William Burroughs et The Naked Lunch
Le festin nu : Marcelin Pleynet, 1964, 2001 ; Philippe Sollers, 1975, 2000 (archives)


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W. Burroughs, Dean Beat Hotel, 1959


Dans le dernier numéro de L’Infini, Marcelin Pleynet publie un extrait de « Nouvelle liberté de penséeJournal de 2001 », à paraître aux éditions Marciana. Cet extrait est consacré au Naked Lunch de William Burroughs. Le livre de Burroughs a été édité en 1959, à Paris, par Olympia press (Burroughs a quarante-cinq ans). Évoquant une note qu’il avait publiée en 1964 dans le numéro 18 de Tel Quel au moment de la sortie du livre en français chez Gallimard, Pleynet écrit dans son Journal, en 2001 :

Lorsque Gallimard a publié la version française de The Naked Lunch sous le titre Le Festin nu, en 1964, j’ai voulu rendre hommage au livre de Burroughs, et j’ai publié dans Tel Quel, n° 18 (été 1964), un article qui fut alors un des rares comptes rendus de cette publication. Article embarrassé, maladroit, indigne pour tout dire... mais cet embarras même est significatif et porteur d’intuitions multiples que je n’étais alors pas préparé à aborder correctement. Ambiguïté des rapports entre Burroughs et la génération Beat. Ambiguïté de l’utilisation du cut-up par Burroughs dans certaines des ?uvres qui suivent Junkie et The Naked Lunch. Connaissance beaucoup trop sommaire du contexte culturel et surtout politique américain propre à faire surgir une telle ?uvre. Je n’irai pour la première fois aux États-Unis qu’en 1966, et cette fois encore plus baigné, noyé dans ce qui s’y découvrait, notamment à travers le cinéma underground, que susceptible d’en produire une quelconque analyse. Que dire d’autre, que retenir de ce misérable article ? La perception somme toute aujourd’hui encore défendable (et généralement alors, comme aujourd’hui, invisible) que pour Burroughs la drogue a essentiellement un effet de dévoilement, qu’elle est le support qui fait parler. Reste à éclairer ce qui se dévoile par ce « médium », j’écrivais alors : « The Naked Lunch surgit dans la littérature comme "l’orchidée écarlate" qui s’épanouit dans la seringue de drogue, ni plus cultivé, ni plus réel le livre de William Burroughs ne peut être assimilé au poison ; comme cette orchidée il est au sein du poison ce sang que le poison épuise et fait parler. » [1]

« Article embarrassé, maladroit, indigne » ? C’est en tout cas un des tout premiers de la presse française. Le mieux est sans doute de le lire dans son intégralité.

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Archives

WILLIAM BURROUGHS : NAKED LUNCH


Il est interdit de vendre
ce livre aux mineurs de 18 ans
et de l’exposer à la vue du public
(Arrêté du 9 juillet 1964)

Ce qui parle dans ce livre. Ce qui parle lorsque c’est le délire qui parle. Ce que nous entendons lorsque c’est le délire qui parle. Et si une entreprise comme celle de Burroughs peut être considérée comme moralisatrice, de quelle morale il s’agit.

Le livre : terminé à Tanger en 1959, publié la même année sous le titre The Naked Lunch, par Olympia Press. La traduction française comporte une préface bêtifiante qui ne figure pas dans l’édition originale. Sur la couverture de l’édition Gallimard, l’appellation roman, aussi stupide que possible sur un livre comme celui-ci (cette appellation ne figure pas dans l’édition originale), suivie de traduit de l’anglais, alors que le livre de Burroughs est dans sa majeur partie écrit dans un argot que la plupart des Anglais n’entendent pas, l’argot newyorkais des drogués et des pédérastes. Qu’est-ce que la tentative d’institutionnalisation d’une ?uvre comme celle-ci peut signifier ? Sinon morale contre morale, la tentative de déplacer un phénomène objectif encombrant en le présentant sous sa couleur la plus « artiste », curieusement le phénomène résiste.

L’auteur : a publié deux autres livres The soft machine et The ticket that explosed. La « beat » génération ne sortira jamais de son ombre. Burroughs fait toutefois, une curieuse et assez déprimante carrière de bricoleur en tout genre, et se prête si volontiers au romantisme « beat » qu’on ne peut pas ne pas penser que son livre lui échappe. Au demeurant l’essentiel reste que le livre domine toute cette littérature.

The Naked Lunch : La composition ne manque pas de rapport avec celle de certains romans de Jean Genet, la technique qui justifie les rêveries de Genet est ici mise au service de l’hallucination, et révèle une réalité qui n’est pas complémentaire. C’est certainement là un des aspects les plus importants de ce livre que de compromettre ce qu’il est convenu d’appeler la réalité (on dirait tout aussi bien la normalité) avec l’hallucination (on dirait tout aussi bien la transgression). Le titre que je ne déchiffre pas dans ses références à la drogue, peut très bien s’ouvrir sur ce sens d’une nudité cherchée et trouvée derrière toutes les inutiles complexités de l’appareil hallucinatoire... étant bien entendu que cette nudité n’est pas de celle qu’on saurait trouver dans le dépouillement mais celle qui se trouve dans l’apparence, qui peut être le festin de l’apparence (ou de l’apparition), ainsi est-ce dans l’apparence, dans la multiplicité infinie et folle des apparences que le livre se développe. La traversée de l’homosexualité, de l’hystérie collective, de l’homicide, de la terreur, de la bestialité, comme de l’ironie et de la dérision, révèle non pas une ouverture dans la collectivité de ces désordres, mais au sein de ce qu’ils transgressent, l’épaisseur familière subie mais non vécue de l’apparence. Combien est signifiante ici cette anecdote que cite Jacobson : « En Afrique un missionnaire blâmait ses ouailles de ne pas porter de vêtement. Et toi-même dirent les indigènes en montrant sa figure, n’es-tu pas toi aussi nu quelque part ? Bien sûr mais c’est là mon visage ! Eh bien, répliquèrent-ils, chez nous c’est partout le visage. » Ainsi du livre de Burroughs et de sa moralité... ainsi de l’hallucination passionnée dont le propre est peut-être de faire apparaître cette transparence qui n’est pas nudité, mais visage, parole, lunch. The Naked Lunch surgit dans la littérature comme « l’orchidée écarlate » qui s’épanouit dans la seringue de drogue, ni plus cultivé, ni plus réel le livre de William Burroughs ne peut être assimilé au poison ; comme cette orchidée il est au sein du poison ce sang que le poison épuise et fait parler.

Marcelin Pleynet, Tel Quel 18, été 1964, p. 85-86.

Bien entendu, il ne faut pas s’arrêter à ce rapppel historique mais lire l’intégralité de l’article de Marcelin Pleynet, William Burroughs et le « Festin nu » (L’Infini 116, p. 54-73). Retraçant la vie de l’écrivain américain, Pleynet s’applique à montrer ce que, singulièrement, le premier, Burroughs « a vu » et en quoi ce qu’il a vu est lié aussi à ce qu’« il a lu » (Rimbaud notamment). Pleynet écrit :

On ne sait rien de ce qu’est essentiellement l’Amérique, la pointe avancée de la souveraineté de la technique, si l’on n’a pas lu The Naked Lunch et si l’on ne connaît pas l’ensemble de la carrière de Burroughs.
C’est dire aussi que l’on ne sait rien de la France de Loft Story [2], de l’Italie de Berlusconi, et de l’Europe en général à l’heure de la souveraineté de la technique. L’Amérique, en ce domaine, a cinquante ans d’avance sur le reste du monde. [...] (L’Infini, p. 56)

Où l’on notera, à propos de « la souveraineté de la technique », la référence implicite à Heidegger...

Pleynet écrit encore :

Le génie, le daimon, qui marque l’indice poétique d’excès propre au Naked Lunch, c’est dans l’expérience de la drogue et de la traversée de la drogue, ou du sexe, l’absence quasi absolue de toute croyance. Les pages consacrées à ce que Burroughs présente comme « L’Heure du Prophète » et qui mettent en scène le Christ, Bouddha, Mahomet, Confucius, sont aussi clairement que possibles indicatives de cette fondamentale réserve. Elles ne sont pas par hasard précédées de cette déclaration : « Il est temps de m’orient-expresser direction la mine de rien le néant ne manque pas dans la région... » (« Le marché »)
Seul Lao-tseu semble échapper au « marché » de l’aliénation, mais qu’en reste-t-il ? « Ça fait beau temps qu’on l’a mis à la poubelle... » (L’Infini, p. 66)

La technique. Le marché. Heidegger. Lao-tseu.

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Écriture et pornographie

En décembre 1975, dans Écriture et pornographie, un entretien avec la revue Minuit, Philippe Sollers évoquait, lui aussi, The Naked Lunch et cette « absence quasi absolue de toute croyance », cette absence de valorisation relatives à la drogue et au fantasme sexuel :

[...] La censure va lâcher le porno, ô merveille ! — et encore une fois je trouve ça très bien — mais va cliver, diviser, la répression, en faisant porter la surveillance sur tout ce qui pourrait produire un sujet vide par rapport à ça. Par vide, je veux dire par exemple un très grand livre, à mon avis, pornographique, dont on ne parle pas assez, qui est le Naked Lunch de Burroughs.
Comment ça fonctionne le Festin Nu ? Par des séries de rafales de fantasmes sexuels jamais unifiés. Alors, au fond, dans une littérature, quelle qu’elle soit, il faut aller droit à la façon de traiter le fantasme sexuel pour voir comment quelqu’un se débrouille avec ça. Soit en ne le disant pas — mais le fait qu’il ne le dise pas implique une certaine métaphorisation de l’acte sexuel non dit —, soit en le disant et on s’aperçoit que c’est la répétition pure et simple du même rail — ce qui n’est pas très gênant. Voyez Burroughs : énorme champ de positions de fantasmes sexuels ou de transgressions, mais en même temps étant donné que c’est une expérience de drogue et que par conséquent le problème de l’hallucination est inscrit dans ce qu’il écrit, tous ces fantasmes sexuels, qu’ils soient aussi transgressifs que vous voulez, sont annulés. Ils ont une fonction d’annulation. C’est comme ça que vous avez dans le Festin nu beaucoup de séquences qui sont en même temps parfaitement pornographiques, en même temps parfaitement dérisoires et en même temps parfaitement jouées, c’est-à-dire que le sens qui s’y produit n’est pas du tout valorisé. [...]

Philippe Sollers, Écriture et pornographie (1975).

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Le colloque de Tanger

William Burroughs écoutant William Burroughs (GIF)
Genève, septembre 1975 (photo Gérald Minkoff).

En septembre 1975 William Burroughs et Brion Gysin sont à Genève. Gérard-Georges Lemaire prend l’initiative d’un Colloque qui se tient du 24 au 28 septembre : le Colloque de Tanger. Colloque qui se veut peu académique et où se mêlent conférences, expositions, oeuvres graphiques ou picturales de Brion Gysin, interventions de « poètes sonores » (Bernard Heidsieck), chorégraphie (Isshi Mitsutaka), spectacle de rock ( !) et un concert de jazz donné par le saxophoniste Steve Lacy et son groupe. Dans l’introduction au livre publié en 1976 qui rend compte de ce Colloque [3], G.-G. Lemaire s’explique sur son choix :

[...] Q — Mais pourquoi avoir choisi William Burroughs et Brion Gyson ?

R — Pour d’innombrables raisons qu’il serait trop long de développer. En tout cas parce que c’étaient leurs oeuvres qui me motivaient le plus à l’époque. Si vous voulez, ils représentaient dans la littérature contemporaine un aspect explosif qui pouvait avoir des répercutions importantes. La preuve en est que Philippe Sollers parle longuement du Festin nu dans une interview donnée à la revue Minuit (voir ci-dessus), que Deleuze et Guattari en glissent quelques mots dans leur dernier livre, Rhizome, et on pourrait certainement allonger la liste de ceux qui vont désormais en parler. Ce n’est qu’un modeste début, mais je crois que l’effet Burroughs-Gysin va maintenant pénétrer notre culture qui a besoin d’être sortie de son provincialisme. [...]

Q — Croyez-vous qu’un événement littéraire comme celui-ci puisse avoir une répercussion qui dépasse les cercles d’avant-garde ?

R — Oui, c’est indéniable. La littérature s’est enfermée dans une pratique désuète et joue sur des stéréotypes dix-neuviémistes. Il faut que cela change très vite avant qu’elle n’ait même plus la possibilité d’être véhiculée. Mais je dois préciser que je ne parle pas de littérature en général, mais de tout ce qui peut modifier autant les comportements sociaux que ses propres structures qui, elles, fonctionnent comme agents perturbateurs, modèles ou utopies de notre psychisme. [...]

Le diagnostic ne manque pas de pertinence, la sortie du « provincialisme » et « des stéréotypes dix-neuviémistes » est souhaitable et « l’effet Burroughs-Gysin » va effectivement « pénétrer notre culture »... au prix, toutefois, d’une confusion sur l’oeuvre de Burroughs et ce qui fait la nouveauté, à bien des égards prophétique, d’un livre comme The Naked Lunch. Nous sommes dans l’après-coup des mouvements contestataires qui ont secoué le monde et, en France, de Mai 68. Le mythe homogénéisant de la « Beat génération » — réduisant des singularités très diverses à un phénomène générationnel — se consolide. Burroughs, à sa manière, ironique, y participe, pas toujours à son corps défendant.

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Parmi les interventions de Burroughs au Colloque de Tanger, celle-ci, pourtant, d’une grande lucidité quant « la révolution sexuelle » à « l’âge de l’électronique » et au contrôle social à l’âge de la bio-technique, a-t-elle était lue ?

LE CONDITIONNEMENT SEXUEL

par William Burroughs


Colloque de Tanger, William Burroughs et Brion Gysin. (GIF)

La morale sexuelle du monde occidental est fondée sur la Bible et spécialement sur l’enseignement de saint Paul qui prétend imposer une seule norme arbitraire et dogmatique de comportement sexuel à tout le monde partout et toujours. L’enseignement de saint Paul n’est plus viable aujourd’hui ; il est mort. Mort depuis que la pilule a séparé le plaisir sexuel de la reproduction. Mort depuis que la surpopulation a fait de la reproduction un phénomène à freiner plutôt qu’à encourager. Mort depuis que des expériences ont montré que le désir sexuel est une affaire de stimulation de certaines zones cervicales et que cette stimulation est purement arbitraire. On peut admettre que des homosexuels peuvent être conditionnés à réagir sexuellement à une femme, ou à une vieille godasse tant qu’on y est. En fait, les sujets homo aussi bien que hétérosexuels de ces expériences ont été conditionnés à réagir sexuellement à une vieille godasse — comme ça on économise pas mal d’argent.
De la même manière, on peut conditionner des hétérosexuels mâles à réagir sexuellement à d’autres hommes. Qui peut décider qu’un tel est plus désirable qu’un autre ? Qui est compétent pour édicter des dogmes sexuels et les imposer aux autres ? Ces apologistes de la dernière heure de saint Paul qui s’appellent psychiatres n’ont guère pour soutenir ces dogmes que leurs statistiques impropres.
Les psychiatres déclarent qu’ils ont besoin de plus d’argent et de plus de personnel pour faire face au problème sans cesse croissant de la maladie mentale ; or plus d’argent et de personnel sont engloutis dans ce puits sans fonds, plus les statistiques concernant la maladie mentale montent. C’est vrai qu’à ce régime-là, c’est un problème sans cesse croissant. Personnellement, je pense que la maladie mentale est dans une large mesure une invention psychiatrique.
Le 3 décembre 1973, la American Psychiatrie Association (APA) a décidé que l’homosexualité ne serait désormais plus considérée comme une déviation mentale. Ma foi, s’il y a actuellement plus de malades mentaux qu’ils ne peuvent en traiter, ça semble être un pas dans la bonne direction que de retirer les homosexuels de cette catégorie. Seulement, cette décision a provoqué une tempête de protestations. Un psychiatre a comparé cette décision à « un Watergate de la psychiatrie qui, espérons-le, ne sera pas notre Waterloo... » Ils n’aiment pas du tout voir des patients en puissance leur échapper ; ça pourrait déclencher une évasion massive. Le docteur Charles Socarides, professeur assistant de psychiatrie clinique à la clinique Albert Einstein s’oppose catégoriquement à la nouvelle politique de l’APA : « L’APA a fait ce que toutes les civilisations avaient tremblé de faire... se mêler du rôle biologique entre les sexes. » Et imaginez que dans une lettre adressée à Playboy en juin 1970, le Dr. Socarides déclare : « Une évolution de cinq cents millions d’années a établie la norme mâle/femelle comme le modèle fonctionnellement sain de l’accomplissement sexuel humain. »
Eh, pas si vite, Docteur — l’espèce humaine n’est pas plus vieille qu’un million d’années selon les plus anciennes traces découvertes jusqu’à présent. D’autres espèces sont dans la course depuis plus longtemps. Trois cents millions d’années ont créé une gueule énorme qui peut mordre et arracher presque n’importe quoi et des intestins qui peuvent le digérer comme modèle fonctionnellement sain chez les requins. Quelques millions d’années ont établi la grande taille comme le fonctionnellement sain chez les dinosaures. Ce qui peut être fonctionnellement sain à un certain moment ne l’est plus obligatoirement lorsque les conditions changent, ainsi qu’en témoignent silencieusement les os des espèces qui ont disparu. Mais il n’y a que les requins, les dinosaures et les psychiatres qui ne veulent pas changer.
La révolution sexuelle entre maintenant dans le stade électronique. De récentes expériences dans le domaine de la stimulation électrique du cerveau indiquent que l’excitation sexuelle et l’orgasme peuvent être produits en appuyant sur des boutons. Mais il faut voir qui pousse les boutons. Les boutons de contrôle au peuple ! Aucun de ces petits détails technologiques n’est situé dans l’avenir. Les connaissances et la plupart des appareils existent déjà. En termes de sexualité humaine, qu’est-ce que cela peut signifier ? Cela peut signifier que l’on peut brancher n’importe quoi.
Des expériences de formation autonome ont démontré que les sujets peuvent apprendre à contrôler ces réactions et à les reproduire à volonté, une fois qu’ils ont appris où se trouvent les boutons neuraux. Décidez simplement ce dont vous avez envie et le centre d’adaptation sexuelle de votre quartier, prenant vos ondes cervicales, vous trouvera en quelques minutes un partenaire sexuel qui vous convienne, de n’importe quel sexe, vrai ou imaginaire. Il est maintenant possible de fournir à chaque homme et à chaque femme les meilleurs pieds sexuels qu’il ou elle peut tolérer sans se faire sauter les plombs.
Tout candidat ayant ce programme devrait normalement rassembler pas mal de voix et exposer au plein jour un grand nombre de questions. (Traduction de Ph. Mikriammos)

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Dans le même volume, on trouve un texte peu connu de Sollers dédié à William Burroughs. Interventions de Freud, puis de Joyce (c’est ici le même). « Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu et est demeuré un des mystères depuis lors, à tel point qu’on a plus ou moins renoncé à définir les mots » écrit Burroughs dans La chute du mot [4]. Au commencement (in principio) du monde renversé où le vrai est un moment du faux, il n’y a plus le Verbe mais l’hystérie ou plutôt «  l’hystéraque en paranérie ». CQFD.

SNAKED PUNCH

par Philippe SOLLERS


William Burroughs. (GIF)

Pour William Burroughs

Au commencement était l’hystérie, c’est-à-dire la torsion matrice en train de voyager dans l’ébauche des nerfs, quelque part en déplacement vers cette faim, terrible et terrestre faim qui mange toujours à côté d’elle-même.

Freud la voit, elle lui saute au cou, il l’allonge, passe derrière le divan, écoute, intervient, s’endort. Elle lui parle de façon confuse d’une femme, encore d’une femme, de l’impossible horizon, boîte à bijoux, incendie, baiser subi, léger émoi bord de lac, initiation brouillard confidences, bribes, séquences, scènes furtives, dans les escaliers, à la montagne, en promenade, rhume, toux, pertes blanches, rougeurs, peurs. Et voilà comment elle lui dora la pilule. Car en ce temps-là la pilule n’existait pas, ni le stérilet, ni l’opération légale, et par conséquent les ovaires se broyaient seuls dans le noir, vagin verre pilé se croyant anus empilé.

Bref, elle accoucha des surréalistes. Lesquels s’aperçurent vite du peu de réel empalé. C’est alors qu’ils se dirent que maman était probablement voyante, fée, sorcière, branchée sur les mouvements cosmiques, cantinière et artificière, source du bruitage perpétuel, scribette ampoulée. D’où l’écriture suturomatique, la démarche de gradiva, les mollets mystiques, talons, trouille, amour et le reste. Ils appelèrent ça le merveilleux, et maman fut contente, elle fit d’eux ses grands chéris à tout faire, on les voit désormais dans les vitrines, chapeaux ronds, celtes, graal, symboles, nature et vivants piliers, l’oméga rayon violet de ses yeux, n’avouez nadjmais, et in saecula saeculorum, amen. Plus c’était mou dans l’automatique et plus l’immaculée conception s’empouffait. Entre le yin et le yang apparut le jung, craquements, esprits frappeurs, alchimie, tabourets tournants, fuites de gaz en égypte. Freud s’évanouit. Puis s’étonna. Puis se fâcha. Puis revint à Moïse. Sagesse !

Au commencement était l’hystéraque en paranérie. D’où finirent par ressortir des roulements d’écriture. L’édition devint permanente, on aurait dit que les oiseaux s’étaient faits femmes, à l’opposé du parc de Schreber. Survint Aimée : ce fut Lourdes. On parla beaucoup de psychique. Le psychisme est cette croûte agacée dont vous connaissez assez les effets. Elle émit ses bulles, ses permutations, récriminations et répétitions. Commençant à jouir de dire qu’elle jouissait, elle en oublia qu’elle ne le disait que pour oublier. Les hommes se cachaient partout, pauvres schizophrènes. J’en ai vu un l’autre jour, béat de terreur, devant la mystérieuse débile tenant le volume, le soi-disant volume de la soi-disant poésie pot d’enclume.

Cependant, on the beach, jim avait commencé à observer sylvia dans un coquillage. Il avait décidé de réagir. Comme le dit Jean dans l’une de ses épîtres : « Tu crois qu’il n’y a qu’un dieu, et tu fais bien. Les démons aussi le croient, et ils frissonnent. » Frissons, frissons. Frit moi son. Il prit son herbe, entra chez Circé, vit, entendit, sourit. Quel est ton nom ? Personne. Tu parles ! Tous les noms. Au passage, notez que les titres de Joyce ont tendance à se terminer par un S auditif. La lettre S. C’est pourquoi il faut traduire Dubliners par Dubliners. Et surtout pas, pauvre noix, par Dublinois. Mais passons, et merde à l’irlande.

Tout cela pour dire qu’Eve sort quand même bel et bien de la torpeur d’Adam, après cette histoire d’animaux nommés en désordre. Nommez, nommez, il en restera toujours quelque chose, c’est-à-dire celle dont il dira précisément pour finir « mais c’est elle ! », chair de ma chair, os de mes os, c’est parti, ce n’est pas fini.

Alors le ticket explosa, la machine redevint molle, et l’algèbre du besoin commença à seringuer son dosé. Le cave du dedans, le connard intime, se rappela qu’il était un singe, ni plus ni moins, monté en avant. Neige, blanche-neige, thé, cheval post-vapeur, rênes, hennissements d’acier, épilepsies fondues-pointes. Au loin, tout près, quelques faux décors d’aquarium imitant sodome et gomorrhe, et plus loin encore, sous les yeux, le plus-que-bleu des grands champs de gravitation. Un régiment de taons fourmille sous la peau-page. Le corps, pourquoi pas, est couvert d’eczéma et frictionné au menthol. Et le crâne chargé de coco est comme un billard électrique détraqué qui éjacule ses petites lumières bleues et roses. Ce dont ils ne se rendaient pas compte, pourtant, en sondant-balbutiant leur trou de néant tous usages, c’est-à-dire en devenant la progression géométrique et catastrophique de leurs doublures vraies et instantanées, c’est que, va-et-vient du manque à renonce, leur pendulation restait accrochée à l’elle, toujours elle, super-elle d’ailleurs irréelle, et que c’était elle qui les branlait, soufflait, impuissait, enculait, exactement comme avant, mais de plus près.

Ah, ce visage recroquevillé sanctifié de l’homo-paralysé emphatique, petit moule espiègle avec derrière lui sa mère à porter ! Hôpital gratuit des chimères, légères grimaces, contorsions inutiles, jamais assez... Opératrices : mescaline, morphine, héroïne, codéine, paracodine, dionine, cocaïne, benzédrine, méthédrine, apomorphine et scopolamine, harmaline, bufotémine, psilocybine. Ou encore : opium, palfium, encodai, seconal, demerol, dolosol, halpéridol.

Alors apparut scum, ultime rescouille. La coupe directe, bout-portant, câblée. Que vouliez-vous qu’elle fît contre trois ? Qu’elle coupât, ou qu’un beau désespoir alors la déchargeât. On entra dans les cassettes. On téléphona l’opéra. On plia, on noua, on bouta, on épissa, on embryonna, on associa-routina, on yoga tantra, on aurobinda, on ramakrishna, on orgasma le plasma, on brancha et on débrancha, on sonora l’aurora pour la sorora, on engloba, on russa, on anglo-saxonna la mamma. De catholique, elle était devenue protestante, I like ike, misenpli plastique, nova express, ordinateur d’organza. Tristesse des cuisines, latrines, texas, missouri, campus à l’anus, electronic circus, humour mormoné du fils recollé. Et il se piqua, prisa, fuma, but, se tut, et il s’enregistra, se filma et se découpa, et il s’expliqua et se commenta, se toucha, se détacha, s’islama, s’engourouzéna. Nous en sommes-là.

Question : Que pensez-vous de Finnegans Wake ?
Burroughs : l can’t read it.

Personne n’est obligé de se réveiller, du reste.

Philippe Sollers, Janvier 1976.

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NAKED LUNCH ET PASSION FIXE

Personne n’est obligé de se réveiller. Et pourtant : «  il va falloir rester éveillé maintenant absolument réveillé », écrit Sollers au début de Paradis II (1986).

La publication de Passion fixe en 2000 [5] prend acte de l’étape nouvelle franchie dans l’ère de la Technique au stade du « spectaculaire intégré » (Debord). Désormais règnent sans partage les marchés financiers (l’actualité en est l’éclatante démonstration). « A la fin de l’histoire, la mort vivra une vie humaine », disait Hegel. Ce n’est pas la fin de l’histoire, mais la mort, présente sur tous les écrans — sexe, argent, drogue («  Came, caméra, mêmes racines ») —, devient « le Maître absolu ».

Dans Roman d’amour, l’entretien accordé à Jacques Henric en mars 2000 (cf. Éloge de l’infini, folio 3806, p. 1096-1108), Sollers précise l’« éthique » de son roman par rapport au film en cours :

Le livre a cette coloration corrosive mais son ton fondamental est celui d’un certain détachement — ce que je recommande pour se faire entendre sur fond de silence. Il ne s’agit donc pas d’un énervement par rapport à ce processus qui ne serait que le désir d’en rajouter au processus lui-même, comme ça se voit si souvent, ni de collaborer par une négativité protestataire à ce qui est prévu comme rôle dans le film Les Marchés financiers [6]. Filmer le film, ça demande une certaine documentation, d’avoir voyagé. Les personnages se déplacent beaucoup. L’un est très informé, l’autre déchiffre cette information, et la musique est là, qui, comme dit Mozart quelque part, aide à traverser la sombre nuit de la mort.

Il invite à relire The Naked Lunch du « shérif Burroughs, agent K 666 », bref la Bête de l’Apocalypse, le Diable en personne :

Filmer le film, ça veut dire qu’on va, par exemple, utiliser de temps en temps tel livre en considérant que c’est plus que de la littérature : de l’anticipation prophétique. Ainsi Le Festin nu de William Burroughs. Par quelques prélèvements, on peut y saisir à quel point, publié il y a un demi-siècle, il est audible seulement aujourd’hui. Vous vous souvenez qu’à la fin de ce chef-d’oeuvre, un des plus grands du XXe siècle, les Chinois apparaissent. [...]

EXTRAIT

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La négation de la négation, l’affirmation même

Pas d’enfants, pas de kystes d’argent ; et par conséquent pas non plus de désirs de mort. En réalité, la tête de mort fardée est là partout, en filigrane. Un puritanisme béton vous est sans cesse imposé sous forme de sirop ou d’acide. Les crânes, le frisson, le meurtre ou le sacrifice, la passion de dégrader pour mourir, tout est là.

J’exagère ? Mais non, il suffit de savoir lire les messages à peine cryptés introduits dès 1959 à Tanger (quarante ans déjà, et quelle accélération depuis cette date), par le bon shérif Burroughs, agent K 666, dans son volume explosif Le festin nu. Que vient faire ici, quinze ans seulement après la Seconde Guerre mondiale, la société Islam et Co ? Que signifie ce Rallye de Dégradation organisé dans le cadre du Congrès des Camés Anonymes de Téhéran ? Et cette allusion énorme à Mahomet sous le diminutif transparent de Maho ? Et la référence au Madjoub ? Allons, allons, certains livres, heureusement, sont beaucoup plus que des livres. On peut en faire la liste, à ne pas confondre avec les camelotes imprimées. Ouvrons les yeux : « Les objectifs d’Islam et Co sont obscurs. Inutile de dire que tous les actionnaires ont des points de vue divergents et s’évertuent à se doubler les uns les autres... » Voulez-vous un dialogue pré-sida ? Voici : « Combien de temps l’épidémie va-t-elle durer ? — Aussi longtemps que nous pourrons l’entretenir. »

Le programme est clair : mise en place globale de la DPI (Détérioration Psychique Irréversible). Dans l’univers devenu drogue, on ne vend plus un produit au consommateur, on vend le consommateur au produit. Came en tout genre : héroïne, morphine, cocaïne, dilaudide, encodaI, pantopon, opium, dolosal, palfium, rajoutez les noms. Les chimistes s’amusent un peu partout dans les caves, le temps est parfois long dans les banlieues sombres de La Havane, Bogota, Saint-Pétersbourg, Quimper ou Rabat. Déjà existent à l’époque ces démons perfectionnés : Bureaucratie Télépathique, Trusts du Temps, Somnifères de Coercition, Piquouzards du Fluide Lourd. Le shérif constate, sans grande émotion ni surprise, que « les organes perdent toute constance, qu’il s’agisse de leur emplacement ou de leur fonction... des anus jaillissent, s’ouvrent pour déféquer, puis se referment ». Inutile de préciser que la sodomie, rendue ici obligatoire, vire, dans ces conditions, à l’acrobatie de haut vol. La fornication universelle est d’ailleurs captée dans ses radiations les plus intimes pour servir à des expériences de reconditionnement. Bien malin, à partir de là, qui pourra distinguer le rêve de la réalité, l’hallucination du calcul, le simple fantasme d’une orgie d’enculages, un visage d’un grésillement facial fourni par ordinateur. Savez-vous distinguer un Émissionniste d’un Divisionniste ? Un Liquéfactionniste d’un Factualiste ? Il vaudrait mieux. Secousses, vibrations, irradiations, métamorphoses, entrées et sorties des corps les uns dans les autres, nuques brisées, meurtres en série, emmanchages, emboîtages, palpages, reniflages, le temps explose, se congèle, se concentre sur des détails de déchets. Déjection règne sur Abjection. Le devenir-falsification du monde est le devenir-monde de la falsification. « Voici le Prophète et la Révélation : c’est sous le flash de l’orgasme que Dieu apparaît sous forme de cratère anal... La transmutation des corps s’opère à travers cet orifice... Le chemin de la sortie est celui de l’entrée... »

Le Chef du Parti :
— On ferait bien de brancher les têtes chercheuses sur ce taré outrageusement hétéro. Il ne m’inspire aucune confiance. Il est capable de tout, ou presque... Dans son studio, avec sa poudre dix-huitiémiste de crocodile égyptien, il serait capable de transformer une tuerie en partouze.
Le premier Lieutenant :
— Ou en canular.
— Exactement. C’est un intellectuel... Pas de principes...

Excellent observateur, William Seward B., dans le Tanger de la grande époque. Rien à voir avec la mode d’aujourd’hui, les poses esthétisantes, les touristes parasexuels, le confort et la came mondaine, cinéma sans risques... C’était avant que le « délit de vie distincte » soit cerné et surveillé jusque dans « le besoin vital de temps blanc ». Désormais, comme l’a dit un des seuls analystes sérieux de notre époque : « Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés de la vie. La drogue aide à se conformer à cette organisation des choses ; la folie aide à la fuir. » [7]

Le Vrai est un moment du Faux, dit-il encore, sans préciser si, à ce moment-là, sa phrase est vraie ou fausse. En tout cas, voici les débuts encore artisanaux du marché mondial :

« Il a ouvert un boxon à Yokohama, fourgué la came à Beyrouth, maquereauté à Panama. Avec la Seconde Guerre mondiale, il a passé la démultipliée — il a repris une laiterie en Hollande, coupé le beurre avec de la graisse à boulons et raflé le marché de la vaseline en Afrique du Nord, avant de décrocher le gros lot avec ses veaux de couveuse. Il a prospéré et proliféré, inondant l’univers de médicaments frelatés et d’ersatz en tout genre : poison antirequins à l’eau de vaisselle, antibiotiques périmés, parachutes au rancart, sérums et vaccins faits main, canots de sauvetage modèle passoire... »

Débuts modestes, dont n’aiment pas entendre parler aujourd’hui les pontes de l’institut Transgénique pour l’expérimentation hormonale et la dioxine intégrée. Autant rappeler ses ancêtres préhistoriques à une petite- bourgeoise du Maine. Quoi qu’il en soit, même le clonage, première étape dans le traitement du Virus Humain, se trouve gracieusement évoqué, avant tout le monde, dans Le festin :

« Les Divisionnistes découpent de minuscules parcelles de leur propre chair et élèvent des répliques exactes d’eux- mêmes dans des bocaux de gelée embryonnaire. Si l’on ne parvient à mettre un terme au processus divisionnistique, il est permis de penser qu’un jour il ne restera à la surface du globe qu’une seule réplique monosexuelle, un être unique fait de millions de corps distincts... Ces corps seront-ils vraiment autonomes et pourra-t-on avec le temps créer des variations de caractéristiques ? J’en doute. Les répliques doivent se recharger périodiquement auprès de la Cellule Mère appelée aussi Papa protoplasmique... »

Bien entendu, l’homosexe est ici la loi enfin révélée au grand jour. Le recrutement clérical, et homosexuel par définition, est un processus de domestication soumis à une reproduction intense de doubles. K 666 a vu ainsi venir le déferlement des « Latahs », corps qui passent leur temps à imiter les originaux encore en vie. C’est une façon d’insister sur le fait qu’il n’y a plus que des scènes instantanées, des gestes enregistrés sans mémoire, des photocopies, des mimiques. Le monde humain devient une immense grimace sans but ni fin. Le moyen est un moyen qui justifie la dictature constante du moyen. Toc des mots, poisse des photos, montage schnoufé de l’info. Came, caméra, mêmes racines. On a compris qu’il s’agit avant tout de vivre la mort au plus près, d’en propager la culture vitreuse, le spasme gelé vertical. « La Mort était l’idole de leur culture, expliquait ma mère en levant les yeux de son grimoire maya. C’est de la mort qu’ils tiraient le feu et la parole et la semence de maïs... La mort se changeait en grains de maïs... » Tu l’as dit Mamie ! Mets-moi ton épi ! Sanctuaire !

« Les écrivains parlent de l’odeur douceâtre et fiévreuse de la mort, alors que le premier camé venu te dira que la mort n’a pas d’odeur, et en même temps qu’elle exhale une odeur qui coupe le souffle et fige le sang... non-odeur sans couleur de la mort... nul ne peut la humer à travers les volutes roses et les filtres de sang noir de la chair... l’odeur de mort est tout ensemble odeur indiscutable et complète absence d’odeur... c’est cette absence qui frappe d’abord l’odorat parce que toute vie organique a une odeur... l’interruption de l’odeur est aussi sensible que le passage du jour à la nuit pour les yeux, que le silence à l’oreille, que l’apesanteur au sens de l’équilibre... En période de désintoxication, le camé dégage cette odeur tout autour de lui, condamnant les autres à la respirer. Un camé en renonce peut rendre une maison invivable avec son odeur de mort, et puis il suffit d’aérer pour que l’endroit retrouve la puanteur à laquelle les bons citoyens sont accoutumés. »

Le festin nu, comme le dernier livre de Céline, Rigodon, s’achève, comme par hasard, par une évocation des Chinois. La Guerre de l’Opium fait retour à l’envoyeur, en lui fourrant le nez à fond dans la Chose : « C’était de toute façon une erreur, écrit K 666, d’entrer dans l’Aile Droite, l’Aile Orientale »... Islam et Co noyé là... Échec à Mono... Et les derniers mots :

« Les vieux de la vieille, les vétérans du dross au visage buriné parle temps gris de la came, n’ont pas oublié... Dans les années vingt, les fourgueurs chinois émigrés chez nous jugèrent l’Occident si corrompu, si détestable et indigne de confiance qu’ils fermèrent boutique, et quand un camé en manque venait frapper à leur porte, ils répondaient : — Plus lien... leviens vendledi... »

Après cet énorme cirque, il fallait bien qu’on aille voir un peu par nous-mêmes ce qui se passait là-bas, en Chine... Masqués, bien sûr... Bateau à Shanghai... Police partout... Pluie bleue... Dora sur le pont, en ciré noir...

Philippe Sollers, Passion fixe, 2000.

Pleynet : « Seul Lao-tseu semble échapper au "marché" de l’aliénation, mais qu’en reste-t-il ? "Ça fait beau temps qu’on l’a mis à la poubelle..." »

Dans Passion fixe, la Chine est très présente, et le Yi King... Le livre des mutations... Une autre histoire... [8]

«  il va falloir rester éveillé maintenant absolument réveillé ».

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ARCHIVES AUDIOVISUELLES

William Burroughs et Brion Gysin à Paris en 1974

Au « Beat hôtel », rue Git-Le-Coeur, où ils vécurent de 1958 à 1963.


(durée : 8’48" — Archives INA)

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William S. Burroughs, A Man Within

Documentaire de Yony Leyser (États-Unis, 2011, 90 minutes).

Symbole de la beat generation, William S. Burroughs a enfin droit à un documentaire. Loin d’un conventionnel biopic, le film est construit à partir d’archives exclusives et d’interviews avec des personnalités aussi variées que Patti Smith, Gus Van Sant ou David Cronenberg. L’occasion de (re)découvrir l’écrivain, adepte du cut-up, proche de Jack Kerouac et d’Allen Ginsberg, mais aussi l’homme, profondément marqué par la culpabilité liée au meurtre (involontaire) de sa femme et ses problèmes d’addictions.

Parlant de son Festin nu, paru à Paris en 1959, William Burroughs (1914-1997) le qualifiait de livre « brutal, obscène et répugnant ». Comment et pourquoi l’auteur de ce roman sulfureux, pornographique et poétique, écrit sous acide, a-t-il intégré la famille des classiques de la littérature américaine contemporaine ? C’est à cette question que répond, de façon argumentée et extrêmement convaincante, le documentaire particulièrement inspiré de Yony Leyser. Un film dont on ne sait s’il convient de souligner davantage la qualité et la diversité des intervenants, la richesse iconographique qu’il déploie ou, plus glo­balement, l’intelligence d’un propos qui parvient à nouer bio­graphie et oeuvre de façon qu’elles s’éclairent remarquablement l’une l’autre.

Homosexuel, drogué, voyou, et revendiquant tout cela comme ses qualités essentielles, Burroughs le hors-la-loi, l’outsider, avait tout pour choquer l’Amérique des années 1960, qui le découvrit en même temps que Ginsberg, Kerouac et autres écrivains et poètes « beat ». Bousculer, offenser, il ne s’en priva pas. Mû non par le goût de la provocation, mais, plus profondément, par la nécessité de la rébellion. « Chaque homme a en lui un être parasite qui agit contre ses intérêts », écrivait Burroughs. Ce mauvais génie, que traque le documentaire de Yony Leyser, a fait de Burroughs le plus sulfureux des poètes de la Beat generation, mais aussi le plus grand. —

Nathalie Crom (Télérama)


(durée : 87’45")

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William Burroughs lit The Naked Lunch

L’incomparable lecteur et son accent yankee.

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William Burroughs sur France 2

Du côté de chez Fred, 1990 (durée : 1h 21).

De passage à Paris où il expose ses peintures, William Burroughs s’entretient avec Frédéric Mitterrand.
Il est question de la littérature, de la drogue, des armes, de ses amis (Brion Gysin, « le seul que j’ai jamais respecté »), etc... Avec des extraits de films avec et sur Burroughs. Un document remarquable.


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Steve Lacy interprète en solo Naked Lunch.


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Le saxophoniste Steve Lacy (1934-2004) participait au « Colloque de Tanger » en 1975. En décembre 2001, il enregistrait The Beat suite. Parmi les compositions de l’album : Naked Lunch [9].

NAKED LUNCH


Steve Lacy, Genève, septembre 1975. (GIF)

de Steve Lacy

avec Steve Lacy (saxophone soprano), Irène Aebi (vocals), Jean-Jacques Avenel (double bass), George Lewis (trombone), John Betsch (batterie)


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

The river is served, Sir
Naked Lunch is before you
The black wind-sock of Feath
undulates over the landing pad
The checker-board is swept clear
after a short game of genocide
The planet drifts to a random doom
insect doom
Thermodynamics has won at a crawl Orgone balked at the post
Christ bled
Time ran out
Motel ! Motel ! Motel !

Piece of moon smoke
hangs in the China blue sky
The river is served, Sir
Delaudid deliver poor me !
What are you doing here ?
Who are YOU ?

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Gérard-Georges Lemaire, William Burroughs et la Beat Generation

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En septembre 2010, Raphaël Enthoven consacrait une semaine aux écrivains et à la drogue. Gérard-Georges Lemaire, écrivain et essayiste, enseignant à l’Académie des Beaux-Arts de Milan, traducteur de l’oeuvre de Burroughs et auteur de Burroughs (Artefact, Paris, 1986) était son invité (en duplex de Venise) [10].

Extraits (48’05)


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

crédit : France Culture

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William Burroughs dans Tel Quel

Mais est-ce tout arrière siège de rêverie, n° 27, Automne 1966
Cities of the red night, n° 66, Eté 1976.

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[1] Marcelin Pleynet, William Burroughs et le « Festin nu », L’Infini 116, p. 53.

[2] La première émission de télé-réalite française.

[3] Cf. « colloque de Tanger », Christian Bourgois éditeur, 1976.

[4] Colloque de Tanger, p. 19

[5] La quasi contemporainéité avec le Journal de Pleynet témoigne de ces «  conversations de fond, [...] digressions sur tous les sujets, lectures communes, encouragements réciproques » dont parle Sollers dans ses Mémoires dans son hommage à Marcelin Pleynet. Cf. L’amitié est un bien.

[6] Cf. La grande famille Leymarché-Financier.

[7] Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, XII. A.G.

[8] Cf. Passion fixe et la Chine.

[9] Universel Music, 2003.

[10] Cf. Gérard-Georges Lemaire.

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Commentaires

  • William Burroughs et The Naked Lunch
    30 janvier 2014, par A.G.

    William S. Burroughs, A Man Within

    Documentaire de Yony Leyser (États-Unis, 2011, 90 minutes).

    Symbole de la beat generation, William S. Burroughs a enfin droit à un documentaire. Loin d’un conventionnel biopic, le film est construit à partir d’archives exclusives et d’interviews avec des personnalités aussi variées que Patti Smith, Gus Van Sant ou David Cronenberg. L’occasion de (re)découvrir l’écrivain, adepte du cut-up, proche de Jack Kerouac et d’Allen Ginsberg, mais aussi l’homme, profondément marqué par la culpabilité liée au meurtre (involontaire) de sa femme et ses problèmes d’addictions. Voir ici.

  • Beat generation Kerouac, Ginsberg, Burroughs
    21 septembre 2013, par A.G.

    Retour sur la formidable amitié entre Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs, qui a donné naissance au mouvement littéraire de la Beat Generation. Un « road-portrait » très documenté coécrit par Jean-Jacques Lebel et Xavier Villetard.

    Ils se rencontrent à New York à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils s’aiment, se brouillent, se réconcilient, s’envoient des lettres. Grâce à elles, le film voyage : San Francisco, Mexico, Tanger... et, bien sûr, Paris, où Ginsberg et Burroughs séjournent à la fin des années 1950. Ils y célèbrent Rimbaud et Apollinaire, y rencontrent Duchamp, se trouvent de vraies affinités avec Dada, Artaud, Genet... En quête d’absolu et d’accomplissement de soi, en rupture avec l’Amérique puritaine, ils expérimentent la sexualité et les drogues. Mais au cœur de cette formidable amitié, il y a surtout trois écrivains et trois livres — Howl de Ginsberg (1956), Sur la route de Kerouac (1957) et Le festin nu de Burroughs (1959) — qui vont dynamiter les lettres mondiales et influencer les mentalités à venir.

    Jean-Jacques Lebel, l’un des principaux "passeurs" de la Beat Generation en France, retrace en 55 minutes les riches heures d’un mouvement qui a posé les jalons de la contre-culture mondiale. Limitant délibérément son propos aux années d’écriture des trois livres publiés en rafale à la fin des années 1950, et qui ont valeur de manifeste, l’auteur puise dans un fonds d’archives exceptionnel quelques séquences de toute beauté. De son interview inédite de Ginsberg à celle de Kerouac par la télévision canadienne, des lectures de Howl et America par Ginsberg à celles du Festin nu par Burroughs ou d’History of Bop par Kerouac, il nous invite à un trip sonore et visuel digne des meilleures "visions" des clochards célestes.

    À revoir sur Arte.tv ou le 23 septembre à 2h55.

    • Beat generation Kerouac, Ginsberg, Burroughs
      22 septembre 2013, par Dominique GONTIER

      Merci pour ce film historique ! Un ami m’a fait découvrir William Burroughs dès mes seize ans et j’ai savouré au fil des années son œuvre prophétique (du "Festin nu" à "Ultimes paroles" - Christian Bourgois éditeur)... et si cela vous agrée, je vous joins un petit texte écrit à l’époque concernant "Les Terres Occidentales" :

      "Les Terres Occidentales" (1987) constituent le dernier volet d’une trilogie, après "Cités de la Nuit Ecarlate" (1982) et "Parages des Voies mortes" (1986)...

      Il s’agit d’une sanglante Comédie humaine, où chacun essaie de tirer à soi le tapis du Temps, mieux de gagner l’immortalité ; or celle-ci ne s’atteint qu’au prix d’un voyage dangereusement mortel, jalonné d’aventures scabreuses. Et notre cher vieux Bill de saisir ce prétexte pour écrire un roman dans la pure tradition picaresque.

      Voyageurs et Pèlerins, rassemblés pour accéder à ce bien suprême que représentent les Terres Occidentales, seront bientôt rejoints par des Fourbes, des Etrangleurs, sans oublier des agents de la C.I.A. ou du K.G.B. ; c’est ainsi que de territoires en territoires va se croiser et s’entretuer un monde interlope, grouillant à la façon de ces scolopendres venimeux - dont Burroughs nous conte les mœurs détaillées avec une obsession morbide (on pense à son dégoût de l’humanité en général) - et l’écrivain en profite pour passer au peigne fin les travers des phénomènes culturels, politiques ou idéologiques confectionnés par la Mode, avec une description particulièrement savoureuse de l’Arbitre des Elégances.

      Une satire intellectuelle grinçante en forme de farce truculente. D’un style inexorablement trempé dans le vitriol poétique, Burroughs fait voler une fois de plus en éclats nos angoisses existentielles comme nos certitudes, et son sempiternel stylo-colt fait mouche à tous les coups.