Mozart avec Sade (II)
radio, mai 1983 (archives sonores : une exclusivité pileface)


« L’amour le plus grand, le plus sûr, pourrait s’accorder avec la moquerie infinie. Un tel amour ressemblerait à la plus folle musique, au ravissement d’être lucide. »

Georges Bataille, Sur Nietzsche [1]

« Entendre, c’est voir. »

Martin Heidegger [2]

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Sade par Man Ray

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Mozart par Lange

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« Il n’y a pas si longtemps, un soir, à la radio, je me suis amusé à lire des pages de La Philosophie dans le boudoir sur fond de Cosi fan tutte. Emoi chez les mélomanes idéalistes, partisans de l’innocence et de la pureté diaphane de leur compositeur préféré. Et pourtant, c’était l’évidence. Même énergie, même sens des ensembles, même art de la conversation continue, même rire sous-jacent, même traversée des corps. », écrivait Sollers, en 1987, dans Sade encore.

Sollers faisait allusion à un projet déjà envisagé dans son roman Femmes publié en janvier 1983 (voir plus bas) et qui — le roman provoquant le réel — sera concrétisé quelques mois plus tard, du 3 au 6 mai 1983 sur France Musique : Mozart avec Sade.
Plus de onze heures de musique, littérature et philosophie mêlées.

J’en ai déjà parlé dans un premier article — Mozart avec Sade (I) — en juillet 2007. Je vous y renvoie.

En octobre 2001, après la publication de Mystérieux Mozart, Sollers, répondant à une question de Jean-Michel Damian, disait que, lorsque l’émission passa sur France-Musique en mai 1983 et à une heure pourtant tardive, le nombre de lettres de protestation fut tel qu’il « ne le referait pas » , ajoutant aussitôt : « ... sauf si on me le demande... à une heure de très grande écoute » !

Écoutez l’extrait :


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Les choses étant ce qu’elles sont, un tel projet a peu de chance de voir à nouveau le jour, aussi avons-nous décidé d’ouvrir nos archives — sinon à quoi bon des archives ? — et de vous présenter la série d’émissions dans sa quasi intégralité.

Vous serez sans doute frappés (comme nous en les réétudiant) de de la profonde actualité des propos tenus alors par Sollers, et, finalement, d’une évidence : ce Mozart avec Sade est une véritable oeuvre radiophonique qui, comme telle, a toute sa place dans son oeuvre dont elle manifeste, une fois de plus, la profonde cohérence dans le Temps.

Il y a plus : la voix ; tantôt calme, tantôt enjouée, rapide ou lente, elle nous fait entendre une liberté à l’oeuvre dans « la musique et les lettres » comme rarement (jamais ?) un écrivain l’a fait. Et, surtout, partager, dans une lecture parfois au bord du fou-rire, ce que Sollers appelait déjà — dans Femmes — l’humour de Sade.

Sollers aime citer ces mots de Heidegger commentant des propos de Mozart :

« Entendre, c’est voir. "Voir" le tout "d’un seul regard" et "entendre ainsi tout à la fois" sont un seul et même acte.
L’unité inapparente de cette saisie par le regard et par l’ouïe détermine l’essence de la pensée, laquelle nous a été confiée, à nous autres hommes, les êtres pensants. » (Mystérieux Mozart, folio, p.63)

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Quelques conseils maintenant : pour suivre il suffit de vous mettre un peu à l’écart (bibliothèque ou boudoir), de vous munir de quelques bons livres : La science de la Logique de Hegel, les oeuvres du marquis de Sade, notamment la Philosophie dans le boudoir et Juliette ou les Prospérités du vice, les Lettres de Mozart, quelques essais de Nietzsche — Par-delà le bien et le mal —, de Bataille — Le bleu du ciel, L’expérience intérieure, Madame Edwarda — et, bien sûr, des livres de Philippe Sollers dont l’indispensable Femmes [3].

Quant à Mozart...

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« Allez la musique ! »

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Voici la première partie (3 mai 1983). Attention : elle dure 1h et 28 minutes [4].

Les textes lus par Philippe Sollers sont extraits de :
Hegel, La Grande Logique
Sade, La philosophie dans le boudoir, Lettre à Mme de Sade
Sollers, Femmes, Théorie des exceptions.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

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Quelques extraits lus par Sollers

Sollers lit d’abord des extraits de La Grande Logique (Wissenschaft der Logik ou Science de la Logique) de Hegel. Il s’agit des passages concernant L’infini (Livre premier, Première section, Chapitre II. L’Être-là. C. L’infini (Nous sommes en 1983, la revue L’Infini vient de naître. La référence à Hegel dans le choix du titre est donc ici manifeste).

Je cite le premier passage dans la traduction de Serge Jankelevich (légèrement différente [5]) :

« L’Infini peut se présenter :
a) à l’état de détermination simple, auquel cas il est l’affirmatif, en tant que négation du Fini ;
b) mais il se trouve de ce fait en état de détermination réciproque avec le Fini, et est alors l’Infini abstrait, unilatéral ;
c) le vrai Infini est celui qui résulte de la suppression du Fini et de l’Infini au cours et du fait d’un seul et même processus. »

et le second passage :

« L’Infini et le Fini sont inséparables et, en même temps, réciproquement "autres" ; chacun d’eux récèle dans son sein son "autre" ; c’est ainsi que chacun est l’unité comprenant lui-même et son "autre" et peut être défini comme une existence destinée à ne pas être ce qu’elle est elle-même ni ce qu’est son "autre". » [6]

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(JPEG) « A vrai dire, le spectacle m’ennuie d’avance... Je connais Don Juan par coeur... La répétition m’a suffi... Je me tiens dans les coulisses avec Louise... On parle tranquillement dans un coin... Je lui développe mon idée sur Sade et Mozart... Leur parallélisme... Brusquement, l’image de la conversation avec Cyd me revient... Si forte, si précise, que je ferme les yeux... L’Ouverture est en train de remplir le théâtre rouge et doré... Le Japonais l’a prise de façon très appuyée, funèbre, avec une sorte de cruauté légère dans la trame...
« Oui ? fait Louise.
— Tu sais qu’on a les Mémoires de Da Ponte, le librettiste, dis-je. Il raconte comment, pour se mettre au diapason, il s’est plongé une nuit dans l’Enfer de Dante... Don Giovanni est écrit dans le souvenir de Dante... Étrange, non ?... Et tu sais ce qu’il écrit de Mozart ?
— Non ? "
Je sors mon carnet...
« " Mozart, quoique doué par la nature d’un génie supérieur peut-être à tous les compositeurs du monde passé, présent et futur, n’avait jamais pu encore faire éclater son divin génie à Vienne, par suite des cabales de ses ennemis ; il y demeurait obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. "
— Mozart joyau secret ? On n’arrive pas à y croire...
— Allons plus loin... Divin génie ; divin marquis... Cette musique est exactement contemporaine de Juliette... Imagine un peu... L’opéra se déroule en arrière plan... Entre les airs, tout s’arrête et on lit à haute voix des passages de Sade... C’est un de mes rêves... Je crois que ça éclairerait tout... Juliette et les prospérités du vice , livret de Donatien Alphonse de Sade, musique de Wolfang Amadeus Mozart... Ce qui était impensable à l’époque, pourquoi ne pas le réaliser aujourd’hui ?... On aurait dû y penser dix fois. »
Je tire Juliette de ma poche... Louise me regarde avec stupeur... Pendant qu’éclate le duel entre Don Juan et le Commandeur, je commence à lire à voix basse... Inge s’approche, écoute... Zerlina elle-même ! Avec ses grands yeux bleus... Louise est en noir... Yeux noirs brillants... Elvir, de loin, nous regarde avec curiosité, tapote nerveusement sa perruque... Voilà... L’épée et l’orchestre s’enfoncent ensemble dans le corps de la Loi... Jamais le français n’a été aussi beau, si exact... Quelle noblesse ! Quelle élévation des sentiments ! Quel courage !... Quelle science des lieux !... Quelle géométrie !...
« Elle était assise près de nous, à moitié nue ; sa superbe gorge était presque à la hauteur de nos visages ; elle se plaisait à nous la faire baiser ; elle nous observait et regardait la soucoupe teinte de notre sang. On nous branla d’abord sur le clitoris, ensuite, avec beaucoup d’art, dans le con et au trou du cul ; on nous gamahucha à l’un et à l’autre de ces orifices ; puis relevant et rattachant nos jambes par des cordons qui les maintenaient en l’air, un vit assez médiocre s’introduisit alternativement et dans nos cons et dans nos culs. »
Je vous passe les autres passages ; après tout, je ne sais pas qui vous êtes... J’ai choisi un des passages les plus forts de Juliette, celui où la magie apparaît... La Durand... Les poisons, en écho donc... Le sylphe... Les crimes lents et fuligineux, comme en rêve... Les ossements sortant de terre... Les Enfers comme ils sont... Enfin agis, pas subis... « Oh ! C’est dégoûtant ! », dit Inge, qui s’éloigne avec le sourire... Louise m’écoute encore... Je lui rend son coup de clavecin... Je lis de la façon la plus neutre possible... Pas besoin d’effets...
« Comment tu vois ça ? dit Louise. Un film ?
— Peut-être... Mais c’est le film dans lequel nous sommes maintenant, chérie.
— Allons, ça suffit, tu es fou, tu vas perturber le spectacle. »
Elle m’embrasse sur le front... On va encourager Inge... Qui s’en tire très bien... « Soccorretemi ! »... Don Giovanni, l’Allemand, est plus que correct... Le Commandeur, italien, est légèrement fatigué... L’ Anglaise et la Néo-zélandaise sont superprofessionnelles, un peu froides... Le porello, excellent... Catalogue à touute allure... Masetto, trop simple... Ottavio, l’Américain, décidément trop tante... Peu importe, c’est une bonne soirée, le public est content...
« Pentiti !
No ! »
Les choeurs martèlent la malédiction de la fin... Le héros pousse son beuglement d’outre-tombe... Le Japonais fait grincer les cordes... Il envoie le quartette... Bravo... »

Femmes , Gallimard, blanche, p. 537 à 539.

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Un principe de délicatesse

Le Marquis de Sade à Madame de Sade

(Vincennes, 23-24 novembre 1783.)

Charmante Créature,

(JPEG) Voulez vous mon linge sale, mon vieux linge. Savez-vous que c’est d’une délicatesse achevée ? Vous voyez que je sens le prix des choses. Ecoutez, mon Ange , j’ai toute l’envie du monde de vous satisfaire sur cela, car vous savez que je respecte les goûts, les fantaisies,quelques baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables, et parce que l’on n’en est pas le maître, et parce que la plus singulière et la plus bizarre de toutes, bien analysée remonte toujours à un principe de délicatesse [7]. Je me charge de le prouver quand on voudra. J’ai donc  mon petit chou , toute l’envie du monde de vous satisfaire. Cependant je croirais faire vilenie mais vous pouvez vous adresser à lui. Je lui en ai déjà dit une parole, à mots couverts comme vous croyez bien. Il m’a compris et m’a promis de vous le recueillir. Ainsi,  ma lolotte , tu t’adressera à lui, je t’en pris, et tu seras satisfaite.
Ah ! juste ciel, si par une voix aussi courte et aussi facile, il m’était posible de me procurer tout plein de choses de toi, bien dévorées, si je les tenais, comme j’irai, comme je volerais, comme je pairais au prix de l’or, comme je dirais : Donnez, donnez, Monsieur, cela vient de celle que j’adore ! Je respirerai les atomes de la vie ; ils enflammeraient le fluide qui coule dans mes nerfs, ils porteront quelque chose d’elle au sein de mon existence — et je me croirai heureux !
Cela posé, me ferez vous l’amitié,  ma reine , de m’envoyer du linge neuf, attendu l’extrême besoin que j’en ai ?
Vous demandez,  mon petit toutou , comment je veux le cahier de 300 feuilles, c’est-à-dire de 600 pages : eh bien,  ma mie , je vous répondrai à cela qu’il le faut comme le cahier de l’Inconstant [8].
 Jouissance de Mahomet , vous dites que l’étui que je vous demande vous a donné de la peine. Je conçois bien qu’il vous en donnerait s’il était fait, mais quand il n’est question que de le faire faire, je n’arrange pas dans l’étroite capacité de mon cervelet que la seule action de le commander puisse irriter chez vous les nerfs qui avertissent l’âme de la sensation de la douleur. On vous prend, dites-vous, pour une folle : voilà ce que je n’entends pas ; et je ne puis pas admettre que la demande d’un gros étui par une petite femme puisse provoquer aucun désordre dans la glande pinéale où, nous autres philosophes athées, établissons le siège de la raison. Vous m’expliquerez cela à votre aise, et en attendant vous commanderez et m’enverrai l’étui, je vous supplie, parce que j’ai un extrême besoin et qu’à son défaut j’emploie pour serrer mes dessins des choses qui les déchirent, quoique pourtant de même taille.
Vous m’avez envoyé le beau garçon,  tourterelle chérie . Le beau garçon : comme ce mot est doux à mon oreille un peu italienne ! Un’ bel’ giovanetto, signor, me dirait-on, si j’étais à Naples, et je dirais : Si, si, signor, mandatelo lo voglio bene. Vous m’avez traité comme un cardinal, ma petite mère ... mais malheureusement ce n’est qu’en peinture... L’étui donc, au moins l’étui, puisque vous me réduisez aux illusions !
 Chatte céleste , écoutez à ce sujet une petite histoire assez drôle arrivée à Rome pendant que j’ y étais. Car il faut bien s’égayer quelque fois : demandez plutôt au lieutenant Charles qui est venu s’égayer il y a huit jours chez moi en me disant qu’il était l’homme du roi.
Il y a à Rome un cardinal que je ne nommerai pas, parce que je suis discret, lequel a pour maxime que le fluide nerval, mis en action tous les matins par les corpuscules échappés des attraits d’une jolie fille, dispose l’esprit de l’homme à l’étude, à la gaieté et à la santé. En conséquence, une matrone, honorée par Monseigneur de ce détail intéressant, fait pénétrer chaque matin une jolie vierge dans les cabinets intérieurs de Son Éminence ; un gentilhomme la reçoit, et la visite, et la présente. Un jour, la signora Clementina (c’était le nom de la matrone), ignorant cette cérémonie et sachant que le prélat plein de respect pour une vestale ne l’outrageait jamais à un certain point et s’en tenait avec elle à quelques examens d’habitude qui pouvaient à toute rigueur égaliser à ses yeux tous les sexes, n’ayant pas sous la main la divinité journalière, imagina d’y suppléer par un beau garçon sous l’habit d’une fille. L’enfant amené, la signora se retire et le gentilhomme visite. " Oh ! Monseigneur, quelle perfidie ! s’écrie-t-il. La signora Clementina mériterait... !
Une pratique comme la vôtre ! " Le Cardinal approche, met ses lunettes, vérifie ce qu’on lui annonce, puis, souriant avec bonté et faisant passer l’enfant dans sa chambre : " Paix, paix, mon ami, dit-il au gentilhomme, nous la duperons elle-même à son tour : elle croira que je me suis trompé.

Ce 23 9bre.

Puisque nous sommes sur cette matière-là, je vous dirai donc,  porc frais de mes pensées [C’est que j’aime beaucoup le cochon et que j’en mange fort peu ici. (Note de Sade)], que j’ai travaillé à tâcher de vous donner un plan du coussin exigée par l’infirmité de mon derrière. Je voudrais vous le faire sentir au doigt et à l’oeil, et j’ai, en conséquence, découpé avec le plus d’art qu’il m’a été possible une feuille de papier sur laquelle j’ai tracé un dispositif exact de la chose ; la feuille a la forme qu’il faut que le coussin ait ; vous le ferez exécuter en plume et crin (ils sont excellents comme cela) et recouvert d’une étoffe forte et commune. La feuille est de la grandeur, mais il [le] faut plutôt un peu plus grand que plus petit, bien doux et bien rembourré. L’envoi de ce coussin, doux émail de mes yeux, rend la serviette de la cingalette inutile ; sinon il la faut.
Le modèle des bas et de la petite boîte sont partis,  vaisseaux sanguins de mon coeur , et voici celui du tapis : 42 pouces de long sur 30 de large, d’un bon drap vert bordé d’un ruban de soie tout autour.
Bonnes ou mauvaises (les mauvaises me sont aussi nécessaires que les bonnes), je vous prie  étoile de Vénus , de m’envoyer toutes les pièces nouvelles de l’un et l’autre théâtre qui ont paru pendant 83, et cela seulement avec les almanachs nouveaux, c’est-à-dire à la fin du mois prochain ou au commencement de janvier.
Soyez très sûre,  âme de mon âme , que la première emplette que je ferai en sortant, et même la première action de ma liberté, après avoir baisé vos deux yeux, vos deux tétons et vos deux fesses, sera d’acheter sur le champ coûte que coûte :
Les Meilleurs Eléments de Physique, l’Histoire naturelle de M. de Buffon, in quarto, avec les planches, et la totalité des oeuvres de Montaigne, Delille, d’Arnaud, St-Lambert, Dorat, Voltaire, J-J. Rousseau, avec la suite du Voyageur, des histoires de France et du Bas-Empire, tous ouvrages que je n’ai, ou point, ou fort incomplets dans ma bibliothèque. D’après le désir que j’ai de ces livres et la certitude que je les achèterai tous un jour, voyez, miroir de beauté , ceux que vos fonds vous permettent de me faire passer en attendant, car, pour du libraire à loyer, je n’en veux plus.
Il est singulièrement spirituel,  aiguillon de mes nerfs , de faire des lazzis sur des livres, et c’est bien là où M. Duclos a tort quand il dit, comme je vous l’ai mandé l’autre jour, que les amusements des gens de robe sentent le collège : car quoi de plus beau, quoi de plus noble, que d’établir un lazzi sur un titre de livre ? Nous n’avons aucun écrivain, ni du siècle de Louis XIV, ni de celui de Louis XV, qui ai jamais atteint à une telle sublimité de génie. Je ne vous demande qu’une chose : c’est de tâcher qu’il y ait au moins autant d’esprit dans le livre qu’il y en a dans le lazzi du titre, — ce que vous n’avez pas fait jusqu’à présent, car il est impossible de lire les romans nouveaux que vous m’avez envoyés, quoiqu’ils forment les plus beaux chiffres du monde : du 59 échoyant en 84, du 45, en un mot des choses véritablement lumineuses. Ne serait-il pas possible,  image de la divinité , d’arranger tous ces chiffres et tous ces grands traités avec de bons livres ? Surtout n’achetez rien de M. Rétif, au nom de Dieu ! c’est un auteur de Pont-Neuf et de Bibliothèque bleue, dont il est inouï que vous ayez imaginé de m’envoyer quelque chose. Vous m’enverrez donc, je vous prie, d’autres romans nouveaux, et de meilleurs.
Il m’est absolument impossible de goûter la réfutation du Système de la Nature, si vous ne m’envoyez pas le Système : représentez cela, je vous prie, et dites,  violette du jardin d’Eden , qu’on ne doit pas s’opposer à mon bien ni au rétablissement des bons principes. Je conviens que l’opération sera difficile, et ceux que j’ai adoptés depuis trente ans, bâtis sur le roc, ne s’ébranleront pas aisément : mais encore ne devez-vous pas nuire à la possibilité de la réussite.
 Dix-septième planète de l’espace , vous ne devriez pas lazziner sur des rubans de tête. Premièrement, c’est qu’une femme ne doit jamais badiner sur la tête de son mari ; secondement,  quintessence de virginité , c’est que ces rubans sont pure gratification de votre part, ils n’entreront dans aucune mémoire, c’est un don gratuit de vous. Et voulez-vous me fonder à dire,  écoulement des esprits angéliques , que ce refus est une petite vilenie ? Je sais bien que le lieutenant Charles, sur la tête duquel on peut badiner, avait un lazzi à établir sur des rubans de tête ; mais maintenant,  symbole de pudeur , que le lieutenant Charles a gagné ses 6 livres, il me semble que vous pourriez m’envoyer des rubans de tête, dans le nombre et dans la qualité qu’il vous plaira.  Miracle de la nature , je vous avais prié de m’envoyer une belle paire de fesses, quand il y aurait un duplicata à signaler, et au lieu de cela vous m’avez envoyé le lieutenant Charles qui m’a dit qu’il était l’homme du roi !  Colombe de Vénus , voilà ce qui s’appelle se tromper de la cause à l’effet.
 Rose échappée du sein des Grâces , il ne me reste plus qu’à vous demander en vertu de quoi le refus du vin de pêches : quelle analogie peut-il y avoir entre les constitutions de l’état et les fibres de mon estomac ? Une ou deux bouteilles de vin de pêches,  mon fanfan , pourraient-elles ébranler la loi salique, porter atteinte au code Justinien ?  O favorite de Minerve , c’est à un ivrogne qu’il faut faire de pareils refus : mais moi qui ne m’enivre que de tes charmes et qui ne m’en rassasie jamais,  ambroisie de l’Olympe , il ne faut pas me refuser du vin de pêches !  Charmes de mes yeux , je te remercie de la belle estampe de Rousseau que tu m’as envoyée.  Flambeau de ma vie , quand, quand tes doigts d’albâtre viendront-ils comme ça changer les fers du lieutenant Charles contre les roses de ton sein ? Adieu je le baise et m’endors.

Ce 24, à une heure du matin.

Lettres choisies, Jean-Jacques Pauvert, UGE, 1963. Préface de Gilbert Lely [9]

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Lettre de Sade

(JPEG) « [...] De la mère à la fille : qui a atteint ce point en tant qu’homme ? Transgression sans retour, ici, parce qu’elle en crise l’essence de la valeur d’échange. La preuve : tout se gâte vraiment pour Sade, à partir de son aventure avec sa belle-mère (remarquons que, là-dessus, il reste muet). Il prend une fille-en-plus. Complètement gratuite, donc. Or, une fille en plus, c’est le père bafoué, certes (il ne vaut que pour une, le Commandeur, dans l’échange homosexuel), mais surtout la mère est mise en cause, elle qui vient là au nom de son père, en relève de la fonction paternelle. Que le phallus du père des enfants soit défaillant, passe encore. Mais le phallus de la mère, c’est trop. Et, de plus, deux filles complices, l’une qui va jusqu’à appeler sa mère la « hyène », et qui ne semble pas autrement jalouse de sa soeur (et réciproquement). Elles incestent avec un père qui n’est pas le leur ni celui de leur mère. Comme quoi ce n’est pas le père de la fille qui est principalement lésé, mais bien le père de la mère, le grand-père maternel (auquel la petite-fille ne saurait en aucune façon avoir accès, mais qu’un fils incestueux, lui, peut déloger de sa place par rapport à la mère : en quoi, d’ailleurs, cette mère le hait). Surmonter le père simple : péché véniel, oedipien et recommandé. Mais le père de la mère : péché mortel, rapt symbolique. Comme si tout était renommé.
La Présidente se retrouve donc fille, face à cet autre père qui lui prend ses filles. Le trône et l’autel sont, par conséquent, en danger.
Si Sade n’avait été qu’homosexuel (ou que libertin), il est probable que nous n’en aurions jamais entendu parler. Mais ce qu’il corrode, c’est le contrat social lui-même. Et ce contrat, de quoi est-il fait ? De la répétition d’un meurtre nié dont la jouissance qu’il procure doit rester, en principe, éternellement refoulée.
Sade sait, à partir de là, que tout discours ne peut, par définition, que tenter d’en couvrir un autre (cf. la manière dont il marque son désir en réécrivant ce que sa femme lui écrit). Découvrant l’interprétation, il la court-circuite de l’universel et l’agit musicalement en langue. Tout le reste (les bonbons de Marseille, etc.) est littérature. Mauvaise littérature : celle des policiers, des huissiers, des juges, celle de la présidente aux tripes « pleines de chiffres », « à la vilaine âme de boue ». Celle, au fond, de la « chimère déifique ».
Le scandale est donc de révéler que la mère n’a jamais eu affaire au père (à l’homme) mais à son père. La mère est une petite fille. Et cette affaire, d’ailleurs, est orale-anale : sa bouche, son cul (plus que son sein et son vagin).  Retourner une mère  : difficile. « On peut se rendre coupable de tous abus et de toutes les infamies possibles, pourvu qu’on respecte le cul des putains. »
« La mère en prescrira la lecture à sa fille », lit-on en exergue de La Philosophie dans le boudoir. Justement : l’impossible est là. On ne voit pas ce qu’une mère et une fille pourraient lire ensemble. Sade a d’ailleurs renversé la phrase d’un pamphlet révolutionnaire de 1791 : « La mère en proscrira la lecture à sa fille. » Le titre de ce pamphlet ? « Fureurs utérines de Marie-Antoinette femme de Louis XVI. »
Entre une mère et sa fille, il y a, et pour cause, une interruption de symbolisation :et c’est dans cette interruption que Sade écrit. Raison pour laquelle il est en prison (autrement dit : illisible). Suprême ironie de Sade : dédier sa philosophie à la mère éduquant ses filles. L’acte de Sade, c’est donc d’avoir des filles de sa mère et de les incester comme père : autour de quoi il fait tourner l’homosexualité dont il est ainsi le premier, explicitement, à ne plus être le satellite. Inscrire ouvertement l’homosexualité parmi des femmes et la subvertir ainsi comme telle, voilà qui décrit la loi à sa limite. Cassant le contrat social (échange de femmes entre hommes, négation des femmes). Sade dépense la réserve obscène sur l’occultation de laquelle se construit la machine paranoïaque. Et le fait qu’une femme se soit acharnée contre lui prouve qu’il excède bien, en ce point, ce qui de l’homme, en la femme, refuse la femme (au contraire de l’homosexuel, en désir de mère et accomplissant le désir hystérique).
Plus loin que l’hystérique : Sade. Freud ne l’a pas lu.
Entre-temps, l’histoire passe : de gentilhomme libertin, Sade est devenu un écrivain fou qui fait danser les asiles. Il devient donc un cas super-clinique, ce n’est pas fini.
Ce qu’il a su, en tout cas : qu’il serait « détenu sous tous les régimes ».
« Jamais, vous le savez, ni mon sang ni ma tête n’ont pu tenir à une clôture exacte. »
Sade s’enivre à l’avance de l’infini d’oubli qu’il voit devant nous, devant lui. Quand il demande à disparaître sans laisser de traces (en effet, c’est le Commandeur qui est statufié dans son cimetière ; Don Juan, lui, a droit à la consumation directe), il se "flatte" de disparaître « de la mémoire des hommes ». Les oubliant tout à fait, il se rend pour eux inoubliable. « Les hommes » ne pourront que s’en souvenir péniblement, en ombre portée.
Tout ce qu’écrit Sade est humour.
Et, un jour, il est mort.
Absolument. »

1974

Lettre de Sade, Tel Quel 61, printemps 1975, repris dans Théorie des exceptions , folio, p.53-56.

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« Nous distinguons en général deux sortes de cruauté : celle qui naît de la stupidité, qui, jamais raisonnée, jamais analysée, assimile l’individu né tel à la bête féroce : celle-là ne donne aucun plaisir parce que celui qui y est enclin n’est susceptible d’aucune recherche ; les brutalités d’un tel être sont rarement dangereuses : il est toujours facile de s’en mettre à l’abri ; l’autre espèce de cruauté, fruit de l’extrême sensibilité des organes, n’est connue que des êtres extrêmement délicats, et les excès où elle les porte ne sont que des raffinements de leur délicatesse ; c’est cette délicatesse, trop promptement émoussée à cause de son excessive finesse, qui, pour se réveiller, met en usage toutes les ressources de la cruauté. Qu’il est peu de gens qui conçoivent ces différences !... Comme il en est peu qui les sentent ! Elles existent pourtant, elles sont indubitables. Or, c’est ce second genre de cruauté dont les femmes sont le plus souvent affectées. Étudiez-les bien - vous verrez si ce n’est pas l’excès de leur sensibilité qui les a conduites là ; vous verrez si ce n’est pas l’extrême activité de leur imagination, la force de leur esprit qui les rend scélérates et féroces ; aussi celles-là sont-elles toutes charmantes ; aussi n’en est-il pas une seule de cette espèce qui ne fasse tourner des têtes quand elle l’entreprend ; malheureusement, la rigidité ou plutôt l’absurdité de nos m ?urs laisse peu d’aliment à leur cruauté ; elles sont obligées de se cacher, de dissimuler, de couvrir leur inclination par des actes de bienfaisance ostensibles qu’elles détestent au fond de leur c ?ur ; ce ne peut plus être que sous le voile le plus obscur, avec les précautions les plus grandes, aidées de quelques amies sûres, qu’elles peuvent se livrer à leurs inclinations ; et, comme il en est beaucoup de ce genre, il en est par conséquent beaucoup de malheureuses. Voulez-vous les connaître ? annoncez-leur un spectacle cruel, celui d’un duel, d’un incendie, d’une bataille, d’un combat de gladiateurs : vous verrez comme elles accourront ; mais ces occasions ne sont pas assez nombreuses pour alimenter leur fureur : elles se contiennent et elles souffrent.
Jetons un coup d’ ?il rapide sur les femmes de ce genre. Zingua, reine d’Angola, la plus cruelle des femmes, immolait ses amants dès qu’ils avaient joui d’elle ; souvent elle faisait battre des guerriers sous ses yeux et devenait le prix du vainqueur ; pour flatter son âme féroce, elle se divertissait à faire piler dans un mortier toutes les femmes devenues enceintes avant l’âge de trente ans [6]. Zoé, femme d’un empereur chinois, n’avait pas de plus grand plaisir que de voir exécuter des criminels sous ses yeux ; à leur défaut, elle faisait immoler des esclaves pendant qu’elle foutait avec son mari, et proportionnait les élans de sa décharge à la cruauté des angoisses qu’elle faisait supporter à ces malheureux. Ce fut elle qui, raffinant sur le genre de supplice à imposer à ses victimes, inventa cette fameuse colonne d’airain creuse que l’on faisait rougir après y avoir enfermé le patient. Théodora, la femme de Justinien, s’amusait à voir faire des eunuques ; et Messaline se branlait pendant que, par le procédé de la masturbation, on exténuait des hommes devant elle. Les Floridiennes faisaient grossir le membre de leurs époux et plaçaient de petits insectes sur le gland, ce qui leur faisait endurer des douleurs horribles ; elles les attachaient pour cette opération et se réunissaient plusieurs autour d’un seul homme pour en venir plus sûrement à bout. Dès qu’elles aperçurent les Espagnols, elles tinrent elles-mêmes leurs époux pendant que ces barbares Européens les assassinaient. La Voisin, la Brinvilliers empoisonnaient pour leur seul plaisir de commettre un crime. L’histoire, en un mot, nous fournit mille et mille traits de la cruauté des femmes, et c’est en raison du penchant naturel qu’elles éprouvent à ces mouvements que je voudrais qu’elles s’accoutumassent à faire usage de la flagellation active, moyen par lequel les hommes cruels apaisent leur férocité. Quelques-unes d’entre elles en usent, je le sais, mais elle n’est pas encore en usage, parmi ce sexe, au point où je le désirerais. Au moyen de cette issue donnée à la barbarie des femmes, la société y gagnerait ; car, ne pouvant être méchantes de cette manière, elles le sont d’une autre, et, répandant ainsi leur venin dans le monde, elles font le désespoir de leurs époux et de leur famille. Le refus de faire une bonne action, lorsque l’occasion s’en présente, celui de secourir l’infortune, donnent bien, si l’on veut, de l’essor à cette férocité où certaines femmes sont naturellement entraînées, mais cela est faible et souvent beaucoup trop loin du besoin qu’elles ont de faire pis. Il y aurait, sans doute, d’autres moyens par lesquels une femme, à la fois sensible et féroce, pourrait calmer ses fougueuses passions, mais ils sont dangereux, Eugénie, et je n’oserais jamais te les conseiller... Oh ! ciel ! qu’avez-vous donc, cher ange ?... Madame, dans quel état voilà votre élève !...

Eugénie, se branlant : Ah ! sacredieu ! vous me tournez la tête... Voilà l’effet de vos foutus propos !...

Dolmancé : Au secours, madame, au secours !... Laisserons-nous donc décharger cette belle enfant sans l’aider ?... »

Sade, La philosophie dans le boudoir. Troisième dialogue.
L’extrait dans son contexte.



[1] O.C., tome VI, p.76.

[2] Cité dans Mystérieux Mozart, folio, p.63.

[3] Une amie, désespérée, déréglée, vous appelle (help !). Vacances au soleil. Mozart avec Sade. Résurrection assurée.

[4] Les suivantes seront mises en ligne dans les jours qui viennent.

[5] Ed. Aubier, 1969, Tome I, p. 139.

[6] Idem, p. 144.

[7] Le principe de délicatesse :

Roland Barthes lit le même extrait de cette lettre de Sade à sa femme et revient sur le "principe de délicatesse" (2’)

[8] Comédie inédite en cinq actes et en vers, de Sade.

[9] Cette édition est épuisée. J’ai reproduit la lettre de Sade dans son intégralité car la plupart des biographies de Sade, celle de Maurice Lever comme celle de Gilbert Lely, s’ils la mentionnent, n’en citent que de courts extraits. C’est pourtant un des plus beaux exemples de littérature épistolaire. J’ai souligné toutes les délicieuses expressions dont Sade qualifie Mme de Sade. Gilbert Lely comparait lui-même cette lettre à la musique de Mozart.

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