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Cycle Kafka (I) - Lettre de Yannick Haenel à Philippe Sollers

Franz Kafka, un homme de son temps et du nôtre

D 29 mars 2018     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bel hommage de Yannick Haenel, du disciple à son maître et ami Philippe Sollers, dans "L’Infini" N°142, Printemps 2018.

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Ph. Sollers en conférence avec Y. Haenel
Dans L’Infini N° 100, Automne 2007
Avertissement : section 2 : libre présentation de pileface (VK). Le texte original publié dans L’Infini est présenté en continu et sans mise en gras.
Cette mise en gras, ici, est toute subjective alors que nous rentrons d’un voyage à Prague dans les pas de Kafka, des lieux où il a vécu, écrit, fréquenté les cafés et cercles littéraires de la ville, l’ancien quartier juif (où une statue le représentant est érigée). Aussi avons-nous été particulièrement sensibles aux deux évocations de Kafka dans cette lettre, comme en écho de notre vagabondage dans sa ville et dans ses textes.

Cher Philippe Sollers,

Paris, mardi 28 et mercredi 29 novembre_

[1.] Comme je vous l’ai dit au téléphone, j’ai lu et je lis vos Lettres à Dominique Rolin ligne à ligne, phrase à phrase, jusqu’au bout, car il s’agit bien d’un livre littérature : une œuvre de poésie (vécue). Lorsque j’ai ouvert le livre la première fois, je suis tombé directement, comme si j’ouvrais un volume de présages, sur 1972, et votre lecture de Moby Dick  : « La baleine blanche (whale + white) qu’est-ce que-c’est, sinon le livre à jamais non-écrit », dites-vous. J’ai souri de joie en vous lisant mettre en rapport Melville avec « la science d’anneaux de Lautréamont », mais aussi avec Joyce, et en vous écoutant, à propos de H, écrit dans cette effervescence-là, dire à Dominique Rolin : « J’essaye maintenant ce nouveau langage foudroyant continu » ou « mimer le torrent des atomes dans le vide » (là, c’est Lucrèce qui est venu m’illuminer en passant). Dans un petit cours gue je donne une fois par semaine dans un sous-sol de la rue Dante (!), hors institution, juste pour une quinzaine de personnages personnes qui aiment la littérature, j’ai lu votre lettre du 10 juillet 1968 où vous dites « NOUS AVONS UN TRÉSOR », puis ceci : « Voilà longtemps qu’il n’y a plus d’intérêt à être face à des "livres" ! Et on peut compter ceux qui approchent d’un TOUT AUTRE DOMAINE, D’UN TOUT AUTRE ACIDE, dont l’écriture sur papier, les phrases, les récits, etc, ne sont que l’écume dérivée et abandonnée. » Ceux et celles qui écoutaient ma lecture étaient stupéfaits et confirmés (comme s’ils savaient depuis toujours, mais avaient attendu qu’on le leur dise). Ce domaine

[2.] acide - ce « château mouillé », dirait Rimbaud,
je ne connais (ne croi[s] connaître, ne crois croire connaître) que lui -
l’éclair fou qui le révèle, le calme qui convertit cette folie en force,
et la très grande ouverture, parfois inaudible, qui s’en suit
en nous donnant la vie sauve.
À la fin, lisant, écrivant, aimant,
fréquentant de belles amies et une horde de cinglés,
endurant la connerie de la société,
allant dans cette nuit et en revenant chaque jour, chaque nuit,
parfois atteint et encore à peu près intact (du moins gardant le cap),
je me dis qu’il n’y a que Bataille et Kafka et vous pour me guider intimement.
Vous parlez en 73 (le 12/7) du « nouvel espace »
et vous dites qu’il est « tout discontinu et en même temps autrement relié.
Des points d’effervescence, des nappes.
Des sommets entre eux.
Des canyons rythmiques. »
Et il me semble voir confirmée mon aventure avec les phrases,
la vision vers l’indemne qu’elles mènent,
et toute la [mot raturé] consistance de vérité qui les trame
jusqu’à créer une matière qui révèle
et o[ù] l’on peut habiter (un « jardin fou » dites-vous en 76).
Oui, ce jardin, cette fontaine, et les amants qui, solitairement
- chacun seul, enfin seul, à deux -
y passent et traversent leur propre « repos éclairé », comme dit Rimbaud
- ce jardin, cette fontaine, c’est là que ça a lieu.
Et peu importe qu’on appelle cela la littérature,
cette expérience fondamentale,
ce cap et cette contrée,
plus personne n’y est,
tout le monde s’en détourne :
je viens d’en faire l’expérience durant ces trois

[3.] mois de publication de Tiens ferme ta couronne, où nous leur avons imposé cette bonne nouvelle (encore merci à vous), où nous leur avons dit, sans même qu’ils soient capables, cette fois-ci, de le refuser, que le « grand domaine », comme vous dites, était la seule vérité de ce monde. Alors ce volume de vos Lettres est lui aussi une grande nouvelle : vous y faites revenir cela seul qui compte et qui ne cessera de compter : la plongée incessante, phrase à phrase, dans la jouvence du jardin fou. C’est la « littérature » disons, et c’est l’amour, dont vos lettres disent à chaque instant la clarté et le soulèvement qu’il prodigue. C’est très rare qu’il y ait les deux : l’écriture et l’amour. C’est si rare qu’à part Paolo et Francesca, je ne vois pas (et eux n’écrivent pas, mais sont dits par de l’écriture). Kafka et Milena ? C’est merveilleux, mais les lettres témoignent en l’occurrence avant tout d’un évitement (d’une sublimation angoissée). Grand merci pour avoir publié vos Lettres : pour oser affirmer aujourd’hui, en 2017, que le fondamental est là : dans l’expérience intérieure d’un amour qui s’écrit (dans une écriture qui aime). Barbara est en train de les lire, elle ajoute ses soulignements aux miens, elle vous salue avec amitié, tout comme moi.

Votre ami

Haenel

Crédit : publié dans L’Infini n° 142, Printemps 2018.



Un Homme de Son Temps et Du Nôtre

« Elle est un feu vivant, comme je n’en ai jamais vu »
Franz Kaka dans une lettre à son ami Max Brod, 1920.
« Vos plus belles lettres (c’est-à dire beaucoup, puisque dans leur intégralité ainsi que dans presque chaque ligne, elles sont la chose la plus belle qui me soit arrivé) sont celles où vous acceptez ma « peur » comme justifiée, et en même temps tentez d’expliquer pourquoi elle n’est pas nécessaire. »
(Franz Kafka dans une lettre à Milena Jesenska (1920)

VOIR AUSSI

...les autres billets de ce cycle Kafka :
- Cycle Kafka (II) : La Métamorphose
Cycle Kafka (III) - Autour de la Société Franz Kafka à Prague

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 12 avril 2018 - 19:24 1

    La sélection du Festival du court métrage « Côté Court » dévoilée ; l’occasion d’ouvrir une fenêtre sur le cinéma de demain. Le jury, quant à lui, est composé de l’écrivain Yannick Haenel, de l’acteur et réalisateur Pascal Cervo (il avait remporté le Grand Prix l’an passé pour Hugues), la scénariste et réalisatrice Géraldine Renault et l’actrice Dominique Frot.

    Plus ICI : Les inrocks


  • Viktor Kirtov | 5 avril 2018 - 19:15 2


    La Brasserie Barbès à Paris

    7 livres sont en compétition pour ce nouveau prix qui désignera le 5 juin la meilleure œuvre littéraire inspirée de l’univers de la musique.

    La Brasserie Barbès, lieu "hype" du quartier de la Goutte d’or à Paris, entre les magasins Tati et le cinéma Louxor, a décidé de se lancer dans les Prix littéraires. Un jury de 11 membres, une sélection de 7 titres : le prix de la Brasserie Barbès, qui sera décerné le 5 juin, a été imaginé par Jean Vedreine, propriétaire des lieux, collectionneur et passionné de musique. Le prix récompensera l’auteur d’un ouvrage mettant la musique à l’honneur.
    Antoine de Caunes présidera le jury qui sera composé des écrivains Laurent Chalumeau, Frederika Amalia Finkelstein, Yannick Haenel, l’écrivain, blogeur et éditeur (Editions de la Goutte d’or) Johann Zarca, prix de Flore 2017, de l’éditeur John Jefferson Selve, des journalistes Laurianne Melierre et Alice Pfeiffer, de la musicienne Tatiana Mladenovitch, de la productrice Binetou Sylla et du responsable musical à Médiathèque des Halles Damien Poncet.

    Les sept livres en lice font la part belle aux petits éditeurs :

    -  La Disparition de Karen Carpenter de Clovis Goux (Actes sud)
    -  Jewish Gangsta : aux origines du mouvement goon de Karim Madani (Marchialy)
    -  New Moon : café de nuit joyeux de David Dufresne (Seuil)
    -  La Rumeur : il y a toujours un lendemain de Hamé et Ekoué (L’observatoire)
    -  Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) d’Antoine Couder (Mediapop)
    -  La ballade silencieuse de Jackson C. Frank de Thomas Giraud (La contre-allée)
    -  La B. O. de ma jeunesse d’Alexis Ferro (Anne Carrière)