Fleurs, Dieux, Femmes
Voilà l’équation globale


On ne dira pas (ce serait d’une candeur !) que Philippe Sollers vient d’écrire son premier livre érotique, on ne dira pas non plus qu’il s’intéresse brutalement aux fleurs. Il suffit d’ouvrir, par exemple, L’Etoile des amants (Gallimard, 2002) pour voir comme il se déguise en jardinier pour respirer le parfum des femmes. Mais voilà qu’au prétexte de rendre hommage au botaniste Gérard Van Spaendonck (1746-1822) et à ses dessins, il nous invite à feuilleter l’herbier secret des écrivains, commençant par la défloraison de la Molly de Joyce, pour butiner, des roses de Ronsard ("Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses") à l’oeillet de Francis Ponge.

"Fleurs, Dieux, Femmes : voilà l’équation globale", dit Sollers, jamais en reste dès qu’il s’agit de composer un bouquet de mots. Démonstration immédiate avec, rêvé à partir du Cantique des cantiques, cet archange déguisé en papillon venant annoncer à la Vierge qu’elle sera mère en lui offrant un lys. Dante honore la rose "toute blanche" et Claudel voit entre les mains des prêtres "une exultation de calices". On badine avec Shakespeare, on découvre l’oreille d’ours entre les seins d’une jeune dévote de Constantinople grâce à Voltaire, on se divertit du "jeu des parties sexuelles dans la fructification" d’une plante grâce à Rousseau.

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Illustrations de Michaël Nooij

LES CINQ SENS À LA FOIS

La poésie de Baudelaire ne voit plus la vie en rose dans Les Fleurs du mal, celle de Rimbaud fête l’illumination des saisons planétaires, Mallarmé trouve l’érection du glaïeul encombrante, Proust passe du mystère des aubépines à la révélation de l’orchidée, et fait "catleya", avant d’observer les gestes tentateurs de Charlus à Jupien, comparés à la rencontre d’un bourdon et d’une fleur.

On a compris que cette propension à rattacher gynécologie et pistologie trahit une dévotion pour la poésie, il ne s’agit même que de cela, de l’art de goûter les cinq sens à la fois, de se trouver sur notre planète des paradis (secrets, bien entendu) propices aux éclosions, aux fleurissements. C’est ce que Sollers explique à Vincent Roy dans un recueil d’entretiens glanés de 2003 à 2005. Et la poésie ne vaut rien sans Epicure, sans les dieux, sans les femmes, sans les fleurs, les deux derniers termes de cette énumération constituant d’ailleurs un pléonasme, car Sollers vit "au soleil des femmes qui sont des fleurs".

Sollers, qui n’aime pas qu’on vienne piétiner ses plates-bandes, déplore l’édulcoration des fleurs par un virus. Il le dit autrement : la sensation est rongée par la psychologisation. Et comment le corps humain va-t-il résister à tout ce qui s’obstine à le détourner de son désir ? En pensant ses sens, en devenant lui-même "une habitation poétique, et non pas une ritournelle abstraite soi-disant plaintive ou engagée". D’où la formule : "la poésie c’est la guerre, la guerre physique". La guerre du goût.

Appelant de tous ses voeux la renaissance du corps biologique ("Courbes, échos, vallons, buissons, lacets, arbres, plaines..." battant au rythme de la nature), Sollers ne juge pas possible un retour à l’état paradisiaque sans l’expression du "corps sonore" ("Entendre, c’est voir"). Et voilà la proclamation d’une autre trinité : "lire, faire l’amour et vivre la musique". La musique est liée au corps, à la liberté absolue, et poussé par Vincent Roy à faire éclore ses sentiments (géraniums), affections (pensées), joies d’aimer (boutons d’or), joies du coeur (jacinthes), ferveurs (orchidées), vigilances (pivoines), Sollers nous conduit naturellement à Venise, le lieu où l’on peut goûter les cinq sens à la fois. "Voir-sentir-écouter-toucher partout de partout."

L’Evangile de Nietzsche est le titre du dernier entretien, bien que Nietzsche soit partout, depuis le début, à se plaindre que les poètes mentent trop (ils doivent dire la vérité du temps), qu’ils ne pensent pas assez (peur du vertige), que "sans la musique, la vie serait une erreur", que Dionysos est grand. Tout cela corrobore son roman, Une vie divine (Gallimard, 2006), où le narrateur réfléchit à une philosophie mondiale qui ferait pied de nez à la mélancolie, au nihilisme. En temps de crépuscule, Sollers vénère l’aurore... ainsi que les menteuses hitchcockiennes, parce que, "Dieu merci, il y a encore des femmes", détentrices des secrets de la génétique.


FLEURS de Philippe Sollers. Hermann Littérature, 122 p., 23,50 ?.

L’ÉVANGILE DE NIETZSCHE. Entretiens de Philippe Sollers avec Vincent Roy. Le Cherche Midi, 110 p., 9 ?.

Jean-Luc Douin

LE MONDE DES LIVRES | 23.11.06



Michaël Nooij peintre et poète

Lorsque donc
tu seras
au milieu du monde
tu accueilleras
à genoux
un grand silence
l’inoui est là
c’est l’heur du Midi
la féerie démarre
pesanteurs évanouies
lorsque demain
tu tiens
le milieu
du monde


Michaël Nooij
poème in "Tsunami ! Tsunami !" (1990)
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