Sollers et "Le Champ Freudien"
Cycle Freud


On le sait, Sollers conseille aux mauvais écrivains l’adresse d’un psychanalyste. À ses yeux, une pratique analytique, réellement « subversive », est donc dans cette capacité éthique de transformer un écrivain nul en un écrivain moins nul. Ces cinq dernières années, Sollers (contrairement à d’autres écrivains, philosophes...) s’est ainsi, et à plusieurs reprises, manifesté dans les Forums du « Champ Freudien » non seulement « pour » une psychanalyse « éclairée » (par l’art et la littérature), mais aussi contre « l’amendement Accoyer » et les nombreuses tentatives étatiques visant à éradiquer la psychanalyse au profit de cabots du Calcul et de thérapeutes affiliés aux théories « cognitivo-comportementalistes ». Deux de ces manifestations ont même été publiées : l’une, « Le Saint âne » (aux éditions Verdier) et l’autre, « Lacan même » (chez Navarin).

Mon projet, ici, est simple : suivre, en être absolument non soumis à la supposée « objectivité universitaire », la présence de Sollers dans « Le Champ Freudien » : Séminaires de Lacan, Le Nouvel Âne (LNA).... En effet, je remarque, ces derniers temps, dans les derniers séminaires publiés de Lacan par J-A Miller et LNA que le nom de Sollers s’avère de plus en plus incontournable... Lisez plutôt !

En guise d’avertissement : que les lecteurs de « Pileface » sachent que j’aime Sollers autant que Miller. A mes yeux, les écrits (et les « Cours » inédits en ce qui concerne Miller) de ces deux êtres d’exception sont de réels remparts contre le nihilisme ambiant. Des êtres d’exception, dite-vous ? Oui, Sollers et Miller font incontestablement partie de ces penseurs, vivants et rares, qui nous révèlent non seulement que TOUTE existence est UNIQUE, mais aussi que TOUT tend, aujourd’hui, à l’avaler, niveler, rabougrir, donc à la (re)cracher.

Mais entre Sollers et Miller, j’ai quand même, chers lecteurs, quelques préférences pour...

D’abord, deux citations

« La psychanalyse étant une « réponse » à l’hystérie, qu’en est-il alors de « l’hystérie réussie » : l’art, la littérature ? Ou plutôt : d’où vient que l’hystérie soit de nos jours aussi spectaculairement de moins en moins « réussie » ? »
(Sollers, Théorie des Exceptions, p. 265, note 1)

« Freud se doutait-il en 1926, quand en somme il prend la peine de représenter Dostoïevski comme un réactionnaire qui « a rejoint ses geôliers », au lieu de devenir un « apôtre », que, cinquante ans plus tard, son texte pourrait servir de chef d’accusation à une nouvelle déportation de Dostoïevski l’écrivain (l’écrivains, précisément, des Démons) ? Pouvait-il se douter que ce serait un écrivain « religieux », Soljenitsyne, qui apporterait, de l’enfer bureaucratique et concentrationnaire marxiste, la révélation écrite ? Pouvait-il imaginer que la psychanalyse, un jour, commencerait à être regardée par la répression d’Etat non pas comme un danger mais comme une aide possible ? Une aide contre quoi ? Contre ce qui ne peut jamais ne pas mettre en question le signifiant religieux même en y adhérant : aujourd’hui, nommément, la religion de la science. »
(Sollers, idem, p. 263)

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A. Sollers dans « Le Nouvel Âne »

« Tout est pour le mieux dans le pire des mondes possibles ». On sait que cette phrase décapante de Sollers auréole ou forme les « pieds » de la marche pour « Le Nouvel Âne » (LNA) - journal « intellectuel » (Miller) désormais trimestriel dirigé par Jacques-Alain Miller.

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Dans « Lettres à l’Opinion Éclairée » (Seuil, 2002, pp. 74-75), Miller écrivait déjà ceci :

« Sollers est, dit-on, pape de nos Lettres, sans que sa dignité ait entamé sa malice, qui, elle aussi, vient de loin. Je l’ai trouvé l’autre soir fumant le cigare sur le trottoir vers onze heures (nous sommes voisins). Quinze ans que nous ne nous étions parlé. On reprit la conversation comme interrompue de la veille. C’était trois jours avant la lettre recommandée de M. Denis qui devait changer ma vie. Quelle prescience me fit lui confier qu’une phrase de lui, dite à moi il y a trente ans, chez les Desanti, m’était restée inoubliable ? « Diable ! Et laquelle ? - Ce conseil : toujours renforcer les points forts, jamais les points faibles. - C’est le principe de Tartakover », rétorqua-t-il du tac au tac. Merci, Sollers, j’ai toujours fait comme vous m’avez dit ».

Depuis lors, il n’y a pas un numéro du LNA où le nom de Sollers n’apparaît pas. Le numéro 7 (octobre 2007) lui a même consacré un article de deux pages entières (cf. sur ce site même, Pileface, où l’entièreté de l’article est repris) : « Portrait de Sollers en rond de ficelle » par J-A. Miller. Sollers a-t-il donc lu cet article ? Son silence m’étonne ! En effet, les diagnostics psychanalytiques que s’autorise à tirer Miller de la fonction de son écriture, de son rapport à Lacan ou aux femmes ne sont pas sans le tenir, lui, Sollers, auprès des lecteurs du LNA, pour. (J’aime les « censures » ulyssiennes de Joyce !) Vous ne me croyez pas ? Lisez donc la suite.

Tout en partant d’Un vrai roman (où Miller n’est, d’après moi, jamais cité ! Aïe !), qu’il trouve « merveilleux », bien que lourd « par instants », le « psychanalyste » Miller (un ex-maoïste « pas » comme Sollers), au fond, règle ses comptes avec Sollers (comme, nous le verrons plus tard, dans le Séminaire de J. Lacan, Livre XXIII, « Le sinthome » et dans le Livre XVI, « D’un Autre à l’autre »). Quelques exemples :

1. La fonction de l’écriture chez Sollers :
Selon Miller, l’écriture de Sollers suppléerait, comme chez Kafka, « à la forclusion du Nom-du-Père ». Autrement dit, Sollers serait « psychotique » ! Rien que ça ! Miller ne dit pas que Lacan lui-même se voulait d’une « rigueur » de « psychotique » ! Mais passons ! Sollers, psychotique ! Kafka, psychotique ! Rimbaud, psychotique ! Artaud, encore plus ! Etc. Vive donc les psychotiques ! Citons Sollers : « La psychanalyse tout entière n’est-elle pas cet effort pour sauver le « bon » père, le bon père-pour-la-mère, autrement dit le père châtré ? N’y a-t-il pas, en elle, le recours constant à l’épouvantail psychotique pour rabattre ce que serait une inclusion du nom-du-père sur sa forclusion ? L’art, la littérature, c’est précisément cette inclusion : le nom est re-nommé, il fait signature dans un contexte de signature. »
(Théorie des Exceptions, pp. 262-263.)

2. Sollers et les femmes :
« C’est-à-dire et les putes, et les cuisinières, et les cantatrices, et les vertes, et les pas mûres, et aussi les mûres, et même, en passant, quelques travestis pour pimenter le tout » ! Cela ne devrait pas du tout plaire à Kristeva et Rolin - écrivains !

3. Sollers et la Pléiade :
Selon Miller, Sollers ne se soucie que de sa « pléïadisation » ! Ai-je mal lu Sollers ? Probable ! Et alors ?

4. Le « surmoi » de Sollers :
« Sollers a un surmoi, un surmoi de dernière génération, lacanien : c’est un surmoi qui dit oui. Ce n’est pas Sollers qui aurait refusé le Nobel ou le Goncourt, soyez-en sûrs. Son surmoi dit « Jouis ! », et Sollers obéit - et comment ! La volonté de jouissance poussée à ce degré-là, un si fort Ça, ça vous fait vite une vie de forçat, n’est-ce pas ? Je remarque que la jouissance de tous les grands fouteurs compulsifs, grands auteurs-fouteurs y compris, n’est jamais régie en fait que par un Tout pour la jouissance de l’Autre. » Dit autrement, Sollers se vouerait, au lieu de jouir, à être un pur et simple « instrument », une polichinelle de la « Jouissance de l’Autre » ! Rien que ça ! N’oublions effectivement quand même pas ces mots de Lacan (de mémoire) : « Personne ne vous force à jouir si ce n’est votre surmoi ». « Le pervers se consacre à faire jouir l’Autre. Il est un croisé de l’Autre. » Sollers, au fond, sait tout ça ! N’écrit-il pas en 1981 : « La perversion est dédiée au père. Mais sans le savoir. C’est pourquoi un pervers ne peut pas dire : je sais pourquoi je jouis. De quoi jouit-il en effet ? De lui-même comme déchet, ou cadavre. Il a le plus grand besoin de penser qu’il se voit mourir. Fasciné par cette merde indéfinie qu’il est, sous sa rutilation de surface, et qui cause sa jouissance à l’écart de lui » ? (« Je sais pourquoi je jouis » in Théorie des exceptions.)

Contrairement à ce qu’en pense Miller, il me semblait, quant à moi, que Sollers était un joyeux solitaire ; qu’il laissait l’Un à son Autre ; considérait l’Autre comme une aliénation à éviter ; pourvoyait à « trouer » l’Autre en nous révélant son langage essentiellement rabougrissant, coupé du vivant ; parlait d’un Autre moisi, asservi volontairement à une sociomanie débordante ; etc. Allons, Miller ! Le « surmoi » de Sollers est, du moins à mes yeux, d’une insoutenable légèreté d’être, moins épris de l’Autre que de ces autres (poètes, écrivains, artistes...) qui ont illuminé l’existence de l’Un sans Autre - ou l’existence d’une jouissance fondamentalement coupée de l’Autre.

5. Sollers et Lacan :
« Sollers dit peu de Lacan. Il donne néanmoins cette notation précieuse, voyez page 143 » (Un vrai roman) «  : « Ah, Lacan, unique objet de souci, de jalousie et de ressentiment pour les penseurs de ce temps-là... Que pense Lacan ? Que dit Lacan ? Qui peut déstabiliser ou surplomber Lacan ? » Surtout, la page 250 fait un sort à l’un de ses propos de table, une insigne vacherie macho, frappée à l’antique (bien qu’argotique), et criante de vérité, qui pourrait être de Montherlant : « C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés - pour son bien, évidemment. ». » Miller va jusqu’à jouer sur le titre de l’ouvrage de Sollers : « Lacan même ». À ses oreilles de psychanalyste, il entend plutôt : « Lacan m’aime ». Sollers, érotomane donc ! Donc, psychotique ! A nouveau ! Décidément !

Une parenthèse à propos de la phrase de Lacan (évoquée par Sollers) : « C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés - pour son bien, évidemment. » En effet, dans LNA 8, Catherine Millot écrit : « Cher Jacques-Alain, ce petit mail pour vous dire que j’ai bien aimé votre portrait de Sollers en petit Hans, dans Le Nouvel Âne. En ce qui concerne le propos de table macho de Lacan, je ne suis pas d’accord avec Sollers sur l’énoncé (puisque j’y étais). Lacan, selon moi, a dit : « quand un homme cesse d’être un homme, sa femme l’écrabouille ». Il parlait d’Aragon et d’Elsa. Je ne suis pas sûre que, sous cette forme, cela soit moins macho. J’inclinerais à penser que, pour Lacan, une femme ne cessait jamais d’être une femme, pour ce qui est de la férocité tout au moins (l’« entièreté » de femme). Est-ce machisme ? Amitiés. CATHERINE, Paris. »

A ce mail de Millot, Miller répond : « Le témoignage qu’apporte Catherine Millot ouvre évidemment un abîme de réflexion au clinicien. Version Sollers ou version Millot, il y a là le ressort d’un débat infini qui n’est pas sans échos de Swift (le gros bout, le petit bout). Selon que l’on est à « hommes » ou à « femmes » (cf. « L’instance de la lettre dans l’inconscient », in Ecrits de Lacan), on n’entend pas la même chose. A titre personnel, je suis convaincu par Catherine, après l’avoir été par Philippe. Je leur proposerai d’en disputer dans la première séance du Séminaire, encore à créer, de LNA. - JAM ». A suivre donc.

Ce qui m’étonne, c’est qu’aux yeux de Miller, un sujet (psychotique, pervers ou névrosé) qui « sait y faire avec son sinthome » (Miller), sait y faire dans l’existence (par l’écriture ou autre « partenaire symptôme » (Miller, à nouveau)) est un sujet qui n’a nul besoin de psychanalyse ou de psychanalyste. D’où lui vient alors ce goût amer (à mère) d’appliquer des concepts psychanalytiques à un sujet, en l’occurrence Sollers, qui « ne demande rien », qui se contente de bien lire, bien écrire et de bien vivre ? Désirerait-il informer les « membres » du Champ Freudien que Lacan n’aimait que lui (Miller) ? En ce sens, à propos de la dédicace de Lacan à Sollers (« Écrits ») : « On n’est pas si seul, après tout », on sait que dans Un vrai roman, Sollers répond : « Pas du tout, il se trompe, justement, on est seul, tout seul. » Pour Miller, là, Sollers se pare de « témoignages d’intérêt mais tient à faire savoir en même temps qu’il n’en est pas dupe, qu’il n’a pas besoin d’un papa, qu’il est un grand garçon. Il sait très bien qu’il ne l’est pas (...), qu’il est Cherubino pour la vie, et que c’est pour ça qu’on l’adore (moi y compris). » Il y a adorer et à dorer !

Miller oublie-t-il donc ces mots de Lacan (1964) - qui rejoignent ceux de Sollers - : « Je fonde - aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique... » ? Par ailleurs, qui est donc ce « on » qui adorerait Sollers - lui qui a précisément horreur du « On » et du « Nous » ? Qu’on me le montre ! Sollers, Cherubino à vie ? Si un Cherubino s’intéresse, contrairement aux grands garçons, aux « Divins détails » (Miller, encore !) du monde, alors là, oui, Sollers est incontestablement Cherubino à vie !

6. Sollers et Julia :
Selon Miller, Sollers trouverait en Julia « Une femme ayant sa raison » (Appolinaire cité par Sollers dans Un vrai roman). Il ajoute, Julia ne serait-elle pas « trop raisonnable ? ce n’est pas exclu ». Sollers n’a pas lâché Julia Kristeva « et il a bien fait car, lui, sa raison, l’a-t-il bien toute dans sa maison ? Il n’en est pas très sûr. Et si la folle du logis, c’était lui ? » Sollers, une folle du logis ?

Une parenthèse. Des livres sont-ils donc offerts aux diagnostics psychanalytiques ? Je ne le pense pas ! Pourquoi ? Pour la simple et unique raison qu’un livre, REEL, ne s’adresse jamais à des psychanalystes ! Or Miller fait « comme si »... D’où son erreur ! Miller oublie, comme le dit Sollers lui-même, que l’écrit s’origine dans le « corps » comme « instrument de jouissance » et que l’écrit ne doit dès lors rien à personne ! Fermons cette courte parenthèse.

Miller n’hésite néanmoins pas à faire part de sa dette à l’égard de Sollers dans le numéro suivant du LNA (8). Il écrit, en effet, à propos des actuels éclaireurs de l’opinion (« Au Lecteur ») : « Les philosophes ? Ils ont largement démissionné. Le silence des meilleurs est assourdissant. Dans la dégénérescence de la philosophie analytique, bon nombre sont passés à l’ennemi. Qui sauve l’honneur ? Au premier rang Bernard-Henry Lévy, Philippe Sollers, mes amis, les protecteurs de LNA ».

Par ailleurs, le lecteur de Sollers sait que ce dernier a comme prières du matin les « Lettres » de Voltaire. Et ne voilà-t-il pas que Miller propose lui aussi (toujours dans son « Au Lecteur ») - mais non pas, comme Sollers, à toutes et tous, mais uniquement - aux REDACTEURS du LNA « les Lettres de Voltaire », dont Mallarmé disait, je vous le rappelle : « Je place au tabernacle le plus pur des livres français et les Contes et les Lettres : celles-ci, aboutissement de la langue, en un négligé valant toute nudité. ».

Toujours dans LNA 8, dans son long entretien avec Miller (encore lui !), Jean-Didier Vincent (auteur du livre « Voyage extraordinaire au centre du cerveau »), à la question « Vous avez lu le livre des Mémoires de Sollers ? »), répond : « Je ne l’ai pas encore lu. Vous savez, j’ai été en mathélem avec Sollers. C’était à Bordeaux, au lycée Montaigne. Nous avions tous les deux la conviction que nous étions les meilleurs. Il était très intelligent, et moi, au collège, j’avais été considéré comme tel. Sollers régnait sur la classe, avec le soutien du professeur de philosophie qui allait croquer deux fois par semaine chez les Joyaux, qui tenaient table ouverte. Ils étaient marchands de poubelles à l’époque, c’était une grosse entreprise. Joyaux avait tous les disques de jazz, Charlie Parker, etc., et nous, on était un peu minable à côté de ça. »

Miller continue : « Et lui couchait beaucoup. » J-D Vincent : « Oh, il le disait. Mais je ne sais pas s’il couchait. Moi par contre, j’avais beaucoup plus de difficulté à coucher. Sollers avait du prestige, il avait le sens pour être chef, il aimait être aimé, il était entouré. Un type qui se prenait pour Lafcadio à douze ans, qui arrive dans un collège à seize, où un grand prince règne déjà, ça ne pouvait pas marcher entre nous deux. Il avait pour moi un mépris qui m’humiliait terriblement ».

Miller : « Vous l’avez revu ? » Vincent : « Oh, on se voit souvent, c’est un ami et sa femme aussi. On n’a jamais parlé de cette enfance, d’ailleurs. Il fait comme si ça n’avait pas eu lieu. Il est convenu entre nous que nous nous sommes connus dans l’enfance, mais nous n’en avons jamais parlé. La chose est que, probablement, il ne se rappelle plus de moi, ou alors s’il se rappelle de moi, c’est comme une espèce de traumatisme qu’il a masqué, parce que j’étais probablement un petit bonhomme qui gênait sa toute-puissance. »

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B. Sollers dans le Séminaire « Le Sinthome » (Lacan) :

Dès l’ouverture de son Séminaire (18 novembre 1975), Lacan dit ceci : « Joyce devait écrire en anglais, sans doute, mais, comme l’a dit dans Tel Quel quelqu’un dont j’espère qu’il est dans cette assemblée, Philippe Sollers, il a écrit en anglais d’une façon telle que la langue anglaise n’existe plus ». (Seuil, p. 11) Sollers, nous dit Miller, est là et il le sera toute l’année. Dans ce même Séminaire, Lacan dira aussi le 20 janvier 1976 à propos de la manière qu’avait Joyce de « hacher les phrases » : « C’est vraiment un processus qui s’exerce dans le sens de donner à la langue dans laquelle il écrit un autre usage, en tout cas un usage qui est loin d’être ordinaire. Cela fait partie de son savoir-faire. J’ai déjà cité là-dessus l’article de Sollers, il ne serait pas mauvais que vous en mesuriez la pertinence. » (Seuil, p. 74)

Miller, dans sa « Notice de fil en aiguille », & 1 (p. 199), « Un apologue » de quasi 3 pages, évoque, avec son autorisation, une anecdote de l’année 70 de Sollers :

« Lacan, assis, par terre, faisant effort pour se relever, trébuchant - Sollers, qui « s’arrange pour qu’il tienne debout » - Sylvia, l’épouse, qui lui lance : « Mais laissez-le, maintenant il est grand ! »
« « Ai-je besoin de commenter ? » demande Sollers dans son entretien. « Non...« il est grand maintenant » : ce n’est pas la peine de l’aider à marcher... On ne dit pas ça ! On ne dit pas ça en cherchant l’accord ...enfin, en cherchant le sous-entendu érotique avec quelqu’un de plus jeune. C’est choquant. Pour moi, (...) Lacan n’est pas un enfant. »
« La scène est sensationnelle. Mais, cher Philippe, excusez-moi, on peut l’entendre un peu autrement.
« Que dit Sylvia ? Que c’est vous, Philippe, qui prenez Lacan pour un enfant. Oui, vous, en vous précipitant à son secours. Est-ce lui qu’elle moque ? N’est-ce pas plutôt vous qu’elle rembarre, vous empressé ?
« C’est elle qui vous indique que Lacan n’est plus un enfant, ou qu’il ne l’est pas plus que ne l’est « touthomme », en un mot, comme l’écrivait Lacan. « Qui parle ? Mais voyons, c’est « la vraie femme », celle qui se définit de n’être pas une mère, et qui ferait des croche-pieds plutôt que de « mettre debout ». Bref, la mère de Lacan, c’est vous Philippe. Elle, c’est Médée (...).
« (...).
« Je ne dis pas que vous ayez tort de subodorer dans la phrase de Sylvia une invite à votre endroit, mais comment ne pas voir que cette phrase ne prend son sens érotique que du geste de sollicitude qui la précède, par lequel vous consolidez le vieil homme titubant ? Sylvia vous dit en somme : « Laisse tomber, petit homme, intéresse-toi donc à une femme plutôt qu’à lui. »
« (...).
« Ah !vous n’étiez pas le seul, Philippe, à tourner autour de Lacan, à vouloir l’aider dans son grand âge, à vous « arranger pour qu’il tienne debout ». (...). Nous qui, comme vous, avions un faible pour les grands hommes, croyez-vous que nous étions regardés avec bienveillance par la femme qui accompagnait celui-ci dans la vie ?
« Vous qui faites profession d’admirer Bataille, vous vous indignez que Sylvia vous ait dit d’une voix désabusée : » Ah, vous vous intéressez à Georges ? », et vous objectez vertueusement : »Pour moi, Bataille, ce n’était pas « Georges ». » Oui, mais, voyez-vous, pour elle, si. Tout le problème est là.
« Sylvia était une hérétique, à sa façon. À ses yeux, vous n’étiez qu’un petit idolâtre, comme moi. Elle, elle fracassait, ou elle sapait, nos idoles aux pieds d’argile. Elle ne montait pas sur l’escabeau (...).
« Savez-vous qu’elle me dit un matin : « Ah, Jacques-Alain, je suis bien fatiguée. J’ai passé la nuit à brûler toutes les lettres de Georges » ?
« Nous n’aurions pas fait cela, n’est-ce pas, Philippe ? (...). Mais Bataille n’avait pas été notre homme-ravage (...).
« Sollers aide Lacan, Sylvia rembarre Sollers. C’est qu’elle est pleinement cette « aide contre » que Dieu créa à Adam en la personne de la femme (Genèse, 2, 18), et dont il est à deux reprises question dans Le Sinthome (la Bible de Jérusalem, optimiste, traduit au contraire : « une aide qui lui soit assortie »). C’est qu’avec l’« extrême présence à l’unicité » que lui prêtait Lacan (voir L’Éthique de la psychanalyse, p. 343), elle avait perçu le rêve d’idylle de l’habile homme qui, trente ans plus tard, en riant, dirait de Lacan : « Je pense que le transfert a été réciproque, et à mon avantage. »
« Ce transfert, il est là, Philippe, dans ce geste de supporter, qui fait couple de Sollers et Lacan. C’est alors que Sylvia se met en tiers. Il y a maintenant un trio, et il est borroméen, à le déchiffrer par Le Sinthome. « Sollers, tout à son transfert réciproque, c’est l’imaginaire. Sa « touthommie » lui fait croire que Lacan, se dressant sous sa main secourable, est imaginaire comme lui. « Non, il n’a pas besoin de vous pour ça, il est grand tout seul », dit Sylvia, « et symbolique » (...). Quant à elle, elle est le réel (...), à moins qu’elle ne soit le sinthome (...) qui le retient de s’esbigner.
« Pour finir, je vous rendrai volontiers les armes, Philippe. Je ne veux pas avoir raison contre vous.
« Sans vous, nous n’aurions pas ce sublime vaudeville. Il vous a fallu, pour livrer cette scène, franchir les portes que garde le Démon de la pudeur. Peut-être cela vous coûtait-il moins qu’à moi - qui ai dû le faire aussi, pour vous suivre dans la zone incandescente où brûlent les lettres de Bataille avec celles de Gide, et où vous avancez, intrépide, bravant les mille e tre plus une, pour prendre la main du Commandeur, afin qu’il ne tombe pas. « Il n’est pas de meilleur apologue pour Le Sinthome. Lacan faisait appel à Joyce pour faire un pas au-delà du point où s’était arrêté Freud. N’est-ce pas ce que vous mimiez ce soir-là ? La littérature volant au secours de la psychanalyse qui se casse la figure.
« Sylvia ne pouvait que s’interposer, par effet de contrainte. » (Seuil, pp. 199-201).
Si j’ai trouvé utile de rapporter, quasi en son entier, ce &1, c’est qu’il me semble fondamental pour comprendre ce qui sépare, a toujours séparé, selon moi, Sollers de la psychanalyse. Au fond, entre Sollers et Miller, il y a d’ores et déjà cette différence fondamentale : Le premier se « laisse-être », tandis que le second s’évertue à « interpréter » le « laisser-être ». Quoi de plus « normal » - Miller, je vous entend déjà : « norme-mâle ! », disons donc logique -, que d’aider une personne à se relever ? Ah, Philippe, vous auriez dû incontestablement « laisser tomber » Lacan, car « grand », « maintenant », il l’était aux yeux de Sylvia ! Même grand, peut-être que Médée désirait, à son insu, que Lacan se casse une jambe ou se fracasse le visage, le crâne ! Pourquoi, par ailleurs, « maintenant » - Lacan a, en 1970, 69 ans ? Ne l’était-il donc pas « grand » en 1969 ? 68 ? 67 ?.... Le « maintenant » n’arrête apparemment ni Miller ni Sollers ! Dommage ! Qu’a fait donc Lacan pour apparaître à Sylvia « grand » en 1970 ? Mystère ! « Maintenant », disait-elle !

Ce qui m’étonne surtout dans cette notice (censée donc éclairer les propos de Lacan), c’est que Miller ne dit pas un mot de l’article - pas sans « pertinence » (selon Lacan lui-même) - de Sollers paru dans Tel Quel ! PAS UN MOT ! Bizarre ! Non ? Comblons donc, ici même, cette grosse lacune millerienne, soit de citer le titre de l’article de Sollers en question : Il s’agit de « Joyce et Cie » (publié dans Tel Quel n°50 et repris dans Théorie des Exceptions). Une ou deux citations :

« Joyce ne donne pas sa langue au chat. Il n’écrit pas dans « lalangue » (au sens de Lacan) mais dans l’élangues : ça saute, coupe, et c’est singulier pluriel. En apparence : des mots, des phrases. En réalité : des entrechoquements de lettres et de sons. » (TE, p. 90)

« Dès la première ligne, chez lui, tout est public. Autrement dit, la notion de « privé » perd son sens. Le privé n’explique pas le public, mais c’est dans le publiable qu’on pourra trouver tel ou tel éclairage du privé (partiel). Il n’y a rien à savoir sur Joyce parce son écriture en sait toujours plus, et plus long, que le « lui » qu’un autre peut voir. Difficile à admettre ? Impossible. Impossible de volatiliser cette dernière illusion fétichiste : qu’un corps n’est pas la source de ce qu’il écrit, mais son instrument. » (TE, p. 86)

Un corps comme instrument de jouissance. Le « dernier » Lacan ne disait pas autre chose ! N’est-ce pas Miller ?

Pour d’autres auteurs cités par Lacan, Miller n’hésite par contre pas à survoler certains de leurs écrits fondamentaux. « Oui, mais Sollers, lui, est toujours vivant, un joyeux vivant ! » Cette pensée s’impose à moi : « Oui, mais Sollers, lui, est toujours vivant, un joyeux vivant ! » On règle souvent ses comptes avec les « vivants » (rivaux, adversaires...) - surtout les joyeux ou les Joyaux - et non avec les « morts », me dis-je tout bonnement. On répond du coup « à côté », on rapporte une anecdote - où le « sens » est en accord, bien entendu, avec les « armes » de Miller plutôt que de celles de Sollers - afin de noyer littéralement le poisson - en l’occurrence « faire oublier », tout bonnement, l’article pertinent de Sollers ! Acte de prestidigitation inouï !

À propos du n ?ud borroméen formé par Sollers (Imaginaire), Lacan (Symbolique) et Sylvia (Réel). Ce que Miller ne dit pas c’est que dans Le Sinthome l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel ne se nouent que par le « sinthome ». Est-ce Sylvia qui nouerait donc le couple Sollers/Lacan, Lacan/Sollers ?ou Sollers le couple Lacan/Sylvia, Sylvia/Lacan ?ou Lacan le couple Sollers/Sylvia, Sylvia/Sollers ? Dit autrement, quel est le « partenaire symptôme » qui anime la soirée de chaque membre du « trio » ? Comment le savoir ? C’est peut-être « l’objet » de la visite de Sollers au couple Lacan ? N’est-on pas tenté par des interprétations sauvages ? Sollers, lui, me semble plus juste, plus vrai, en se contentant de lire la surface de l’eau plutôt que de conjecturer sur sa profondeur ! Il répond du tac au tac là où Miller interprète ! Il me semblait que la psychanalyse n’était pas une « conception du monde » et qu’elle ne se pratiquait que sur le divan ! Soit !

Il est vrai qu’une femme (pas une mère !) est moins portée à l’idolâtrie que l’homme, son homme. Miller a raison. Elle n’hésite pas à brûler des lettres, détruite des bijoux - et même à assassiner ses propres enfants - à seule fin de brûler et détruire - assassiner -, in effigie, leur (ex)donateur - géniteur. Miller a l’air d’admirer de tels actes ! À ses yeux, ce sont de « vraies femmes » ! C’est pour cette raison même, me semble-t-il, qu’il trouve la femme de Sollers, Julia Kristeva, « trop raisonnable » (donc, « trop mère ») ! Miller aurait-il donc préféré une Julia dévorant les écrits de son tendre et « infidèle » époux ? Probable. Non ! Incontestablement !

Sollers n’écrit-il pas en ouverture de Femmes :

« Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment » ?

L’homme est donc plus porté à l’idolâtrie. Sollers est donc un « idolâtre » de Rimbaud, Proust, Picasso, Mozart, Tchouang-tseu, Lacan.... . Et alors ? Y a-t-il une faute, un péché à lire et relire, regarder et re-regarder, écouter et réécouter, sentir et re-sentir, des livres, des séminaires, des tableaux et des musiques éternels ? Que serait, en ce sens, la psychanalyse sans « l’idolâtrie » que Miller accorde à l’ ?uvre de Lacan ? Une psychanalyse sans saveur et toute asservie à la canaillerie ambiante ! Tout simplement !

Continuons...

Georges n’est pas Bataille ! Bataille est un nom - comme Lacan - pas « comme les autres ». Alors que « Georges » - ou Jacques -, lui, est commun. Sylvia préfère apparemment son « Georges »- plutôt que leur « Bataille » ! Il est vrai qu’une femme (une « vraie ») ne désire pas « partager » ou partouzer son homme - ni avec d’autres femmes ni d’autres hommes. Elle le veut « toutàelle », « rienquàelle ». Une « vraie » femme est donc loin d’être « sociable ». Sollers en insistant sur « Bataille » n’encourage-t-il pas Sylvia à oublier, un instant, la sphère privée de son intimité avec « Georges » et à s’ouvrir à l’existence du monde où « Bataille » est désormais, par ses écrits, un « nom » pas comme les autres ? Miller, apparemment, bataille, lui, pour le « Georges » plutôt que le « Bataille » !

Heureusement que Lacan s’est fait un nom sinon...point de Miller !

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C. Sollers dans le Séminaire « D’un Autre à l’autre »

Dans ce Séminaire, à aucun moment Lacan ne fait allusion à Sollers. C’est Miller qui, dans son quatrième de page, écrit : « Je lis sous la plume de Sollers que Claudel est d’abord pour celui qui a écrit : « Le Paradis est autour de nous à cette heure même avec toutes ses forêts attentives comme un grand orchestre invisiblement qui adore et qui supplie. Toute cette invention de l’Univers avec ses notes vertigineusement dans l’abîme une par une où le prodige de nos dimensions est écrit. » Eh bien, Lacan est pour moi celui qui dit dans ce Séminaire : « L’enfer, ça nous connaît, c’est la vie de tous les jours. » C’est la même chose ? Ah, je ne crois pas. Ici, pas d’adoration, pas d’orchestre invisible, ni vertiges ni prodiges. »


Rappelons Sollers : « Si Claudel écrit par exemple : « Le paradis est autour de nous à cette heure même avec toutes ses forêts attentives comme un grand orchestre invisiblement qui adore et qui supplie » (ce qui est déjà une manière de traduire Rimbaud, comme le feront Breton, Aragon et tant d’autres), nous y sommes un peu et pas du tout, car les "forêts attentives" n’adorent pas, ne supplient pas, elles ont autre chose à faire. [...] Quoi ? Rien. Mais pas rien justement, et de cela Cézanne est décidé à nous convaincre. En réalité, tous les arbres sont des Cézanne, on devrait les appeler ainsi ; les pins, surtout ? Oui, mais aussi les autres. Leur façon d’éclairer l’espace où, la plupart du temps, nous n’entrons pas, que nous n’éprouvons pas. » (Eloge de l’infini, Folio page 21, cité ici même, Pileface.)

Pour la psychanalyse n’y aurait-il donc que « l’Enfer » et point de Purgatoire ni de Paradis sur terre ? Je me rappelle de ces mots d’un psychanalyste qui m’encouragèrent réellement à m’allonger sur un divan : « Une psychanalyse, c’est comme un Jugement Dernier ! Sauf que là, même les pécheurs, après une saison en Enfer et au Purgatoire, peuvent se retrouver au Paradis ! La divine comédie de Dante, c’est au fond le témoignage d’« une » psychanalyse réussie !... Là où est le péril croît assurément aussi ce qui sauve ! Sinon, à quoi bon une analyse ? »

Critiques milleriennes gratuites donc....

Décidément, le Sollers « de » Miller n’est pas le mien ! (Cf., ici même, « Sollers le Sage Sollers-tseu ».)

Ce que j’aime réellement chez Sollers, contrairement à chez Miller, c’est son absence de « conception du monde » ou de « théorie(s) ». Pour Sollers, la Vie est certes sans théorie(s), mais pas sans thé au riz ou thé au « Ris ! » !

A suivre donc....

Khalil El Nour


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Interlude : on peut aussi voir « Le cigare de Freud » ici

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