesse perdue (2007).

Le Président du jury, Bruno Racine, a salué « une ?uvre hantée par le passé mais marquée par la volonté de le dominer par l’écriture ».
Dans le jury, composé de neuf membres, figurent pour trois ans Laure Adler, Marc Fumaroli, Jean-Claude Meyer, Jean-Claude Casanova, Antoine Compagnon, Colette Kerber, Julia Kristeva et Denis Olivennes.

Le Prix de la BnF, est doté d’un montant de 10 000 euros, offerts par président du Cercle de la BnF - et généreux donateur - Jean-Claude Meyer. Il est, en outre, assorti d’une bourse de recherche, d’un montant de 8000 euros, dotée par Madame Nahed Ojjeh. Cette bourse encourage des travaux de recherche universitaire sur l’oeuvre de l’écrivain lauréat du prix.

De quoi faire patienter Modiano, en attendant son entrée dans la Pléiade ?

Sollers et Modiano

Une entrée Modiano dans son Journal du mois de février 2010

Les romans de Modiano sont toujours minutieusement composés, et forment maintenant un monde magique. C’est un drôle de voyageur du temps et de la mémoire, comme on peut le vérifier, à nouveau, dans son dernier livre, émouvant et profond, L’Horizon Il suffisait de rester immobile sur le trottoir et l’on franchissait doucement un mur invisible. Et pourtant, on était toujours à la même place. La rue serait encore plus silencieuse et plus ensoleillée. Ce qui avait lieu une fois se répétait à l’infini. » Les noms, les adresses, ceux et celles qui se sentent harcelés par la folie sociale, voilà les nouveaux mystères de Paris, à mi-voix, dans l’ombre. On ne dit pas assez que Modiano est un écrivain politique. De façon indirecte et douce, c’est pourtant le cas.

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Dans un « chat » Internet du Monde (20 janvier 2009), modéré par Christine Rousseau, et intitulé : Philippe Sollers : "La connerie se porte bien" :

JAMY  : Quels sont selon vous les trois meilleurs écrivains français du moment ?

Ph. Sollers : C’est évidemment toujours aux éditions Gallimard que ça se passe. Deux écrivains qui ont très bonne réputation : Jean-Marie Gustave Le Clézio, récent prix Nobel, et Patrick Modiano, unanimement célébré. Le méchant troisième, dans le film, c’est moi.

L’intégrale du chat sur pileface (pdf)

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Académie française ?

« Il [Sollers] a décliné, ainsi que Modiano et Le Clezio. »
Alain Beuve-Méry et Ariane Chemin, Le Monde, 7 février 2008.

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Le Clézio, Modiano et moi dans Un vrai roman - Mémoires (2007)

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N° 490, octobre 2009
Première couverture et premier dossier consacré à Patrick Modiano, plus de 40 ans après son premier roman. Ce qui nous prive d’un dessin de couverture signé Moretti.

Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d’ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clézio, et un Méchant, moi. Je m’agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s’éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne posséderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l’Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l’oubliez pas, c’est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j’ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j’expierai mes fautes.

[...]

On pléiadisera Roth et Kundera, Le Clézio et Modiano, mais pour moi c’est moins sûr, attendons ma mort, qui fera, peu à peu, monter ma réputation au beau fixe. Je pense avoir fait le nécessaire, souvent dans l’ombre, pour Sade, Bataille, Artaud (Quarto), Ponge, Debord (Quarto).

Philippe Sollers
Un vrai roman, Mémoires, Plon, octobre 2007.

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Carole Vantroys s’entretient avec Philippe Sollers pour Lire (mars 1997).

Sollers vient de publier Studio

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Dessin de Gérard Garouste
Crédit : Réseau-Modiano

C. V. Quel romancier contemporain a une bonne oreille à votre avis ?

225
Ph. S.
Le Clézio... parfois. Modiano aussi a une oreille. Et puis il a une drôle de voix ! Quignard, même si je ne suis pas d’accord avec lui ; pour moi, le sexe n’apporte aucun effroi. Mais ce n’est pas grave. Qui encore écrit à l’oreille ? Marie Darrieussecq a cette chose, ça se sent.

[...]

C.V. Modiano en a beaucoup parlé...[ de la période de l’occupation en France]
265

Ph..S. Il n’arrête pas ! En même temps, tout l’art de Modiano, qui est un excellent écrivain, consiste à représenter l’ambiguïté. Après tout, la philosophie de Mitterrand, c’est ça aussi : il n’y a pas de blanc, pas de noir, il y a du gris. Tout le talent de Modiano est de montrer que rien n’est évident. C’est son problème. Pour moi, au contraire, les choses sont très tranchées, très en couleur, et très sensuellement ressenties. C’est la différence. Je constate qu’il y a un embarras considérable de la mémoire. Les personnes nées depuis trente ans ne formulent aucune interrogation fondamentale sur ce sujet. On manque d’un point de vue, celui de l’enfance qui doit surgir de ce trou noir. Je ne pense pas que cela ait été fait.

*

Marc Lambron dans Une saison sur terre (2006)

revient sur ses années sixties et seventies. Séquence Nostalgie : avec une verve tendre et moqueuse, il nous livre ses caricatures croisées de Philippe Sollers et Patrick Modiano :

Philippe Sollers, qui "montait sur son tapis volant et survolait la médina effondrée avec un grand rire de vizir en exil - il avait connu le royaume de Grenade et toisait la tourbe des Mollahs ignares, des enturbannés psychiques rôdant dans la plaine, le front bas. Pour l’essentiel, il a écrit des livres, et c’est là qu’il sera sauvé" ; [...] Patrick Modiano, avec "cet air de personne déplacée qui craint la guigne et poursuit son rêve".

*

La guerre des sexes.

Dans une critique du livre de Nicolas Fargues. « J’étais derrière toi » :

Modiano nous a déjà dit les ravages de sa mère « au coeur sec ». Houellebecq, de son côté, a insisté sur le traumatisme subi dans son enfance par l’absence de tendresse de la sienne. Fargues, lui, va plus loin : son narrateur est constamment lessivé par sa vie de couple. Il va s’en tirer, mais à quel prix.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur du 16/03/2006.

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Jérome Garcin dans Son excellence, monsieur mon ami[François-Régis Bastide]

raconte cette anecdote :

(PNG) [...] c’était en 1981-, les deux farouches ennemis [François-Régis Bastide et Philippe Sollers] s’étaient croisés sur le plateau d’Apostrophes. L’aîné publiait L’enchanteur et nous, fresque musicale et politique au parfum d’aquavit, son cadet de dix ans signait Paradis, roman sans ponctuation constitué d’une seule phrase organique et volcanique. Le comble du raffinement contre le paroxysme de la sauvagerie. L’érudite conversation contre le monologue intérieur. L’héritage de Cocteau con celui de Joyce. Deux conceptions radicalement opposées de la littérature. Selon sa méthode coutumière, Bernard Pivot demanda à chacun ce qu’il pensait du livre de l’autre, mais les deux invités, craignant de perdre leur crédit et leur sourire télégénique, choisirent de se taire. Sous le silence tactique, la haine transpirait. Pivot s’en souvient encore : « Heureusement, me dit-il, il y avait, sur le plateau, Patrick Modiano dont les bégaiements firent diversion et qui, pour détendre l’atmosphère, compara le roman de Sollers aux scoubidous de son enfance. »(PNG)

Jérome Garcin
Son excellence, monsieur mon ami
Gallimard/Folio, 2008.
sur pileface, ici

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Les années 1960-70 par Ph. Sollers dans Eloge de l’infini (2001)

[...] Les années 60 n’ont pas encore vraiment la télévision. Les intellectuels célèbres la remplacent. Sartre, bien sûr, mais aussi, bientôt, la nouvelle vague « structuraliste ». avec Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, Althusser. li y aura Derrida, il y aura Deleuze. On parle beaucoup, à l’époque, d’une petite revue de terrorisme intellectuel, Tel Quel, dans laquelle s’agite un certain Sollers. Le « nouveau roman ». lui aussi, va désespérer le milieu littéraire. Beckett, Claude Simon, Robbe-Grillet, Sarraute, Duras sont déjà des vedettes. Les espoirs s’appellent Le Clézio, Modiano. L’Internationale Situationniste fait trembler le stalinisme local.

Eloge d l’Infini
Les années 1960-1970
Folio, p. 925-926

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Plus sur Patrick Modiano sur réseau-modiano site, dédié à l’écrivain, crée et animé par Denis Cosnard, journaliste aux "Echos"



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Commentaires

  • PATRICK MODIANO EN SPIRALE dans la collection QUARTO
    28 avril 2013, par V. K.

    (JPEG)
    Dessin de Benoît Monneret

    La main du dessinateur, ou de l’écrivain, ou du calligraphe chinois en quête de l’infini...

    Ou la main de PATRICK MODIANO écrivant ses romans qui reviennent sur eux-mêmes sans se refermer sur le même cercle, en un mouvement spiralé. Dix de ses romans viennent d’être rassemblés en un volume de la collection Quarto, à paraître le 07-05-2013.

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    PATRICK MODIANO

    Romans

    « Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l’épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. »
    Patrick Modiano

    Le livre sur amazon.fr

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    ET MOI, ET MOI ? DE PHILIPPE SOLLERS

    Qu’en pense Philippe Sollers ? On peut relire ces mots tirés de Un Vrai roman - Mémoires, 2007 :

    « Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d’ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clézio, et un Méchant, moi. Je m’agite en vain. [...] Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l’Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l’oubliez pas, c’est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j’ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j’expierai mes fautes. »

    Philippe Sollers, Un Vrai roman - Mémoires, Plon, 2007, p. 151.

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