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Qui est Tchouang-tseu ?
Sommaire :
Tchouang-tseu| Le TAO| Le saint Jean-François Billeter| L’évidence chinoise| La Chine en direct Autour de Tchouang-tseu (publications, sites)
Dans les premières pages de son essai Sollers rappelle les « dévotions » dont Rimbaud a fait l’objet : « Shakespeare enfant » (Hugo), « passant considérable », « démon adolescent » , « anarchiste par l’esprit » (Mallarmé), « ange en exil » (Verlaine), « mystique à l’état sauvage » (Claudel), « véritable dieu de la puberté » (Breton). Il rappelle les termes par lesquels Rimbaud s’est lui même défini : un « inventeur », un « musicien même », un « fils du soleil », un « voleur de feu », un « enfant gêneur », un « grand malade », « un opéra fabuleux », un « barbare », un « nègre », une « bête », un « sans c ?ur » — ni « mage », ni « ange » —, un « paysan »... On n’a pas suffisamment remarqué, il me semble, que cette énumération — « ce splendide costume d’arlequin » — se termine par cette « question paradoxale : en quoi Rimbaud figure-t-il la sainteté à venir ? » et surtout par « une autre hypothèse, plus radicale, qui consisterait à redéfinir, rétrospectivement, la notion de sainteté à partir de lui ? Car, qu’est-ce qu’un saint, sinon un homme qui sanctifie la vie ? » (p.25).
Il y a au beau milieu du livre huit photographies. Six d’entre elles sont, successivement, des portraits de Nietzsche, de Lautréamont, de Rimbaud, d’Alfred Deller, de Hölderlin et de Heidegger.
Suivent, logiquement — les siècles remontent leurs cours, la Grèce et la Chine anciennes sont invitées à "dialoguer" — deux autres photographies :
« Il voit l’obscurité et entend le silence. Lui seul perçoit la lumière derrière l’obscurité ; lui seul perçoit l’harmonie derrière le silence. » TCHOUANG-TSEU.
Pourquoi Tchouang-tseu [2] ? Sollers donne la clé vers la fin du livre : pour comprendre (« littéralement et dans tous les sens » : saisir le sens, admettre et prendre avec soi) ce qui « travaille » depuis toujours l’histoire de l’Occident — des « vieux » Grecs à Rimbaud et à Nietzsche — et qui se donne parfois comme « illuminations », « pensées », « poésies », il est nécessaire de se déprendre de sa métaphysique, il faut faire appel à un certain dehors : « Toutes les illuminations occidentales que nous avons convoquées sont rendues à la fois plus nécessaires et plus compréhensibles si, nous déprenant de la métaphysique, nous les entendons depuis une enveloppe chinoise. Après avoir été longtemps refoulée, cette approche sera évidente demain. Ouvrons Tchouang-tseu qui, avec Lao-tseu et Li-tseu, est le plus grand penseur de la Chine antique. Quoique né apparemment autour de 300 avant notre ère, il s’approche sans nulle déperdition d’énergie et de vérité de nous, « debout, comme dit Rimbaud, dans la rage et les ennuis. » » Tchouang-tseu « s’approche de nous » doit s’entendre comme Hölderlin s’approche de nous dans « Approche de Hölderlin » (selon la traduction judicieuse qu’on a faite en français du recueil de conférences de Heidegger). Ce qui suppose aussi qu’on ne se méprenne pas sur ce qui, du dedans de l’histoire occidentale — mais comme en marge, à l’écart, dans son « pli », ses « exceptions » — permet de se rendre disponible à cette approche : une certaine expérience poétique. Heidegger écrivait déjà dans Etre et temps (dès 1927) : « La communication des possibilités existentiales de la disponibilité, c’est-à-dire de la découverte de l’existence, peut être la fin que se fixe la parole qui " parle en poèmes ". » Ce qu’indique clairement Sollers quand il convoque Tchouang-tseu à travers Rimbaud et son Génie : « il s’approche sans nulle déperdition d’énergie et de vérité de nous, "debout, comme dit Rimbaud, dans la rage et les ennuis. » [3]
« Qu’est-ce que le Tao, c’est-à-dire la Voie ? La Voie vraiment Voie, nous dit le Tao-tö-king, est « autre qu’une voie constante. Les termes, vraiment termes, sont autres que des termes constants ». ![]() Paysage de montagne (Musée Guimet) « Aucune prise n’est possible sur le Tao. Il est changeant et immuable au même moment. A preuve ce que déclare Tchouang-tseu : « Les cas de l’affirmation sont une infinité ; les cas de la négation également. Ainsi il est dit : le mieux est d’avoir recours à l’illumination. » Autre citation : « Accomplir sans savoir pourquoi, voilà le Tao. » Vous voyez à quel point ce « sans savoir pourquoi », comme la rose est sans pourquoi [4], choque d’emblée notre passion inquisitoriale, notre volonté de puissance fondée sur le calcul général et la mise en sûreté ou en sécurité de tout. »
« Il dose l’affirmation et la négation en se reposant sur le cours du ciel. Cela s’appelle une solidité ambivalente. » [...] « Comment apprend-on le Tao ? « Je l’ai appris du fils de l’écriture ; celui-ci du petit-fils de la lecture ; celui-ci de l’illumination ; celle-ci de l’attention soutenue ; celle-ci du travail pénible ; celui-ci du chant ; celui-ci de l’obscurité profonde ; celle-ci du vide suprême ; celui-ci du commencement. » Que produit sa pratique ? « Il voit l’obscurité et entend le silence. Lui seul perçoit la lumière derrière l’obscurité ; lui seul perçoit l’harmonie derrière le silence. Il approfondit sa vision et spiritualise son audition afin de pouvoir pénétrer la création de l’existence et de l’essence. Dans son commerce avec les êtres, il s’établit dans le néant originel et il pourvoit aux besoins de tous. Il sait s’adapter à toutes les circonstances : grand ou petit, long ou court, lointain ou proche. » [...] (Folio, p.188-191) Puis Sollers revient sur la question de la sainteté dont la définition « chinoise » est, elle aussi, « paradoxale » : « Conclusion à propos du saint chinois : « Il s’exprime dans des discours extravagants, dans des paroles inédites, dans des expressions sans queue ni tête, parfois trop libres, mais sans partialité, car sa doctrine ne vise pas à traduire des points de vue particuliers. Il juge le monde trop boueux pour être exprimé dans des propos sérieux. C’est pourquoi il estime que les paroles de circonstance sont prolixes, que les paroles de poids ont leur vérité, mais que seules les paroles révélatrices possèdent un pouvoir évocateur dont la portée est illimitée. Ses écrits, bien que pleins de magnificience, ne choquent personne, parce qu’ils ne mutilent pas la réalité complexe. Ses propos bien qu’inégaux renferment des merveilles et des paradoxes dignes de considération. Il possède une telle plénitude intérieure qu’il n’en peut venir à bout. En haut, il est le compagnon du créateur ; en bas, il est l’ami de ceux qui ont transcendé la mort et la vie, la fin et le commencement. La source de sa doctrine est ample, ouverte, profonde et jaillissante ; sa doctrine vise à s’harmoniser avec le principe et à s’élever à lui. Et pourtant, en répondant à l’évolution du monde et en expliquant les choses, il offre une somme inexprimable de raisons qui viennent sans rien omettre, mystérieuses, obscures et dont personne ne peut sonder le fond. » » (p.195) [5]
La polémique ne doit pas empêcher de lire les livres de Billeter, précieux et nécessaires (comme ceux de Jullien ou de Levi) pour qui veut comprendre l’importance de la Chine et de la pensée chinoise d’hier pour relancer la pensée européenne aujourd’hui ou mieux, selon les mots de Rimbaud dans sa Lettre du voyant, l’idée — « toute parole étant idée » — d’une « langue » de « l’âme pour l’âme », « de la pensée accrochant la pensée et tirant ». Sollers a consacré deux articles à ces deux derniers livres. L’évidence chinoise
C’est un petit livre, mais on ne s’en lasse pas, on en a pour longtemps à méditer sa fraîcheur, son incongruité, sa justesse. Qui est Tchouang-tseu ? Ce philosophe chinois mort en 300 avant notre ère, cet illuminé taoïste sacralisé par des tonnes de commentaires plus ou moins obscurs, ou bien tout simplement quelqu’un qui nous parle aujourd’hui au plus près de notre expérience la plus commune ? Jean-François Billeter n’y va pas par quatre chemins : la traduction, rien que la traduction, faisant émerger ce qu’il appelle « l’infiniment proche » ou le « presque immédiat ». Là, ici, tout de suite. Mon corps fonctionne et je ne m’en aperçois pas. Mes gestes me précèdent et me suivent sans que j’y fasse attention. Je me crois une machine, alors que je suis une réserve d’énergie et de forces. Je me laisse réduire, détourner, approprier, classer, user, et le premier coupable n’est autre que moi-même. Je travaille à ma servitude, je pose des questions, j’attends des réponses, au lieu d’éprouver mon autonomie radicale, mon indépendance sans consolation ni soumission. Tchouang-tseu penseur dangereux pour toutes les habitudes et tous les pouvoirs ? Mais oui, et c’est peut-être un Occidental d’aujourd’hui, mieux qu’un Chinois, qui peut en tirer le meilleur parti, loin de tout exotisme orientaliste ou d’un charlatanisme ésotérique. Un éveil aux choses mêmes, à leur fonctionnement, à leur art. Tchouang-tseu écrit des récits, souvent dialogués. On y rencontre un dépeceur de viande dont le couteau agit avec une souplesse et une facilité prodigieuses ; un homme qui nage dans des tourbillons mortels comme si de rien n’était et se promène ensuite sur le bord du fleuve en chantant. Ils étonnent les puissants, les sages. Le premier dit sobrement : « Entre force et douceur, la main trouve, l’esprit répond. » Le second se contente de lâcher : « Je suis parti du donné, j’ai développé un naturel et j’ai atteint la nécessité. » Un autre encore dit qu’il progresse en oubliant la bonté, la justice, les rites, la musique et qu’il peut ainsi « rester assis dans l’oubli » : « Je laisse aller mes membres, je congédie la vue et l’ouïe, je perds conscience de moi-même et des choses, je suis complètement désentravé : voilà ce que j’appelle être assis dans l’oubli. » Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a là nulle apologie du dégagement ou de l’indifférence morale, et pas non plus la moindre désinvolture. Il s’agit d’expérimenter des régimes d’activité différents, de sortir des encombrements du langage et de la conscience agitée, de se reconnaître comme spontané, nécessaire, « entier », « d’épouser les métamorphoses de la réalité », « d’évoluer librement dans le vide ». Mon corps n’est pas un objet, mais une profondeur de rassemblement et de circulation fluide, je peux voyager en lui et « quand on sait voyager on ne sait plus où l’on va, quand on sait contempler on ne sait plus ce qu’on voit ». Mon esprit, en revanche, me trompe constamment, il réfléchit mal, il est parasité par des préjugés, des on-dit, des opinions bâclées, des ressentiments, des illusions magico-religieuses, des comparaisons hâtives. Mieux vaudrait qu’il soit un miroir sans spéculation. C’est ainsi, dit Tchouang-tseu, que l’homme accompli « ne raccompagne pas ce qui s’en va, ne se porte pas au-devant de ce qui vient, accueille tout et ne conserve rien, et, de ce fait, embrasse les êtres sans jamais subir de dommages ». Il n’écoute plus avec l’oreille ni avec l’esprit, mais avec l’énergie qui est « un vide entièrement disponible ». Le Ciel, le Vide, la Promenade, l’Oubli : ce que les Chinois appellent le Tao (« la voie ») n’a rien de constant, mais son activité et sa gratuité sont infinies, inlassables. En somme, l’Occidental terminal est trop plein, trop ruminant, trop suffisant, trop préoccupé de bien et de mal, d’ordre ou de désordre ; trop soucieux d’autorité, de justice, de contrôle, de sécurité, d’identité, de rentabilité ; beaucoup trop appliqué, scolaire, employé. C’est un locataire psychologique affairé du faux vide. Au contraire : « Je vais au hasard, je divague, et, dans mon errance, je vois cela qui ne trompe pas. » Billeter finit par comparer les petits récits de Tchouang-tseu à la musique de Bach. Combinaison d’éléments finis, emphase nulle, intérêt constant. Petites fables, grandes visions, rythme soutenu, arrêts brusques. « Le texte, quand il a retrouvé sa jeunesse, dit lui-même tout ce qu’il y a à dire. » Il chasse sans effort des nuées de commentateurs. Il convient étrangement au XXIe siècle. Billeter n’est pas seulement savant, il est simple, direct, d’une redoutable culture (musique, littérature, peinture), et surtout il sent ce qu’il dit, il raconte une aventure personnelle. Il entre physiquement dans l’évidence chinoise, il l’intériorise dans une exploration du « corps propre », il la comprend à travers l’écriture et la calligraphie, cette « musique visible ». L’art de l’écriture, encre, pinceau, méditation, poésie, improvisation, concentration et ivresse, nous mène, à travers les siècles, au « grand surgissement merveilleux ». Nous retrouvons Tchouang-tseu et sa « musique céleste », laquelle, « inaudible, invisible, remplit Ciel et Terre et embrasse l’univers ». Pinceau vertical, vide de l’intérieur de la main, points, gestes, composition, parfois, en « ciel étoilé », le calligraphe capte l’instant où une activité qui était soumise à une finalité extérieure s’émancipe et devient elle-même sa propre fin - où elle se dégage et « vole selon ». Ici, on reconnaît Rimbaud et son « Alchimie du verbe ». Mais Billeter peut aussi évoquer Mozart, Nietzsche, le jazz, Matisse, Picasso. Nous pénétrons ainsi dans le jeu du carré et du rond, des coudes et des courbes, dans une conception du temps faite de « moments complets qui se succèdent ». Emergences, efflorescences, disparitions : la main et l’esprit sont libérés, le rouleau vit et respire, « la mer déferle, les montagnes se tiennent en réserve ». On reste longuement devant ces chefs-d’oeuvre d’il y a parfois quinze siècles, ils vous prennent en eux, ils se déroulent en vous, vous devinez qu’à travers leur âpreté, leur élégance folle, leur célébration de la longévité ou du bonheur, une érotisation continue d’avoir lieu, une pensée inouïe de la jouissance de soi par une signature. La passion rigoureuse s’écrit, et elle n’est rien d’autre que « nourrir en soi la vie ». « L’énergie est semblable à l’eau, les mots sont semblables aux objets qui flottent sur elle. Une grande eau porte tout, les objets petits et grands, une grande énergie porte pareillement les mots quand elle est à son comble. » Savoir être une feuille active sur cette eau, tel est le grand art. « Le Sage entre dans les mouvements de la nature et leur obéit tout entier. » Voilà d’ailleurs pourquoi il ne peut être le serviteur de rien ni de personne. « Sage », on le voit, ne veut pas dire ici revenu de tout, au dessus de la mêlée, conservateur, assis ou ranci, mais plutôt aventurier à éclipses, du temps et de l’espace. Un style de calligraphie, particulièrement emporté, s’appelle ainsi « la hardiesse extrême » [8]. L’Empereur Jaune l’apprend à ses depens. Au lieu de rester dans son palais central immuable, il s’avise un jour de dominer le monde. Aussitôt il perd sa « perle obscure », le joyau auquel il tient par dessus tout. Seul son messager Sans Rien le retrouve. L’Empereur s’en étonne. Il vient de découvrir que Rien est le trésor suprême. Philippe Sollers, L’Infini 79, été 2002 (Le Monde du 15.02.02) La Chine en direct![]() Récemment, dans ses Leçons sur Tchouang-tseu, Jean-François Billeter se donnait comme horizon « de remettre l’histoire des idées chinoises sous tension, de la remagnétiser. Il pourrait en résulter avec le temps un changement de perspective considérable ». Et voici un premier résultat d’années de méditation, de traductions, de compréhension intime : Etudes sur Tchouang-tseu, livre admirable et incontournable, comme si la pensée chinoise fondamentale se mettait à vivre là, directement, sous nos yeux. On croyait la connaître, mais non, des tonnes de commentaires nous la cachaient en l’alourdissant, en la recouvrant d’obscurités et de clichés conformistes et intéressés. Tchouang-tseu ? La simplicité, la clarté, la subversion même. Un philosophe ? Sans doute, mais pas au sens où nous l’entendons. « Les interrogations de Tchouang-tseu, dit Billeter, communiquent avec les nôtres sur des points essentiels. » Une méthode nouvelle pour s’approcher de lui ? Oui, « partir du texte, le retraduire et voir où il mène. » Et voilà le grand art : montrer, en français, que ces dialogues, ces mises en scène nous parlent de notre vie la plus quotidienne, de notre liberté en acte, de notre soumission humaine, trop humaine, à la domination de tous les pouvoirs. Dès le début (IIe siècle avant notre ère), « le Tchouang-tseu » est fragmenté, interprété, vite mis en perspective par ce que Billeter appelle « l’idéologie impériale », laquelle, selon lui, se perpétue dans son aveuglement jusqu’à nous. Un libre discours ne contient aucune justification du pouvoir quel qu’il soit ? Il faut donc le canaliser, le rendre religieux ou métaphysique, idéaliser son auteur, le simplifier, le transformer en conservateur éthéré (pour l’aristocratie lettrée) ou en relativiste sceptique, mystique, subjectiviste réactionnaire (pour les marxistes). Mais le problème n’est pas là. « Dans sa vision des choses, écrit Billeter, le social est en soi un mal inévitable, nécessairement régi par le mimétisme et par le conflit. Tchouang-tseu est pessimiste, mais il n’est pas cynique. Il n’enseigne pas que le prince a le droit, ou même le devoir, d’utiliser à ses propres fins la logique du pouvoir, comme l’ont fait les penseurs « légistes ». En dépit d’un préjugé tenace qu’on nourrit en Chine depuis le début de l’ère impériale, Tchouang-tseu n’enseigne pas non plus l’indifférence à l’égard de ce mal. Il l’étudie au contraire de près parce qu’il estime possible de le défaire ponctuellement, d’abord en soi-même et parfois chez d’autres. C’est tout ce que peut faire l’homme, selon lui. C’est à la fois peu de choses et très considérable. »
Nous croyons de plus en plus que la société est tout, mais voici un asocial et un marginal actif qui intervient sur un point décisif provoquant un effondrement des illusions totalisantes. C’est bref, illuminant, souvent drôle, toujours imprévu. Le monde humain est contraint, borné, artificiel, mégalomane et calculateur, « il regarde le ciel par un tube de bambou ». L’homme qui suit la Voie, lui, est naturel, nécessaire, spontané. « Il a l’apparence d’un homme, mais il est vide comme le Ciel. » Il est toujours en situation, il agit selon (ici, Billeter, qui est aussi à l’aise avec les Evangiles, saint Paul ou Wittgenstein, renvoie à Rimbaud, Alchimie du verbe dans Une saison en enfer : « Donc tu te dégages/ des humains suffrages/ des communs élans !/ Tu voles selon... » ). On ne peut pas le saisir, le cerner, le fixer. Surtout, il est sans intention préalable, il sait que l’enfer est pavé d’intentions, il peut « rester assis dans l’oubli » pour préparer une action d’autant plus efficace qu’elle surgira d’un vide entièrement disponible. Il peut faire craquer psychologiquement le tyran le plus endurci, provoquer un choc d’évidence chez son interlocuteur, écouter non seulement avec l’oreille et l’esprit, mais surtout avec son énergie unifiée interne. On comprend qu’il soit redouté par tous les tireurs de ficelles : « Son langage déborde d’imagination, il ne suit que sa propre inspiration, de sorte que les puissants n’ont jamais pu faire de lui leur instrument. » Comme il a interrompu en lui toute servitude volontaire, comme son action, justement, est involontaire (elle ne vient pas de lui mais du Ciel), on peut dire qu’il « vole sans ailes » ou qu’ « il marche sans toucher terre ». Il ne répond pas aux questions, il invente une fiction où la vérité se révèle. Il ne veut que ce que veulent les transformations. Ainsi respire le vrai Tchouang-tseu, à la fois Ciel et homme, connaissant les deux régimes d’activité et vivant selon. Nul besoin de le définir comme « taoïste » (terme déjà tardif), nul besoin non plus de parler de « confucianisme », de « bouddhisme » (et pas davantage de « christianisme »). Confucius, d’ailleurs, est lui-même une énigme, à l’opposé de sa momification par les différents pouvoirs. Billeter va directement à eux, les imagine, les voit. Grâce à lui, le plaisir de les lire apparaît comme pour la première fois stimulant, frais, intact. Tchouang-tseu : « Redresse ton corps, unifie ta vision et l’accord céleste viendra. Rentre ton intelligence, unifie ta tenue et l’activité merveilleuse viendra se loger en toi. » La Chine est là, désormais, tout près, elle nous interpelle, elle nous réveille en se réveillant. Ce n’est pas par hasard qu’on observe le même désir de rigueur et d’indépendance chez un Prix Nobel comme Gao Xingjian, louant la souplesse et la sensation musicale de la langue dans Le Témoignage de la littérature (Seuil) : « Quand on pense en chinois, on peut très facilement dépasser définitions, analyses, déductions et raisonnements pour arriver tout droit au jugement et à la conclusion. » Même éloge de la musique chez Ying Chen, qui fait elle aussi l’expérience d’être des deux côtés à la fois, chinois et français, ce qu’elle raconte de façon très émouvante dans Quatre mille marches : « Je voudrais que chaque phrase, sinon chaque mot, ait un sens double ou ambigu, tout en étant clair et direct. Car c’est ainsi que je perçois la réalité. » Elle vit au Canada, elle repense à Shanghaï, elle écrit directement en français, elle donne envie d’écrire en chinois (concision, rythme, souffle, couleur). Billeter révèle un Tchouang-tseu inconnu des Chinois eux-mêmes, Ying Chen, à l’opposé du déferlement réaliste et naturaliste des romans chinois, lit Proust. Il vous reste, pour continuer un acte de lumière contre tous les obscurantismes violents en cours, à vous immerger dans un volume monumental et déjà indispensable, La Peinture chinoise, d’Emmanuelle Lesbre et Liu Jianlong [9]. On pourra difficilement faire plus complet, plus riche, plus érudit, plus beau. Relations sociales, portraits, peinture de moeurs, peinture religieuse, peinture narrative et littéraire, peinture de paysage, peinture animalière : retrouvez mille sensations enfouies, prenez votre temps. Et admirez, d’entrée, ce détail d’un rouleau vertical attribué à Sun Wei (IXe siècle), une encre et couleurs sur soie : Portrait d’un lettré hautement affranchi. Liberté, décision, calme, audace. Philippe Sollers, L’Infini 90, " Encore la Chine ", printemps 2005 (Le Monde du 19.03.04)
Autour de Tchouang-tseuFictions philosophiques du " Tchouang-tseu "
Présentation de l’éditeur Propos intempestifs sur le tchouang-tseu
Présentation " Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau...", la phrase qui ouvre ces Propos intempestifs donne le ton de l’ouvrage : libre voyage à travers cette ?uvre inépuisable qu’est le Tchouang-tseu, où par le détour de fables, de paraboles, de dialogues, se développent tous les grands thèmes de la philosophie universelle. Deux apologues, " le meurtre de Chaos " et " la révolte des singes ", servent de point de départ à une réflexion à la fois philosophique et politique, pour laquelle Jean Levi fait appel à d’autres passages du Tchouang-tseu, mais aussi bien aux penseurs occidentaux comme Machiavel, Bergson ou Levinas, et même aux films de kung-fu. Citation : " Telle est la profondeur des fables chinoises. Leur signification se trouve toujours en dehors des mots qui la portent. Elles disent et ne disent pas. Elles suggèrent toujours autre chose que le sens explicite parce que justement elles n’expriment rien d’autre qu’un récit laconique. On peut donc leur attribuer mille significations différentes ; elles suscitent des séries d’images et d’associations qui se répercutent dans la conscience en cercles concentriques, comme des rides à la surface d’une mare après le jet d’une pierre. " Tchouang Tseu - Maître du Tao
Quatrième de couverture Avec son exceptionnelle faconde de romancier et sa connaissance de la Chine qui font de lui un des plus éminents sinologues, Jean Levi réussit ce qui n’avait jamais été tenté auparavant : rendre Tchouang Tseu vivant à travers toutes ses facettes possibles. Sites sur Tchouang-tseu et les livres qui lui sont consacrés Tchouang-tseu sur wikipedia
[1] Voir Shitao, l’unique. Alain Jaubert a par ailleurs consacré au mont Jingting en automne une émission de la série Palettes. [2] La meilleure traduction des Oeuvres de maître Tchouang me semble être celle de Jean Levi (Encyclopédie des nuisances, 2006). [3] Je m’appuie ici sur les remarques de Marcelin Pleynet qui, dans Situation 2004 (L’Infini 88, automne 2004), s’interroge longuement sur " l’entre deux ", le "pli spécifique d’une expérience idéogrammatique propre à l’écriture chinoise, et poétiquement propre à la poésie occidentale. " " et je me souvenais que nous étions pris les uns les autres dans l’alphabet désormais pour nous dépassé... J’avais maintenant à saisir et orienter des évènements non représentables et qui, pourtant, ne pouvaient être négligés, niés..." (c’est Pleynet qui souligne mais il est, à l’époque, engagé dans sa propre expérience poétique — l’écriture de Stanze (1973) — et son propre questionnement de ce qu’il en est de la poésie chinoise.) Expérience poétique dont l’évocation lui paraît manquer à la réflexion de François Jullien : " Lorsque François Jullien s’arrête, parmi les catégories de la pensée européenne, à l’esthétique... " alors que la pensée chinoise elle est passée par d’autre pli de la pensée ", on pourrait s’attendre qu’il évoque la place du "poétique", tel que l’énonce Heidegger, comme pli en effet très singulier de la pensée européenne. " (p. 36) et que Jean François Billeter semble mieux percevoir : " Je suis souvent étonné de constater que ce qu’un penseur découvre de singulier, d’étrangement familier et de dynamique dans la pensée chinoise, ne l’engage pas à questionner ce qui dans sa parole, dans la présence de la parole occidentale, et pour ce qui m’occupe, spécifiquement dans le français, autorise ce questionnement. Il semble que ce soit là, entre autres, l’un des objectifs des éclaircissements de Jean François Billeter, notamment dans L’art chinois de l’écriture , Skira/Le Seuil, 2001, et dans ses Leçons sur Tchouang-tseu , Allia, 2002, même si dans ses références occidentales, tant visuelles que littéraires, il paraît parfois confondre l’exception, la singularité questionnante avec les spéculations modernistes d’école. "(p.37) Sur J.F. Billeter, voir, plus loin, les articles de Sollers qui sont de la même époque : 2002, 2004. [4] Lire : Heidegger, « La rose est sans pourquoi », in Le principe de raison (Gallimard, chap. 5). « écoutons maintenant la sentence que voici : Ces vers se lisent au premier livre des poésies spirituelles d’Angelus Silesius, publié sous le titre : Le pélerin chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières. Heidegger relève qu’Angelus Silesius avait retenu l’attention de Leibniz et de Hegel, qu’il s’agit ici de mystique et de poésie et, plus loin, que « dans ce domaine, suivant la parole du poète, le principe de raison n’a pas d’autorité. » Sollers évoque lui aussi Angelus Silesius et Le pélerin chérubinique dans d’autres passages des Illuminations (p.154-155) mais également dans Fleurs (p.37-38) : « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, Et : « Quelques peintres ont atteint le « sans pourquoi ». Et puis, de temps en temps (mais c’est peut-être toujours le même), un poète. » |
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