vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la musique » 14 juillet 1789 : Mozart
  • > Sollers et la musique
14 juillet 1789 : Mozart

Fragonard, La leçon de musique

D 14 juillet 2017     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



JUILLET 1789. Mozart compose sa 18ème et dernière sonate, la sonate pour piano en ré majeur, K. 576, destinée à la princesse Frederika de Prusse. La voici interprétée par Martha Argerich. Allegro. Adagio. Allegretto. 4’42//4’04//4’42//=13’48.


Sonate n°18, p. 1.
Zoom : cliquez l’image.

Et pourtant Mozart est malade ; sa femme Constance, enceinte pour la cinquième fois, « dans un état misérable ». Il n’a pas le sou (dettes de jeu ?). Il est « malheureux », « sans cesse entre l’angoisse et l’espoir ». Il écrit à un Frère franc-maçon.

Lettres à Puchberg

A Johann Michael Puchberg, à Vienne, le 12 Juillet 1789

Très cher excellent ami et très honorable FR. !

Dieu, je suis dans une situation que je ne souhaite pas à mon pire ennemi et si vous, mon meilleur ami et Frère m’abandonnez, je suis perdu, hélas, et sans rien y pouvoir, ainsi que ma pauvre femme malade et mon enfant.
Déjà, lors de ma dernière visite, je voulais épancher mon coeur, mais je n’en ai pas eu le courage ! Et ne l’aurais toujours pas, ce n’est qu’en tremblant que j’ose le faire par écrit, car je sais que vous me connaissez, que vous êtes au courant de ma situation et tout à fait convaincu de mon innocence en ce qui concerne ma malheureuse et extrêmement triste situation.
Mon Dieu ! Au lieu de vous remercier, je viens à vous avec de nouvelles prières ! Au lieu de vous rembourser, avec une nouvelle requête !
Si vous connaissez à fond mon coeur, il est certain que vous ressentez ma douleur...
Et je n’ai pas besoin de vous rappeler comme cette malheureuse maladie m’a freiné dans tous mes bénéfices.
Mais je dois vous dire que malgré ma situation misérable, je me suis tout de même décidé à donner des académies par souscription mais cela non plus ne me réussit pas.
Le destin m’est malheureusement si néfaste, mais seulement à Vienne, que je ne peux rien gagner même si je le veux. J’ai fait circule une liste pendant 15 jours et il ne se trouve que le nom de van Swieten.
Il me semble maintenant (le 13) que ma petite femme se remet, je pourrais au moins travailler à nouveau si ce nouveau coup du sort ne venait s’y ajouter. Hier soir, elle m’a à nouveau affolé et désespéré, tant elle souffrait, et moi avec elle...
Dans quelques mois, mon sort doit être également fixé dans l’affaire que vous savez ; Vous ne risquez donc rien avec moi en me prêtant 500 FL.
Si vous voulez ou vous le pouvez, je vous propose de vous rembourser 10 Fl par mois, jusqu’à conclusion de mon affaire. Ensuite, de vous rendre l’intégralité de la somme avec les intérêts que vous voudrez et de me déclarer mon débiteur tout au long de ma vie. Jamais je ne serais en mesure de vous remercier suffisamment de votre amitié.
Dieu merci, c’est fait, vous savez tout, maintenant. Ne m’en veuillez pas pour ma confiance et songez que sans votre aide, l’honneur, la paix et peut-être la vie de votre Frère et ami sont anéantis.

*

A la maison, le 14 juillet 1789

Ah Dieu ! Je n’arrive pas à me décider à expédier cette lettre. Et pourtant, cela doit être !
Si je n’avais pas été atteint par ce mal, je n’aurais pas été si impudent avec mon meilleur ami ! Et pourtant, j’espère que vous me pardonnez, puisque vous connaissez le bon et le mauvais côté de ma situation...
Adieu ! Pardonnez-moi, pour l’amour de Dieu. Pardonnez-moi seulement... et — Adieu ! ....

*

Vienne, le 17 Juillet 1789

Vous êtes sûrement fâché contre moi, puisque vous ne me donnez pas de réponse. Si je mets en regard mes requêtes, je reconnais que vous avez raison. Mais si je considère mes malheurs (dont je ne suis pas responsable) et votre amitié à mon égard, j’estime aussi mériter des excuses...
Comme je vous ai écrit dans ma dernière lettre, mon cher ami, tout ce que j’avais sur le coeur avec grande franchise, je ne pourrais que me répéter aujourd’hui...
Je vous implore, s’il vous est absolument impossible de me prêter une telle somme de me soutenir bien vite par tout ce que vous pourrez vous démunir.
Vous ne pouvez douter de ma loyauté, vous me connaissez trop bien. Vous ne pouvez douter de mes paroles, de ma conduite, car vous connaissez ma manière de vivre et mes agissements...
Si vous pouvez et voulez m’aider, je vous en remercierais comme mon sauveur même au-delà de la tombe, sinon, au nom de Dieu, je vous implore de m’accorder un recours immédiat selon votre bon vouloir, ou encore un conseil ou une consolation...
A jamais votre serviteur très obligé.

PS :
Ma femme était hier à nouveau dans un état misérable. Aujourd’hui, Dieu merci, elle va un peu mieux, après la pose de sangsues. Que je suis malheureux ! Sans cesse entre l’angoisse et l’espoir.

Note de Puchberg :

Le 17 juillet 1789, le même jour, répondu et envoyé 150 F.

Commentaire de Sollers dans Mystérieux Mozart : « Le méticuleux Puchberg note qu’il a répondu le jour même en envoyant cent cinquante florins, c’est-à-dire pas grand-chose. Ce Mozart, décidément, ne vaut pas cher. » (Folio 3845, p. 258)

*


Fragonard, La Leçon de musique, 1769.
En 1769, Mozart a treize ans.
Il compose La Finta Semplice (La Fausse Ingénue) d’après Goldoni.

Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017. Zoom : cliquez l’image.

Mozart vous écrit

Vous venez de revoir, à la télévision, le célèbre film de Forman, Amadeus, et vous êtes à nouveau sous le choc de la mort dramatique du génial compositeur. A-t-il été assassiné ? Ce n’est pas exclu, l’affaire reste très obscure. Mais ce n’est pas un seul film qui peut suffire à cerner le mystère de Mozart. Il en faudrait vingt, trente, cinquante, et c’est pourquoi sa Correspondance complète est indispensable. Gloire, donc, aux Editions Flammarion de l’avoir rééditée en un seul volume (au lieu des sept précédents). Comme vous entrez dans la crise, il vous faut du sûr, du solide. Inutile de vous disperser ; le vrai roman passionnant est là.

C’est un monument extraordinaire de 1900 pages, qui permet de corriger les clichés et les idées reçues, notamment romantiques. Le père de Mozart, d’abord, Leopold. Quel type fabuleux, quelle activité inlassable comme imprésario de son fils prodige ! Ce Wolfgang est un trésor envoyé par Dieu, et on tremble pour sa santé à travers les voyages. A 9 ans, à La Haye, « il est dans un état si misérable qu’il n’a plus que la peau sur les os ». A Munich, « il n’a pu mettre un pied par terre ni remuer le moindre orteil ni les genoux, personne ne pouvait le toucher et il a passé quatre nuits sans dormir ». Va-t-il pouvoir jouer au clavier et attirer la curiosité et l’admiration unanimes ? On meurt beaucoup, en ce temps-là, la variole décime les enfants. Mais Leopold veille, s’occupe de tout, accumule des notes d’une précision étonnante. C’est un musicien, un violoniste expérimenté, et surtout un organisateur de premier ordre. Le divin « Wofgangerl » stupéfie l’Europe, il joue sans arrêt et n’en finit pas de composer. À 12 ans, il a déjà un catalogue de plusieurs pages, sonates, symphonies, trios, messes, petit opéra. Bien entendu, cette irruption d’enfance inspirée déclenche des jalousies et des cabales multiples. On accuse le père de prostituer son fils. Toute la vie de Mozart sera une guerre incessante.

Le voici en Italie, il a 14 ans, et c’est l’éblouissement. Il écrit beaucoup à Nannerl, sa sœur aînée, sa « petite sœur chérie ». Décidément, ce garçon est étrange. Voyez cette lettre de Vérone, en 1770 : « Quand on parle du diable, on en voit la queue. Je vais bien, Dieu merci, et brûle d’impatience de recevoir une réponse. Je baise la main de maman, envoie à ma sœur un baiser grassouillet, et demeure le même... mais qui ? Le même guignol, Wolfgang en Allemagne, Amadeo De Mozartini en Italie. » Ou de Rome : « Je suis en bonne santé, Dieu soit loué, et baise la main de maman comme le visage de ma sœur, le nez, la bouche, le cou, ma mauvaise plume, et le cul s’il est propre. »

On a beaucoup glosé sur les fantaisies scatologiques de Mozart avec sa « petite cousine », sa « très chère petite cousine lapine », qu’il appelle, d’une façon clairement incestueuse (elle a le même prénom, Maria-Anna, que sa mère et sa sœur), « ma très chère nièce, cousine, fille, mère, sœur, épouse ». Il faut croire que les corps de cette époque, très peu XIXe siècle, étaient moins embarrassés par la crudité organique : « Je te chie sur le nez, et ça te coule jusqu’au menton. » Mozart est fou, il écrit n’importe quoi, il s’en fout, il invente l’écriture automatique. C’est un surréaliste débridé, dont on peut augurer qu’il ne respectera rien ni personne. Musique ! Musique ! La communication suivra !

Le petit Mozart, à 6 ans, avait épaté Versailles. Le revoici à Paris, à 22 ans, mais il trouve les Français très changés, devenus grossiers, et incapables de sentir la musique. « Je suis entouré de bêtes et d’animaux. » « Donnez-moi le meilleur piano d’Europe, mais comme public un audi­toire de gens ne comprenant rien, ne voulant rien com­prendre, ou qui ne ressentent pas avec moi ce que je joue, et je perds toute joie. »

À partir de 1780, le grand Mozart commence. Voici ce qu’il dit de son opéra « Idoménée » : « J’ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu’il ne serait pas impossible que je me transforme moi-même en troisième acte. » Sa vie est un opéra fabuleux. Il se libère de Salzbourg et de Leopold, devient le premier musicien libre, établi à son compte. Il se marie avec Constanze Weber, « deux petits yeux noirs et une belle taille  ». Contrairement à la légende romantique, il est très heureux avec sa femme qu’il appelle « Stanzi Marini ». Et c’est le succès des Noces de Figaro, surtout à Prague : « On ne parle que de "Figaro", on ne joue, ne sonne, ne chante, ne siffle que "Figaro". » Même succès, dans la même ville avec « Don Giovanni », en 1787, l’année de la mort de Leopold (sa mère, elle, est morte à Paris, en 1778, et ses restes doivent se trouver quelque part du côté de l’église Saint-Eustache). Autre film à faire : la rencontre, à Prague, pour la première repré­sentation de « Don Giovanni  », de Da Ponte (le librettiste), Mozart et Casanova, venu en voisin de son petit château d’exil en Bohême. Ce trio d’enfer fait rêver, d’autant plus que Casanova a mis la main au fameux « Air du catalo­gue ». Aucun doute, la révolution est là.

Les Viennois ne sont pas d’accord, la bonne société le boude. Plus Mozart travaille, moins il gagne d’argent. Ici apparaît un personnage étonnant, Puchberg, frère de loge du franc-maçon Mozart. Il a de l’argent, lui, il fait commerce de soieries, rubans, mouchoirs, gants. Mozart n’arrête pas de lui demander des prêts de façon urgente. Pourquoi à ce point ? Pour régler des dettes de jeu ? C’est probable. Ces lettres sont des appels au secours. Mozart est malade, sa femme est malade, il se dit « écrasé de tourmente et de soucis ». « Je n’ai pu, de douleur, fermer l’œil de la nuit. » Le brave Puchberg envoie de l’argent, la somme empruntée par Mozart en quatre ans est astronomique. On se demande, dans ces conditions, comment il a pu composer ce chef-d’œuvre de lumière qu’est Cosi fan tutte. « Venez à 10 heures demain chez moi pour la répétition », écrit Mozart à Puchberg, il n’y aura que Haydn et vous. Autre film à faire : l’admiration réciproque et l’amitié entre Joseph Haydn et Mozart.

L’histoire du Requiem, bien sûr, dont il ne parle jamais, mais surtout La Flûte enchantée, un grand suc­cès populaire, le 30 septembre 1791 (simultanément La Clémence de Titus triomphe à Prague). Deux mois avant sa mort, Mozart va très bien, et il est impossible de ne pas être ému en le voyant manger de si bon appétit, boire un café « en fumant une merveilleuse pipe de tabac ». Il aime plus que jamais sa « trésorette », à qui il écrit : « Très chère petite femme de mon cœur ! » Tout indique qu’elle aime et comprend sa musique. Il lui écrit encore : « Dieu te bénisse, Stanzerl, coquine, petit pétard, nez pointu, charmante petite bagatelle. » Et aussi : « Je me réjouis comme un enfant de te retrouver, si les gens pouvaient voir dans mon cœur, je devrais presque avoir honte. »

« Je peux faire un opéra par an », écrivait Mozart à son père. Et ceci à propos des « cabales » : « Ma maxime est que ce qui ne m’atteint pas ne vaut pas la peine que j’en parle. Je n’y peux rien, je suis ainsi. J’ai honte au plus haut point de me défendre lorsque je suis accusé à tort, je pense toujours que la vérité finira par éclater au grand jour. »

Mozart est ce grand jour.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 19 janvier 2012


Wolfgang Amadeus Mozart
Correspondance complète

La correspondance de Mozart est sans conteste la plus célèbre des correspondances de musiciens. Couvrant toute sa vie, depuis la missive de son père annonçant sa naissance à l’ultime lettre de Mozart à sa femme, elle servit d’assise aux premières biographies du compositeur. On y découvre la figure imposante du père, Leopold, très tôt conscient du remarquable talent de son fils et instigateur du grand voyage des enfants prodiges, Wolfgang et Nannerl, à travers l’Europe. On y voit s’émanciper l’adolescent génial puis l’adulte extravagant : Mozart prend d’abord la plume en de petits post-scriptum pleins d’esprit, puis conte, au fil des lettres, le quotidien et l’exceptionnel, son amour vain pour la chanteuse Aloisia Weber, la rupture avec son protecteur le prince Colloredo, son mariage avec Constanze, ses ennuis de santé ou d’argent, ses joies et ses deuils… Commentateur critique de la musique de son temps et de ses contemporains, il se plaît à donner des descriptions truculentes de son entourage. Le style vif, pétillant, le ton parfois trivial de Mozart épistolier font la saveur de cette correspondance, dont les premières éditions censurèrent nombre de passages. Cette nouvelle édition révisée et augmentée d’une préface comprend l’intégralité de la correspondance familiale ainsi qu’une chronologie complète et plusieurs index.

Grandes correspondances
Paru le 09/11/2011

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document