Un jeune chinois de 24 ans
in Une vie divine


Mao jeune (JPEG) Pendant l’été 1917, un jeune Chinois de 24 ans, au milieu de la confusion et de la violence extrême dans lesquelles est plongé son pays, cherche sa voie. Ses sympathies sont anarchistes, mais ses réflexions sont nourries de pensée poétique, taoïste, anticonfucéenne classique : le monde est un changement permanent, un monde meurt, un autre naît et, par conséquent, la naissance n’est pas une genèse et la mort n’est pas une destruction. Plus étrangement, il écrit :

« Je dis : le concept est réalité, le fini est l’infini, les sens temporels sont les sens intemporels, l’imagination est pensée, la forme est substance, je suis l’univers, la vie est la mort, la mort est la vie, le présent est le passé et le futur, le passé et le futur sont le présent, le petit est le grand, le yang est le yin, le haut est le bas, le sale est le propre, le mâle est la femelle, ce qui est épais est mince. Fondamentalement, ceux qui sont nombreux ne font qu’un, et le changement est permanent. »

Pas mal. Plus naïvement, il rêve d’un monde paradisiaque en souhaitant partager sa transformation avec tous les êtres humains. C’est là que les choses se compliquent.
Allons, allons, dit le responsable de la télévision locale.

Le nom du Chinois ? Mao. Activité : révolutionnaire professionnel et superstratège militaire. Il sera aussi dictateur et inspirateur d’une terreur sociale sanglante et abrutissante, débouchant, pour finir, sur un hypercapitalisme frénétique. N’oublions pas, circonstance aggravante, le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes. Le paradis est l’enfer, l’enfer est le paradis, la terreur est la liberté, le socialisme est le capitalisme. Toute chose, portée à son extrême, se renverse en son contraire, et ainsi de suite.

M.N. [1] trouve ce cas curieux, et en tout cas très démonstratif du nihilisme porté à son comble. Il a été nihiliste lui-même, il sait de quoi il s’agit.

La pensée n’est pas un dîner de gala, le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes, et aucun Dieu n’est là pour assurer la justice.

Voici ce que personne ne veut croire : « Les plus grandes pensées sont les événements les plus grands. »

p.368-369.

***

C’est à 72 ans, en 1965, alors que tout le monde le pense usé et fini (il a lui-même la ruse élémentaire de le laisser croire), que Mao, avec une subtilité de chat jouant au go par la bande, déclenche sa Grande Révolution culturelle, précipitant la Chine entière dans le chaos, la guerre civile et des exactions inouïes. C’est l’abîme. Il s’ensuit un culte de la personnalité comme on n’en a pas vu depuis les empereurs de jadis (là encore, Staline et Hitler font figure de vulgaires bouchers de province). Le monde est ahuri, pendant que lui se montre un peu et flotte, impassible, au-dessus de la tempête (le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes n’y est pas pour rien). Crimes, persécutions et vandalisme déferlent sur le pays, des millions de jeunes fanatisés brandissent le Petit Livre rouge, accablant recueil de poncifs qui finissent par être cocasses par leur simplisme même.

(JPEG)
Lecture du petit Livre Rouge
Dans une mine près de Shanghaï, 1968
ZOOM ; clic sur l’image

Il s’agit bien, notez-le, de pensée , le mot est répété sans arrêt. Mao a recommandé à la jeunesse de « faire feu sur le Quartier général », autrement dit sur le Parti communiste lui-même. Ils se déchaînent, il les bénit. Il faudra les réprimer plus tard, la dialectique suit son cours normal, tragédie et farce grandioses. Comme Mao est un virtuose de la contradiction (voir son étonnant essai de 1937), on peut penser qu’il a voulu inaugurer, par son contraire poussé à bout, une phase entièrement nouvelle du capitalisme mondial, à condition qu’il soit chinois. Plus prophète du capitalisme que Mao, tu meurs. Prophète paradoxal, sans doute, mais les résultats sont là. Tout voyageur qui est passé, il y a trente ans, à Pékin ou Shanghai ne reconnaît plus ces villes. Au-dessus de la Cité interdite, un observateur inspiré voit parfois passer, au clair de lune, suspendu en l’air, le Bureau au Parfum de Chrysanthèmes. Il faut pour cela être sans préjugés et avoir une bonne vue, je sais.

Mao s’était gravement planté avec son « Grand Bond en avant ». Il a repris la main dans une sorte de suicide apocalyptique, véritable saut dans le vide par-dessus le temps. Malgré des émeutes, chaque fois réprimées dans le sang, son portrait est toujours là, place de la Paix Céleste. Un grand tremblement de terre, on s’en souvient peut-être, a pour ainsi dire célébré la mort de ce Chinois adoré et haï.

L’eau, depuis, a beaucoup coulé dans les fleuves. Je viens de faire un saut au Temple du Ciel, à Pékin, très tôt, avant l’arrivée des touristes. Le toit bleu resplendissait au soleil.

p. 373-374

Philippe Sollers,
Une vie divine
Gallimard, 2006

(Signalement Albert Gauvin)



[1] Monsieur Nietzsche, personnage central de Une vie divine.

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