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Le rire de Molière

On en sait un peu plus...

D 28 novembre 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Molière à la table de Louis XIV, par Jean-Dominique Ingres, 1857 [1].
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Les pièces de Molière ont-elles écrites par Corneille, sorte de « ghost writer » avant la lettre ? Le débat fait rage depuis l’hypothèse formulée il y a un siècle par Pierre Louïs [2]. Il rebondit aujourd’hui grâce à l’étude de deux chercheurs Florian Cafiero, chercheur en mathématiques appliquées au LIED (CNRS) et Jean-Baptiste Camps, philologue à l’École nationale des Chartes. Rassurons le lecteur : Molière a bien existé et le comique de ses pièces reste d’une grande actualité. La preuve.

Molière le roi anar


Jean-Baptiste Poquelin Molière 1622 - 1673.
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Liberté incroyable et intacte : c’est ainsi qu’apparaît Molière près de 350 ans après sa mort. Ouvrez ces deux nouvelles Pléiades et leur album [3] : vous entrez immédiatement dans un château enchanté, vous pouvez vous déplacer, en pleine lumière, d’une pièce à l’autre, les phrases, les cris, les répliques vous sautent au visage, c’est dix fois plus concentré que les meilleurs romans. Tout le théâtre de la vie est à vous, pas besoin de se demander, une fois de plus, qui sera demain le meilleur acteur dans « l’Avare » ou « le Malade imaginaire ». Le vrai roi-soleil de Versailles est Molière, et Louis XIV le savait bien. Cet auteur comédien était son complice, son rêve, son impromptu permanent, son espion, son génie protecteur, son meilleur messager sur scène. Avec lui, au moins, on pouvait rire de tout et danser.

Toutes les variétés du rire, c’est-à-dire de l’énergie enfantine, vous accueillent, du plus guignol au plus subtil. Un contemporain note que ce genre nouveau de comédies « divertissent, attachent, et font continuellement rire dans l’âme [4] ». Ce « rire dans l’âme » traverse le temps, change d’habits, ne vieillit jamais. Il est sombre, gai, lucide, contradictoire, philosophique en diable contre toute philosophie du sérieux. Tout y passe : les précieuses ridicules, les femmes savantes, les mauvais poètes, les pères archaïques, les mères autoritaires, les maris pénibles, les hypocrites, les faux dévots, les médecins grotesques et, surtout et partout, l’argent. Le monde humain est une comédie qui a enfin trouvé la langue qui la révèle : la française. Demandez-vous d’où viennent l’Ubu de Jarry, la Mme Verdurin de Proust ou le Professeur Y de Céline. De Molière, bien sûr, qui sait renaître au moment où il faut. Une seule positivité dans ce jeu de massacre : l’amour inné, spontané, jeune, se jouant de tous les obstacles et de tous les complots. L’amour est le seul grand médecin, son bon sens est la chose du monde la plus certaine.


Gravure de l’édition de 1734 de L’École des femmes
dessin de François Boucher, gravé par Laurent Cars.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je viens d’avoir dix fous rires en relisant « le Bourgeois gentilhomme » et « l’École des femmes ». Cette dernière pièce, dix jours après sa représentation au Palais-Royal, a été donnée au Louvre pour le jour des Rois, le 6 janvier 1663. Somptueux souper où la troupe de Molière, raconte un gazetier, « fit rire Leurs Majestés jusqu’à s’en tenir les côtés  ». Louis XIV ne se lasse pas de ce rire, même s’il sera obligé, en pleine crise janséniste, de faire semblant, pendant un temps, d’interdire « Tartuffe ». Rien de plus faux que de décrire Molière en opposition à la cour. Le danger, selon lui, vient plutôt des bourgeois qui se veulent aristocrates, des provinciaux attardés, des « fâcheux » en tout genre, des pères qui veulent diriger leurs filles, des mères atrabilaires, des médecins fous, des prudes précieuses qui veulent régenter le langage (« Nous sommes par nos Lois les Juges des Ouvrages / Par nos Lois, Prose et Vers, tout nous sera soumis »).

Mine de rien, il s’agit d’une vraie bataille philosophique et politique entre idéalisme et matérialisme. Le premier, à travers les précieuses, mène un combat sans merci contre le corps et sa « bestialité », et veut même interdire jusqu’aux « syllabes sales » (« con », par exemple). Regardez Bélise : « Aimez-moi, souriez, brûlez pour mes appas / Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas. » Le pauvre mari, destitué de toute autorité, se voit reprocher de tenir à son corps, qui n’est qu’une « guenille » par rapport au pur esprit. D’où ces vers célèbres : « Oui, mon Corps est moi-même, et j’en veux prendre soin, / Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère. » Les prudes, c’est connu, n’ont pas de corps, elles adorent les faux savants et les pédants, elles repèrent partout des allusions sexuelles intolérables, des « saletés », des obscénités. Pas de meilleur allié pour elles que le trompeur dévot à l’affût, qui, lui au moins, sait ce qu’il veut : la femme de son hôte illusionné et sa fortune. Là-dessus, la fausse conversion de Don Juan ne laisse aucun doute : « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertu. » Ce qui ne veut pas dire que la vraie vertu et sa manie morale soit un bien : même Alceste, misanthrope, reste désarmé devant sa Célimène coquette. Molière est blanc, il est aussi très noir, comme le prouve ce propos de Purgon abandonnant son malade parce que celui-ci s’est permis de refuser un clystère : « Je vous abandonne à votre méchante constitution, à l’intempérie de votre tempérament, et à la féculence de vos humeurs. » Le patient doit mourir, dûment saigné et purgé, de la main de son médecin, sans quoi il est hérétique par rapport à la science. Encore plus noirs, les derniers mots de Sganarelle après que son maître, Don Juan, a été foudroyé par le Commandeur : « Ah ! mes gages, mes gages ! voilà par sa mort un chacun satisfait : Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages ! »

Comment oublier les noms de ces merveilleuses marionnettes que vous retrouvez aujourd’hui dans la vie courante ? Les voici tous et toutes : Trissotin, Vadius, Purgon, Diafoirus, Jourdain, Dandin, Philaminte, Bélise, Arsinoë, Oronte, Célimène, Toinette, Agnès, Mascarille, Scapin... Molière est dans chaque personnage : ridicule, rusé, abusé, indigné, jaloux, intrigant, révolté, réveillé. C’est aussi un expert en autopublicité, ses parades sont instantanées, ses improvisations sont fulgurantes, et il tient les comptes de ses succès : « C’est une chose étrange de vous autres Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais que du bien que de celles où personne ne va. »

Reste le problème de sa vie intime, sa relation avec la charmante Madeleine Béjart, âme de la troupe. On chuchote que sa fille, Armande, non moins charmante, est en réalité la fille de Molière. Quand celui-ci l’épouse, la rumeur, relayée par le rival Racine, monte jusqu’à Versailles. Réplique du roi : il décide d’être le parrain de leur premier enfant, Louis, baptisé à Saint-Germain l’Auxerrois. Bénédiction d’un inceste ? On peut le penser, ce qui ferait de Molière le premier anarchiste français couronné. La marraine n’est pas non plus n’importe qui puisqu’il s’agit de Madame, femme du frère du roi, dite Henriette d’Angleterre. On voit qu’avant de devenir dévot sous l’influence de la Maintenon, Louis XIV n’avait pas froid aux yeux dans la comédie française.

Et maintenant amusons-nous un peu en essayant de deviner les pièces que Molière écrirait de nos jours. Voici quelques suggestions : le Président gentilhomme, l’École des mannequins, les Précieux ridicules, le Banquier fou, Tartuffe ou le Philosophe imposteur, l’Avare milliardaire, le Philanthrope hypocrite, le Pédophile archevêque, la Féministe dévote, les Musulmanes savantes, le Névrosé imaginaire, le Psychanalyste malgré lui, l’Artiste ignorant, le Trader cocu, les Plaisirs du dalaï-lama, l’Écrivain inculte... Si ça vous chante, vous êtes libre d’allonger la liste.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur N°2377, 27 mai au 2 juin 2010.
Repris dans Fugues, « Molière », folio 5697, 2014, p. 94-98.

On lit dans « Don Juan et Casanova » (Éloge de l’infini, Gallimard, 2001, p. 809-811) :

Pour ce qui est du Dom Juan


Édition de 1683. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Pour ce qui est du Dom Juan de Molière [5] qui a été si long­temps censuré (si l’on excepte l’édition d’Amsterdam de 1683), on se condamne à ne pas comprendre la charge sub­versive de ce texte si l’on ne mesure pas la violence de la polémique sociale qui le traverse. Il faut relire à cet égard la longue tirade de Sganarelle sur la nécessité de la croyance. On ne peut pas vivre sans croire et, si l’on ne croit pas en Dieu ou au Diable, si l’on ne croit pas à l’au­ delà, on doit croire à la Femme, par exemple — cela vaut pour aujourd’hui, au moment même où l’on assiste à une prise en main biologique de l’espèce humaine. Il faut croire, dit Sganarelle à son maître qui ne l’écoute guère, car il est déjà dans la phase suivante de son action. Ce n’est pas un idéologue, Don Juan. Il n’est pas là pour discuter de ce qu’il y a lieu de croire ou de ne pas croire. Il ne fait pas de débat, il ne fait pas de tribune libre, il n’a pas d’activité démocratique — c’est le moins qu’on puisse dire. Il finit donc par déclarer : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. » Et, à cet instant-là, Sganarelle se dit que c’est le blasphème même. Mais cette tautologie qu’énonce Don Juan est, à mon sens, aussi profonde que celle d’un Parménide affirmant que l’être est et que le non-être n’est pas. Formule toute simple en apparence sur laquelle les philosophes dissertent savam­ment depuis des siècles.
« Sachez, Monsieur », dit alors Sganarelle, désemparé par cette formule arithmétique. « Sachez, Monsieur. » Voilà comment un raisonnement fonctionne et se déploie, quand on perd pied, quand on se noie : « Sachez, Monsieur, que tant que va la cruche à l’eau qu’enfin elle se brise et que, comme dit fort bien un auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche, la branche est attachée à l’arbre, qui s’attache à l’arbre suit de bons préceptes, les belles paroles se trouvent à la cour, à la cour sont les courtisans, les courtisans suivent la mode, la mode vient de la fantaisie, la fantaisie est une faculté de l’âme, l’âme est ce qui nous donne la vie, la vie finit par la mort, la mort nous fait penser au ciel, le ciel est au-dessus de la terre, la terre n’est pas la mer, la mer est sujette aux orages, les orages tourmentent les vaisseaux, les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote,un bon pilote a de la prudence, la prudence n’est pas dans les jeunes gens, les jeunes gens doivent obéissance aux vieux, les vieux aiment les richesses, les richesses font les riches, les riches ne sont pas pauvres, les pauvres ont de la nécessité, nécessité n’a pas de loi, qui n’a pas de loi vit en bête brute et par conséquent vous serez damné à tous les diables. » À cette longue tirade qui prend la forme d’un conte en chaîne juxtaposant proverbes et stéréotypes pour aboutir au châtiment inéluctable, Don Juan répond simplement : « Oh ! le beau raisonnement ! » Et c’est bien de raison qu’il est question ici, non pas celle des rationalistes, celle de Monsieur Homais, mais celle qui connaîtra un ébranlement majeur à la fin du XIX" siècle, c’est le nouvel amour qu’évoque Arthur Rimbaud dans ce texte des Illuminations qui s’intitule « À une raison ». Il y a bien sûr la raison des gens de science et de calcul. Mais pour le poète-voyant la science même est trop lente :

Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Je déjeune toujours d’air,
De roc, de charbons, de fer.

Mes faims, tournez. Paissez, faims,
Le pré des sons.

Attirez le gai venin
Des liserons.

Cette faim-là que rien n’apaise, c’est celle de Don Juan et de Casanova.

Éloge de l’infini, folio 3806, p. 818-820.

C’est une autre histoire (cf. Et voici le diable (le Don Giovanni de Mozart)).

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Georges Forestier, Molière

France Culture, Une saison au théâtre (25-11-18)

Molière for ever

Qui était Molière ? Nous ne ferons pas le tour de l’homme en trente minutes mais nous pouvons, grâce à son biographe, pousser certaines portes et entrer à sa suite dans la maison Molière.


Portrait du dramaturge et comédien Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.
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"Molière était jaloux !" ; "Molière est mort en scène" ; "Certaines pièces de Molière n’ont jamais eu de succès !" ; "Molière avait l’écriture difficile !" ; "Molière a épousé sa propre fille !" ; …etc. ; voilà quelques exemples de légendes qui circulent autour de cette figure éminente du théâtre français et qui ont été initiées, pour la plupart, par Grimarest au 18ème siècle. Georges Forestier, auteur de Molière (Gallimard, collection NRF Biographies), démonte ces légendes.

Cinq-cent pages d’une biographie qui se lit comme un roman : il fallait bien cela pour honorer la mémoire d’un auteur, metteur en scène, chef de troupe dont les pièces revivent chaque saison dans les salles de théâtre, en France comme sur les scènes du monde entier. Molière est le héros de cette vaste enquête menée par Georges Forestier.

Né en 1622 et mort en 1673, l’artiste a marqué son siècle au fer rouge et donné le là d’un théâtre qui, sans lui, ne serait pas le même. Étonnante trajectoire que celle de cet homme qui sût coïncider avec son temps tout en livrant aux époques futures une inépuisable matière à réflexion. Qu’on l’aborde par sa face esthétique ou qu’on l’analyse sur un plan politique, Molière reste actuel. Un sacré tour de force.

Georges Forestier : Que peut être et que peut apporter une biographie de Molière au XXIe siècle [6] ?

Molière de Georges Forestier a reçu le Prix château de Versailles du livre d’histoire 2019.

VOIR AUSSI : Molière : vérités et légendes (Vidéo tournée le 7 mai 2019, en parallèle à la représentation de Sganarelle ou le Cocu imaginaire donnée par la troupe de l’Atelier « Théâtre Molière Sorbonne » (les images de la pièce de théâtre proviennent du service culturel de la Faculté des Lettres de Sorbonne Université).)

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Emmanuelle Béart et Jacques Weber dans Le Misanthrope au Théâtre de Nice, mise en scène de Jacques Weber le 11 décembre 1989.
Crédits : Gérard Julien - AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.
Georges Forestier décrypte Le Misanthrope dans "Les Nouveaux chemins de la connaissance" (6 avril 2009)

Ce qui est en jeu là-dedans c’est la manière de vivre en société, dans le monde et quel monde ! C’est-à-dire le grand monde, celui qui fréquente les salons, dont une partie fréquente la Cour, donc il y a une partie de courtisans. Le monde c’est le creuset entre les courtisans, les hommes de lettres et les grands bourgeois qui sont admis dans les Salons. Toute la question est de savoir, c’est comment vivre là. Et on ne peut vivre là qu’en taisant ses particularismes, le fait qu’on me distingue. Comme dit le Misanthrope : il faut taire ses particularismes pour pouvoir vivre avec les autres et faire preuve d’une amitié hypocrite parce que c’est comme ça qu’on peut vivre dans le monde.

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Corneille était-il le « ghost writer » de Molière ? Débat.

Et si Molière n’était pas l’auteur de ses pièces

L’ombre d’un doute, 2017.

Dans la mémoire collective, Molière est considéré comme l’un des plus brillants auteurs de théâtre. Pourtant, en 1919, Pierre Louÿs, poète et érudit, provoque un véritable scandale en affirmant que les plus grandes pièces de Molière auraient été écrites par Corneille. A sa suite, nombre d’historiens et de chercheurs ont nourri cette thèse. En effet, en 1658, Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, est passé par Rouen, où il a vécu à quelques mètres du grand Corneille. Retiré depuis six ans du monde du théâtre, Corneille aurait conclu un pacte avec Molière : écrire des comédies de moeurs osées que sa troupe, protégée par le Roi, pouvait mettre en scène. Au début des années 2000, un logiciel informatique analyse les textes des deux hommes de lettres : les résultats dénotent des similitudes.

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Molière était-il seul à tenir la plume ? On en sait un peu plus


Le Malade Imaginaire vu par Honoré Daumier, 1860-1863.
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On dit, depuis longtemps, que l’auteur des « Femmes savantes » n’aurait pas écrit toute son œuvre. Vrai ou faux ? Deux chercheurs se sont penchés sur son style d’écriture pour répondre à cette question.

Par Jean-Paul Fritz

L’OBS, le 27 novembre 2019.

Shakespeare et Molière ont plus d’un point commun. Tous deux étendards de leur langue respective, hommes de théâtre et acteurs autant qu’écrivains, les deux dramaturges partagent également une caractéristique qui pourrait les faire légèrement frémir sur leur piédestal respectif : le doute sur la paternité de leurs œuvres, qui malgré de nombreuses décennies de controverses n’a pas encore été totalement effacé.

Outre-Manche, c’est toujours une guerre de tranchées entre les « Stratfordiens », qui défendent l’authenticité de William Shakespeare (natif de Stratford) et les « anti-Stratfordiens » pour qui l’homme n’a pas pu rédiger les pièces qu’on lui attribue. Parmi les chantres du doute, pléthore de célébrités, dont Sigmund Freud, Mark Twain ou Orson Welles.

Shakespeare et Molière, des suspects de poids


Les théories sur Shakespeare sont légion de l’autre côté de la Manche.
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Les ferments de la suspicion sont pourtant loin d’être des preuves. Les anti-Stratfordiens dénoncent pêle-mêle l’absence de manuscrits originaux, l’élévation soudaine d’un petit acteur d’une bourgade reculée, fils d’un gantier illettré, qui n’aurait pas pu atteindre une telle érudition du fait de son milieu d’origine… Bref, il ne pouvait s’agir que d’un prête-nom, de préférence de quelqu’un de déjà célèbre, comme le philosophe Francis Bacon (1561-1626). Qu’importe qu’aucun de ses contemporains n’ait mis en doute son statut d’auteur. Qu’importe qu’aujourd’hui, la plupart des spécialistes du « Barde » (son surnom en Grande-Bretagne) ne doutent pas de la réalité de son talent, la suspicion flotte toujours, peut-être attirée par la gloire. « Si Shakespeare n’avait pas été métamorphosé en dieu, personne ne penserait que cela vaudrait la peine d’avoir une controverse en paternité à son propos  », lâchait Jonathan Bate, expert ès Shakespeare à l’université de Warwick.

Dans un pays à la réputation cartésienne, Molière ne pouvait être divinisé, même figurativement parlant. Il est cependant en tête de nos grands classiques littéraires, ceux que l’on enseigne et que l’on rejoue régulièrement au théâtre. Cela ne l’empêche pas, à l’égal de Shakespeare, d’être mis en doute, pour des motifs similaires (manuscrits, éducation…)


Madeleine Béjart-Cléopâtre et Molière-César
dans La Mort de Pompée de Pierre Corneille,
modèles pour Mars et Vénus de Nicolas Mignard, 1658
(Musée des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence)..
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le premier pourfendeur célèbre de son authenticité se nomme Pierre Louÿs, poète génial et belge de son état. Pour lui, cela ne faisait aucun doute : les pièces de Molière étaient l’œuvre de Corneille, à qui le sieur Poquelin, simple acteur sans éducation, fils de tapissier, aurait servi de prête-nom.

Comment réconcilier les œuvres avec les auteurs ? En les étudiants de manière scientifique, bien sûr. C’est ce qu’ont fait l’informaticien Cyril Labbé et le politologue Dominique Labbé, en mettant au point une « méthode d’attribution d’auteur  », qui mesure la proximité entre différents textes en fonction, entre autres, du lexique des mots utilisés.

Dans une étude publiée en 2001 dans le Journal of Quantitative Linguistics, les deux chercheurs l’assuraient, Corneille aurait écrit une grande partie des pièces attribuées à Molière, dont (excusez du peu) « l’Avare », « le Bourgeois gentilhomme », « Dom Juan » et « le Malade imaginaire ». Une thèse développée pour le grand public par Dominique Labbé dans son livre « Corneille dans l’ombre de Molière », (les Impressions nouvelles, 2003) et qui a également fait débat chez les spécialistes.

La réponse est dans l’usage des mots

Et aujourd’hui, une nouvelle étude, publiée dans la revue « Science Advances », vient apporter un démenti à ceux qui auraient voulu enterrer un peu vite le talent de Molière. Florian Cafiero, chercheur en mathématiques appliquées au LIED (CNRS) et Jean-Baptiste Camps, philologue à l’École nationale des Chartes, ont utilisé des techniques « d’attribution d’autorité » qui consistent à analyser les habitudes d’écriture révélées par un texte. Des techniques « d’une fiabilité remarquable », utilisées autant par les philologues pour identifier l’auteur d’un texte médiéval que par les services de renseignements pour découvrir l’auteur d’une lettre anonyme.


Portrait de Molière par Pierre Mignard, vers 1658.
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Cela comprend le lexique, bien sûr, qui permet notamment de constater les fréquences d’utilisation des mots mais aussi de leur forme (comme « aimer », « aimant, » « aimé », « aime »…). Cela signifie également l’analyse des mots utilisés pour les rimes, qui sont souvent spécifiques à un auteur. De la même manière, les affixes (comme les préfixes ou les suffixes) aident à identifier un style particulier d’écriture. Enfin, les différences morphosyntaxiques permettent de déterminer l’usage, parfois inconscient, de formes grammaticales, de construction de phrases et de la fréquence d’utilisation de mots servant de liaison comme « et », « mais », « or »…

L’ensemble constitue un « profil » que l’on peut alors comparer avec celui d’autres auteurs. Cette méthode leur a permis d’analyser de manière systématique à la fois des textes de Molière, de Pierre et Thomas Corneille, mais aussi d’autres « auteurs majeurs de leur époque » comme Scarron ou Rotrou.

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Les deux chercheurs ont pris en compte deux hypothèses émises par les partisans d’un prête-nom : celle selon laquelle il aurait été l’auteur des intrigues, mais pas de la versification, confiée à Pierre Corneille (ou à son frère Thomas). Et celle selon laquelle Molière n’aurait rien écrit du tout et aurait été une simple façade pour l’un des deux Corneille.

Dans le cas d’une aide à la versification, le vocabulaire permettrait de distinguer les pièces de Molière, mais des éléments comme les rimes ou affixes seraient les mêmes que dans les pièces des frères Corneille. Bien entendu, si Molière n’avait rien écrit du tout, on retrouverait tous les éléments constitutifs des écrits cornéliens.

Molière retrouve son piédestal


Scène du Bourgeois Gentilhomme
par Jacques-Edmond Leman (1829-1889).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Or il n’en est rien. « Notre analyse réfute les deux théories et conclut que ni Pierre Corneille ni Thomas Corneille (et incidemment aucun des auteurs majeurs testés) n’auraient pu écrire les pièces signées du nom de Molière  », assure l’étude. « Sans prouver définitivement que les œuvres de Molière sont les siennes – ce que seules des preuves historiques pourraient faire – réfuter les théories alternatives établit fortement l’idée que Molière a en effet écrit les chefs-d’œuvre signés de son nom. »

Avec une grande honnêteté scientifique, Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps reconnaissent qu’on ne peut totalement exclure la possibilité que les pièces de Molière aient été écrites par quelqu’un qui n’aurait pas fait partie des auteurs principaux de cette époque. « Mais cette hypothèse n’a jamais été avancée et semble peu plausible d’un point de vue historique. »

Ce qui semble évident à la lecture de cette étude, c’est que les Corneille n’ont pas participé à l’œuvre de Molière. Et que l’explication la plus probable est que les pièces de Molière ont été écrites… par Molière.

Jean-Paul Fritz, L’OBS du 27 novembre 2019.

« Molière est bien l’auteur de ses pièces »


"Une collaboration", lithographie représentant Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (à gauche) et Pierre Corneille (à droite), d’après une œuvre du peintre Gérôme (1824-1904) datée de 1863.
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La « langue de Molière » serait-elle en réalité… celle de Corneille ? L’idée circule depuis le début du XXe siècle. Mais d’après une nouvelle enquête statistique sur les textes, cette thèse reste infondée : le célèbre auteur est bien à l’origine de son théâtre. Explications avec Florian Cafiero, coauteur de l’étude.

Vous publiez, avec Jean-Baptiste Camps [7], une étude [8] sur la paternité des œuvres de Molière. Pourquoi existe-t-il un doute sur le fait que Molière ait lui-même écrit ses pièces ?

Florian Cafiero [9] : Dans deux articles publiés en 1919, le poète et romancier Pierre Louÿs juge troublantes des similitudes entre le théâtre de Molière et celui de Corneille. Il pense avoir découvert une formidable supercherie littéraire et avance que tous les chefs-d’œuvre de Molière auraient en fait été écrits par Corneille. Cette idée connaît quelques variantes au fil du XXe siècle. Molière, étant l’acteur principal des pièces en question, se serait vu attribuer le statut d’auteur, comme il était d’usage à l’époque ; mais Corneille aurait écrit tous ses textes.

D’autres hypothèses sont moins radicales. Molière aurait été un génie du théâtre mais un mauvais lettré ; il aurait exposé ses idées à Corneille, qui se serait chargé de les coucher sur le papier avec style. Cette théorie se diffuse plus largement à partir de 2001. Cette année-là, une analyse statistique pilotée par Cyril et Dominique Labbé lui donne une nouvelle jeunesse, en prétendant avoir prouvé la thèse dite « cornélienne ». D’autres études ont suivi et sont allées dans le même sens. Nous contestons cependant ces résultats au vu de nos propres travaux : toutes nos données convergent vers l’idée que Molière serait bien l’auteur de ses pièces.


Portrait de Molière (à gauche), peint en 1657 par Nicolas Mignard (1606-1668), représentant le dramaturge en César, personnage qu’il interprète dans la pièce de Corneille "La mort de Pompée".
Et portrait de Pierre de Corneille (à droite) peint par Charles Le Brun (1619-1690) en 1647.

Photo Josse / Bridgeman Images. ZOOM : cliquer sur l’image.

Comment avez-vous procédé pour tester ces hypothèses ?

F. C. : Le principe général consiste à mesurer un degré de ressemblance entre chacun des textes, puis à regrouper ces derniers en ensembles homogènes grâce à des algorithmes dit de « partitionnement de données ». Pour cela, on commence par identifier les éléments révélant la plume de l’auteur : les formes lexicales, grammaticales, les préfixes, les rimes, etc. On repère aussi ce que l’on appelle des « mots outils » – « de », « alors », « si », « donc », etc. – utilisés de façon presque inconsciente, et souvent propres à chaque auteur. On soumet ensuite des textes de Corneille, de Molière et d’autres auteurs à un algorithme, sans lui indiquer qui a écrit quoi, et on lui demande comment il les regrouperait, en fonction des différentes propriétés relevées. La puissance de calcul des ordinateurs permet ainsi d’appréhender un grand volume de textes avec beaucoup de précision.

En étudiant des textes uniquement sous l’angle du vocabulaire, on risque de les regrouper en fonction de leur sujet plutôt qu’en fonction de leur auteur.

En quoi votre étude vous semble-t-elle plus fiable que les précédentes analyses statistiques, penchant pour « la thèse cornélienne » ?

F. C. : Les méthodes de calcul pour identifier un auteur ont aujourd’hui beaucoup progressé. Un des changements majeurs vient de la manière dont on mesure la dissemblance entre les textes. On a longtemps utilisé des calculs adaptés au monde « physique », comme la distance euclidienne. Mais les études de ces dernières années ont montré que cette analogie entre distance physique et distance entre texte est erronée, et entraîne des biais importants. Nous utilisons donc des géométries « non-euclidiennes » particulières, dont on a pu prouver qu’elles étaient les plus adaptées pour des textes de cette langue et de cette longueur.

Nous avons par ailleurs eu à disposition de nombreux textes numérisés de cette époque, en particulier grâce au remarquable travail de Paul Fièvre de la Bibliothèque nationale de France. Ceci nous a permis d’effectuer nos calculs sur un plus grand nombre d’œuvres, et d’inclure d’autres auteurs parfois moins célèbres dans nos analyses. Nous avons ainsi travaillé sur de nombreuses propriétés des textes, quand on n’étudiait auparavant que le vocabulaire du texte. Or en étudiant des textes uniquement sous cet angle, on risque de les regrouper en fonction de leur sujet plutôt qu’en fonction de leur auteur.

Étudier avec les moyens d’aujourd’hui des pièces du théâtre classique vous a-t-il posé des contraintes particulières ?

F. C. : La langue littéraire du XVIIe siècle est éloignée de la nôtre, il a donc fallu concevoir certains outils spécifiquement pour elle. Avec l’aide de notre collègue Simon Gabay, de l’Université de Neuchâtel, nous avons par exemple entraîné une intelligence artificielle spécifiquement pour le théâtre de l’époque ; elle nous a permis de détecter de manière fiable la nature grammaticale de chaque mot de notre corpus, ou de retrouver leurs racines. Ensuite, les pièces du théâtre classique sont particulièrement ressemblantes, ce qui peut poser de graves problèmes pour nos analyses. Elles obéissent à des normes plus ou moins formelles, relatives à la manière dont l’action doit se dérouler, aux sujets que l’on peut aborder, aux personnages que l’on peut représenter, etc. Elles tirent souvent leur inspiration de pièces antérieures, italiennes, espagnoles, ou latines.

(...) travailler sur des textes de l’époque demande d’infinies précautions. Il faut faire les bons calculs, mais aussi être au fait du contexte littéraire, et des histoires derrière les pièces.

S’ajoutent à cela quelques pièges. Il n’est par exemple pas exclu que différents auteurs adaptent une même pièce. C’est le cas par exemple de L’Amphitryon, écrit par Plaute dans l’Antiquité, repris à la fois par Molière sous le même titre et par Jean de Rotrou avec Les Sosies. Ils peuvent également retravailler la pièce d’un confrère : Thomas Corneille, le frère de Pierre, a ainsi mis en vers le Dom Juan de Molière sous le titre Le Festin de Pierre. Enfin, les emprunts entre auteurs de l’époque, voire les plagiats, ne sont pas si rares. Tous ces phénomènes peuvent créer des rapprochements artificiels, et nous faire commettre des erreurs.

Pour toutes ces raisons, travailler sur des textes de l’époque demande d’infinies précautions. Il faut faire les bons calculs, mais aussi être au fait du contexte littéraire, et des histoires derrière les pièces. C’est pourquoi nous avons fait preuve d’une grande prudence et poursuivi nos recherches pendant plusieurs années avant de présenter nos résultats.


Monographie imprimée datant de 1668 de la pièce de théâtre "Amphitryon" par Molière (à gauche) et page de titre de la pièce "Le Festin de Pierre", versifiée par Thomas Corneille (1625-1709) en 1683.
Source Gallica.bnf.fr/Wikimedia commons. ZOOM : cliquer sur l’image.

Votre méthode est-elle une façon de concilier sciences humaines et formelles dans ce type de débat ?

F. C. : L’imperméabilité qui perdure parfois entre ces deux mondes se brise lentement, mais elle est parfois dommageable. D’un côté, les chercheurs en littérature ont souvent maintenu que Molière était bien l’auteur de ses œuvres, mais ils ne pouvaient pas répondre aux arguments statistiques qu’on leur opposait. De l’autre, des statisticiens, peut-être moins au fait de la manière d’appréhender ce type de littérature, n’avaient pas forcément les outils pour remettre leurs calculs en question.

Nous avons eu la chance d’arriver dans ce débat sans a priori : à l’origine, nous cherchions juste un exemple amusant pour intéresser nos étudiants à la linguistique computationnelle.

Nous avons eu la chance d’arriver dans ce débat sans a priori : à l’origine, nous cherchions juste un exemple amusant pour intéresser nos étudiants à la linguistique computationnelle. En essayant de comprendre avec eux ce que les statistiques pouvaient apporter à ce problème, et en nous plongeant dans la littérature de l’époque et sa critique, nous avons compris qu’il fallait probablement reprendre les études précédentes. Nous nous inscrivons pour notre part dans le champ des humanités numériques, entremêlant les apports des sciences humaines et formelles. Une nouvelle génération de chercheurs travaille à l’interface de ces deux mondes, et commence à obtenir des résultats très enthousiasmants.

Envisagez-vous de vous attaquer au cas de Shakespeare, historiquement controversé ?
F. C. :
Ce serait d’autant plus intéressant qu’il est aussi à l’origine du débat sur Molière ! Historiquement, Pierre Louÿs a publié ses articles après qu’Abel Lefranc, alors professeur au Collège de France, a mis en doute la paternité des œuvres de Shakespeare. Il serait plus difficile de trancher ce débat, car le nombre de personnes à qui l’on prête une possible paternité des textes est très important. Pour Molière, seuls Pierre Corneille et parfois son frère ont été considérés comme des candidats sérieux. S’agissant de Shakespeare, en revanche, près de soixante-dix noms ont été avancés ! Ce serait un travail de titan d’évaluer toutes ces hypothèses, a fortiori dans une langue qui n’est pas la nôtre… Mais pourquoi pas ?

Dans l’immédiat, nos projets de recherche portent sur les auteurs du Moyen Âge. Cette fois, il ne s’agit pas de tester l’hypothèse d’une supercherie ou d’un recours à un pseudonyme. Nous disposons d’un grand nombre de textes anonymes, et il serait intéressant d’essayer de les regrouper par auteur. Même si derrière, on ne peut pas les nommer, cela donnerait du corps et de la personnalité à une période littéraire par ailleurs négligée.

CNRS LE JOURNAL, Fabien Trécourt, 27.11.2019.

LIRE :
Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps, "Why Molière most likely did write his plays", Science Advances, 27 novembre 2019. (en anglais)
Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps, Molière est bien l’auteur de ses œuvres (en français)
Deux chercheurs prouvent que Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière
Dominique Labbé, Réponse à Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps. L’article en pdf

*

Molière

Aurélien Bellanger [10]

France Culture, La conclusion, 03/06/2019.

C’est sa naissance qui me fascine le plus chez Molière, sa naissance bien plus que sa trop théâtrale, et un peu exagérée mort sur scène.


Représentation d’un dîner chez Molière à Auteuil, milieu du 17e siècle.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Molière, le plus grand auteur dramatique de notre histoire, est un écrivain qu’on cesse en général d’aimer après le bac, en découvrant Shakespeare. Shakespeare à qui rien ne résiste, Shakespeare auteur complet et poétique, aux métaphores toutes intactes et aux intuitions politiques éternellement actuelles. Shakespeare semble fait du tissu même des songes quand Molière demeure en tout le fils d’un drapier du Pont Neuf : petit français mesquin, moqueur et rationnel.

C’est pourtant sa naissance, qui me fascine le plus chez Molière, sa naissance bien plus que sa trop théâtrale, et un peu exagérée, mort sur scène.


Maisons 94 et 96 rue Saint-Honoré construites
sur l’emplacement où naquit Molière,
photographie d’Eugène Atget en 1907.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Il est né rue Saint-Honoré, entre les Halles et la Seine, et c’est encore l’endroit de Paris qui me fascine le plus, le seul où j’arrive encore à me perdre ou à découvrir des rues, comme la rue de l’arbre sec ou la rue des orfèvres.

On est là tout près de l’endroit où Ravaillac, 12 ans plus tôt, poignarda Henri IV.

Mais, c’est une autre mort qui m’a marqué ici, le jour où je longeais Saint Germain l’Auxerois en direction du Louvre, et que les pompiers faisaient passer sur un brancard une femme très âgée de son immeuble à leur camion : elle avait les yeux grands ouverts sur le ciel bleu et j’étais certain que c’était la dernière fois qu’elle le regardait, déjà fondue en lui avec la facilité d’un doigt qu’on enfonce dans de la pâte à modeler.

Et le premier arrondissement a gardé de cette expérience la forme d’un emporte-pièce, aux rues profondes, tranchantes et médiévales, quelque chose du sceau gravé de l’ancien monde.

Le premier arrondissement, c’était tout Paris, pour moi, quand je venais faire le tour de la Samaritaine pour voir les décorations de noël ou, plus tard, quand j’écrivais au marqueur noir l’adresse grinçante des animaleries du quai de la Mégisserie sur le film de mes palettes, quand je serais, un été, magasinier chez Royal Canin.

Le premier arrondissement, entre la place Dauphine et la Place Vendôme, les Tuileries et le Palais Royal, le Louvre et la Comédie française, Saint Eustache et les 2500 tonnes d’or pur de la Banque de France, entre les statues équestres d’Henri IV et de Louis XIV, les boutiques de luxe de la rue Saint-Honoré et la librairie souterraine de la Fnac, c’est tout ce qui pourrait suffire à faire renaître Paris et la France en cas de catastrophe. Il y a dans cet arrondissement sans supermarchés quelque chose d’autarcique, dans ce lieu dévoué aux caprices de la mode quelque chose de nécessaire, quelque chose d’une capsule temporelle intacte.

C’est ici que Bonaparte fit partir les premiers boulets de canon de sa future fortune, ici que fut tiré, à une fenêtre de l’actuelle rue Perrault, le premier coup de la Saint-Barthélemy, contre Coligny, qui seulement blessé, devait être poignardé, émasculé, éviscéré et décapité le surlendemain. La violence historique est tout entière contenue dans cet arrondissement serré comme une scène de massacre sur un sarcophage romain.

Mais c’est là aussi que la Joconde à sa fenêtre regarde l’humanité défiler devant elle.

Ici qu’on a construit la Sainte Chapelle pour accueillir un fragment de la croix, et recueilli, un peu plus au nord, dans l’église Saint-Leu, les reliques de celle qui l’avait retrouvé, Hélène, la mère du grand Constantin.

Tout est trop signifiant ici, tout tend à la magie.

Il existe, sur une placette secrète, une fontaine rocaille qui servit un temps de consulat d’Andorre, un hôtel particulier qui servit quelque part d’ambassade au Texas.

J’aurais tendance à attribuer à la géographie si fine et si prodigieuse du premier arrondissement une sorte d’éternité particulière, celle de la ville, peut-être, celle de Paris en tant qu’universel.

C’est seulement à ce prix, en admettant Paris comme universel et propriété éternelle du monde, qu’on pourra faire remonter Molière au niveau de l’universel, de l’éternel Shakespeare.

Molière aurait vu là, dans la boutique familiale, dans le Paris de son enfance, défiler tous les types humains.

C’est quelque chose qu’on découvre, en grandissant : l’art de Molière ne relève en rien de la caricature. L’avare existe, en pire encore, les précieuses en plus ridicules, les malades en plus imaginaires, les Sganarelles abondent au grand désarroi des Alcestes qui n’arrivent pas à complètement les haïr.

On sait peu de chose de la vie de Molière, ces 13 années de tournée à travers la France sont mal documentées, ses années versaillaises le sont presque trop.

Mais, il n’y a peut-être qu’une seule chose à savoir, qui détermine toutes les autres : c’était un citoyen du premier arrondissement de Paris — et c’est encore au-dessus de citoyen du monde.

Molière sur France Culture
Tout Molière

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[1Esquisse pour le tableau le Déjeuner de Molière, qui fut détruit en 1871 au palais des Tuileries. (Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Paris.)

[5Comme je l’ai déjà dit, j’ai eu de la chance : quand j’arrive en classe de Première, en 1963, au lycée Wallon de Valenciennes, plutôt bon dans les matières littéraires, mon professeur de Lettres vient de publier, avec son épouse, un petit classique Bordas sur le Dom Juan de Molière qu’il dédicacera à mon père. C’est par ce petit fascicule très bien fait et par cette pièce, qui n’est pas n’importe quelle pièce, que je découvrirai vraiment Molière. Ce n’est pas anodin. A.G.


Dom Juan, édition Bordas, 1963.
Zoom : cliquez sur l’image.

[6Conférence de Georges Forestier, professeur de littérature française, spécialiste de théâtre français des XVIe et XVIIe siècles à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage sur la biographie de Molière.
Séminaire du Centre d’étude de la langue et des littératures françaises - CELLF.

[7Chercheur au Centre Jean-Mabillon (Ecole nationale des Chartes-PSL).

[8"Why Molière most likely did write his plays", Florian Cafiero, Jean-Baptiste Camps, Science Advances, 5 : eaax55489, 2019.

[9Florian Cafiero est ingénieur de recherche au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (Gemass – unité CNRS/Sorbonne Université), spécialiste en humanités numériques et en linguistique computationnelle.

[10Aurélien Bellanger vient de publier Le continent de la douceur (Collection Blanche, Gallimard).

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