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Francis Ponge - Christian Prigent : Correspondance

D 14 janvier 2022     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Les Editions de l’Atelier Contemporain animées par -François-Marie Deyrolle font partie de ces éditeurs « insolents et exigeants » comme les Editions de l’Arbre à Bordeaux, saluées récemment par Cécile Guilbert qui rééditent « le nec plus ultra d’écrivains négligés, méconnus, oubliés ».

C’est le cas ici avec « FRANCIS PONGE -CHRISTIAN PRIGENT, Une relation enragée – Correspondance croisée 1969 - 1986 »,-publiée en 2020 dans l’excellente collection « Littérature » des Editions de l’Atelier Contemporain

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PRÉSENTATION

« J’aime (ce mot est inexact) votre œuvre ; je m’explique tout par elle. J’aurais voulu en témoigner. »
(Christian Prigent à Francis Ponge)

Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit d’un étudiant de Rennes un mémoire consacré à son œuvre. Cet étudiant, c’est Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son œuvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour l’initier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je m’explique tout par elle », confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître. En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « “meurtre du père” par lequel, peut-être (?) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail.  »

Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme », selon les termes dans lesquels s’institue l’échange, cette suite d’une centaine de courriers adressés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète– ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés. Ponge, étant sorti de l’isolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son œuvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints d’estime et d’admiration, sont donc également stratégiques, d’autant plus qu’ils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de l’œuvre de Ponge.

Ces lettres, qui relatent entre autres l’introduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception d’un numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre qu’elles éclairent la réception d’une œuvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins !) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours », elles témoignent de l’effervescence intellectuelle et politique de l’après-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs – l’un, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, l’autre, porteur des idées du mouvement étudiant – après le virage maoïste de Tel Quel en 1972.

Spectacle d’une transmission ambiguë au-delà d’un fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de l’œuvre de Christian Prigent –« Malaise dans l’admiration », tel est le titre d’un article qu’il a consacré à son aîné en 2014. Signe d’une « relation enragée », pour reprendre l’expression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du Livre.


LES AUTEURS

Francis Ponge

Ponge.
Un nom qui appelle.
Une œuvre sans partie morte et constamment réactivée.
Qu’on interroge avec passion, avec affection.

Qui, ayant traversé les écoles, cautionne diverses entreprises de la modernité aujourd’hui.
Qui se trouve être l’enjeu d’une bataille pour les formalistes, les sémioticiens, les linguistes, les thématiciens, les textologues, les poéticiens, les philosophes.
Qui anime plusieurs formes de pédagogie nouvelle : les plus jeunes y apprennent à lire et à écrire...

(Argument du Colloque de Cerisy consacré à F.P. en 1975.)

Christian Prigent

« Christian Prigent réunit dans sa personne et à un haut degré, des qualités rarement présentes ensemble chez le même écrivain : passion pour l’art en général mais aussi pour l’œuvre des autres, y compris ses contemporains ; pénétrante intelligence du rôle social et antisocial de l’écriture ; puissance de travail phénoménale ; audace dans l’invention ; sens de la vie comme expérience et de l’amitié comme poursuite de la beauté par d’autres que soi. Ça donne une œuvre considérable par son ampleur et son retentissement, dans la masse de laquelle il est difficile de conseiller des entrées. Tentons tout de même de mentionner : de la poésie qui trempe l’esprit et détrompe (L’âme, POL) ; un roman aussi dense et plurivocal qu’Ulysse (Commencement, POL) ; un essai sur ses pairs et pères (Une erreur de la nature, POL) ; un livre majeur, qui maintenant fait référence, sur le peintre Viallat (Viallat la main perdue, Éd. Voix). Tous ceux qui aujourd’hui publient des choses un peu dignes, sont passés par cette œuvre-là, avec plus ou moins de reconnaissance. Il faut ajouter qu’aucun auteur français vivant n’est capable d’atteindre le même niveau de réflexion critique et de performance orale de ses propres textes (ne manquer aucune de ses prestations publiques, même si on n’aime pas les textes). »
(Pierre Le Pillouër)
Entretiens Ponge-Sollers


EXTRAITS

SUR L’ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRINCIPES D’ÉDITION

Le texte de cette correspondance a été établi à partir des copies des manuscrits que m’ont [édition établie, présentée et annotée par Benoît Auclerc] transmis Armande Ponge et Christian Prigent. Les originaux ont été consultés chaque fois qu’un doute s’est présenté dans l’établissement du texte.

On n’a reproduit les éventuels brouillons conservés que lorsque l’original manquait, ou que la lettre n’a finalement pas été envoyée. Dans les autres cas, seules les principales variantes ont été indiquées en notes.

Les lettres ont été retranscrites littéralement : les abréviations, soulignements, éventuelles fautes d’orthographe ont été conservées ; sans être diplomatique, la présente retranscription restitue cependant les principales caractéristiques de la présentation des lettres manuscrites.

Nombre de faits et d’événements évoqués dans cette correspondance ont pu être éclairés grâce à des entretiens particuliers avec Christian Prigent et Armande Ponge, qui m’a en outre communiqué les extraits des agendas susceptibles d’établir certains points. Un séjour d’étude à l’IMEC (fonds Prgent et fonds du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle), un entretien particulier avec Jean-Luc Steinmetz ont permis de compléter ces informations. L’Histoire de Tel Quel de Philippe Forest (Éditions :.., Seuil, coll. « Fiction Cie », 1995), la monographie de Jean-Marie Gleize ( Francis Ponge, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Les Contemporains », 1988) et le livre d’entretiens de Christian Prigent avec Bénédicte Gorrillot (Christian Prigent, quatre temps, Paris, Argol, 2009) ont été des sources d’informations précieuses pour l’établissement des notes.

LES PREMIERES LETTRES

1. - CHRISTIAN PRIGENT À FRANCIS PONGE

Venterol (04), le I3 Août 1969 [1]

Monsieur Christian Prigent
12, Allée de Brno
35 - Rennes

Cher Monsieur Ponge,

Je vous prie tout d’abord de bien vouloir excuser la liberté que je prends en vous écrivant. Je suppose qu’il ne doit pas manquer d’importuns pour solliciter de vous lettres ou entrevues.
Mais je travaille en ce moment à un « mémoire d’enseignement supérieur [2] » pour la Faculté des Lettres de Rennes et j’ai choisi de traiter de votre oeuvre, la seule au fond qui me semble vraiment décisive et absolument « nécessaire » parmi les oeuvres modernes cataloguées sous le titre « Poésie »... Précisément sans doute, entre autres raisons, parce que vous refusez ce dénominateur commode et vide.

La fréquentation quasi quotidienne de vos textes, depuis quelques mois, le plaisir que j’y prends, et la volonté d’en traiter avec le plus d’exactitude possible, m’ont donné grande envie de vous connaître au moins épistolairement. J’aimerais peut-être vous poser quelques questions pour préciser mon travail. (Je tente de définir, de découvrir, et de classer les procédés allégoriques que l’on peut mettre à jour dans vos textes).

Puis-je espérer une réponse de votre main ?

Puis-je même solliciter un entretien si vous avez quelques minutes à me consacrer ?

Dans l’attente - impatiente, croyez-le - d’un mot de vous.

Je vous prie, cher Monsieur, de bien vouloir agréer mes très respectueuses salutations,

Christian Prigent.

NOTE :

Le journal tenu par Christian Prigent à l’été l 969 témoigne alors de la place qu’occupe alors Ponge dans sa réflexion :

2 août 1969 :

« J’ai Ponge en tête et ce mémoire qui m’ effraie de plus en plus à mesure que je me rends compte de la complexité du sujet et de l’absolue nécessité de ne pas tricher avec Ponge, de ne pas le réduire à une formule commode, fût-ce celle d’un formalisme tout à fait dans le ton actuel. Ce serait aussi simpliste que l’attitude inverse : Ponge miniaturiste, peintre de natures mortes bien léchées "dans le goùt français" ! ».

11 août 1969 :

« Déjà de longs blancs dans la trame !... Mais Ponge a pris la relève, pour l’écriture "quotidienne" que je me proposais ingénuement. Dans Ponge jusqu’à en être pongéifié, empongé, pas près d’être é-pongé : et vlan passe-moi les Ponges :

Ponge Pilate, Ponge créole, ponge toujours tu m’intéresses, honny soy qui mal y Ponge. Pongeo Villa, La serviette et Ponge, Ping Ponge, les piles du Ponge, le parapet du Ponge, le Pongiste, le Pongeur, Ponge qui mousse n’amasse pas foule, etc... la pierre Ponge, la Pongeonctivite. Et ce mémoire prend des proportions inquiétantes (taille)... (pêche au har-Ponge ). »

16 août 1969 :

« Toujours pas de poésie en train ni en vue, hue ! Avec Tel Quel et les théoriciens j’ai pris une crampe à la mâchoire, une ankylose au flux lyrique. »

« En plus avec Ponge, c’est plus seulement la crampe à la mâchoire mais surtout un beau complexe : c’est tout merdouillant près de lui, ce que je fais ( ce que nous faisons, les jeunes pouët actuhels !... ) »

19 août 1969 :

« Pour moi, la poésie c’est du silence en ce moment. Mais j’apprends quelque chose de capital ».

[Fonds Prigent de l’IMEC, cote PRG I.2]

*

2 - FRANCIS PONGE À CHRISTIAN PRIGENT

Le mas des Vergers
06, Le Bar-sur-Loup
Le 21 octobre 69 [3]

Cher Monsieur,

Si j’avais reçu votre lettre du 13 août en temps opportun et bien qu’elle n’ait porté aucune adresse précise ( sinon celle de Rennes et la surscription 04 Venterol) sans doute aurais-je immédiatement ( et à tout hasard) écrit à 04 Venterol pour vous proposer de venir me voir ici, qui n’est pas si loin des Basses-Alpes [4]. Malheureusement, j’étais alors en voyage et je n’ai trouvé votre lettre qu’à mon retour, près d’un mois après. Il était trop tard, j’avais d’ailleurs beaucoup de travail qui m’attendait, si bien que j’ai reporté de jour en jour ma réponse, pardonnez-moi .

Ceci dit et s’il n’est pas, maintenant, tout à fait trop tard, je veux dire si vous n’avez pas achevé votre travail, il va sans dire que je suis à votre disposition pour vous aider dans la mesure du possible, en répondant aux questions que vous jugeriez utile de me poser par une prochaine lettre.

Je compte d’ailleurs me rendre à Paris vers la fin de novembre pour un séjour de plusieurs semaines, et je serais heureux de vous y recevoir (34, rue Lhomond, 5ème arrt, téléphone 222-03-09 [5]) s’il vous était possible, un jour ou l’autre, de venir causer avec moi.

Le thème que vous avez choisi (procédés allégoriques) m’intércsse tout particulièrement, vous pouvez le croire ( vous n’êtes pas seul ; :. travailler sur ce que je fais et je suis en correspondance avec plusieurs candidats à la maîtrise, à Lille, Censier, Nanterre, qui ont choisi tel ou tel aspect de mon travail mais aucun n’a appréhendé celui dont vous vous occupez).

Il me faut encore hasarder l’hypothèse que vous ayez déjà, comme on dit, soutenu votre mémoire. S’il en était ainsi, je serais bien heureux de le lire et vous promets de vous écrire ce que j’en aurai pensé.

Quoi qu’il en soit, croyez, cher Monsieur, à toute ma sympathie.

Les termes de votre lettre m’ont beaucoup touché, et je serais, en tout état de cause, heureux de vous connaître.

Sincèrement à vous,

Francis Ponge.

*

3. - CHRISTIAN PRIGENT À FRANCIS PONGE

Rennes, le 28 Octobre 1969 [6]

Christian Prigent
19, rue Léon-Ricottier
35-Rennes

Cher Monsieur Ponge,

Vous n’imaginez pas combien votre lettre m’a fait plaisir. Tardive - par ma faute - elle était attendue avec d’autant plus d’impatience, et sa gentillesse si directe me donne plus encore envie de vous connaître.

Je vous avais écrit de Venterol (Basses-Alpes) où j’étais en vacances pendant le mois d’ Août, mais vous avais donné mon adresse à Rennes, pensant bien que vous ne pourriez me répondre avant la rentrée. Je n’osais d’ailleurs qu’à peine espérer une réponse et soyez sûr que je vous suis profondément reconnaissant d’avoir bien voulu m’adresser si aimablement cette lettre assortie d’une invitation à venir vous rendre visite. Ce serait pour moi, si je ne craignais de vous importuner, la plus grande des joies que de pouvoir vous rencontrer à Paris à la fin du mois de Novembre. Je devais d’ailleurs m’y rendre à cette date, à l’occasion de l’exposition Paul Klee au Musée d’Art Moderne [7].

Mon mémoire est - si l’on peut dire - « terminé. » [8]. Je devais le remettre d’ailleurs à la fin de ce mois d’Octobre pour être en règle avec la Faculté. Il me reste à le « soutenir », c’est-à-dire tout simplement à attendre que le professeur qui a bien voulu patronner ce travail sans avoir toutefois une pratique bien approfondie de votre oeuvre, en ait terminé la lecture. C’est bien dommage qu’il n’y ait pas dans cette Faculté de Rennes, de professeur vraiment compétent pour ce qui concerne la poésie moderne surtout quand, comme la votre [sic], elle refuse les sentiers sentimentaux traditionnellement battus. J’ai donc dû travailler seul, ce qui présente certes des avantages, mais aussi des inconvénients auxquels la lettre que je vous ai écrite au mois d’août tentait d’obvier par une sorte d’ « appel au secours » !...

Au reçu de votre lettre, comme vous pouvez aisément le deviner (!), je me suis relu avec une certaine fébrilité et j’ai pris davantage conscience des insuffisances de mon travail et de l’espèce d’arrogance qu’il y a, en vérité, à vouloir traiter de votre ceuvre qui n’autorise jamais le vagabondage périphérique à quoi se résume le plus souvent le commentaire critique tenu à propos des poètes. Aussi bien ai-je hésité beaucoup à vous envoyer ce texte, comme mus me le demandez. Il est d’ailleurs volumineux et rébarbatif (!) ... Je vous le ferai pourtant parvenir, si vous me le permettez, à la fin de cette semaine j’ai dû le porter au cartonnage).

J’ai essayé d’entrer dans votre jeu, autant que faire se peut. C’est un jeu radical, périlleux, sans indulgence aux errements d’une critique qui fonctionnerait comme si Lautréamont et Mallarmé n’avaient point écrit. Il est par là-même bien difficile à jouer jusqu’au bout, surtout dans le cadre et avec la formation universitaires qui sont les notres [sic]. Je me suis appuyé souvent sur le livre de Philippe Sollers, plus encore sur celui de Jean Thibaudeau [9]

Il me semblait que ces ’deux ouvrages manquaient de démonstrations analytiques susceptibles de justifier les affirmations qu’ils risquaient. Ceci ne manque pas d’outrecuidance. Enfin… vous verrez.

Je mesure les affirmations hasardeuses, les interprétations vacillantes, les systématisations abusives qui parsèment mon essai de commentaire. C’est pour combattre cela que j’aurais aimé vous poser quelques questions (à propos du Monologue de l’employé » par exemple, ou du « Tronc d’Arbre »). Je m’effraie encore plus de cet [sic] espèce d’assurance arrogante dans le ton ( quelle fâcheuse « importance » !) qui est peut-être simplement effet de mon âge. De plus, et vous le verrez bien, il y a là une façon de traiter de vos textes dans une perspective quelque peu polémique qui peut être défectueuse et source de gauchissements arbitraires. Mais comment, aujourd’hui que tout dans la conception du fait littéraire, peut changer, en partie grâce à vous, comment en traiter autrement ? D’où cet ennuyeux et « dogmatique » (?) « préambule [10] »...

Mais je sais que vous me direz tout cela avec la plus grande franchise.

Ne m’accablez pas trop quand même (je serais tout désespéré). J’aime (ce mot est inexact) votre œuvre ; je m’explique tout par elle. J’aurais voulu en témoigner.

Recevez donc ce travail comme tel. J’attends avec impatience et inquiétude ce que vous voudrez bien en dire, et j’espère pouvoir, si vous le voulez bien, vous rencontrer à Paris en Novembre ou Décembre ( devrai-je écrire ou téléphoner ?)

Dans cette attente, je vous prie, cher Monsieur Ponge, de me croire très respectueusement votre

Christian Prigent.

PS : J’ai tout un matériel de notes à propos d’autres développements allégoriques ( ce que je signale dans la « Conclusion »). Je pense m’en servir pour un nouveau travail sur vous... peut-être pourrez-vous me donner quelques conseils ?

LA CORRESPONDANCE DE RUPTURE

101. - CHRISTIAN PRIGENT À FRANCIS PONGE  [11]

Rennes, 31 Octobre 75

Christian Prigent
23 Rue du Nivernais
35000 - Rennes

Cher Ponge,

J’ai attendu quelques jours pour vous répondre parce que je me méfie de mes mouvements d’humeur. Mais, au vrai, je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais pas que je trouve votre lettre inepte quant à son fond, odieuse quant à son ton. Que vous ne vouliez pas m’aider, soit (je n’ai pas lieu de m’en formaliser et je n’oublie pas que c’est vous qui, en 69, m’avez mis en relation avec Sollers, Roche, etc... et avez soutenu mes premiers essais sur vous). Mais je ne vois pas pourquoi vous en déguisez les vraies raisons. J’espère, en effet, pour vous, qu’il y en a d’autres que celle que vous me donnez : à suivre le semblant de « raisonnement » qui justifie votre refus, il faudrait par exemple que je m’éclaire à la bougie sous prétexte que c’est : un organisme d’Etat ( cet État que je conteste) qui distribue le courant électrique ; il faudrait en tous cas que, comme tout « adversaire politique » du régime en place, je n’accepte pas d’être « fonctionnaire » - ou que le régime n’accepte pas que ses « adversaires » soient fonctionnaires ! : je n’insiste pas sur les perspectives historiques que cela découvre ; c’est très connu et très tragique-. Vous voyez qu’on peut aller loin avec cette courte logique. Vous n’y aviez pas pensé ? - mais à quoi pensez-vous donc, vous qui parlez des « victimes » futures de l’hypothétique société dont je suis censé rêver ?

De toutes manières, je ne vois pas pourquoi vous faites semblant d’ignorer que la Caisse des lettres n’est pas financée par l’État, mais par les éditeurs ( ceux-là même que vous, qui « émargez » à la C.N.L., accablez par ailleurs de votre souverain mépris). Votre argument « politique » ( son jésuitisme satisfait) tombe donc de lui-même et ne découvre rien d’autre que votre crispation sur des stéréotypes éthiques (« l’héroïsme », etc... ) qui volent plus bas que ce qu’on pourrait attendre d’un « grand écrivain ». Malraux, de Gaulle... Oui, pourquoi pas ? - et pourquoi pas aussi Giscard, Poniatowski, Poujade, Léon Daudet, Pétain, la fine fleur de la réaction et de son horizon fasciste [12] ? Si c’est à cela que mène votre « Malherbe » (c’est assez terrifiant de vous l’entendre dire vous-même), eh bien, oui, il faudra qu’on arrache cette mauvaise herbe. Si quelque chose manque d’ « humour », c’est ça. C’est même sinistre. La société que, comme vous dîtes [sic], « j’appelle de mes vœux » (croyez que ces vœux ne sont pas pieux), n’aura certainement pas cette gueule patibulaire. Elle sera, en tous cas, plus intelligente et ce ne sera pas difficile.

• Votre lettre est également odieuse (mais cela va de pair, de père, va du père au pire, comme dirait Lacan [13] ). On se demande, parfois, pour qui ou pour quoi vous vous prenez... En tous cas, à trop jouer au fils, voilà que vous ne pouvez pas vous empêcher de jouer au père. Et quel père ! - Malherbe, encore, qui en fut un « bon », et ces « jeunes gens » dont vous exspectiez l’adulation filiale ? . « Filiale » ? - voire ... Il ne semble pas que vous mesuriez ce gue votre paternalisme désinvolte, aguicheur et méprisant a d’insupportable, de grossier. Il faut donc bien vous le dire. C’est fait. Vous louiez, naguère, ma « distinction » (c’était comique). La vôtre en l’ occurrence, n’apparaît guère. En. voilà assez, donc, de cette « affection » et de cette « sympathie » : derrière, il y a, c’est trop clair, l’indulgence paternelle et les méconnaissances sourcilleuses qui vont avec. Que vous n’y voyiez sans doute plus très clair dans mon travail sur vous n’empêche pas que d’autres savent lire. Si c’ est cela que vous ne digérez pas, dîtes-le. Anal, analité, analyse : le « fond » de l’affaire est sans doute là. Et, au fond, vous avez raison : c’est ce discours là qui vous restera à jamais dans la gorge, vous, F.P., ce que vous êtes devenu. Et, croyez-le, ce n’est pas fini. Il faudrait donc que vous cessiez de vous prendre pour le nombril méconnu d’un monde qui a changé plus vite que vous ne pouviez courir. C’est même là, plutôt, que seraient l’humour et même l’héroïsme. Allons ! encore un effort : si vous ne voulez pas rester « républicain », restez au moins décent ; cessez de confondre sympathie et condescendance ; cessez de faire comme si vous étiez persuadé, comme si vous vouliez que vous et votre œuvre (sa grandeur mais aussi son irrémédiable historicité) restent à l’abri de l’analyse et d’abord de celle dont papa ne veut pas entendre parler son fils).

Bien à vous

christian prigent

*

102. - FRANCIS PONGE À CHRISTIAN PRIGENT

Compliment ( dans le goût ancien) à un (jeune) camarade-analyste [14]

Pour Christian Prigent, Nov 75.

Tout ce fiel d’un seul coup lâché...
_Quand j’entends venir cette musique
- et bonjour une fois de plus !
rebonjour à papa-maman :
_à Mao, Freud et Lénine -
C’est couru : faut s’attendre
au pire dévoiement.
Ça va analyser [15] - le pauvre demeuré –
à plein tube.
À longueur de page ou de purge
S’y emmerdera qui voudra
Quant à moi, tout profit !
Empilant téixtés sur thèse [16],
puis les effeuillant à mon aise,
Je ne vais pas manquer de torche-culs.

F.P.

PRES DE 10 ANS APRES, LES EXCUSES DE PRIGENT

106. - CHRISTIAN PRIGENT À FRANCIS PONGE

Melun, le 24/10/84 [17]

Christian Prigent
12 quai Rossignol
77000 Melun [18]

Cher Francis Ponge,

voilà des années que je cherche à trouver le courage de vous écrire, toutes hontes bues, la lettre qui suit...

Elle n’ a d’ autre but que de vous dire combien je regrette l’insolence imbécile et la grossièreté de la lettre que je vous ai écrite il y aura bientôt dix ans. Je me le reproche tous les jours et j’ai honte d’en avoir été capable. Il n’y avait nulle excuse, même pas celle du « meurtre du père » par lequel, peut-être (?) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail.

Je ne suis à peu près rien. Vous êtes un immense écrivain. Votre œuvre m’a permis les plus fortes « expériences » de ma vie de lecteur. Et vous m’avez accueilli. Rien n’aurait dû passer devant cela.

Je n’attends de vous nul « pardon », nulle réponse. Mais je ne voulais pas porter toute ma vie le remords de ne vous avoir pas présenté mes excuses. J’espère que tout va bien pour vous et les vôtres.

très respectueusement,

Christian Prigent


SUR LES RAISONS DE LA RUPTURE

La rupture Prigent -Ponge de l’automne 1975 intervient au terme de d’un processus d’affranchissement. Elle est esthétique, Prigent prenant finalement acte qu’il ne peut « faire tenir » plus longtemps ensemble « la raison à plus haut prix » pongienne, et ce qu’il nomme alors le « carnavalesque », qui le rapproche de l’excès bataillien. Elle est également politique : à la suite du « Mouvement de juin 1971 » initié par Tel Quel, TXT adopte aussi des positions maoïstes. Si, en novembre 1971, Prigent affirme encore bravement que les voilà tous (TXT, Tel Quel et... Ponge !) « embarqués sur le même bateau », les silences de son correspondant ont alors clairement valeur de réprobation. La séparation est enfin stratégique : dès le début : de 1974, la coupure entre Ponge et Tel Quel est consommée, et Prigent sait bien qu’il lui faudra à terme choisir son camp - même si les lettres échangées durant cette période restent étonnamment silencieuses sur cette question. En août I 975, il participe au colloque de Cerisy qui consacre Ponge comme « inventeur et classique », même si les gens de Tel Quel en sont absents. Mais il entend bien, plus que jamais, se situer du côté des gestes rupteurs des néo-avant-gardes.

De fait, cette rupture, à bien des égards, est une réplique - conséquence et répétition - de celle avec Tel Quel. Les faits sont connus [19] en janvier 1974, Marcelin Pleynet fait paraître dans Art Press un article très critique à l’égard de Braque, où il cite Ponge de façon erronée : « censures » - le détail aura son importance dans les suites de cette histoire - y devient « censure ». S’ensuivent une série d’écrits incendiaires : dans un tract - « Mais pour qui donc se prennent maintenant ces gens-là ? » - qu’il diffuse largement ( notamment auprès de Prigent ), Ponge s’en prend à Pleynet, traité de « pâle voyou », et à « son groupe » (Tel Quel), « en état de décomposition avancée [20] ». Dans sa réponse, artpress qualifie le tract d’ « attaque d’extrême droite », rapproche Ponge de « la fine fleur de l’anti-sémitisme et du fascisme [21] ». Pleynet répond quant à lui au « vieux "père" Ponge » dans Tel Quel, tandis qu’une note de la rédaction indique que « Ponge, surtout depuis Mai 68, ne cache plus ses positions réactionnaires et ses opinions antisémites [22] »

Le différend avec Prigent, un an et demi après, se formule quasiment dans les mêmes termes. Le prétexte en est le refus, par Ponge, de soutenir une demande de bourse de Prigent auprès du Centre National des Lettres, afin, dit-il, de ne pas « solliciter les libéralités d’un pouvoir » que l’activité de Prigent « vise évidemment à détruire ». Prigent répond par une lettre tapée à la machine, dénonce à son tour le fascisme de Ponge, son paternalisme, avec des mots très proches de ceux d’ artpress - ce que ne manque pas de lui faire remarquer Ponge. Le libelle vengeur qu’il lui adresse en retour - « Compliment (dans le goût ancien) à un (jeune) camarade-analyste » - réactive dès son titre le refus de filiation, déjà esquissé dans la « scolie » adressée à TXT.
[…]

« Malaise dans l’admiration » écrira C. Prigent dans un article de 2014 [23] Tout se passe comme si, pour Prigent, le rapport à Ponge ne pouvait être ni apaisé, ni dépassé.


Benoît Auclerc
dans l’avant-propos du livre

A PROPOS DE LA REVUE TXT

La revue TXT est fondée en 1969 à Rennes par Christian Prigent et Jean-Luc Steinmetz et s’inscrit dans la continuité des évènements de Mai 1968. Elle se veut le lieu d’une littérature qui laisse place à la création et aux expérimentations formelles. Elle réunit entre autres Jean-Marie Gleize, Francis Ponge, Denis Roche, Paule Thévenin.

Le numéro double 3 et 4 du Printemps 1971 est consacré à « Ponge aujourd’hui » et sa préparation est, bien sûr, présente dans la correspondance Ponge-Prigent –(à découvrir dans le livre).

L’intégrale du contenu du numéro ICI

LES EDITIONS "L’ATELIER CONTEMPORAIN" SUR PILEFACE

L’Atelier Contemporain
et ICI


[1Ajout marginal de Ponge : « Répondu le 21 octobre. FP. »

[2Il s’agit en fait d’un « mémoire d’études supérieures », qui permettait l’obtention de la Maîtrise, diplôme de deuxième cycle universitaire requis pour déposer un sujet de thèse.

[3Les Ponge ont acquis le Mas des Vergers, au Bar-sur-Loup (Alpes maritimes) en 1961.

[4Venterol est un village situé dans le département des Basses-Alpes - aujourd’hui appelé Alpes de Haute-Provence - qui porte le numéro 04.

[5Francis Ponge et sa famille habitent à cette adresse depuis septembre I 945.

[6Ajout marginal de Ponge : « Répondu le 23 novembre FP »

[7L’exposition s’est tenue du 25 novembre 1969 au 16 février 1970

[8Ce mémoire de 203 pages a pour titre : Ponge, Compte-tenu des mots. (L’allégorie du langage Dans la poétique de Francis Ponge). Il porte la mention : « Mémoire d’Études Supérieures préparé sous la direction de Monsieur le Professeur Thoraval, Rennes, 1969 ». Sur l’exemplaire qu’il a adressé à Ponge, Prigent a ajouté à la main, en rouge, sous le nom de Thoraval : « et de Monsieur Steinmetz, maître-assistant. »

[9Philippe Sollers, Francis Ponge, Paris, Pierre Seghers éditeur, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 1963 ; Jean Thibaudeau, Ponge, Paris, Gallimard, coll. « La Bibliothèque idéale », 1967. Ce sont alors les deux seules monographies existantes sur Ponge. Philippe Sollers (né en 1936) est le co-fondateur et le principal animateur de la revue Tel Quel. Il est à cette date l’un des connaisseurs les plus respectés de Ponge, qu’il a rencontré en 1957 et dont il a contribué à faire redécouvrir l’œuvre. Il est également un écrivain reconnu, lauréat du prix Médicis en 1961 pour Le Parc ; il vient de publier deux ouvrages, Logiques et Nombres, parus tous deux en 1968.

Jean Thibaudeau (1935-2013) est lui aussi membre du comité de rédaction de Tel Quel, depuis juin 1960. Outre sa monographie consacrée à Ponge, il a publié plusieurs romans parus aux éditions de Minuit (Une Cérémonie royale, 1960), puis dans la collection « Tel Quel » du Seuil ( Imaginez la nuit, 1968).

[10Dans ce « préambule », Prigent fait de sa lecture de Ponge une lecture de combat, choisissant de placer l’ œuvre « en face de » celles d’Éluard, d’Aragon, de Valéry, de Saint-John Perse ou de Char, pour défaire « l’idéologie poétique » en un geste qui entend prolonger la tentative « assumée essentiellement aujourd’hui par le travail qui se développe autour de la revue Tel Quel » (Ponge, compte-tenu des mots, op. cit., respectivement p. 9 et 19).

[11Cette lettre est la seule lettre dactylographiée de l’ensemble de la correspondance.

[12Valéry Giscard d’Estaing (né en 1926), issu de l’UDF, parti de centre droit, a été élu Président de la République l’année précédente, en mai 1974 ; Michel Poniatowski (1922-2002) alors Ministre de l’Intérieur, est connu pour ses discours et sa politique autoritaristes ; Pierre Poujade (1920-2003) fonde dans les années 1950 un mouvement de défense des petits commerçants qui connaît un important quoiqu’ éphémère succès ; l’antiparlementarisme, le nationalisme, l’exaltation de l’empire colonial el l’antisémitisme sont quelques-unes des caractéristiques du poujadisme ; Léon Daudet (1867-1942) fondateur avec Charles Maurras de L’Action française, a constamment défendu des positions nationalistes, royalistes et antisémites.

[13Jacques Lacan, Télévision (I1973), repris dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 545.

[14Une « copie conforme » de ce libelle se trouve dans les archives Ponge, à la date du 12 novembre. Un fac-similé du manuscrit de ce « Compliment » envoyé à Prigent a été publié dans Action poétique (« Ponge, 26 fois »), n° 153-154, Hiver-Printemps 1998- 1999, p. 47, ainsi que dans Christian Prigent, quatre temps, op. cit., p. 75.

[15Sur le brouillon, « analyser ».

[16Prigent envoie sa thèse à Ponge en novembre 1975 avec cette dédicace : « Pour Francis Ponge, ce colis un peu piégé Christian Prigent ».

[17Ajout marginal de Ponge : « Répondu par un mot gentil le 23 octobre 85 FP ».

[18Christian Prigent enseigne depuis 1981 à Vaulx-le-Pénil, près de Melun.

[19On en trouvera le récit détaillé dans le Francis Ponge de Jean-Marie Gleize (Paris, Seuil, coll.« Les Contemporains », 1988, p. 219-222), et dans  !’Histoire de Tel Quel de Philippe Forest (Paris, Seuil, coll. « Fiction Cie », 1995, p. 467-471).

[20F. Ponge, « Mais pour qui donc se prennent maintenant ces gens-là ? », s.l., s.d., repris dans OC II, p. 1397-1399.

[21« Une attaque d’extrême-droite contre Art Press », Art Press, n° II, mai 1974, p. 2.

[22Marcelin Pleynet, « Sur la morale politique », Tel Quel, n° 58, été 1974, p. 5. La note de la rédaction se trouve en bas de cette même page.

[23Revue des Sciences Humaines, (Politique de Ponge) n° 316, 2014, p.135-145.

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