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Georges Bataille : LASCAUX ou la naissance de l’art (II)

A paraître le 14 mai

D 13 mai 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cet article dédié au « Lascaux » de Georges Bataille fait suite à celui consacré au « Manet » de Bataille,

ces deux essais sur l’art faisant l’objet d’une réédition bienvenue, par les éditions de L’Atelier contemporain et préfacées par Michel Surya, spécialiste de Bataille, auteur d’une biographie qui fait référence « Georges Bataille, la mort à l’œuvre ».


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Partie II - LASCAUX OU LA NAISSANCE DE L’ART

La préface de Michel Surya (extrait)

L’ART NÉ DE L’HOMME. L’HOMME NÉ DE L’ART
LASCAUX

La grotte de Lascaux est située sur la commune de Montignac-Lascaux, en Dordogne, dans la vallée de la Vézère - c’est l’une des ’plus importantes grottes ornées du Paléolithique supérieur par le nombre et la qualité esthétique de ses œuvres. Elle est parfois surnommée « la chapelle Sixtine de l’art pariétal » ou « Versailles de la Préhistoire » selon des expressions attribuées à Henri Breuil.

Elle fut découverte en septembre 1940, classée au titre des monuments historiques dès cette année, inscrite par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité en 1979. Dégradée par l’abondance des visiteurs, le 17 avril 1963, André Malraux, alors ministre chargé des Affaires culturelles, décide d’interdire l’accès de Lascaux au grand public. Un premier fac-similé de la grotte est ouvert au public en 1983, « Lascaux III » en 2012, puis « Lascaux 4 » en 2016.

Les peintures et les gravures qu’elle renferme n’ont pas pu faire l’objet de datations directes précises : leur âge est estimé entre environ 19 000 et 17 000 ans à partir de datations et d’études réalisées sur les objets découverts dans la grotte. La plupart des préhistoriens les attribuent au Magdalénien ancien, sauf quelques-uns qui penchent plutôt pour le Solutréen.

De tout temps, l’origine a préoccupé Georges Bataille. Très tôt du moins l’a attiré tout ce qui était de nature à lui permettre de remonter dans le temps, jusqu’à en approcher un jour l’origine. Non qu’il en nourrît quelque nostalgie, encore moins qu’il eût le désir de « saisir » quoi que ce soit qui ressemblât à !’Origine - majuscule - à laquelle tout devrait. C’est autre chose : il veut comprendre pour commencer ; il veut comprendre comment tout commence, ensuite ; il veut comprendre enfin combien ce qui est a de commencements - possibles, imaginables, à défaut de pouvoir faire valoir quelque origine - unique - que ce soit. Une préoccupation donc, plutôt qu’une nostalgie. Les passages l’intéressent, les transitions, les commencements plus encore. C’est affaire de science sans doute, tout le monde en est convenu, ce l’est d’art aussi, ou de philosophie, mais personne ne l’est encore, et c’est en philosophe qu’il avance parmi les premiers sur ces terres grandement inconnues alors de la philosophie. C’est son intrépidité intellectuelle, dont on l’a blâmé parfois alors (pour s’être écarté de la horde), dont on l’honore depuis (pour avoir ouvert des voies nouvelles).

Dont on l’a d’autant plus blâmé qu’il n’y avait aucun titre : pas historien, il est vrai, encore moins préhistorien. Ce qu’il sait. C’est entendu, c’est de seconde main qu’il sait ce qu’il sait, mais c’est la liberté qu’il s’octroie, qu’il s’est octroyé pareillement dans la plupart des domaines auxquels il s’est intéressé, et il y en a peu auxquels il ne s’est pas intéressé, liberté qui ne lui a pas toujours donné raison, qui n’en a pas moins troublé, dont ont été troublés même les spécialistes (l’ethnologue Alfred Métraux par exemple) qui ne comprirent pas qu’il eût des intuitions qu’eux-mêmes n’avaient pas su avoir, que la science qu’ils avaient les empêchait - peut-être - d’avoir. La chance des débutants, dira-t-on, le débutant qu’il n’est pas pourtant, qui s’est toujours empressé, étonnant empressement, vers ce qu’il n’était pas fait pour savoir, et qui a montré dessus des lumières que ne lui avaient pas encore montré leurs spécialistes.

Qu’a-t-il alors à faire de Lascaux, c’est la question que pose ce livre de lui, qu’il n’y a pas quinze ans qu’on avait découvert. Quand il n’y a pas quinze ans qu’on avait découvert ce dont « Lascaux » est le nom depuis, qui n’est ni anthropologue, ni archéologue, ni préhistorien, de l’art qui plus est. Il faut écarter d’abord l’idée, et c’est l’éditeur Alfred Skira qui l’écarte lui-même, que c’est à une commande que Bataille répond là. C’est le contraire : c’est Bataille qui suggère à Alfred Skira de publier un livre sur Lascaux, pour servir de premier tome à cette collection commençante : « Les grands siècles de la peinture ».

Que ce soit Bataille qui en ait eu l’idée, il faut ne l’avoir pas bien lu […] pour s’en étonner. Dès 1930, soit vingt-cinq ans plus tôt, Bataille avait publié dans la revue Documents [1], qu’il a vite dirigé de facto, il publie un article à plus d’un titre principiel, « L’art primitif [2] », principiel de toute sa pensée comme il l’est de ce futur et alors encore lointain Lascaux dans lequel il s’abstiendra cependant que sa pensée entre trop (Bataille a toujours montré un sens très sûr de la liberté qu’il pouvait prendre, ne brusquant qu’avec parcimonie les réticences qu’il pouvait susciter). Article dans lequel, vite, il corrige lui-même le titre que la convention l’a fait lui donner, lequel « art », dit-il, « n’est appelé primitif que par abus ». Signe, pour lui comme pour la revue elle-même, que « primitif », le mot, ce qu’il désigne, a la valeur au contraire de ressource au moins, de source au juste : ne relançant pas moins les possibilités de la pensée que des représentations (les artistes sont nombreux dans Documents qui le pensent avec lui, avec l’époque, qui s’en inspirent).


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Le préambule de George Bataille


Georges Bataille à Lascaux
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GEORGES BATAILLE

L’œuvre de Georges Bataille (1897-1962) est diverse : essais, poèmes, romans, revues lui permettent de témoigner de ses différentes expériences et fascinations - « Il faut vouloir vivre les grands problèmes, par le corps et par l’esprit. » Ainsi, sa vie et son œuvre se confondent, mêlant mysticisme et érotisme. Multiforme, elle s’aventure à la fois dans les champs de la littérature, l’anthropologie, la philosophie, l’économie, la sociologie et l’histoire de l’art. « Je dirais volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes [...], c’est-à-¬dire d’avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l’esprit religieux le plus profond. » Bataille emprunta au marxisme, à la psychanalyse, à la sociologie, à la philosophie de Hegel et de Nietzsche pour tenter de déployer une sorte d’ « histoire universelle » en plusieurs volumes.

Chartiste, il fut bibliothécaire à la Bibliothèque nationale.
Il a fondé les revues Documents, Acéphale, Critique, participé à Minotaure. Ses principaux ouvrages sont : Histoire de l’œil (1928), Madame Edwarda (1941), Le Petit (1943), L’Expérience intérieure (1943), La Part maudite (1949), Le Bleu du ciel (1957), La Littérature et le mal (1957), Les Larmes d’Éros (1961), Ma mère (parution posthume, 1966).

Dans ce livre, j’ai voulu montrer la place éminente de la caverne de Lascaux dans l’histoire de l’art et plus généralement, dans l’histoire de l’humanité. De toute évidence cette caverne, entre les œuvres diverses que nous a laissées l’art préhistorique, a pour l’archéologue et le pré¬historien la place la plus importante, mais pour l’homme cultivé, épris d’histoire de l’arc, elle a un sens incomparable : ses peintures sont par exception dans un état de conservation remarquable, en même temps ce sont les seules dont il soit possible de dire, selon le mot du plus grand des peintres vivants, qu’on n’a jamais rien fait de mieux depuis. Parler de Lascaux seul, et non de l’ensemble des cavernes peintes, revient à parler de ce qui intéresse cous les hommes : les autres cavernes, même dignes d’étonnement, voire d’admiration, étant donné surtout un état de conservation défectueux, sont en général du ressort de l’archéologue et du préhistorien, du spécialiste.

J’ai insisté, dans les développements de ce livre, sur le sens général que l’œuvre d’art a pour l’humanité : la question s’imposait à moi puisqu’il s’agissait de l’art le plus ancien, de la naissance de l’art, et non de l’un de ses développements entre beaucoup d’autres. Autrefois, la véritable naissance de l’art, l’époque à laquelle il avait pris le sens d’une éclosion miraculeuse de l’être humain, semblait beaucoup plus proche de nous. L’on parlait de miracle grec et c’était à partir de la Grèce que l’homme nous paraissait pleinement notre semblable. ]’ai voulu souligner le fait que le moment de l’histoire le plus exactement miraculeux, le moment décisif, devait être reculé bien plus haut. Ce qui différencia l’homme de la bête a pris en effet pour nous la forme spectaculaire d’un miracle, mais ce n’est pas tellement du miracle grec que nous devrions parler désormais que du miracle de Lascaux.

Cette manière de voir me conduisait à montrer à quel point l’œuvre d’art était intimement liée à la formation de l’humanité. C’est, je crois, ce qui s’est passé, d’une façon peut-être plus significative qu’ailleurs, dans la caverne de Lascaux. J’ai eu recours, pour le montrer, aux don¬nées les plus générales de l’histoire des religions : c’est que la religion, du moins l’attitude religieuse, qui presque toujours s’associe à l’art, en fut plus que jamais solidaire à ses origines.

Je me suis borné, en ce qui touche les données archéologiques, à Îles reprendre telles que les préhistoriens les ont établies par un travail immense, qui demanda toujours une extraordinaire patience - et souvent du génie. C’est ici le lieu de dire tour ce que ce livre doit à l’œuvre admirable de l’abbé Breuil, auquel je suis particulièrement reconnais¬sant d’avoir bien voulu m’aider de ses conseils quand j’ai commencé cet ouvrage. C’est l’étude archéologique entreprise par lui à Lascaux - et que l’abbé Glory poursuit aujourd’hui avec fruit - qui m’a per¬mis d’écrire ce livre. Je dois maintenant exprimer toute ma gratitude à M. Harper Kelley, pour son assistance amicale. Je tiens enfin à remercier M. G. Bailloud, dont les conseils m’ont été particulièrement utiles.

[…] La chasse, se nourrir, se vêtir, certes, autant qu’on veut, l’hégélien qu’il s’efforce d’être aussi n’en a jamais mésestimé le besoin. Mais il y a plus, suppose-t-il, et quoi ? Ceci : l’à peine né homme s’est séparé de l’animal par cela que le besoin auquel l’animal obéit sans réserve ne le « destine » plus autant, plus assez en tout cas pour le définir. Se séparant de l’animal, s’en séparant en lui donnant la mort depuis qu’il la lui donne, il a appris de lui que la mort qu’il lui donne est ce qui l’en sépare, et c’est ce qu’il représentera. Qui représentera que lui le sait, qui sait ce qu’est de donner le mort, et ce que c’est que la mort. Qui fera de l’un et de l’autre une beauté (beauté qu’il ignorait être la sienne). Une beauté, autrement dit : un art.

Cet homme-là à peine né est né de l’art par le même mouvement que c’est à l’art qu’il donne naissance. Concomitance. Concomitance décisive, mais pas entière. Qu’il faut que d’autres secondent. Il y faudra, ce sont les surdéterminations rétrospectives dont Bataille charge ses interprétations dans ce livre, vraies en soi, mais pas nécessairement toutes liées à Lascaux : la dépense improductive, le sacrifice, la transgression, l’érotisme, le rire même (« Le rire des hommes commence bien en quelque point. Le rire du Néandertalien est douteux, mais l’homme de Lascaux riait à coup sûr. ») .. Tout y est de ce qu’il pense et instruit depuis vingt-cinq ans déjà, mais auquel il trouve là une origine. De cette histoire de l’homme, de cette histoire de l’art, de cette histoire de l’homme en tant que capable d’art, se définissant par cette capa¬cité, les peintures de Lascaux constituent le commencement que leur cherchait Bataille, commencement si éclatant qu’il en fait au moins une origine, si ce n’est !’Origine même.

Dans un autre texte, d’une conférence cette fois, prononcée l’année même de la parution de Lascaux et la naissance de l’art, il a cette phrase pour commencer, abrupt commencement : « Il est devenu aujourd’hui banal de parler de l’extinction éventuelle de la vie humaine. » Phrase qu’on ne prononcerait pas aujourd’hui sans hésitation quand bien même les raisons ne manquent pas d’en être plus convaincues que lui, alors. Dont on était convaincu, cependant, dont il pouvait lui-même l’être, ce qu’on oublie, et dont on oublie pourquoi. La découverte des camps d’extermination nazis et la connaissance des explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki hantaient toutes les mémoires et les pensées, lesquelles ne doutaient pas que le temps était venu pour que la fin vînt avec. Se « tenir à hauteur de mort », avait écrit Bataille avant la guerre - morale métaphysique ou immémoriale. Se « tenir à hauteur d’Hiroshima », écrira-t-il après, morale temporelle ou politique. Il faut songer à cela : que Bataille écrit ce livre à mi-chemin de ces deux fins. Il n’en poursuit pas moins cette conférence sur Lascaux par ce raccourci inattendu qui aurait aussi bien pu servir d’in¬troduction au livre qui allait bientôt paraître : « Je n’ai pas l’intention de vous parler aujourd’hui de notre mort éventuelle, je voudrais au contraire vous parler de notre naissance. Je suis seulement frappé du fait que la lumière se fasse sur notre naissance, au moment même où la perspective de la mort nous apparaît [3] » Il admire d’abord, s’émeut ensuite, interprète enfin les peintures de Lascaux tout entier dans cette tension.

De la mort dont il a toujours fait un signe panique de sa pensée et, à ses yeux, fascinant, il renverse là comme nulle part ailleurs la représentation. Soutenant que ce dont témoignent les « merveilleuses » fresques de Lascaux, c’est de la façon dont l’homme abusivement dit « primitif » s’est saisi sans fuir de son horreur à peine apparue de la mort et l’a, à sa façon - à la fois façon et leçon - surmontée. La représentation des animaux a dès lors le sens de la mort à laquelle les promettent les chasseurs : « Qu’ils aient eu l’espoir en figurant sur les parois ces chevaux et ces taureaux de se frayer par la magie sympathique, une voie d’accès vers ces éléments de leur subsistance n’est pas douteux ( c’est ce que dit l’interprétation traditionnellement propitiatoire ou agonistique à laquelle il ne souscrit qu’en partie) mais en figurant ceux qu’ils tuaient, ils visaient encore autre chose que leur intérêt terre à terre : ce qu’ils voulaient résoudre était la question lancinante de la mort. Certes la mort ne cessa pas de les terrifier, mais ils la dépassèrent en s’identifiant, par une sympathie religieuse avec leurs victimes. » C’est en représentant et contemplant la mort que l’homme archaïque aurait acquis le plus grand de ses pouvoirs, celui qui a fait les religions dès l’origine, qui les a faites de tout temps : celui de vivre « à hauteur de mort », comme il l’avait écrit il y a longtemps. À hauteur d’Hiroshima, nom de la mort immodérément moderne, comme il l’aura écrit après la guerre. Ce lien avec l’animalité que Bataille a toute sa vie ressentie et qu’à toute force il a voulu toute sa vie maintenir, lien intime qui transpire dans ce livre mais est comme « tenu en laisse », il s’y livre plus volontiers dans un coure texte donné à la revue Arts, deux années plus tôt, en 1953, où, liberté que ce livre ne lui aura pas permise, liberté dont il est avide pourtant, il parle à la première personne ; où il dit l’animal lui ressembler ou se dit ressembler à l’animal : « C’est moi-même en vérité que je crois reconnaître et le monde merveilleux lié au pouvoir de rêver qui m’est commun avec l’homme du fond des âges. » [4]
Parce que Bataille ne touche jamais tant que quand il se met lui-même en jeu dans sa pensée, en jeu et en danger, quand c’est de lui qu’il fait une expérience de pensée, expérience souvent sombre. Ce qu’il ne fait apparemment pas dans ce livre, où, pourtant, comme dans un aucun autre, apparaît quelque chose de lui qu’il n’a jamais laissé paraître : une joie. La joie de voir comment un « moment », ce qu’il y a véritablement lieu d’appeler un « événement », a servi de naissance ou d’origine, pas de mort. Même la mort qu’il y mêle, inextricablement, n’a pas l’aspect mortifère donc il la pare partout. Pas le jardin d’Éden, certes. Le contraire de tout jardin : le dedans de la Terre, des grottes, leur fond, sombre, secret. Les grottes où des hommes à peine nés-naissants célébrèrent par l’art une conscience immédiate où c’est tout ce qui éraie qui était indistinct, participant du même univers en devenir, indistinction que le devenir perdrait, séparant une fois pour toures les vivants, qui n’étaient pas faits pour être séparés, que leur séparation perdrait.

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LA NAISSANCE DU JEU


Têtes de deux vaches
Plafond du divertule, n° 24 et 23

Deux événements décisifs ont marqué le cours du monde ; le premier est la naissance de l’outillage (ou du travail) ; le second, la naissance de l’art (ou du jeu). L’outillage est dû à l’Homo faber, à celui qui, n’étant plus animal, n’était pas tout à fait l’homme actuel. C’est par exemple homme de Néandertal. L’art commença avec l’homme actuel,  !’Homo sapiens, qui n’apparaît qu’au début des temps paléolithiques supérieurs, à !’Aurignacien. La naissance de l’art doit elle-même être rapportée à l’existence préalable de l’outillage. Non seulement l’art sup¬posa la possession d’outils et l’habileté acquise en les fabriquant, ou en les maniant, mais il a, par rapport à l’activité utilitaire, la valeur d’une opposition : c’est une protestation contre un monde qui existait, mais sans lequel la protestation elle-même n’aurait pu prendre corps.

Ce que l’art est tout d’abord, et ce qu’il demeure avant tout, est un jeu. Tandis que l’outillage est le principe du travail. Déterminer le sens de Lascaux, j’entends de l’époque dont Lascaux est l’aboutissement, est apercevoir le passage du monde du travail au monde du jeu, qui en même temps est le passage de l’Homo faber à I’Homo sapiens, physiquement de l’ébauche à l’être achevé.

[…]

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L’HOMME PARÉ DU PRESTIGE DE LA BÊTE


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Revenons maintenant au fait dont nous partons : un jour était décou¬verte dans les bois, près d’un bourg de Dordogne, cette caverne des mille et une nuits. Merveilles énigmatiques, inattendues, ces figures éveillaient l’écho de l’une des fêtes les plus lointaines de ce monde. Tout à coup mises à jour, ces peintures n’avaient pas seulement l’apparence qu’elles auraient eue peintes hier : elles avaient un charme incomparable et, de leur composition désordonnée, une vie sauvage et gracieuse émanait.

Jamais rien n’avait, jusqu’alors, rendu sensible de cette manière la présence, à une date si reculée, de cette humanité si proche de nous, qui naissait. Mais cette apparence sensible maintenait, en le soulignant, un caractère paradoxal de l’art préhistorique en son entier. Les traces, qu’après des millénaires nombreux ces hommes nous ont laissées de leur humanité, se bornent - il s’en faut de bien peu - à des représentations d’animaux. Avec une sorte de bonheur impré¬vu, ces hommes de Lascaux rendirent sensible le fait qu’étant des hommes, ils nous ressemblaient, mais ils l’ont fait en nous laissant l’image de l’animalité qu’ils quittaient. Comme s’ils avaient dû parer un prestige naissant de la grâce animale qu’ils avaient perdue. Ce qu’avec une force juvénile annoncent ces figures inhumaines n’est pas seulement que ceux qui les ont peintes ont achevé de devenir des hommes en les peignant, mais qu’ils l’ont fait en donnant de l’animalité, non d’eux-mêmes, cette image suggérant ce que l’humanité a de fascinant.

Cela, les peintures animales de Lascaux le répètent - après d’autres, des mêmes temps, qui, décorant d’autres cavernes, étaient déjà connues. Mais du jour où elles l’ont dit, elles achevaient la révélation de ce paradoxe en une sorte d’apothéose.
Ce qui nous fige en un long étonnement est que l’effacement de l’homme devant l’animal - et de l’homme justement devenant humain - est le plus grand que nous puissions imaginer. Le fait que l’animal représenté était la proie et la nourriture ne change pas le sens de cette humilité. L’homme de l’âge du renne nous laissait de l’animal une image à la fois prestigieuse et fidèle, mais, dans la mesure où il s’est lui-même représenté, le plus souvent, il dissimulait ses traits sous le masque de l’animal. Il disposait jusqu’à la virtuosité des ressources du dessin, mais il dédaignait son propre visage : s’il avouait la forme humaine, il la cachait dans le même instant ; il se donnait à ce moment la tête de l’animal. Comme s’il avait honte de son visage et que, voulant se désigner, il dût en même temps se donner le masque d’un autre.

Ce paradoxe, celui de « l’homme paré du prestige de la bête », n’est pas formulé d’ordinaire avec l’accentuation qu’il exige. Le passage de l’animal à l’homme fut d’abord le reniement que fait l’homme de l’animalité. Nous tenons aujourd’hui comme à l’essentiel à la différence qui nous oppose à l’animal. Ce qui rappelle en nous l’animalité subsistante est objet d’horreur et suscite un mouvement analogue à celui de l’interdit. Mais en premier lieu, les choses se passèrent comme si les hommes de l’âge du renne avaient d’eux-mêmes la honte que nous avons de l’animal. Ils se donnaient les traits d’un autre et se figuraient nus, exhibant ce que nous voilons avec soin. Dans le moment sacré de la figuration, ils semblent s’être détournés de ce qui devait être cependant l’attitude humaine (mais c’était l’attitude du temps profane, du temps du travail).

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L’HOMME DU PUITS


La scène du puits.
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L’homme du puits de la caverne de Lascaux est en même temps que l’une des premières figurations connues de l’être humain l’une des plus significatives. Assez exceptionnellement, elle est peinte (d’autres, du même temps, sont sculptées, en ronde-bosse ou en bas-relief, ou gravées, si elles ornent des parois). Elle est du moins tracée à gros traits de peinture noire. Elle est de lecture facile (nous pouvons l’interpréter sans discussion), mais sa facture raide, enfantine, est d’au¬tant plus choquante que le bison peint avec elle est d’exécution ré¬aliste (du moins est-il vivant dans tous les sens). L’abbé Breuil a vu dans cet homme un mort « renversé sur le dos », devant le bison bles¬sé perdant ses entrailles : le « mort », ithyphallique, est pourvu d’une tête très petite, « qui ressemble à celle d’un oiseau à bec droit ». Cet homme et ce bison ne sont pas simplement juxtaposés, ils n’ont pas été peints indépendamment, comme le furent la plupart des figures pariétales. Le rhinocéros lui-même n’en peut que bien arbitrairement être dissocié. Le bison, le rhinocéros, l’homme et l’oiseau sont faits du même trait s’empâtant d’une même peinture noire et brillante, ayant une apparence givrée. Nous sommes en présence d’une scène, dont nous ne pouvons, il est vrai, rien dire qui ne soit conjectural, sinon que le bison est blessé et que l’homme est inanimé : bien que simplement incliné, cet homme est étendu, ses bras sont écartés, les mains ouvertes. Au-dessous de l’homme est un oiseau dessiné d’un trait qui, n’étant pas moins puéril, est moins gauche : cet oiseau sans pattes est perché, comme un coq de clocher, à l’extrémité d’une sorte de tige.

Les conjectures qu’a suscitées cette scène exceptionnelle sont dif¬férentes et peu conciliables. J’y reviendrai longuement (p. 211), mais j’insiste dès maintenant sur un caractère indéniable de cet ensemble : la différence dans la représentation de l’homme et de la bête. Le bison lui-même relève, il est vrai, de cette sorte de figuration du réel à laquelle convient le nom de réalisme intellectuel. Par rapport à la plupart des figures animales de Lascaux, nous n’avons là que le schéma naïf et intelligible de la forme, non plus l’imitation fidèle, naturaliste, de l’apparence. Le bison néanmoins semble naturaliste en face de l’homme, également schématique, mais outrancièrement maladroit, comparable aux simplifications des enfants. Beaucoup d’enfants traceraient l’analogue de l’homme, pas un n’atteindrait la vigueur et la force de suggestion de l’image du bison, qui exprime la fureur et la grandeur embarrassée de l’agonie.

Ainsi l’opposition paradoxale des représentations de l’homme et de l’animal nous apparaît-elle, dès l’abord, à Lascaux.

Dans leur ensemble, les figures humaines de l’âge du renne répondent en effet à cette séparation profonde, comme si, par un esprit de système, l’homme avait été préservé d’un naturalisme, qui atteignait, s’il s’agissait de l’animal, une perfection qui laisse confondu.

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LES EXPLICATIONS DE LA SCÈNE DU PUITS

J’ai eu l’occasion de parler deux fois du puits et de la scène qui s’y trouve représentée. J’en ai parlé tout d’abord dans la description générale de la caverne (p. 156). Et j’y suis revenu à propos de la figure humaine qui n’en est pas l’élément le moins remarquable (p.163).

Cette scène est exceptionnelle dans l’art franco-cantabrique.
Seul l’art rupestre du Levant espagnol, en partie contemporain sans doute, mais en partie postérieur, en tout cas d’un style distinct, présente comme le puits de Lascaux de véritables scènes : scènes de chasse, voire de guerre, ou, dans un cas, scène de la vie quotidienne : un homme occupé à la récolte du miel est assailli par des abeilles. La scène de Lascaux est d’ailleurs d’une interprétation plus difficile que celles du Levant espagnol : elle a suscité en fait des commentaires contradictoires, dont je me suis réservé de parler en appendice de ce livre.

Tout d’abord, l’abbé Breuil y a vu une scène anecdotique
représentant un incident, assez complexe d’ailleurs : ce serait une « peinture commémorative, peut-être, d’un accident mortel au cours d’une chasse ».

L’homme aurait été blessé à mort par le bison. Mais ce dernier, que semble avoir touché la lance figurée en travers de la blessure par laquelle il perd ses entrailles, ne peut pas avoir été éventré d’un coup de lance, qui n’aurait pu avoir cet effet. « La présence du rhinocéros qui s’éloigne à gauche à pas tranquilles donne l’explication... il semble s’écarter paisible, ayant détruit ce qui l’inquiétait. » Le « court objet muni d’un fort crochet, à autre extrémité croisillonnée », qui se trouve aux pieds du bison, serait un propulseur. Reste à expliquer le « poteau à base munie d’une barbelure », surmonté d’un « oiseau conventionnel, sans pattes et presque sans queue ». Il rappelle à l’abbé Breuil « les poteaux funéraires des Eskimaux de l’Alaska et des Indiens de Vancouver ».

Sauf peut-être l’interprétation de l’oiseau sur la perche, les hypothèses de l’abbé Breuil sont conformes à la vraisemblance. Elles ont été reprises par F. Windels et par Alan H. Brodrick.

G. Lechler, dans un article de Man (The Interpretation of the Accident Scene at Lascaux, 1951, t. 51), voit dans l’oiseau perché un propulseur semblable à d’autres propulseurs sculptés qui nous sont parvenus. Il ne voit dans les entrailles du bison qu’un quelconque signe inintelligible, auquel il prête la forme d’une lettre hébraïque ;..

La plus curieuse interprétation, sinon la plus convaincante, est celle à laquelle H. Kirchner a consacré un long article d’Anthropos (t. 47, 1952 : Ein archdologischer Beitrag zur Urgeschichte des Schamanismus). Pour H. Kirchner, il ne s’agirait pas du tout d’un incident de chasse, l’homme étendu ne serait pas mort, ce serait un chaman représenté au moment de la transe extatique. H. Kirchner admet en principe un rapport entre la civilisation de Lascaux et la civilisation sibérienne de nos temps. Ce n’est pas insensé : la Sibérie eut sans doute au Paléolithique supérieur une civilisation analogue à celle de l’ouest de l’Europe, et il se peut qu’elle ait survécu sans changements entiers jusqu’à notre époque. H. Kirchner rapproche la scène du puits de la représentation du sacrifice d’une vache chez les Yakoutes, donnée par Sierozewski Uakuty, Saint-Pétersbourg, 1896 ; reproduite dans Loc-Falk, Rites de chasse... , pl. VII, p. 96). Assez curieusement devant la vache, sont figurés trois poteaux surmontés d’oiseaux sculptés, semblables à celui de la scène de Lascaux. Le sacrifice yakoute est en effet en rapport avec le ravissement en extase d’un chaman. Les poteaux servent à marquer le chemin du ciel, par lequel ce chaman conduira l’animal sacrifié. Les oiseaux sont les esprits auxiliaires sans lesquels le chaman ne saurait entreprendre le voyage aérien qui s’accomplit tandis qu’il est inanimé. Cette intervention des oiseaux dans l’extase des chamanes est très générale. Le chaman, en principe, participerait lui-même de la nature de l’oiseau. Il revêtirait parfois un « costume d’oiseau » et la tête d’oiseau que porte l’homme du puits aurait le même sens que le costume. Le costume serait seulement incomplet et la nudité ne serait pas surprenante s’il s’agit d’un exercice chamanistique. La raideur de l’homme - il est en effet raide comme un bâton - serait elle-même caractéristique d’un tel exercice.

Il doit y avoir, pour l’auteur, quelque chose de si séduisant dans son hypothèse qu’il en a oublié le caractère invraisemblable de l’interprétation du bison éventré comme un sacrifice. D’ailleurs il dut, pour commencer, admettre comme évidente l’indépendance du rhinocéros par rapport au reste de la scène. Or un examen sur les lieux, qu’il ne semble pas avoir fait, montre plutôt la similitude de facture et suggère l’unité de l’ensemble.

L’hypothèse de H. Kirchner n’a sans doute qu’un mérite : elle souligne l’étrangeté de la scène. L’hypothèse de l’abbé Breuil est soutenable, mais elle laisse inexpliqué le plus étrange, le masque d’oiseau et l’oiseau. D’autre part, nous pouvons à la rigueur supposer que le rhinocéros a éventré le bison, que le bison a tué l’homme : mais l’explication laisse insatisfait.


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TABLE

MICHEL SURYA :
L’ART NÉ DE L’HOMME. L’HOMME NÉ DE L’ART/ 11

LE MIRACLE DE LASCAUX/ 27
La naissance de l’art/ 29
Lascaux et le sens de l’œuvre d’art/ 31
Le miracle grec et le miracle de Lascaux/ 35

L’HOMME DE LASCAUX/ 39
De l’homme de Néandertal à l’homme de Lascaux/ 41
La richesse de l’homme de Lascaux/ 49
Le rôle du génie/ 53
La naissance du jeu/ 57
La connaissance et l’interdit de la mort / 61
L’ensemble solidaire des interdits/ 65
Le dépassement des interdits : le jeu, l’art et la religion/ 69
L’interdit et la transgression/ 73

DESCRIPTION DE LA GROTTE/ 77
À ce lieu de notre naissance/ 85
La grande salle des taureaux/ 89
Le diverticule axial/ 113
Les signes inintelligibles/ 133
Le passage, la nef et le cabinet des félins/ 141
L’abside et le puits/ 155
La perspective tordue et l’âge relatif des peintures/ 157

LA REPRÉSENTATION DE LHOMME/ 759
L’homme paré du prestige de la bête/ 161
L’homme du puits/ 163
Les figures aurignaciennes de l’homme/ 165
Les figures magdaléniennes/ 167
Les figures féminines/ 173

L !ART ANIMALIER DE LASCAUX/ 177
« Les animaux et leurs hommes »/ 179
La chasse, le travail et la naissance d’un monde surnaturel/ 183
La place de Lascaux dans l’histoire de l’art / 187

NOTES ET DOCUMENTATIONS/ 191
Références des figures préhistoriques citées hors Lascaux/ 193
La découverte de la caverne/ 203
L’authenticité des cavernes peintes/ 205
Les techniques de la peinture préhistorique/ 209
Les explications de la scène du puits/ 211
Bibliographie sommaire/ 215

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Georges BATAILLE

Lascaux

Format : 11,5 x 16 cm
224 pages /77 reproductions

Editions de L’Atelier contemporain
Parution : 14 mai 2021
Prix : 8.5 €

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LASCAUX par Philippe Sollers in « Mouvement »

Dans son livre ‘Mouvement’, Sollers consacre un chapitre entier à Lascaux :


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En septembre 1940, des enfants découvrent par hasard la caverne de Lascaux. Georges Bataille descend, et voit : « Un jour était découverte dans les bois, près d’un bourg de Dordogne, cette caverne des mille et une nuits. Merveilles énigmatiques, inattendues, ces figures éveillaient l’écho de l’une des fêtes les plus lointaines de ce monde. Tout à coup mises au jour, ces peintures n’avaient pas seulement l’apparence qu’elles auraient eue peintes hier : elles avaient un charme incomparable et, de leur composition désordonnée, une vie sauvage et gracieuse émanait. »

J’ai lu, très jeune, ce livre admirable au bord de l’océan, j’ai longuement marché dans la nuit, en pleine tempête, j’ai pris une voiture le lendemain, j’ai foncé vers Lascaux. À l’époque, l’entrée était libre, l’air n’avait pas encore produit de dégâts, les microbes des touristes n’étaient pas venus infecter les peintures. Je vis toujours avec ce voyage au cœur de la terre légère. J’ai compris, puisque j’avais soudain 15 000 ans, pourquoi la Dordogne, en ces temps si anciens, avait pu être le centre du monde. Bataille parle de « cet éclat merveilleux de la richesse pour laquelle chacun se sent né ». Je ne savais pas que j’étais né pour une telle richesse.


Au milieu des taureaux, des bisons, des vaches, des bouquetins, des chevaux, des rhinocéros, des cerfs, des blasons, des mains négatives, dans le flamboiement des couleurs, j’entendais un énorme son qui n’a jamais quitté ma mémoire. Ça vrombissait, mugissait, rugissait, soufflait, grondait, ou, plus exactement, ça se taisait de façon massive et assourdissante. Voilà ce qui me réveille la nuit. Les bisons furieux et ithyphalliques, les élégantes têtes de cerfs nageant sur une rivière invisible appelaient le contact de la main. J’ai touché ce miracle, mes doigts sont restés dans la roche, là-bas. Je n’ai plus eu de nom, j’ai seulement vérifié la présence des morts qui l’ont indirectement porté, sur des plaques tombales à demi effacées, au cimetière de Montignac, sur la Vézère, lieu dont mon grand-père maternel est originaire. La caverne enchantée parle à deux pas de là. Je me suis saoulé au soleil.


La scène du puits de Lascaux reste mystérieuse. À droite, un bison hérissé, furieux, à l’attaque, le bas du ventre blessé par une sagaie, perd ses entrailles. Devant lui, un homme à bec d’oiseau, longiligne, est étendu sur le dos, mort, mais en érection, les bras écartés, avec deux mains de quatre doigts. Près de lui, un propulseur surmonté d’un oiseau, et, à gauche, une série de six points noirs, débouchant sur un rhinocéros très foncé qui s’éloigne tranquillement, comme indifférent à la scène. Un drame de chasse, donc. Un bison mortellement blessé, un mort-oiseau qui bande, mais se propulse dans une réincarnation en rhinocéros. C’est une équation de métamorphose. La « descente au puits », à l’aide d’une corde, devait être un rite d’initiation. Le chaman-au-bec obtenait, en profondeur fermée, l’identité de la foule des animaux à l’air libre. Combien d’initiés pendant des milliers d’années ? Des milliers. Je deviens ce chasseur, j’ai 15 000 ans, je respire en surplomb, là où le temps résonne. Sorti de là à l’aurore, je pourrai entrer, ni vu ni connu, armé d’une ardente patience, aux splendides villes. La formule de la mutation profonde se lit de droite à gauche, elle est magique et mathématique. Français, encore un effort, si vous voulez être magdaléniens. Pas de ténèbres, pas de lumière. Pas de puits, pas d’air ni d’étoiles. Pas d’épreuve mortelle, pas de vie. Bataille, en parlant du génie de l’homme de Lascaux dans son déferlement animal, le définit comme animé par une « spontanéité insoumise ». Il s’agit d’un mouvement extrême de liberté dans le mouvement du mouvant. Contrairement à la caverne d’illusion où des humains abusés attendent la lumière de l’idée, une danse, à la lueur vacillante des torches, vous fait entendre le rugissement du roc.


L’homme-oiseau porte en lui cette spontanéité. Le grand roman millénaire de la caverne doit donc s’appeler Mouvement. Bataille écrit aussi : « L’écrivain du silence commet un crime contre le langage, comme l’incestueux contre la loi. » Pour éprouver Lascaux, jamais assez de silence. La société ne perçoit pas l’homme-oiseau, quinze mille ans le protègent. Tous les temps sont présents pour lui, science du puits.


[…] Pendant ce temps-là, le rhinocéros de Lascaux s’éloigne, impassible.

Philippe Sollers
Mouvement

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QUELQUES LIENS

Un peu plus autour de Lascaux pour prolonger cet article :

De Georges Bataille à Pierre Michon, conversation avec l’auteure de Le monde à portée de main, Maylis de Kerangal, où il est question d’apparitions, d’enfance et de profondeurs géologiques.
Georges Bataille pointe cela :

La caverne est immédiatement le lieu d’une scène essentielle et cruciale, qui est la rencontre entre l’Homme et le Temps. Mais aussi, peut-être, avant la naissance de l’art, l’idée de l’émergence de la pensée symbolique.

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À ÉCOUTER AUSSI

sur France Culture :

LA GROTTE DE LASCAUX REPORTAGE

https://dai.ly/xws47n

oOo

[1Revue depuis devenue « fondatrice », ce que sa réédition seule a permis de mesurer (chez Jean-Michel Place, en 2 volumes, 1992). Aussi fondatrice que, par exemple, la Révolution surréaliste, contre laquelle elle a d’ailleurs mené une politique déterminée, forte du ralliement de plusieurs des figures de proue du « premier » surréalisme. Problème de personnes ? On l’a trop dit. Plus sûrement, un réel différend théorique.

[2ln Documents, n° 7, deuxième année, 1930

[3Conférence du 18 janvier 1955, reproduite dans le tome IX des Œuvres complètes, Paris Gallimard, 1979, p. 331-343.

[4Le titre lui-même explicite le parti-pris d’une intimité auquel il aura renoncé pour ce livre : « Au rendez-vous de Lascaux, l’homme civilisé se retrouve homme de désir », Arts, n° 423, 7-13 août 1953

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