L’Hymne à l’invraisemblable poète andalou Góngora
Picasso, L’Eclaircie (VI)


(PNG) Qu’est-ce qu’il aimait comme poète, Picasso ?
Il l’a dit lors d’un livre qu’il a illustré.
C’est Góngora !
Góngora...

Et que dit Góngora ?(PNG)


(GIF) (extrait audio du film documentaire de Georgi Galabov et Sophie Zhang, présenté par Philippe Sollers lors de la conférence aux Bernardins du 23 janvier 2012) :

Philippe Sollers lit et commente Góngora (8’50)


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La version écrite dans L’Eclaircie

(PNG) La mort, les caveaux, la poésie, les cendres... En 1947, Picasso recopie à la plume des sonnets de l’invraisemblable Espagnol Góngora (1561-1627), et se met à dessiner dans leurs marges.

Qu’est-ce qui attire Picasso chez celui qu’on appelle l’Homère ou le Pindare andalou ? La réaffirmation de ses origines, bien sûr, lui, l’héritier direct de Vélasquez. Mais surtout, dans les mots, la souplesse de la subversion technique, l’accent héroïque, la métaphysique des éléments comme irradiés sur fond de néant.

Si une belle femme est morte, on dira qu’elle était « l’orgueil du soleil, les délices du vent ». À une jeune fille en fleur, on conseillera de jouir vite, « du cou, du front, des lèvres, des cheveux ». On célébrera, en hommage à soi-même, sa propre cité natale (pour Góngora, Cordoue), « de tous temps glorieuse par les épées et par les plumes ». On se confrontera enfin à la disparition totale avec une insolence inouïe :

Les urnes plébéiennes, les tombeaux royaux,

Pénètre-les sans crainte, ô ma mémoire,

Retourne tous ces signes de l’être mortel,

Ces os dénudés, ces cendres froides,

Puis descends dans l’abîme, le blasphème des âmes, le bruit des fers et des pleurs éternels,

Si tu veux, ô ma mémoire,

Te libérer de la mort par la mort et vaincre l’enfer par l’enfer.

Le sermon rythmique de cet ecclésiastique génial et suspect (il y en a eu un autre : Gracián) est tout à fait clair, et on se demande pourquoi on le trouve en général « obscur ». Dieu est mort ; tout est silence emporté ; les espaces infinis vont désormais en effrayer plus d’un, à moins de recourir à la discipline de l’ivresse ; les récits, les fables, les romans n’ont plus aucune garantie stable ; l’Amérique est à nous comme une gigantesque hallucination niant l’Ancien Monde ; aucune Inquisition, d’où qu’elle vienne, n’y pourra rien. Pas de sentiments : une nouvelle physique atomique. Pas d’érotisme simplement humain : chaque passage de substance veut jouir de lui-même.

Étrange « chapelain », dont un rapport de police nous dit qu’il assiste rarement aux offices du choeur, qu’il parle trop pendant la messe, qu’il a assisté, malgré les interdictions, à des combats de taureaux, qu’il vit enfin « comme un tout jeune homme, s’occupe jour et nuit de choses frivoles, fréquente des acteurs, et écrit des vers ».

Police du temps, jalousie féroce des écrivains « réalistes » : à tout cela Góngora oppose sa solitude, sa soledad. Il écrit des Soledades, féeries et opéras invisibles. La solitude n’est pas mélancolique, mais plurielle, c’est une fête douce, violente, bondissante, cascadante, tournante : nymphes, silènes, amazones, bacchantes, festin des dieux. Comme dans les toiles de Picasso, la réalité se déroule selon « la poudre du temps le plus strict ». Il faut vaincre, ou violer, une surdité de base : « La mer n’est pas sourde, l’érudition trompe. » Le soleil, les oiseaux, les arbres, la brume, les rochers, tout est tenu par le son.

« Le nombre croît, les voix se multiplient. » Les îles, au loin, sont une « flotte immobile ». Le fleuve « fait de sa blanche écume autant d’oreilles qu’il lave de pierres ». « Il n’est pas de silence auquel l’écho à voix entière ne réponde. » Le désir est aérien, sans cause ni justification : « A batallas de amor, campo de pluma », à batailles d’amour, champ de plume.

Plus de quatre siècles après, Picasso écoute, dans sa langue natale, ces « annales du vent ». Dans un raccourci fulgurant, le poète andalou lui lègue son « or intuitif ».(PNG)

Philippe Sollers
L’Eclaircie
Ed. Gallimard, coll Blanche, 2012, p. 216-218.

VOIR AUSSI :

L’Eclaircie (I) : Notre premier dossier.

L’Eclaircie (II) : L’hymne à Manet & Extraits

L’Eclaircie (III) : Analyse lexicographique

L’Eclaircie (IV) : Aux Bernardins

L’Éclaircie (V) : Le regard des dieux grecs

Picasso et Matisse dans L’Éclaircie

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(GIF) Plus sur Góngora et Picasso

(GIF) Sur le marché de l’Art

CHRISTIE’S, 29 November 2005 , Paris

Description du lot

[PICASSO] — GONGORA Y ARGOTE, Luis de (1541-1627). Vingt poëmes. Traduits par Zdsilas Milner. Paris : Roger Lacourière, et Fequet et Baudier, 30 septembre 1948.

Petit in-folio (380 x 277 mm). 41 eaux-fortes et aquatintes au sucre de Pablo Picasso. (Quelques reports.) Maroquin noir signé "Thérèse Moncey", et "Cochet doreur", plats ornés de bandes de silhouettes de femmes mosaïquées en daim noir, dos lisse avec titre doré, doublure et gardes en daim noir, tranches dorées, couvertures originales et dos conservés, chemise et étui assortis.

Tirage limité à 275 exemplaires numérotés. Celui-ci le n° 51 des 235 sur papier cuvée spéciale des papeteries du Marais, au filigrane "Gongora".
"L’oeuvre de Luis Góngora y Argote connut une renaissance au début du XXe siècle, notamment à l’occasion du tricentenaire de sa mort, au moment duquel Garcia Lorca le fêta comme ’père de la poésie moderne’...
TRÈS BEL EXEMPLAIRE. Goeppert-Cramer, n° 51.

Prix estimé : 20.000 € - 30.000 €

Prix réalisé : 26.400 €

Le procédé utilisé

Picasso reprit pour ce livre le procédé qu’il avait exploré à fond lors des illustrations pour Buffon [voir lot 324 de cette vente] ; mais au lieu de faire deux morsures, l’une pour le gris et l’autre pour les noirs, il travailla ici de manière directe, sans retouches, sans superpositions de tons, sans grattage ni brunissage" (Goeppert-Cramer). Picasso copia donc le texte espagnol de 20 poèmes qu’il orna ensuite d’importantes remarques. Chaque poème est précédé d’un portrait de femme (sauf le premier qui est le portrait de Góngora d’après Vélasquez).

*

(GIF) Luis de Góngora y Argote, (1561-1627)


Góngora par Vélasquez (1622).
ZOOM, cliquer l’image

Né et mort à Cordoue. Il se fait très vite connaître, et n’a que vingt-trois ans lorsque Miguel de Cervantes parle de lui avec éloge dans La Galatea, disant que ses vers « réjouissent et enchantent le monde entier » et le qualifiant de « génie sans pareil ».

Sur Encyclopédie Larousse

Biographie sur Imago Mundi

Crédit Images Picasso : Galerie Michèle Champetier

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