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Cycle Kafka (II). La Métamorphose » - Interview Yannick Hannel

« Yannick Haenel, pourquoi aimez-vous La Métamorphose ?

D 8 avril 2018     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« Je me dis qu’il n’y a que Bataille et Kafka et vous [Ph. Sollers]
pour me guider intimement . »
Yannick Haenel,

Lettre à Philippe Sollers,
Paris, 28 et 29 novembre 2017
_

Dans le cadre de notre cycle Kafka - une escapade sur les pas de l’écrivain à Prague et dans les textes - nous avions déjà noté la citation de Yannick Haenel en exergue.

L’interview présentée ci-après, qui figure en tête de l’édition 2010 de La Métamorphose par GF Flammarion, nous permet de mieux comprendre la mention de Kafka dans cette citation.

Introduction de l’édition Flammarion : Parce que la littérature d’aujourd’hui se nourrit de celle d’hier, GF Flammarion a interrogé des écrivains contemporains sur leur « classique » préféré. À travers l’évocation intime de leurs souvenirs et de leur expérience de lecture, ils nous font partager leur amour des lettres, et nous laissent entrevoir ce que la littérature leur a apporté. Ce qu’elle peut apporter à chacun de nous, au quotidien.

Né en 1967, Yannick Haenel est écrivain ; il a cofondé la revue littéraire Ligne de risque, et est l’auteur, chez Gallimard, de plusieurs romans, dont Cercle (2007) et Jan Karski (2009), pour lequel il a reçu le prix Interallié. Il a accepté de nous parler de La Métamorphose, lit-on en introduction de l’édition Flammarion du livre.
Nota : Depuis, Yannick Haenel a été couronné par le Prix Médicis 2017 pour son livre « Tiens ferme ta couronne »

La Métamorphose, Présentation de l’éditeur (Flammarion)

Un beau matin, Gregor Samsa, fils d’une famille de petits-bourgeois à l’existence médiocre, se réveille changé en un [insecte monstrueux(*)]. Face à cette transformation aussi soudaine qu’inexplicable, c’est le comportement de tout son entourage qui se métamorphose…

Régi de bout en bout par une implacable logique, La Métamorphose récit cocasse et terrifiant, est le plus célèbre des textes de Kafka.

(*) Nota : Kafka, pour l’édition de son livre, avait refusé que soit donnée une représentation de cet « insecte monstrueux » sur la couverture, ce que ne respectent pas les nombreuses éditions postérieures.

L’INTERVIEW

Quand avez-vous lu ce livre pour la première fois ? Racontez-nous les circonstances de cette lecture.

J’ai lu La Métamorphose au lycée, vers quinze ans. J’étais enfermé dans un établissement militaire, le Prytanée de La Flèche, et je me suis identifié immédiatement à Gregor Samsa. Je vivais alors à l’intérieur d’un cauchemar. Solitude, promiscuité, violence des rapports, punitions : c’était mon quotidien. Comme dans la nouvelle de Kafka, je me sentais exclu – ou plutôt je m’excluais pour ne pas subir l’exclusion.

Votre coup de foudre a-t-il eu lieu dès le début du livre ou après ?

J’ai lu cette histoire dans l’aveuglement et l’hébétude. Elle me passionnait. Elle me terrifiait. Le charme du récit – ou plutôt cet empressement de l’angoisse – agit dès l’incipit , qui est parfait : « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. » L’instant du réveil est le moment risqué entre tous : c’est celui où l’on franchit la frontière. Qui devient-on la nuit ? Que s’est-il passé dans le sommeil de Gregor pour qu’il en sorte ainsi changé en monstre ?

Le réveil , c’est toujours l’entrée dans un monde enchanté. Dans La Métamorphose , c’est le monde à l’envers : on ne se délivre pas du cauchemar en se réveillant ; au contraire le cauchemar commence au réveil. Peut-être même est-ce le réveil qui le suscite. La littérature, c’est ce qui vient de cette lumière propre au réveil. Quand on lit le récit de Kafka, on est sous l’emprise d’une lumière enchaînée. Est-ce un coup de foudre ? Plutôt un envoûtement.

Relisez-vous ce livre parfois ? À quelle occasion ?

Je préfèrerais ne pas le lire, mais il me hante. Tout ce qu’écrit Kafka désigne un point de l’existence où l’on fait l’expérience d’être à la fois vivant et mort. Où l’on se met à vivre absolument – où la faveur du langage est aussi un supplice. Car l’absolu vous met en contact avec une énigme brûlante. Il y a une phrase de Kafka que j’aime particulièrement : « Le buisson d’épines est le vieil obstacle sur ton chemin. Si tu veux avancer, il doit prendre feu. » Est-il possible d’accomplir le buisson ardent par l’écriture ? C’est une folie, elle relève du démoniaque, mais pas seulement.

Je lis tout le temps le Journal de Kafka. C’est le livre le plus profond que je connaisse sur le tourment spirituel et sur la joie secrète qui est au cœur de l’écriture. La Métamorphose en est une application sous forme de conte. Quand je l’ouvre, je le relis d’une traite. Il y a quelque chose d’un Évangile détraqué dans ce livre. C’est l’histoire d’une mise à mort, mais la paix familiale qui se dégage du sacrifice de Gregor est obscène, comme si elle nous avertissait crûment que les autres jouissent de notre mort.

Crédit : Société Franz Kafka, Prague

Est-ce que cette œuvre a marqué vos livres ou votre vie ?

Kafka, oui. Il est pour moi le nom propre de la littérature : le nom de cette aventure qui consiste à chercher des phrases dans la nuit ; à livrer bataille aux démons pour redonner vie à la parole ; à ouvrir, à l’intérieur de la parole, cette brèche qui, entre solitude et communauté, vous illumine, et rend le temps vivable.

Est-ce que La Métamorphose m’a marqué ? Je ne sais pas – je crois que je ne veux pas le savoir : cette histoire me fait peur. Le suicide mystique de Gregor, abandonné de tous dans la clarté de l’aube, me bouleverse.

Quelles sont vos scènes préférées ?

J’aime beaucoup la scène où Gregor entreprend de tourner la clé dans la serrure avec sa bouche. En la lisant, en jouissant de sa minutie, je pense à Kafka notant dans une lettre : « L’existence de l’écrivain dépend réellement de son bureau, s’il veut échapper à la folie, il ne peut jamais vraiment s’éloigner de son bureau, il doit s’y tenir accroché avec les dents. »

Il y a aussi la scène où le père lance des pommes contre son fils. C’est une scène stupéfiante. Le père condamne son fils comme s’il s’agissait du péché originel : « Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous sens ». L’une d’elles atteint Gregor, et le blesse grièvement au dos. C’est une scène dont la clarté mobilise des figures immémoriales : le sacrifice d’Abraham y court en filigrane. Mais chez Kafka, Isaac se laisse mourir.

Y a-t-il, selon vous, des passages « ratés » ?

Non, aucun. La tension des phrases est maximale. C’est un chef-d’œuvre de composition, comme Bartleby de Melville, et La Mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, qui sont les frères de récit de La Métamorphose .

Cette œuvre reste-t-elle pour vous, parcertains aspects, obscure ou mystérieuse ?

Oui, c’est un mystère. D’ailleurs, personne ne sait en quoi Gregor s’est métamorphosé exactement. Le mot allemand Ungeziefer a été traduit par « cafard », « vermine », « scarabée ». À la fin, la femme de ménage qui s’occupe de son cadavre le désigne comme une chose : la « chose d’à côté ». Le propre de la métamorphose est d’être sans objet : Gregor n’est pas un insecte ; il est l’étranger absolu : celui qu’on ne reconnaît plus dans sa propre chambre – celui qui s’est délivré de l’appartenance. Grâce à la métamorphose, Gregor se soustrait au travail, à l’autorité familiale, au grappin ; mais il est repris : on le réintègre à la glu sacrificielle des familles. Le fils, c’est celui qu’on fait mourir pour le bien de la famille : « Venez un peu voir ça – dit la femme de chambre –, il est crevé. »

Rien d’opaque dans le récit ; mais une lumière crue constante. Tout a lieu à travers une écriture qui touche aux sortilèges fondamentaux, à l’inceste (étrange sœur de Gregor), à la culpabilité, à la gloire d’aimer ceux qui vous condamnent. Existe-t-il une issue ? C’est la seule question. Kafka a dit que l’écrivain était le « bouc émissaire de l’humanité ». C’est lui, c’est Gregor, aux prises avec le « quartier général du bruit » qu’est l’appartement familial. Comment survivre aux puissances ? Existe-t-il une chance de leur opposer une autre puissance – une sorcellerie inverse qui les conjure ? L’écriture est cette magie blanche. C’est elle, la « nourriture inconnue » vers laquelle s’avance Gregor lorsqu’il entend sa sœur jouer du violon. Le « chemin conduisant à la nourriture inconnue » est le secret de La Métamorphose. C’est ce que Gregor entrevoit à travers son supplice. Avec lui se révèle le sens occulte du sacrifice ; le sens de sa mort paisible.

Quelle est pour vous la phrase ou la formule « culte » de cette œuvre ?

« Au début de la journée, quand toutes les portes étaient fermées à clé, tout le monde voulait entrer, et maintenant qu’il en avait ouvert une et que les autres avaient manifestement été ouvertes au cours de la journée, personne ne venait plus, et d’ailleurs les clés étaient dans les serrures, mais de l’autre côté. »

J’aime cette phrase : sa densité psychanalytique me fait penser àBarbe-Bleue, où les clés sont tachées de sang, où les portes donnent sur des cadavres de femmes.

La Métamorphose, c’est le livre des portes. Elles s’ouvrent, se ferment. L’innocent est celui qu’on bloque sur le seuil. Est-il possible un jour de sortir de sa chambre ? D’évoluer en dehors de la surveillance familiale ? Les monstres veillent entre deux portes, mais est-ce vraiment Gregor le monstre ? Dans son cours surLa Métamorphose, Nabokov note que « Gregor est un être humain sous un déguisement d’insecte ; sa famille est composée d’insectes déguisés en hommes ». Ce sont eux les parasites. Nabokov ajoute : « La famille Samsa autour de l’insecte fantastique n’est rien d’autre que la médiocrité entourant le génie. »

Si vous deviez présenter ce livre à un adolescent d’aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Ce qui a lieu dans la chambre de Gregor est ce qui s’accomplit à chaque instant dans la vie de chacun : le combat entre l’impasse et l’issue.

Avez-vous un personnage « fétiche » dans cette œuvre ? Qu’est-ce qui vous frappe, séduit (ou déplaît) chez lui ?

J’aime tous les personnages. Ils sont parfaits. Le père, autoritaire et mesquin, qui s’endort en uniforme. La sœur perverse, celle qui croit protéger son frère en déplaçant les meubles, et qui prononce la sentence de mort. Les trois locataires barbus, ces « messieurs austères », impassibles comme des bourreaux.

Mais bien sûr, c’est Gregor que je préfère. J’admire sa force antisociale. J’aime qu’il remette en question sa vie d’employé, et qu’il mette en péril, même s’il en souffre, l’économie familiale. La famille, c’est ce qui propage la soumission. Si Gregor devient un animal, c’est à cause de sa famille– précisément parce qu’il se sacrifie pour elle, parce qu’il la fait vivre. À force de se sacrifier,il devient ce qu’on écrase. La métamorphose de Gregor ne fait que révéler ce que sa famille fait de lui ; elle révèle la férocité criminelle du familial.


Kafka et Freud. Crédit Société Franz Kafka, Prague

Ce personnage commet-il, selon vous, des erreurs au cours de sa vie de personnage ?

L’erreur, c’est de vivre avec son père et sa mère –c’est-à-dire de rester un fils. L’erreur, c’est de vouloir rembourser la dette de ses parents. Cela s’appelle la culpabilité. Une telle dette n’est pas solvable. Croire qu’on peut y mettre fin fait de vous une bête de sacrifice. Ainsi Gregor finit-il par faire don de sa vie, au grand bonheur de ses parents, qui sont soulagés.

Quel conseil lui donneriez-vous si vous le rencontriez ?

On ne donne pas de conseil au Christ.

Si vous deviez réécrire l’histoire de ce personnage aujourd’hui, que lui arriverait-il ?

La même chose. La mise à mort se poursuit à travers les époques. L’isolement du réfractaire s’accroît.

Le mot de la fin ?

Une phrase effrayante du fondé de pouvoir, celui qui vient chercher Gregor au début du livre : « Une saison pour ne pas faire d’affaires du tout, cela n’existe pas, monsieur Samsa, cela ne doit pas exister. » Au contraire, la saison sans affaires – lasaison vide– existe : c’est la littérature.

LA QUESTION DE LA TRADUCTION

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La Métamorphose

Yann Moix, dans son séminaire de la Règle du jeu du 26 février 2012 consacré à « Kafka : la parole », se livre à une exégèse érudite et brillante de la première phrase de La Métamorphose.

Cette première phrase, dans la langue allemande de Franz Kafka, la voici

« Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt . »

Elle a été traduite diversement en français, mais aucune des traductions n’est satisfaisante selon Yann Moix, et il nous dit, avec beaucoup de conviction pourquoi, et les alternatives qu’il propose.

Voici néanmoins la traduction de Bernard Lortholary pour l’édition Flammarion à qui Yann Moix reconnait néanmoins une qualité, celle d’avoir traduit Ungeziefer non pas vermine, cancrelat etc, mais insecte, comme il le préconise. Ecoutez Yann Moix rapprocher
« Un-geziefer » et « in-secte » en décomposant le mot en ses constituants premiers pour y retrouver la parole originaire

« En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? », pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus –Samsa était représentant de commerce […] »

Franz Kafka écrit La Métamorphose en 1912. Fonctionnaire à Prague, sa ville natale, il est alors âgé de 29 ans. Cette nouvelle compte une soixantaine de pages selon les éditions.

L’intervention de Yann Moix (extrait)

Bien que l’objet du séminaire et de l’intervention de Yann Moix soit plus large en étudiant la parole dans son rôle de « transmission », prenant le relais de la parole biblique, nous avons limité l’extrait ci-après à l’exégèse de la première phrase de La Métamorphose.

Savantes discussions et exégèses avec des interprétations novatrices qui ne sont pas sans rappeler les discussions rabbiniques au cœur du Talmud. On peut, à ce propos, se souvenir que Yann Moix a écrit un article intitulé « Apprenti-juif » dans la revue de Bernard-Henri Lévy « La Règle du jeu », où il fait part de l’admiration sans réserve qu’il éprouve pour les Juifs.
Il s’agit d’un texte de 2007, où l’on peut lire :

§. – Depuis le temps que je me sens juif, il serait temps que je le devienne.

§. - Je suis en train de devenir juif. Tranquillement, sincèrement : à mon rythme. Sans besoin du sang de ma mère. Je me fiche infiniment de savoir si c’est ma mère qui m’a mis au monde. C’est moi qui me suis mis au monde, je m’y mets tous les jours (au monde).

L’intervention de Philippe Sollers

Voici maintenant l’intervention de Philippe Sollers, dans le prolongement de celle de Yann Moix ; elle mérite aussi d’être écoutée. Invité spécial de l’émission, il commente, dans un premier volet, les propositions de Yann Moix quant à la traduction de la première phrase de La Métamorphose, donne sa propre vision de la Transmission au cœur du sujet du séminaire, puis nous lit la fin de La Métamorphose - la chute -, et un extrait de La Lettre au père, le tout avec une diction incarnée - Sollers aurait pu être un bon comédien – ponctuée de ses propres réflexions et d’une discussion avec le public. Lecture incarnée et réflexive. Du bon Sollers !

Nota 1 : La Lettre au père

La Métamorphose et la Lettre au père sont « deux textes connexes, les deux faces d’une même médaille », a souligné Yann Moix.


La Métamorphose
écrite en 1912 a été publiée en 1915. Le contexte familial et les lieux mêmes de la nouvelle évoquent ceux dans lesquels vit Kafka,.
La lettre au père, elle, a été écrite en 1919. Franz Kafka cherche à résoudre une grave crise qui vient de l’opposer à son père. Toute discussion étant manifestement vouée à l’échec, Franz choisit d’écrire – l’écriture étant son domaine souverain. Que s’est-il passé ? Franz vient de rompre ses fiançailles avec Julie Wohryzek, renonçant ainsi à un ultime projet de mariage, que son père condamnait sans ménagement. Franz, ce fils qui vit encore chez ses parents, a dû battre en retraite devant ce père autoritaire et dominateur.

Dans ce texte Kafka utilise le « je », rare chez lui. L’analyse qu’y fait Kafka de sa relation avec son père comporte deux parties : une première partie « à charge », la relation telle que lui la vit, mais aussi une deuxième partie, à décharge, où Kafka essaie de se mettre dans la peau du père.

Kafka avait le dessein de remettre cette lettre à sa mère qui aurait à charge de la transmettre au père. La lettre ne fut jamais remise à son destinataire et publiée tardivement en 1952. Plus qu’une lettre, il s’agit d’un long texte d’environ 90 pages.

Nota 2 : « Je suis un oiseau tout à fait impossible »

Notons que l’auteur de la métamorphose avait déjà une prédispostion patronymique pour l’exercice…

« Je suis un oiseau tout à fait impossible, dit Kafka. Je suis un choucas »
Extrait des « Conversations avec Kafka » de Gustav Janouch.

Choucas (un corvidé proche du corbeau) est en effet la signification de son patronyme en tchèque, et son père Hermann en avait fait le logo de son entreprise commerciale de mercerie en gros.


L’exclusion / L’enfermement : un thème toujours actuel

Gregor, devenu insecte, est enfermé dans un corps qu’il ne connaît ni ne maîtrise. Il se mure dans le silence puisqu’il a perdu la parole. Peu à peu, il perd son humanité pour finalement renoncer à la vie. Il est aussi enfermé dans sa chambre. Il s’enferme lui-même tout d’abord puis sa famille l’enferme pour ne pas le voir. Il se réfugie, se cache sous le canapé pour épargner aux siens la souffrance que provoquerait une rencontre avec un monstre. Ce double enfermement signifie l’exclusion familiale et sociale. En cela, La Métamorphose décortique de manière efficace la dynamique de l’exclusion et elle est tout à fait d’actualité.

Franz Kafka est l’un des écrivains majeurs du XXe siècle dont l’œuvre résonne très fortement aujourd’hui. Il installe ses personnages dans des atmosphères sinistres, cauchemardesques, aux prises avec une société et une bureaucratie inhumaines, aliénantes. Son univers raconte des humains déracinés, broyés par le système, en proie à la culpabilité et à la contrainte. Il pousse la déclinaison de ces thèmes forts jusqu’à l’absurde et au réalisme fantastique.

D’AUTRES REFERENCES A KAFKA
DANS L’INFINI N° 142 (Printemps 2018)

Outre la citation de Yannick Haenel, en exergue du présent billet qui témoigne bien que Franz Kafka est à la fois « un homme de son temps et du nôtre », nous pouvons noter deux autres références à Kafka dans ce dernier numéro de L’Infini :


- Dans « Autoportrait de Jean-Jacques Schuhl.
- Dans « Yannick Haenel, Sur la vérité » (Entretien avec Fabien Ribéry)

« Un autoportrait » par Jean-Jacques Schuhl


« Le jeune homme de Prague,
le même qui voyait les mots bouger sur sa page, l’avait bien dit :
"Le positif nous a été donné en naissant.
Il nous reste à accomplir le travail du négatif." »
Jean-Jacques Schuhl

en conclusion de « Un autoportrait »

Texte où le narrateur est confronté à son double et reconnaît « un rapport fuyant avec son corps ». Kafka n’est pas non plus à l’aise avec son corps. Il s’en fait l’écho dans « La Lettre au père » (1919) :

« À cette époque, j’étais déjà écrasé par ta simple apparence physique. Je me souviens, par exemple de ces jours, à l’école de natation, où nous nous déshabillions ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit ; toi, fort, grand, large. Dans la cabine déjà je me faisais un effet lamentable, non seulement face à toi, mais face au monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses. »


Dessin de Kafka (extrait de ses Carnets)

Dans « Autoportrait », on trouve aussi des accents de fantastique à la Kafka, l’imaginaire en action, mêlé au réel.

La citation replacée dans son contexte : « Autoportrait » (extrait)

« Je trouve par hasard le Magazine Time et c’est mon visage que j’aperçois sur la couverture. Il est reflété par un rectangle argenté figurant un écran d’ordinateur. […] Je m’observais donc dans ce miroir en aluminium. […]
J’ai un rapport fuyant avec mon corps, mais il m’arrive de m’apercevoir ailleurs que dans le Time : je me croise à un coin de rue, je m’entrevois, depuis un angle mort, fugitif profil perdu, dans une voiture qui passe, mais le plus souvent, c’est dans un bar la nuit, c’est moi et c’est un étranger. […]
A un moment la fille a tourné la tête vers moi, son regard m’a traversé comme si j’étais invisible. […]
J’aime autant me prendre pour quelqu’un d’autre. Une danseuse par exemple ?...

... « Quand je dansais dans les Ziegfeld Follies, Gloria Swanson était à côté de moi et elle me marchait toujours sur le pied gauche. » Cette drôle petite phrase, lu il y a longtemps en feuilletant un livre à la couverture déchirée trouvé je ne sais où, Mémoires de l’actrice de comédies musicales aujourd’hui oubliée Bebe Daniels, évoque toujours pour moi tout un charme, la gaieté optimiste et trépidante de Broadway, chorus line, sunlights, rires, claquettes, cinquante paires de jambes fuselées, cinquante sourires éclatants. Et là-dedans la fêlure dans un enfantillage espiègle, le défaut, imperceptible dissymétrie, dans le mécanisme aux rouages parfaits, une seconde - presque rien, l’esprit malin passé par là, dans les pieds, mais il se répète, chaque soir, avec le sourire, faux juste ce qu’il faut, gauche, y a quequ’ chose qui cloche, la pulsion, inquiétante, sous des aspects frivoles, dans cette féerie, tap-a-tap tap-a-tap tap-a-tap. Voilà, c’est ça : dans cette machinerie collective parfaitement réglée, huilée, ce détail inaperçu : les filles sourire aux lèvres - un pied qui en écrase un autre ... un charme, jeté par le mal. La petite phrase d’il y a longtemps ne m’a jamais quitté. J’ai toujours la même attraction pour les deux : la machine, compacte, détachée et le verso, le défaut dans le rouage, le contrepoint dans l’homogène, le déséquilibre dans l’harmonie.

Quand je dansais… : sur la chemise cartonnée où je rangeais mes notes j’avais laissé depuis longtemps ces trois mots, mais sans les guillemets. Je l’avais souvent sous les yeux, cet incipit, ça faisait comme une suggestion, ça s’imprimait dans ma tête à force, c’était devenu moi qui dansais, j’avais pris la place de Bebe Daniels à côté de Gloria Swanson, ça durait pas longtemps, ce glissement en douce, 2-3 secondes à peine, mais quand même : je danse en boitillant, Gloria Swanson me marche sur le pied gauche mais, avec mes jambes fuselées, je garde un sourire éclatant, un air plein de charme, de gaieté et d’optimisme. Tap-a-tap-a-tap-a-tap. Je me demande si mon boitement, qui me donne quelquefois cet air mauvais, je ne l’ai pas voulu, comme une marque insidieuse du négatif dans mon corps même. Une désarticulation dans ce monde propre et homogène. Et si j’avais besoin que ça marche pas trop bien ?

Le jeune homme de Prague, le même qui voyait les mots bouger sur sa page, l’avait bien dit : « Le positif nous a été donné en naissant. Il nous reste à accomplir le travail du négatif. »

Jean-Jacques Schuhl

« Yannick Haenel, Sur la vérité » (Entretien avec Fabien Ribéry)

Dans ce long et riche entretien, est évoqué, entre autres, le dernier roman de Yannick Haenel Tiens ferme ta couronne. Au détour d’une question de Fabien Ribéry, on découvre que Yannick Haenel, y a glissé un détail emprunté à Kafka (Et l’on sait aussi combien l’écriture de Kafka est marquée par son souci du détail) :

F. R. : Dans l’invention des deux personnages à la moustache, n’y a-t-il pas une sorte de résurgence du plaisir enfantin de qui a lu avec passion les aventure de Tintin au pays du Château de Kafka ?

Y.H. : Oui, vous avez repéré que les deux moustachus faisaient signe vers le délire tintinophile des Dupont (t et d). Ils sont également tout droit sortis, en effet, de la première scène du Procès de Kafka, lorsque deux types s’ introduisent dans l’ appartement de Joseph K., lui dévorent son petit-déjeuner et viennent l’arrêter jusque dans sa chambre. ’

Ces sont les figures familières et folles (doucement dingues) du mauvais réveil : comme si l’on avait raté l’ajustement entre la sortie du sommeil et l’entrée dans la veille, et que l’on évoluait dans un monde intermédiaire, où font retour, sur le mode de la paranoïa burlesque, les souvenirs légendaires de l’enfance.


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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 14 octobre 2018 - 11:19 1

    Amusons-nous en regardant se tortiller Jean-Pierre Lefebvre sur le sol de son bureau tel Gregor Samsa dans La Métamorphose. Sa tâche n’était pas aisée : désobéir à Alexandre Vialatte tout en respectant son travail de passeur. On sent la gratitude perfide du disciple qui n’a pas eu le choix. Il fallait se coltiner jusqu’au bout son boulot de Judas. Le résultat est superbe, cette réécriture était indispensable. Certes, Vialatte le ténébreux a révélé Kafka aux Français, mais il prenait pour argent comptant les coupes de Max Brod dans Le Procès et Le Château. Cherchant à rendre ces romans posthumes plus accessibles, l’ami de Kafka s’était octroyé quelques libertés avec les manuscrits inachevés qu’il avait refusé de brûler...

    Aujourd’hui, nous sommes face à une édition provisoirement définitive des œuvres publiées par Kafka de son vivant (une minorité) et de celles sauvées par Max Brod (la majorité). C’est un choc extraordinaire, une leçon de folie. Après la mort de Dieu, les nouvelles de Kafka brossent un portrait assez clair de notre situation : la « maladie humaine » détruit tout sur son passage. Le siècle qui suit celui du petit assureur tuberculeux est encore pire. C’est chacun pour soi, la panique règne, plus rien ne rime à rien, l’homme se suicide en chœur sur fond de pollution globale et d’égocentrisme numérique. Il faut imaginer ce gringalet en costume étriqué dans sa turne praguoise en train de révolutionner la littérature en fantasmant notre apocalypse tragi-comique. Qu’est-ce que la littérature ? Un gag qui paraît sérieux, un individu sinistre qui invente des personnages broyés les uns après les autres, un cauchemar rédigé en allemand par un juif. Né en 1883 et mort en 1924 (à 41 ans), Franz Kafka ne verra pas l’extermination de ses petites sœurs en 1942-1943 à Chelmno et à Auschwitz. Mais il a senti la montée de la tuerie la plus froide de !’Histoire. Le jeune homme éternel a vu la haine se rapprocher de son quartier. Il tousse du sang en écrivant ses contes macabres. Nous n’avons pas eu d’équivalent en France car nous sommes un peuple trop rationnel, trop cartésien. Lire Kafka est une cure de poésie noire et un plongeon dans les tréfonds de l’âme humaine. Chaque phrase est entièrement originale. La nouvelle édition des œuvres complètes de Kafka dans la Pléiade est une victoire et une défaite. Victoire car elle nous fixe un nouveau rendez-vous avec ce génie du tremblement. Défaite parce que malgré ses supplications suffocantes, nous n’avons pas su l’écouter à temps. Et à présent, il est trop tard ; le monde est devenu totalement kafkaïen.

    Le Figaro Magazine / 12 octobre 2018


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    Œuvres complètes, de Franz Kafka, tome 1, Nouvelles et récits ; tome II, Romans,
    Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1 408 p. et 1 088 p. (11 octobre 2018)
    de Franz Kafka (Auteur), Jean-Pierre Lefebvre (Sous la direction de, Traduction)

    oOo