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La révolution Lacan et Jacques-Alain Miller

D 20 novembre 2011     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le JDD du 25 septembre, Sollers écrit :

La surprise : trente ans après sa mort, Lacan, en deux publications dues au travail acharné de Jacques-Alain Miller, entre dans les best-sellers et enflamme la presse. Vous vous procurez vite Vie de Lacan, du même Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et maître d’oeuvre de ses écrits et de ses séminaires, témoin le plus fiable et le plus inspiré du diable de la psychanalyse, toujours aussi dérangeant. Miller, jusque-là discret, entre par la grande porte de la littérature. Vérifiez.

Les deux publications de Lacan sont Je parle aux murs et le volume XIX du Séminaire Ou pire... Quant à la Vie de Lacan, J.-A. Miller la commence ainsi :

*


Vie de Lacan

Paris, le 2 août 2011

I

Imprimé le 2 septembre 2011
à Paris 6e en 2000 exemplaires
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La conversation de ces deux jeunes femmes roulait sur la diffamation dont Lacan faisait encore l’objet trente ans après sa mort. La première me reprochait mon silence sur « un dégoûtant ramassis de saloperies », la seconde « une complaisance qui aura permis aux modernes Erinyes de se sentir autorisées à dire n’importe quoi sur celui qu’elles poursuivent d’une hainamoration implacable et éternelle ». Si les deux amazones me communiquèrent sans peine leur fièvre d’arracher la tunique de Nessus consumant Hercule, comment leur désir devenu mien aurait-il été sans perplexité ? Lacan, je l’avais connu, fréquenté, pratiqué seize ans durant, et il n’avait tenu qu’à moi de porter témoignage. Pourquoi m’être tu ? n’avoir rien lu de cette littérature ?

Étudiant son enseignement, rédigeant ses séminaires, prenant le sillage de sa pensée, j’avais négligé sa personne. Préférer sa pensée, oublier sa personne, c’était ce qu’il souhaitait qu’on fasse, au moins le disait-il, et je l’avais pris au mot. Sans doute avais-je toujours eu soin, par méthode, de référer ses énoncés à son énonciation, de ménager toujours la place du Lacan dixit, mais ce n’était nullement faire cas de sa personne. Au contraire, ne dire mot de sa personne était la condition pour m’approprier sa pensée, approprier ma pensée à la sienne, je veux dire universaliser sa pensée, opération où le tien et le mien se confondent et s’annulent.

Je m’étais intéressé à élaborer ce qui, de la pensée de Lacan — mot qui le faisait rire — pouvait être transmis à tous, sans perte, ou avec le moins de perte qu’il était possible, et que chacun pouvait ainsi faire sien. Cette voie était celle de ce qu’il appelait, d’un usage qui lui était propre, le mathème. Or, cette voie implique par elle-même une certaine disparition du sujet et un effacement de la personne. Faire néant de la personnalité singulière de Lacan allait donc de soi. Je la signalais dans mes cours, mais c’était pour la soustraire, la laisser tomber, la sacrifier, si je puis dire, à la splendeur du signifiant. Ce faisant, je me sentais être partie prenante de ce temps futur que, de son vivant, il appelait de ses v ?ux, celui où sa personne ne ferait plus écran à ce qu’il enseignait. En somme, la voie du mathème m’avait conduit à garder le silence quand j’aurais eu à faire quelque chose que mes deux jeunes amies appelaient le défendre.

Mais le défendre, je l’avais fait de son vivant, et jusqu’au bout, quand il était aux abois, puis à la dernière extrémité. À quoi bon le faire, lui mort ? Mort, il se défendait très bien tout seul — par ses écrits, son séminaire, que je rédigeais. N’était-ce pas assez pour faire voir l’homme qu’il était ?

Sollers me tannait pour que j’obtienne de Lacan qu’il se laissât filmer à son séminaire. C’eût été un document pour l’histoire, et sans doute un véhicule pour propager la vraie foi. Là était pour lui le vrai Lacan. Je souriais, bien décidé à ne pas le demander à Lacan, sachant fort bien que je serais rebuté. Sur la scène du séminaire, Lacan donnait certes quelque chose au théâtre, mais, à ses yeux, c’était afin que ça passe, ce qu’il avait à dire, dans l’instant de le dire. Sa semblance, cette nymphe, n’était pas à perpétuer. C’était une concession faite à la « débilité mentale » de ce parlêtre qu’il fallait bien captiver par quelque « obscénité imaginaire » pour qu’il retienne quelque chose du propos. Il disait qu’on ne l’entendrait enfin, au sens de le comprendre, que lorsqu’il aurait disparu.

Il abordait chacune des séances du séminaire comme une performance à réaliser, mais, en ce temps-là, les performances, on ne les enregistrait pas. Déjà, mobiliser une sténotypiste pour noter un cours, en ce temps-là c’était bizarre, cela ne se faisait pas en Sorbonne. Cependant, même quand on vit apparaître les premiers petits magnétophones, qui bientôt se multiplièrent autour du pupitre de Lacan, la sténo resta là, comme une butte-témoin des siècles passés.

Xénophon déjà, dit-on, avait fait usage de cet art pour noter les paroles de Socrate.

II

Toujours est-il que ce résidu, ce déchet, ce caput mortuum de mon Orientation lacanienne, je veux dire la personne de Lacan, je fus soudain enchanté à l’idée de la faire vivre, de la faire palpiter, de la faire danser, comme je sais faire vivre, palpiter et danser concepts et mathèmes.

Était-ce désir de le défendre, de lui rendre justice, de le justifier, d’en faire un juste ? Lacan n’était pas un juste. Il n’était pas tourmenté par le devoir de justice. Il m’avait même dit, et dit à tous, à la télévision, l’indifférence qu’il vouait à la justice distributive, celle qui veut que, de chacun, il en soit selon ses mérites. Il avait même eu le toupet de prétendre passer inaperçu, comme le discreto de Gracián, alors que sa personne tirait l’oeil depuis longtemps, qu’elle était devenue assez tôt dans sa vie une occasion de scandale, et qu’il était connu comme le loup blanc depuis la sortie de ses Écrits.

Non, je n’avais pas le désir de le défendre. Il se peut bien qu’il ait été indéfendable. J’avais le désir de le rendre vivant – vivant pour vous, qui après lui vivez, puisqu’il semblait que lire son séminaire, ce monologue prononcé sur scène toutes les semaines, durant près de trente années, ne suffisait pas à vous le faire voir dans la densité de sa présence et les extravagances de son désir.

Mais alors, pourquoi le mot de justice s’est-il rappelé à moi ? C’était en raison, sans doute, du lien que la tradition établit entre jugement et résurrection. Et je me disais que c’était sans doute ce désir de résurrection de Lacan qui, cheminant en moi à mon insu, m’avait inspiré de choisir pour emblème d’un congrès récent de l’Ecole de la Cause freudienne, la fresque de Signorelli à Orvieto – celle de la résurrection des corps le jour du Seigneur – que Freud évoque dans la Psychopathologie de la vie quotidienne.

J’avais écrit à cette occasion : « Debout les morts ! ». C’était sans doute un entre tous que j’entendais faire revivre.

Donc, l’idée me vint d’une Vie de Lacan.

III

Elle fit lever en moi de multiples échos, et d’abord un souvenir.
Je me souvenais de m’être jadis demandé, lorsque Lacan était encore vivant, pourquoi je n’étais pas à Lacan ce que James Boswell avait été à Samuel Johnson. Pourquoi n’écrivais-je rien de ce que je voyais et entendais de Lacan tous les jours, surtout les fins de semaine où j’étais si souvent auprès de lui, dans sa maison de campagne de Guitrancourt, à une heure de Paris ? Je constatais que jamais je ne notais un seul de ses propos familiers, alors que j’aimais bien lire ceux de Martin Luther ou Anatole France. Jamais je n’inscrivais un dit, une date, un événement.

Mais cette idée m’avait tout de même suffisamment travaillé pour que j’entreprisse la lecture de Life of Johnson, 1 300 pages dont je ne connaissais jusqu’alors que des extraits scolaires. Boswell consigna en effet, au jour le jour, et durant vingt ans, ce que vivait et disait le Dr. Samuel Johnson, qui fut au XVIIIème siècle la grande figure des lettres anglaises, l’arbitre de toutes les élégances littéraires. On ne le lit plus, mais on lit encore la Life. Boswell confessait que, durant ces vingt ans, il avait eu constamment dans l’esprit le projet d’écrire la vie de Johnson, et que Johnson, le sachant, répondait à ses questions pour nourrir l’ouvrage, et que celui-ci donne de lui « une représentation exacte ». Il lui confiait ce qu’avaient été son enfance, son adolescence, ses années de formation, les événements qui avaient eu lieu avant leur rencontre. Boswell notait tout de la conversation du Dr. Johnson, qui consistait essentiellement, aux dires du commensal, en des monologues « d’une vigueur et d’une vivacité extraordinaires ».

Le Dr. Lacan, on ne s’aventurait pas à le questionner sur sa vie présente, et sa vie passée semblait l’indifférer profondément. Je l’avais interrogé deux ou trois fois à ce sujet, et j’avais obtenu des réponses, mais si lapidaires et surprenantes qu’elles me restaient en mémoire sans que j’aie eu besoin de les noter. De plus, il faut avouer que sa conversation familière, à la différence de celle de Johnson, n’était pas marquée par beaucoup de vigueur et de vivacité. Cette vigueur et cette vivacité, il les gardait pour le long monologue de son séminaire, tandis que sa conversation était, à dire vrai, plutôt celle de ses familiers. Il nous dirigeait, au temps où je l’ai connu, vers la narration et le commentaire de petites anecdotes et de petits faits vrais sur toutes choses en ce monde, pourvu que ce fût original et piquant. Je lui disais qu’il nous faisait composer à table de nouvelles Nuits attiques. Aulu-Gelle est d’ailleurs cité par lui dans les Écrits. Disons que cela ressemble à du Macrobe, si cela vous renseigne.

On ne pouvait donc trouver auprès de Lacan la même ressource que Boswell auprès de Johnson. Johnson professait que la vie d’un homme ne saurait être mieux écrite que par lui-même. Boswell était évidemment soutenu et comme aspiré par le désir de se mettre à cette place. Life of Johnson est en quelque sorte une autobiographie écrite par un autre. À moi il était échu d’écrire, non pas la vie de Lacan, ni sa conversation, mais ses séminaires. Personne, certainement, ne l’aurait fait mieux que lui-même. D’ailleurs, saisi d’émulation après la parution du séminaire des Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, qui fut le premier à sortir, il s’était proposé de rédiger lui-même L’Éthique de la psychanalyse. Il n’alla pas loin avant de faire une longue interpolation, et laissa le tout dans ses papiers. C’est pourquoi le premier séminaire que je rédigeai après sa mort fut celui-là. Donc, je fus son tenant-lieu à cette place. M’y appelant, il avait d’ailleurs été assez généreux pour me dire, à propos de ce séminaire des Quatre concepts : « Nous le signerons ensemble ». C’est moi qui reculai devant cette signature qui me paraissait exorbitante, « Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller », par un trait de modestie qu’il ne manqua pas de relever pour me le décocher en retour, dans la postface que je lui avais demandé d’écrire pour cette première parution. J’avais cru plus digne de moi – modestie est aussi orgueil – de m’effacer, et de faire mettre au dos de la couverture la formule « texte établi par… », qui était celle de la collection Budé pour les éditions de textes grecs et latins. Johnson avait donc avec sa propre vie un rapport autobiographique. Ceci n’est pas permis par le discours psychanalytique. Dans la psychanalyse, on raconte sa vie, en effet, mais on la raconte dans des séances de psychanalyse, pour un autre qui l’interprète, et cet exercice est de nature à modifier tout ce qui s’est pratiqué dans le genre littéraire de l’autobiographie. Je veux dire que cela le rend impraticable.

On pourrait dire en un sens qu’il n’y a qu’une personne analysée qui puisse raconter sa vie d’une façon plausible, puisque l’analyse est censée lui avoir permis de lever les refoulements responsables des blancs ou des incohérences dans la trame de l’incessant monologue du moi. Mais une fois complétée de cette manière, votre vie n’est plus racontable au tout-venant. Le démon de la Pudeur se dresse : il faut mentir, ou être indécent. Et puis, l’analyse fait éclater la biographie, elle polymérise la vérité, elle ne vous en laisse que des fragments, des éclats. La mémoire est moirée. Le réel ne se transmute pas en vérité, sinon menteuse par elle-même. Il y a cet obstacle irréductible que constitue ce que Freud appelait le refoulement originaire : on peut toujours continuer d’interpréter, il n’y a pas de dernier mot de l’interprétation. Bref, autobiographie est toujours autofiction.

Cependant, peut-être, après tout, Lacan aurait-il dû raconter sa vie. On le lui avait suggéré, et sous une forme qui est précisément la suivante. Son éditeur aux éditions du Seuil, qui était aussi un militant actif de la cause, François Wahl, lui proposa un jour d’être interrogé sur sa vie et ses opinions, et qu’un livre soit ensuite publié. Le nom était venu de l’un des intervieweurs les plus distingués des années 1950 et 60, Pierre Dumayet, qui s’était entretenu seul à seul, devant les caméras de la télévision, avec Mauriac, Montherlant, Queneau, Ionesco, Duras… Pénétré, méditatif, tirant sur sa pipe, l’hôte, assis en face du grand écrivain, s’exprimait d’un ton égal, un rien feutré, et posait une à une des questions toujours pertinentes, écoutant avec respect les réponses. Qui mieux que cet honnête homme, pensait l’éditeur, pouvait accoucher Lacan ? De surcroît, il venait d’interviewer Lévi-Strauss, un dimanche.

L’idée de cette interview autobiographique, je l’appris de Lacan. Il accompagna l’information de son petit sourire malicieux, qui voulait dire : « Bien entendu, je n’en ferai rien ». D’un autre sourire, j’acquiesçais, alors que je vois mieux aujourd’hui, par rétrospection, quels coups futurs l’ami Wahl voulait parer. Peu après, Lacan accepta d’emblée la proposition d’un jeune inconnu : pour un documentaire télévisé, s’entretenir avec moi sur son enseignement. Benoît Jacquot tombé du ciel l’avait charmé. Lacan ne manquait pas de prévoyance : il devait bien savoir qu’on écrirait un jour sa biographie, et que le portrait ne serait pas forcément flatteur. Pourquoi ne pas apporter son témoignage ? Il s’en moquait. Mais était-ce une raison pour que je fasse de même ?

Il était certes sous-entendu, quand on l’approchait d’un peu près, qu’on n’allait pas piapiater au dehors, et, tout compte fait, peu nombreux sont ses proches dont les déboires, les déceptions, voire les ressentiments, ont tiré quelques propos amers qui ont nourri la rumeur, et que, parfois, on voit même religieusement colligés dans des ouvrages sans acribie, voire dépourvus de simple jugeotte.

Tout de même, trente ans après sa disparition, je pense que j’ai quelque chose à dire de l’homme que j’ai connu, quelque chose qui ne soit pas indigne de la haute tenue de son enseignement.

À suivre

Jacques-Alain Miller

Vie de Lacan.

LIRE AUSSI : Vie de Lacan. Première séance du Cours et Vie de Lacan. Un cours de Jacques Alain-Miller.

Pour en savoir plus sur la genèse du texte, lire Vie de Lacan : parcours d’un signifiant (désormais indisponible). On y apprend que « le lundi 15 [août], BHL [...] téléphone [à JAM] : il l’encourage à faire de Vie de Lacan un livre, « 500 000 signes » ; il est disposé à le publier chez Grasset, si Jam ne veut ou ne peut le donner au Seuil de Bétourné... »
D’après mon libraire, le livre devrait sortir en février 2012.
A suivre...

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JAM à la librairie Mollat de Bordeaux

Le 10 septembre 2011, Jacques-Alain Miller s’est rendu à la librairie Mollat à Bordeaux, pour présenter le séminaire XIX de Lacan Ou pire, Je parle aux murs, qui viennent de sortir en librairie, et la première livraison de son Vie de Lacan.

Durant 1h 40, il a débattu avec une assistance nombreuse et joyeuse.

crédit : La Cause freudienne

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La révolution Lacan

Jacques Lacan :
"J’ai été appelé à une position d’enseignement de la psychanalyse"

En 2001, pour "Les chemins de la connaissance", Christine Goémé proposait cinq émissions sur Jacques Lacan intitulées "A l’écoute de Jacques Lacan". Dans le premier volet, on pouvait entendre, présenté par Jacques-Alain Miller pdf , un enregistrement de Lacan datant de 1966. Lacan venait de publier les Écrits au Seuil.
On le retrouve ici en modulation de fréquence dans un enregistrement du 28 novembre 1966, un siècle après sa naissance. Il s’agit d’une lecture de Lacan, par Lacan, sur l’enseignement de la psychanalyse :

J’ai été appelé, par les conditions difficiles qu’a rencontré le développement de cette pratique en France, à y prendre une position qui est une position d’enseignement. Cette position part des faits et pour cela il a fallu qu’elle y retourne. Des faits cela veut dire des faits examinés pour voir en quoi il consiste, autrement dit des faits scientifiquement établis.

Crédit France Culture

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Radiophonie (1970)

ACR, Atelier de Création Radiophonique.

« Il existe 3 versions de « Radiophonie ».
La première (version orale) exposée à son séminaire par Lacan le 9 avril 1970. En réalité elle est seconde par rapport à la version enregistrée la veille à La Radio-Télévision Belge.
La seconde version (enregistrée le 8 avril 1970) est diffusée pour la première fois par la RTBF, le 5 juin 1970.
La troisième version est la version écrite par Lacan et publiée pour la première fois dans Scilicet 2/3 en décembre 1970. » (Patrick Valas)

Le texte intégral

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Encore

Fin septembre 2011, Laure Adler consacrait une série d’émissions à Jacques Lacan, série intitulée Encore, du nom d’un des volumes du Séminaire.

« Hors-champs » a souhaité revenir sur le parcours, l’itinéraire, l’emprunte qu’a laissée Jacques Lacan, aussi bien dans le domaine de la clinique, de la psychanalyse que de la théorie. On le sait, Lacan n’écrivait pas mais parlait. Nous avons décidé de faire parler des intellectuels qui ont connu, travaillé, été en analyse avec Lacan pour les faire parler de Lacan en écoutant des archives de Lacan.
Esquisse d’une cartographie subjective et contrastée de celui qui demeure un grand maître intellectuel qui provoque encore fascination, sidération, irritation.

Ont participé à cette série d’émissions : Jean-Baptiste Pontalis, psychanalyste, François Roustang, hypnothérapeute et Jean-Claude Milner, linguiste et philosophe.

L’émission du 27 septembre avait pour invités Jacques-Alain Miller et Benoît Jacquot, cinéaste et réalisateur, en 1974, de la célèbre « Télévision » (43’19").

La série d’émissions.

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JAM par lui-même

A voix nue, 17 au 21 octobre 2011

Par Martin Quenehen. Avec la collaboration de Claire Poinsignon. Réalisation, Lionel Quantin. A la technique, Benjamin Thuau.

Jacques-Alain Miller {JPEG}

Normalien, agrégé de philosophie, Jacques-Alain Miller est psychanalyste. La faute à Jacques Lacan, pour qui il a éprouvé, jeune homme, un « coup de foudre théorique ». Après avoir été l’élève de Barthes, de Derrida et d’Althusser, Miller a en effet choisi Lacan et Lacan l’a choisi, en faisant de lui celui qui établit, depuis 1973, ses fameux Séminaires.
Surnommé « Divan le terrible » par Le Monde des livres, « JAM » a failli être Lénine et bien été militant maoïste, mais il a toujours préféré Maximilien l’Incorruptible aux dirigeants communistes. Par-dessus tout, depuis leur première rencontre, il y a 47 ans, Miller est resté fidèle à Jacques Lacan. Il veille ainsi sur la dernière école du « Docteur », l’Ecole de la Cause freudienne, et a fondé, il y a vingt ans, l’Association mondiale de psychanalyse, qui constitue aujourd’hui la deuxième internationale de psychanalyse après l’IPA, naguère créée par Freud.
La vie de JAM est donc une aventure intellectuelle et politique, pleine de combats et de philippiques, mais aussi une histoire d’amour, puisque Jacques-Alain Miller est, notamment, le gendre de Lacan, dont il a épousé la fille Judith, en 1966.
Cette semaine, Jacques-Alain Miller revient sur son parcours en cinq épisodes (de 28’ chacun), dont les noms empruntent à des rues de la capitale, où il vit, écrit et travaille depuis l’enfance.

1) Rue Saint-Antoine et Saint-Jacques
Où Jacques-Alain Miller revient sur son enfance dans le quartier du Marais, la figure de son père, son amour dévorant pour la littérature française et sa rencontre avec le "n°1 des philosophes de l’époque", Jean-Paul Sartre.

2) Rue d’Ulm
Où Jacques-Alain Miller se souvient avec humour de ses « maîtres » de l’Ecole normale supérieure (Barthes, Foucault, Derrida, Althusser), de ses camarades aux noms illustres (Macherey, Balibar, Regnault, Linhart, Milner), des filles de la Sorbonne et de sa rencontre avec la pensée de Lacan.

3) Rue Robespierre
Où Jacques-Alain Miller explique pourquoi un portrait de l’Incorruptible ornait le mur de sa chambre d’enfant, comment il est entré à l’UEC et dans quelles circonstances il a rejoint les maoïstes, en 68, à Besançon.

4) Rue de Lille
Où Jacques-Alain Miller raconte sa rencontre avec le couple que formaient Jacques Lacan et Sylvia Bataille, les vacances à Guitrancourt et sa rencontre avec Judith, qui deviendra sa femme.

5) Rue Huysmans
Où Jacques-Alain Miller revient sur son installation en tant qu’analyste, à la mort de Lacan, sur la naissance de l’Ecole de la Cause freudienne et la création de l’Association mondiale de psychanalyse, au cours d’un périple en Amérique latine, placé sous le signe de St Paul et Cassius Clay.

crédit : A voix nue

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Un peu d’histoire : L’Infini et JAM

Dans le JDD de septembre 2011 que je citais en commençant, Sollers, juste avant de parler de Jacques-Alain Miller, signale quelques livres de la dernière rentrée littéraire :

Le plus émouvant et délectable : Ô Solitude [1], de Catherine Millot, plongée dans le vertige de l’amour transformé en sérénité extatique.

De Millot à Miller... Je me suis rappelé que la même Catherine Millot, psychanalyste, publia naguère dans L’Infini n° 29 (printemps 1990), un article intitulé Du symptôme de l’Ecole de la Cause Freudienne. Dans cet article, Catherine Millot pointait ce qu’elle estimait être un certain nombre de dysfonctionnements de l’Ecole. Mais — et c’est ce qui nous intéresse ici — elle évoquait, pour finir, la lenteur de la publication des Séminaires de Lacan par Jacques-Alain Miller, lenteur qui, à l’évidence, préoccupait aussi Philippe Sollers (nous sommes, je le rappelle, en 1990).


Du symptôme de l’Ecole de la Cause Freudienne

Extraits

[...] De l’E.C.F., je pourrais faire mon deuil. Mais il y a plus grave : c’est le sort réservé à l’oeuvre de Lacan.
Il s’agit, ici aussi, des dernières volontés de Lacan, non supposées celles-ci, mais déposées devant notaire, et cela sur la foi de l’engagement dont J.A. Miller avait témoigné en publiant quatre séminaires entre 1973 et 1978. Or, depuis la mort de Lacan il y a huit ans, un seul séminaire, celui sur l’Ethique, est paru. A ce rythme, il faudrait 160 ans pour que paraisse l’ensemble des séminaires. Je ne crois pas que J.A. Miller s’attende à faire preuve d’une telle longévité. Etre le curateur des oeuvres crée des devoirs, lourds sans doute, mais leur charge eût pu être partagée. Les bonnes volontés ne manquaient pas.
Au moment où se terminait son premier mandat au Conseil, J.A. Miller avait pris l’engagement public au cours d’une réunion à l’E.C.F., de consacrer désormais son temps et ses efforts à la publication des séminaires, alléguant, pour justifier le délai, les charges institutionnelles de la mise sur pied de la nouvelle Ecole. Primum vivere.
Très bien. Depuis, J.A. Miller s’est fait réélire au Conseil, et l’on attend en vain les séminaires promis.
Pire encore, il commence à se dire à l’Ecole qu’après tout l’enseignement de Lacan n’a jamais été destiné à la publication, qu’il y est même impropre. Son destin, en somme, serait de rester ésotérique, de circuler sous le manteau. Pour l’exotérique, on comptera sur les séminaires de J.A. Miller dont G. Miller annonçait la prochaine publication dans la préface à un petit recueil intitulé Lacan ! Un jour, va-t-on jusqu’à suggérer sans rire, comme il en fut de l’enseignement de Socrate, que nous ne connaissons qu’à travers l’oeuvre de Platon et grâce à sa piété discipulaire, Lacan ne sera connu qu’à travers la savante élaboration que J.A. Miller aura su faire de son enseignement. A Dieu ne plaise ! Et plût au ciel que nous soit épargnée une telle piété ! La foi (croyance), réclamée des membres de l’E.C.F., ne serait-elle pas ici l’envers du manque de foi (défaut fait à la promesse) qui s’avère dans cette incurie ?
Lacan, lui, a laissé la sténotypie de 25 années d’enseignement. La preuve du caractère irremplaçable de cet enseignement a été faite par J.A. Miller lui-même avec la publication de six volumes, dont, je le rappelle, cinq ont été édités du vivant de Lacan (le séminaire sur Les psychoses était sous presse quand Lacan est mort). Faudra-t-il faire aussi le deuil de voir publier de notre vivant la totalité de cette oeuvre ? Elle est attendue non seulement par les psychanalystes, qui peuvent toujours avoir recours au fameux manteau, mais par tant d’autres qui, eux, n’ont pas cet accès. Et est-ce décent ? En outre, pourra-t-elle être reçue dans quelques décennies comme elle le serait aujourd’hui ? Le délai fait courir à la transmission de la psychanalyse le risque d’une perte irrémédiable. Les membres de l’E.C.F. sont-ils prêts à faire aussi ce sacrifice ? Et à quels dieux obscurs ? L’Ecole est-elle vouée à faire cortège à l’enterrement de l’oeuvre de Lacan ? Funèbre destin.

9.1.90, Catherine Millot, L’Infini 29, été 1990.

L’article était illustré de cette photographie de Lacan.

Jacques Lacan [2]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dans le numéro 30 de L’Infini (été 1990), c’est Gérard Miller, le frère de Jacques-Alain Miller, lui aussi psychanalyste, qui répondait longuement à Catherine Millot dans une lettre adressée à... Philippe Sollers,... sans, toutefois, évoquer la publication des fameux Séminaires. D’où ce bref commentaire de Sollers :

Cher Gérard Miller, merci de votre lettre, mais vous ne répondez pas à l’une des questions essentielles soulevées par Catherine Millot et qui m’intéresse tout particulièrement : pourquoi les Séminaires de Lacan ne sont-ils pas publiés ? Bien à vous, Ph. S.

*


Quelques mois plus tard, deux nouveaux Séminaires de Lacan étaient publiés. Sollers ouvrait à nouveau les colonnes de L’Infini (n° 34, été 1991) à Catherine Millot. Tout en soulignant la « bouffée d’air » de ces nouvelles publications tant attendues, l’article de Catherine Millot relevait cette fois des problèmes de « transcription » particulièrement cocasses.

Lacan au jugé

Dix ans après la mort de Lacan, deux de ses séminaires, dont le texte a été établi par J.-A. Miller, viennent de paraître aux éditions du Seuil, Le transfert et L’envers de la psychanalyse. Rappelons que, depuis 1981, un seul séminaire avait été publié, L’éthique de la psychanalyse, tandis que cinq d’entre eux l’avaient été de 1973 à 1981. Il en reste aujourd’hui dix-huit à paraître. Ce rythme de publication, qui avait singulièrement fléchi depuis la disparition de Lacan, préoccupait la communauté des psychanalystes. Je m’en alarmais, ici même, il y a un an [3].
Nous eussions pu nous réjouir aujourd’hui de cette double parution. Le transfert est un des séminaires les plus importants de Lacan, et parmi les plus beaux. Il nous introduit à la dialectique du désir et de l’amour par une analyse magistrale du Banquet de Platon, accentuant le vif et le tranchant qu texte de la manière la plus rafraîchissante, et se clôt sur un commentaire de la trilogie de Claudel qui nous porte au coeur du lien du désir à la fonction paternelle, question que Lacan reprend précisément dans L’envers de la psychanalyse, prononcé en des temps marqués par la « contestation », après mai 1968.
A notre époque où les désirs ne sont guère exaltés par l’étouffoir moralisant qui prend le relais d’idéaux politiques défunts, ces séminaires sont, il faut le dire, une bouffée d’air.
Hélas, la lecture du texte publié par le Seuil est, pour le lecteur averti, consternante. Non seulement font défaut, comme le soulignait récemment E. Roudinesco, index, bibliographie et notes (les citations en grec, parfois fort longues, ne sont pas même traduites), mais les erreurs, les contresens et les aberrations pullulent, rendant obscurs d’innombrables passages, faute que le texte ait été établi avec le soin nécessaire. On dispose, en effet, pour cet établissement, d’un texte dactylographié par la sténotypiste qui assistait au séminaire, texte habituellement non corrigé par Lacan, et qui ne peut être tenu, comme le soulignait J.-A. Miller en 1973 [4], pour l’original, tant les « malentendus » y « fourmillent », qui résultent, en particulier, des équivoques phonématiques. Quiconque a eu entre les mains les photocopies des séminaires inédits de Lacan, qui circulent sous le manteau, le sait, et s’efforce de deviner à la lecture ce qui a bien pu être prononcé, lorsqu’il tombe sur des absurdités flagrantes. Ainsi, il arrive qu’on lise une phrase où il est question de« six gosses précoces » qui viennent là comme des cheveux sur la soupe, alors que l’on devait entendre « psychoses précoces », ce qui rend la phrase enfin claire.

Or, c’est de telles bourdes que le séminaire Le transfert, aujourd’hui publié, est rempli. Ce qui signifie que la sténographie que nous devons à la sténotypiste n’a pas été corrigée ni redressée à partir d’une confrontation, indispensable pourtant, avec les notes des auditeurs de l’époque. On peut mesurer l’ampleur des dégâts en comparant le texte du Seuil avec celui établi avec soin par l’association Stécriture en 1986, lequel lui avait valu un procès de la part du détenteur du droit moral et des éditions du Seuil. Que le « transcripteur » autorisé ne l’a-t-il utilisé, au lieu de restituer fidèlement... la sténotypie ! Cela lui eût évité, et à nous aussi, des impairs désastreux dont je vais donner quelques exemples.
Ainsi, de prétendus néologismes se voient attribués à Lacan : la « hâtérologie » [5], qu’il fallait entendre « la hâte en logique », allusion de Lacan à un article publié dans ses Ecrits ; un bizarre « immérable jour » [6], alors qu’il s’agit de « héméra, le jour » ; un adverbe inédit « esquissement » [7] pour « exquisément ». Ou encore des cuirs cocasses : on lit ainsi que « presque toutes les sectes primitives évoquent et reproduisent la perspective d’un coït a tergo et s’y accrochent [8]. » S’agit-il des carpocratiens ou des sectes psychanalytiques ? Que non ! Mais des « scènes primitives » qui, aussitôt, nous arrachent à cet univers surréaliste. Ailleurs, il s’agit du névrosé obsessionnel, peu apte à assumer, paraît-il, « ce qui le laisse le mettre à son port (...) avec Dieu [9] ». Votre perplexité prend fin lorsque vous rétablissez « ce qui le laisse seul maître à son bord ». Lacan aimait les énigmes, mais pas à ce point. Je passe sur les « saints d’ex voto faits au tour » [10], où il s’agit, bien sûr, des seins, et sur un « sucré Socrate [11] » plutôt comique. Mais il est des erreurs et des omissions qui font tomber dans l’obscurité tout un développement de Lacan, ou qui conduisent à des contresens lourds en conséquences théoriques. Ainsi d’un passage où Lacan traite du fantasme sado-masochiste chez le névrosé obsessionnel. On lit dans le texte du Seuil « ... le témoin sujet à ce point pivot du stade anal, est ce qu’il est — je viens de le dire, il est la mère [12] ». Or il n’est pas question de mère dans ce fantasme, mais de merde, ce qui n’est quand même pas la même chose. Une phrase est d’ailleurs omise juste après, et qui pourtant éclaire la structure du fantasme en question : « Il est de la merde qui ne demande qu’à s’éliminer. » Tout le passage perd son sens avec cette erreur et cette omission. Ailleurs encore, il est question de l’« entre deux morts » dont Lacan situait, dans L’éthique de la psychanalyse, le destin tragique. On lit : « ... si j’ai montré que ce jeu a passé, non pas comme on dit en une espèce de ritournelle, par-delà le bien et le mal (...) mais par- delà le bien à proprement parler [13] », ce qui, même situé dans le contexte, est incompréhensible, alors qu’il faudrait lire « si j’ai montré que ce lieu se franchit à passer non pas (...) par-delà le bien et le mal (...) mais par-delà le beau », ce qui devient cohérent avec la conception du tragique développée par Lacan.
Lacan a la réputation d’être obscur. Et, certes, son enseignement n’est pas d’un accès facile. Mais il ne disait pas n’importe quoi, contrairement à ce que pourrait laisser penser à un lecteur non prévenu le texte du séminaire aujourd’hui publié, et qui nous restitue une parole défigurée. Cette publication est d’autant plus pernicieuse qu’on a tendance à accorder foi à l’imprimé (vieux prestige du livre), tandis que l’on savait fautives les versions dactylographiées qui circulaient jusqu’ici. La négligence jointe au mépris, dont le « transcripteur » autorisé a fait preuve dans l’établissement de ce séminaire, est de nature à scandaliser ceux pour qui la parole de Lacan a compté, et à détourner de cet enseignement le lecteur sérieux qui l’aborderait pour la première fois.
Ce laisser-aller serait-il un signe du temps, le nôtre, pour lequel tout se vaut parce que rien ne vaut, et qui fera dire, peut-être, que tout ceci n’est que bagatelle ? Que l’on prenne toutefois garde à ceci : lorsque le champ de la parole et du langage n’est plus respecté, c’est le désir qui s’en va aux ch... Le « cynique » [14] qui vient se glisser à la place du « signifiant » serait-il la métaphore de l’avenir peu réjouissant qui nous guette ?

Catherine Millot, L’Infini 34, été 1991.

De 1990 à 2005, date de publication de Lacan même aux éditions Navarin (post-face de J.-A. Miller) et à la Soirée Lacan de Miller & Sollers (lisez-le intégralement, Navarin, 2011), combien de pas gagnés !

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Liens

Divers textes de Sollers sur Lacan dans notre dossier Lacan même.
Le blog de Jacques-Alain Miller
Les ponctuations de Jacques-Alain Miller
Histoires de ... Psychanalyse - Audio Lecture - France Culture (2005)
Le cours de Jacques-Alain Miller (2008-2009)
Lacan et la politique (Entretien avec Jacques-Alain Miller).

Jacques Lacan Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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[1Gallimard, coll. L’infini, 2011.

[2Séminaire, Mai 1971 (A.G.).

[3Cf. L’Infini n° 29.

[4Note de J.-A. Miller in Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse de Lacan, Seuil, Paris, 1973.

[5J. Lacan, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p. 422.

[6Ibid., p. 450.

[7Ibid., p. 412.

[8Ibid., p. 443.

[9Ibid., p. 301.

[10Ibid., p. 172.

[11Ibid., p. 102.

[12Ibid., p. 243.

[13Ibid., p. 322.

[14Ibid., p. 434.

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