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Picasso, cet étranger, ce métèque

D 19 novembre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Picasso, Corrida, « Pase de muleta » (plat coloré), 1959.
Vallauris. Photo A.G., 23 août 2020. ZOOM : cliquer sur l’image.
« Métèque, ​nom masculin (1743, mestèque au sens 1° ; empr. du grec metoikos, de meta, et oikos, "maison", proprement "qui change de maison").
Antiquité grecque : Étranger résidant en Grèce sans avoir les droits d’un citoyen.
2° (Repris par Maurras en 1894). Péjor. Étranger résidant en France et dont l’aspect physique, les allures sont très déplaisants. »

Le Grand Robert.

Picasso, le peintre, le dessinateur, le céramiste, est désormais encensé unanimement. Vous croyez tout connaître de ses relations compliquées avec les femmes, de ses amitiés multiples, de sa vie, erreur ! Un livre d’Annie Cohen Solal Un étranger nommé Picasso, prix Femina essai 2021, et une exposition Picasso l’étranger nous révèlent, à l’aide d’archives inédites (reproduites dans un magnifique catalogue), que le peintre le plus célèbre du XXe siècle a longtemps été considéré comme indésirable, littéralement, par une certaine France, cette « France moisie » dont Sollers disait, en 1999 :

« Elle était là, elle est toujours là ; on la sent, peu à peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin, elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux. [...] La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes. »

Nous sommes en 2021, des exemples, des preuves, vous en avez tous les jours, sur toutes les chaines télé. Mais Picasso, cet Espagnol signalé comme « anarchiste » dès son arrivée en France en 1900 ? Pourquoi cette stigmatisation ? C’est maintenant Régis Debray qui parle (avec des accents très... sollertiens) :

« il y a toujours deux France en France, et qui ne renoncent pas. L’héritière du Bateau-Lavoir et des Montparnos aux terrasses de café et l’héritière d’Émile Loubet et d’Albert Lebrun à l’Elysée. Un pays d’accueil ouvert à tout ce qu’il y a de plus singulier, et un enclos revêche qui rêve encore de fermer portes et fenêtres. La France numéro un résonne au-delà des mers, la numéro deux frôle l’hôtel à touristes. Et si on faisait l’impossible pour garder la première en vie ? [1] »

« Soyez réalistes, demandez l’impossible » : « Voilà le plus beau slogan de Mai 68, le plus profond, le plus explicitement surréaliste. Il peut être répété à n’importe quel moment. Il n’a pas une ride », écrivait encore Sollers en 1998. C’est ce que met en pratique Annie Cohen Solal, essayiste et commissaire de l’« exposition engagée » Picasso l’étranger au Musée de l’histoire de l’immigration (jusqu’au 13 février 2022). Lisez, écoutez.



ZOOM : cliquer sur l’image.

Un étranger nommé Picasso

Pourquoi le 18 juin 1901 Picasso est-il « signalé comme anarchiste » à la Préfecture de police, quinze jours avant sa première exposition parisienne ? Pourquoi le 1er décembre 1914 près de sept cents peintures, dessins et autres œuvres de sa période cubiste sont-ils séquestrés par le gouvernement français pour une période qui dure près de dix ans ? D’où vient l’absence presque totale de ses tableaux dans les collections publiques du pays jusqu’en 1947 ? Comment expliquer, enfin, que Picasso ne soit jamais devenu citoyen français ? Si l’œuvre de l’artiste a suscité expositions, ouvrages et commentaires en progression exponentielle à la hauteur de son immense talent, la situation de Picasso « étranger » en France a paradoxalement été négligée. C’est cet angle inédit qui constitue l’objet de ce livre.

Pour l’éclairer, il faut exhumer des strates de documents ensevelis, retrouver des fonds d’archives inexploités, en rouvrir, un à un, tous les cartons, déplier chacune des enveloppes, déchiffrer les différentes écritures manuscrites. Alors tout s’organise autrement et le statut de l’artiste se révèle beaucoup plus complexe qu’on ne l’imaginait.

Un étranger nommé Picasso nous entraîne dans une enquête stupéfiante sur les pas de l’artiste surdoué, naviguant en grand stratège dans une France travaillée par ses propres tensions. On le voit imposer au monde son œuvre magistrale, construire ses propres réseaux et devenir un puissant vecteur de modernisation du pays. Un modèle à contempler et peut-être à suivre.

Fayard, 2021, 748 p., 28 euros.

Accès virtuel aux œuvres citées dans le livre

Rencontre avec un « fiché S »

Les archives de la Préfecture de police de Paris sont accessibles à tous. Il suffit de prendre la ligne 5 du métro, de descendre à la station Hoche, puis de repérer son chemin à travers les méandres tristes et champêtres du Pré-Saint-Gervais, une petite commune de la banlieue nord, pour accéder à un bâtiment moderne qui, avec son « Entrée livraisons » et son « Entrée clients », évoque une usine des années cinquante. À l’accueil, le fonctionnaire de police établit la carte de lecteur aussi froidement que s’il s’agissait d’une demande de passeport et fournit la dé d’un casier gris, où l’on déposera manteau, sac et documents privés. Une fois la cote trouvée, muni de quelques pages de papier blanc et d’un crayon, on pénètre dans une verrière glaciale où, sous la surveillance de trois autres fonctionnaires de police, on est mis en présence d’un carton d’archives.

Je viens de faire connaissance avec un suspect. Avec un « étranger » qui, en octobre 1900, arrive à Paris pour la première fois, avant d’être fiché, toute sa vie, par la police parisienne : rapports, interrogatoires, cartes de séjour, photos d’identité, empreintes digitales, quittances de loyer, certificats de domicile, demande de naturalisation, sauf-conduit, enquêtes diverses, informations sur femme, fils, parents, amis, références de moralité, opinions politiques, adresses successives, correspondances où l’on retrouve préfets de police, mais également hommes politiques aussi haut placés que le ministre des Affaires étrangères ou le président du Conseil. À l’origine de ces documents, je n’ai repéré aucun crime, aucun délit, sauf celui de ne pas être français. Le timbre ESPAGNOL, en capitales, apposé sur certains textes, signale une différence, une exclusion, une suspicion, un stigmate.

Certaines phrases participent de la xénophobie ordinaire ou de la défiance politique : « Bien qu’âgé de 30 ans en 1914, il n’a rendu aucun service à notre pays pendant la guerre [...]. Tout en s’étant fait en France une situation lui permettant, en tant que "peintre, soi-disant Moderne", de gagner des millions (placés paraît-il à l’étranger) et de se rendre propriétaire d’un château situé près de Gisors, [il] a conservé ses idées extrémistes tout en évoluant vers le communisme. » Parfois, d’autres allégations reprennent de simples ragots : « Le 7 mai dernier, il a fait l’objet d’un rapport signalant que, dernièrement, alors qu’il se trouvait dans le café sis 172, Bld St Germain, il avait été pris à partie par un officier Polonais en civil, alors qu’il critiquait ouvertement notre pays et faisait l’apologie des Soviets. » Quelques énoncés présentent aussi des associations de suspicion hâtives : « [Il] est connu de nos services pour avoir été signalé comme anarchiste en 1905, alors qu’il demeurait 130 ter, Bld Clichy chez un de ses compatriotes également anarchiste et surveillé par la Préfecture de Police. » Certaines formulations décrivent encore cet « étranger » avec une rare condescendance : « La concierge de l’immeuble ne l’a jamais entendu émettre d’opinions subversives, du reste, il s’exprime très mal en français et peut à peine se faire comprendre. » Les dernières propositions, enfin, tranchent par un jugement sans appel, aussi définitif qu’une guillotine : « Cet étranger n’a aucun titre pour obtenir la naturalisation ; d’ailleurs, d’après ce qui précède, il doit être considéré comme très suspect au point de vue national. » N’est-ce pas toute l’histoire d’un pays aux prises avec ses propres fantômes que je vois, à l’occasion, défiler sous mes yeux ? « Je certifie sur l’honneur ne pas être juif, aux termes de la loi du 2 juin 1941 », écrit à l’encre rouge cet « étranger », deux ans plus tard, pour le renouvellement de sa carte de séjour le 30 novembre 1942.

« Stigmate » est bien le mot qui me hante, après ces quelques heures à manipuler une centaine de feuillets jaunis. Depuis des années que je pratique la recherche en archives, je suis convaincue que les archives parlent. De fait, ces archives nauséabondes m’ont donné une représentation inédite de l’individu qui m’intéresse, une image qui va bien au-delà des documents contenus dans l’ouvrage pourtant indispensable de Pierre Daix et Armand Israël [2]. Accablée dans le métro du retour, je regarde machinalement le nom des stations de la ligne 5 qui débute. au sud de Paris avec « Place d’Italie ». Dans l’autre sens, vers le Nord, après « Hoche », je lis « Église de Pantin », puis « Bobigny-Pantin­ Raymond-Queneau », avant la dernière station. Elle porte le nom de « Bobigny-Pablo-Picasso ». C’est précisément le nom du suspect dont je viens de consulter le dossier d’étranger n° 74.664, constitué ici même il y a plus d’un siècle. Aujourd’hui, on dirait que c’est le dossier d’un « fiché S », c’est-à-dire le dossier d’un étranger activement surveillé par la police parce qu’il a été, à un moment, « soupçonné pour des raisons qui peuvent être très diverses de vouloir atteindre à la sûreté de l’État ».

*****

Quelques jours après ma découverte du Picasso stigmatisé dans les archives de la Préfecture de police, le musée du Quai-Branly présente « Picasso Primitif ». Je suis immédiatement frappée par l’imposante affiche en noir et blanc qui fait face à la Seine : côte à côte, tranquilles, écrasants (ils mesurent trois mètres de haut), le regard triomphant de l’artiste sexagénaire et le masque africain fixent le public parisien de leurs yeux, tout-puissants : pupilles noires de l’artiste, billes évidées du masque. Mais que fixent-ils donc ? Les visiteurs qui affluent dans les jardins du musée ? La Seine, jadis célébrée par l’ami Apollinaire, qui continue, implacable, de couler devant eux ? Et s’il s’agissait d’autre chose ? De fait, ils scrutent le pont Alexandre-III, calmement, simplement, indiquant le point précis où se tenait la section espagnole du Grand Palais pour !’Exposition universelle. Là, en octobre 1900, lors de son tout premier voyage à Paris — il n’a pas encore 19 ans, ne parle pas un mot de français —, Picasso se précipitait pour découvrir — grand honneur pour un artiste de cet âge — l’une de ses toiles exposée.

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Yo, Picasso, mai 1901.

En ce printemps 2017, je perçois dans cette affiche de Picasso en gloire au musée du Quai-Branly une confrontation sidérante entre l’image du fiché S enfermée dans les archives de la Préfecture de police de Paris et celle de l’artiste star célébré de par le monde aujourd’hui, à mille lieues de là. Qu’est devenue la figure du gamin surdoué et fiévreux qui débarquait à Paris escorté par son copain Casagemas ? Le Pablo Ruiz Picasso qui, tel un bolide, découvre Paris, à la veille de ses 19 ans, n’a pas le moindre doute sur ses capacités à conquérir la ville. Dans l’autoportrait Yo, Picasso réalisé en mai 1901, au cours de son deuxième voyage, il se représente en chemisier blanc et lavallière orange, dynamique, arrogant, conquérant, invincible, convaincu de son génie. « Les murailles les plus hautes s’effacent sur mon passage », inscrira-t-il au dos d’une photo peu après.


Picasso, Autoportrait, 1901.
Photo A.G., janvier 2016. ZOOM : cliquer sur l’image

Quelques mois plus tard, pourtant, en décembre de la même année, dans Autoportrait bleu, il apparaît isolé, déporté vers la droite, engoncé dans un grand manteau sombre. Tout est bleu, à part le masque blême du visage. Bleu turquoise, solide, impénétrable, le monde où il s’adosse. Bleu marine, massif, le manteau qui l’habille. Bleutées et délicates, les ombres du visage. Il ne bouge pas, n’interroge pas, ne sollicite pas. C’est un homme vulnérable et abattu, mais aussi massif et résilient. Le visage lumineux, travaillé, rayonne au cœur de la toile : pupilles, cernes, lèvres expriment, au-delà de la détresse, une détermination pénétrante . À peine repère-t-on dans son regard un léger strabisme divergent. Les premières années de Picasso à Paris sont en tout point conformes au baromètre de ces autoportraits : après l’exaltation initiale de l’arrivée, elles se révéleront hostiles, déroutantes, maléfiques presque.

Combien d’allers-retours Barcelone-Paris lui faudra-t-il accumuler pour afficher enfin, face à l’avant-garde parisienne, l’arrogance de sa supériorité ? Et si je me laissais guider par l’affiche en noir et blanc qui fait face à la Seine ? Et si j’obéissais à l’injonction tranquille de l’artiste pour me glisser, presque cent vingt années après cette arrivée, dans les coulisses de sa trajectoire en France ? Il a été enseveli sous des strates et des strates de discours. Comment ressusciter, dans toutes ses facettes, l’odyssée du virtuose qui arrive à Paris ? Il reste enfermé aujourd’hui, tel un pantin turbulent, aux quatre coins de la ville, dans des cartons d’archives qu’il faudra rouvrir, pour dévoiler une trajectoire bien plus complexe et ardue qu’il n’y paraît. Il s’agira d’organiser des liens entre histoire, histoire sociale, histoire de l’art, histoire de l’administration, histoire de l’immigration, histoire de la police, croiser les sources, détecter des fonds d’archives, trouver les cotes, remplir les fiches, commander les boîtes, dénouer un à un les rubans blancs qui les enserrent, déplier délicatement les dossiers, éviter les déchirures des papiers vieillis, explorer les différentes sections, exhumer les documents ensevelis, rouvrir les enveloppes, déchiffrer les écritures manuscrites, révéler textes, lettres et dessins, tenter de déceler les moindres traces de sa voix, engager une série d’expéditions tout autour de Paris où les archives sont conservées, m’embarquer dans une poursuite essoufflante, en suivant avec application le regard triomphant de Picasso en gloire.

Que serait la France sans Picasso ?

Par Régis Debray


Pablo Picasso (1881-1973) dans son atelier au château Grimaldi à Antibes, été 1946.
©Michel Sima / Bridgeman images. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dans une enquête fouillée, Annie Cohen-Solal raconte comment le peintre de génie a été surveillé, espionné et longtemps classé dans une liste de suspects en tant qu’anarchiste. Un livre majeur, autant sur Picasso que sur la France en général.

Par Régis Debray

Picasso aura donc honoré un pays qui a mis plus d’un demi-siècle à lui rendre la pareille. Beaucoup d’autres, à commencer par l’Amérique, nous ont brûlé la politesse. Le retard à la détente, c’est presque une spécialité nationale. Et pourtant, que serait l’armée française sans sa Légion étrangère ? Ses cimaises et sa réputation sans tous les métèques qui ont pu y faire leur trou ? Sans l’Américain Man Ray, le Roumain Tristan Tzara, les Catalans Miró et Dali, l’Allemand Hans Arp, le Suisse Max Ernst, et j’en passe. Mais d’abord et avant tout, que serait notre XXe siècle sans ce petit Andalou fauché qui débarque à Paris en 1900, pour bousculer l’époque et les bonnes habitudes ? Pourquoi donc l’avoir surveillé, espionné, classé aussi longtemps dans notre liste de suspects en tant qu’anarchiste ? Pourquoi lui avoir refusé la naturalisation et fermé la porte de nos musées, des décennies durant ?
C’est la question, souvent contournée par ses exégètes et thuriféraires, à laquelle répond Annie Cohen-Solal dans une enquête fouillée et proprement sans précédent, qui débute par les archives de la Préfecture de police. Elle fait ainsi revivre soixante-dix ans d’allées et venues qui nous concernent de près, qui que nous soyons. On connaissait le mineur polonais et le maçon portugais. On ne connaissait pas les avanies et rebuffades subies chez nous par le plus célèbre des magiciens du siècle – artiste peintre – c’est entendu, mais aussi décorateur, sculpteur, dramaturge, écrivain et céramiste, bref, du genre Léonard de Vinci, sauf que celui-ci était tenu à l’œil. On ne connaissait pas davantage ses ruses et tactiques pour pouvoir passer entre les gouttes des institutions françaises, obstinées à refouler l’intrus – devenu certes milliardaire, avec châteaux et Hispano-Suiza mais bientôt communiste, ce qui ajoute au tableau, ultime pied de nez.

Contraste entre deux vocations historiques

On aura compris que ce livre majeur, dramatique et rigolo, est autant une enquête sur la France en général que sur un trublion très singulier. Sur une planète culturelle et une époque de notre histoire qui nous rappellent l’une et autre qu’il y a toujours deux France en France, et qui ne renoncent pas. L’héritière du Bateau-Lavoir et des Montparnos aux terrasses de café et l’héritière d’Emile Loubet et d’Albert Lebrun à l’Elysée. Un pays d’accueil ouvert à tout ce qu’il y a de plus singulier, et un enclos revêche qui rêve encore de fermer portes et fenêtres. La France numéro un résonne au-delà des mers, la numéro deux frôle l’hôtel à touristes. Et si on faisait l’impossible pour garder la première en vie ?
Ce contraste entre deux vocations historiques, ici documenté comme jamais et plus que jamais d’actualité, mérite, à titre préventif, de retenir l’attention, et d’être étudié de près, bien au-delà de l’histoire de l’art. Il en va du monde qui sera le nôtre demain, de la place et du rôle que la France choisira d’y tenir. Ce livre, « Un étranger nommé Picasso », est autant un avertissement qu’une découverte. Prenons-en de la graine.

Régis Debray, L’OBS du 8 juillet 2021.

LIRE AUSSI : Bernard Pivot, Quand Picasso déchaînait la xénophobie.

ENTRETIENS

Annie Cohen-Solal à 28’ sur arte

Un étranger nommé Picasso, l’angle inédit adopté par Annie Cohen-Solal

L’Heure bleue par Laure Adler, jeudi 6 mai 2021

Pourquoi Pablo Picasso est-il « signalé comme anarchiste » à la police le 18 juin 1901 ? Si l’Artiste a connu un succès à la hauteur de son talent, la chercheuse Annie Cohen-Solal nous plonge avec son livre “Un étranger nommé Picasso” (Fayard) dans une enquête sur celui qui s’est vu refuser la nationalité française.


Le peintre, dessinateur, sculpteur et graveur, Pablo Picasso
dans la villa senneur "La Californie" à Cannes. 1957.

© Getty / Imagno. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dès son arrivée à Paris en 1901, Pablo Picasso est repéré par la police parisienne, qui accumule au fil des années de nombreux rapports sur lui, son entourage, son train de vie, ses opinions politiques. Le 03 avril 1940, il demande sa naturalisation dans le plus grand secret : la France la lui refuse. Le plus grand génie de la peinture du XX siècle est donc resté espagnol jusqu’à sa mort.

Le marchand d’art Léo Castelli, l’avènement des peintres américains, Mark Rothko, et maintenant Pablo Picasso… Connue pour ses travaux sur Jean-Paul Sartre, la professeure et chercheuse associée à l’Institut d’Histoire moderne et contemporaine Annie Cohen-Solal s’intéresse également à la figure de l’artiste, dans des problématiques d’exil, de déracinement et d’expatriation.

Dans “Un étranger nommé Picasso”, Annie Cohen-Solal explore le génie de cet artiste qui a passé la majeure partie de sa vie en France, à travers l’angle inédit de son statut d’étranger. Elle retrouve des archives inexploitées et entraîne le lecteur dans une enquête sur cet artiste surdoué, naviguant en grand stratège dans une France travaillée par ses propres tensions.

Musiques :

Leonard Cohen, The Stranger
Anna Prucnal, I ragazzi giu nel campo (Pier Paolo Pasolini)
Benjamin Biolay et Juliette Armanet, Rue saint Louis en île

Archives :

Archive Ina du 1er décembre 1938 : Paul Nizan (seule archive existante) lauréat du prix Interallié pour son livre "la conspiration" parle du journalisme et littérature qui ne sont pas des activités contradictoires
Archive Ina du 21 octobre 1966 (au micro d’Adam Saulnier) : Pablo Picasso à propos du mot « amour »
Archive Ina du 9 novembre 1985 (au micro de Jean Daive) : Léo Castelli à propos de son rôle de galeriste d’art et le coût de l’art

Picasso, un étranger en France ?

France Culture, Soft Power par Frédéric Martel, 06/06/2021.

Un étranger nommé Picasso


Velázquez, Felipe IV (1653-1655). Picasso, copie de Philippe IV (1897).
Zoom : cliquez sur l’image.

France Culture, L’Art est la matière par Jean de Loisy, 20/06/21.

Oui Picasso ! Encore me direz-vous. Et un livre peut être le millième sur le sujet oui, mais quand même, mais cette fois-ci un angle inédit et passionnant !

Picasso, cet émigré espagnol immédiatement suspect dès son arrivée à Paris en 1901 alors que la France s’effraie des anarchistes et des étrangers, et qu’il fréquente justement les bars louches, les bordels, les apaches, les autres Espagnols de Paris.

Picasso le frénétique amant de la vie moderne, comme le décèle le critique d’art Gustave Coquiot dès 1901, mais aussi selon la police, le métèque au regard sombre, au langage incompréhensible, sûrement un étranger dangereux qui trame de mauvais coups. La preuve, il peint des saltimbanques, des marginaux, rien qui inspire confiance. Puis le cubisme, cet art qui évoque l’Allemagne, qui défie le bon goût français qui est défendu par Kahnweiler ou Carl Einstein, n’est-il pas intoxiqué par les "boches" ? Mais Picasso qui sort de la misère absolue des premiers voyages parisiens devient la figure majeure que le monde, les Américains, les Russes acquièrent à prix d’or, puis Picasso l’ami des surréalistes qui s’acoquine avec les Russes, adhère au parti communiste, tout cela est louche encore et encore.

Le grand pays dont les grands maîtres du vingtième siècle s’appellent, parmi d’autres, Miró, Brâncuși, Dali, Brauner, Wols, Max Ernst ou encore Apollinaire ou Ghérasim Luca, cette France, enrichie de ces talents venus d’ailleurs, refusera, au grand monstre de la peinture du XXe siècle, la nationalité française.

Il faudra attendre 1951 pour qu’un premier tableau soit acheté par le musée national d’art moderne. Quarante ans après les Russes, et après avoir refusé le don des Demoiselles d’Avignon au Louvre.

Ce livre se lit comme un roman, s’y déchaîne les paradoxes de la capitale des arts, à la fois le laboratoire de la modernité, et refusant de célébrer les immenses talents qui s’y trouvent. Une galerie de portraits, les génies, les poètes visionnaires, les regardeurs les plus aigus et les flics, les balances, les traitres, les antisémites, les réacs... Et l’intelligence de Picasso qui se fraie un chemin ardu parmi ces contradictions. Pour parler de cet envers du décor son auteur qui a mené une enquête éblouissante sur les coulisses de la gloire de Picasso. Une enquête qui résonne évidemment avec notre époque d’aujourd’hui, ses peurs et ses stigmatisations.

Annie Cohen-Solal : « Quand Picasso arrive à Paris, il a déjà conscience de son génie »

France Inter, L’invité de 7h50 du week-end par Carine Bécard, 30 octobre 2021.

Professeure et chercheuse associée à l’Institut d’Histoire moderne et contemporaine et auteure de "Un étranger nommé Picasso", Annie Cohen-Solal est également commissaire de l’exposition "Picasso l’étranger" qui ouvrira ses portes jeudi au Musée national de l’Histoire de l’Immigration à Paris.


Pablo Picasso en 1960.
© Getty / NBCU Photo Bank/NBCUniversal. ZOOM : cliquer sur l’image.

"Dans les archives de la police, on voit un gamin de 18 ans, qui débarque à Paris comme un bolide" raconte Annie Cohen-Solal à propos du peintre Pablo Picasso. Une exposition ouvre ses portes jeudi au Musée national de l’Histoire de l’Immigration à Paris. "Il a déjà conscience de son génie. Dans les salles de Prado à Madrid, il a copié des tableaux de Vélasquez, comme le portrait de Philippe IV. Il a fait un tableau supérieur."

Picasso et le stigmate de l’étranger

La Grande Table culture par Olivia Gesbert, 15/11/21.


Picasso dans son studio à Paris.
Crédits : Bettmann / Contributeur - Getty. ZOOM : cliquer sur l’image.

L’historienne Annie Cohen-Solal, auteure de l’essai "Un étranger nommé Picasso" (prix Femina Essai) et commissaire de l’exposition "Picasso l’étranger" au Musée de l’histoire de l’immigration nous parle aujourd’hui d’un géant de l’art du XXe siècle sous l’angle inédit de sa nationalité étrangère.

Annie Cohen-Solal, historienne, biographe, essayiste, et spécialiste du cosmopolitisme en art a choisi une perspective encore inexplorée pour redécouvrir la star qu’est Pablo Picasso. Plutôt que de s’intéresser au grand maître du cubisme et au chef de file de l’Avant-garde, l’essayiste s’attache à retrouver le Pablo Ruiz Picasso, jeune espagnol à peine majeur qui débarque à Paris en 1900 alors qu’il ne parle pas encore français.

Qui est Picasso en France, mais aussi quelle est la France qui accueille et rejette tout à la fois un Picasso qui ne sera jamais naturalisé, telles sont les questions auxquelles répondent l’essai Un étranger nommé Picasso : dossier de police 74.664 (Fayard, avril 2021) pour lequel Annie Cohen-Solal a reçu le prix Femina Essai, ainsi que l’exposition qui lui fait suite : Picasso l’étranger au Musée de l’histoire de l’immigration (jusqu’au 13 février 2022), dont elle est la commissaire.

Cet angle, "Picasso l’étranger", est un angle très intéressant et très cohérent avec les recherches que je mène depuis plus de trente ans sur l’art. Ce qui m’intéresse, c’est de croiser deux éléments : le monde de l’art avec le déplacement de ses agents (les marchands, les écrivains et les critiques) et l’histoire de l’immigration. (Annie Cohen-Solal)

Annie Cohen-Solal travaille cette double approche de l’artiste peintre mondialement reconnu d’un côté et du jeune immigré anonyme débarquant à la capitale de l’autre en visitant les expositions consacrées à Picasso, et en allant consulter son dossier de police conservé aux archives d’autre part. L’essayiste ne tarde pas à voir que les visions de ce Picasso de la lumière et celles de ce Picasso de l’ombre divergent de beaucoup !

Une archive c’est quelques chose qui vous bouleverse ! ... La beauté de mon enquête a été splendide ! j’ai passé cinq années magnifiques [... Mais] je trouvais qu’il y avait un véritable gouffre entre d’une part ce que moi je découvrais aux archives, et ce que montraient les expositions, qui était surtout des œuvres. Donc il y a une approche formaliste, qui analyse les œuvres d’un point de vue esthétique, et il y a mon approche sociale, anthropologique et historique. (Annie Cohen-Solal)

Si Picasso restera fidèle au territoire français toute sa vie, quittant Paris pour s’établir ensuite à Antibes dont il sera fait citoyen d’honneur, la France elle mettra longtemps à le reconnaître :

Il n’y avait qu’un lieu alors pour devenir artiste : c’est Paris, c’est une espèce de lampe qui attire comme des papillons les artistes du monde entier. (Annie Cohen-Solal)

C’est en 1945 que les premiers tableaux de Picasso, donné par l’artiste, rentrent officiellement au Musée d’art moderne - des années après les musées des États-Unis où des pays d’Europe de l’Ouest. C’est à cette occasion que Jean Salles, directeur des musées nationaux, lâche la phrase mythique :

Aujourd’hui cesse enfin en France le divorce entre l’État et le génie. (Jean Salles)

Extraits sonores :

Pablo Picasso, 1957
Benjamin Stora, La Grande Table, 2019


La nationalité française lui est refusée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, après quoi
le succès et la sécurité financière ont fait de lui une célébrité qui n’en avait plus vraiment besoin… AFP.

ZOOM : cliquer sur l’image.
Histoire méconnue

Picasso l’étranger : « Comprendre qui était cet homme dont la naturalisation a été refusée »

Propos recueillis par Mathilde Karsenti.

Le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, présente une riche exposition consacrée à un pan méconnu de la vie de Pablo Picasso : ses démêlées avec l’État français et les services de police, longtemps persuadés que l’artiste espagnol représentait une menace pour son pays d’adoption.

Né en Espagne mais ayant accompli la quasi-totalité de son œuvre en France, Pablo Picasso (1881-1973) va rester jusqu’à sa mort un émigré n’ayant pu obtenir la nationalité française : elle lui est refusée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, après quoi le succès et la sécurité financière ont fait de lui une célébrité qui n’en avait plus vraiment besoin… De cet aspect méconnu de la vie de l’artiste, l’historienne Annie Cohen-Solal a tiré un livre Un étranger nommé Picasso (Fayard) et cette étonnante et riche exposition au musée de la Porte Dorée, Picasso l’étranger.

L’ensemble lui a demandé six années d’un pointilleux travail de recherche et de recoupements. « J’aime mettre les mains dans le cambouis », lançait-elle fièrement lors du vernissage de l’exposition ce 3 novembre, avant d’expliquer aux premiers visiteurs les principes narratifs de cette exposition atypique qui repose sur une anthologie d’œuvres, sorte de fil rouge chronologique sur lequel ont été fixés tout un ensemble de documents d’archives. On y retrouve de nombreuses lettres écrites à la main ou à la machine, en espagnol ou en français, mais surtout des imprimés, des déclarations, des bulletins administratifs et des pages entières de rapports de police consacrées à ce citoyen sous surveillance car «  suspect » aux yeux des services de la préfecture de police.

Suspect, Picasso l’est dès son arrivée à Paris : il vit à Montmartre, quartier ouvrier qui, depuis la Commune, a la réputation d’être un repère d’opposants politique et d’anarchistes de toutes nationalités. Ils sont espionnés par des mouchards, qui rapportent ragots et soupçons. Ce qui alimente des rapports de police comme celui qu’ouvrira un certain commissaire nommé Rouquier, en juin 1901, à propos du jeune Espagnol. Picasso a deux torts : il est logé par un Catalan, Pedro Mañach, réputé anarchiste et violent, et il peint des mendiants, des saltimbanques et des filles « de mauvaise vie ». Ses déboires avec les autorités françaises ne font que commencer…

Rencontre avec Annie Cohen-Solal

Marianne : Des années durant, vous vous êtes plongée dans les archives administratives et personnelles d’un émigré espagnol devenu, au fil du temps, une immense figure de l’art moderne, Pablo Picasso. Comment cet angle spécifique, « Picasso l’étranger » vous est-il venu ?

Annie Cohen-Solal : C’est un angle très banal pour moi : j’ai toujours été intéressée par les gens en déplacement, les figures cosmopolites. J’aime l’idée de croiser cette approche avec l’histoire de l’art, ce qui m’a conduite par exemple à travailler sur des artistes comme le peintre Mark Rothko, des artistes américains venus à Paris, ou encore le collectionneur américain Leo Castelli, né en Italie… Mais il y a une raison plus « extravagante » qui m’a poussée à travailler sur Picasso. C’est un artiste sur lequel, de prime abord, je n’aurais jamais osé travailler car il y a eu davantage de textes sur Picasso que sur n’importe quel autre peintre.

Que pouvait-il rester à dire ? Et pourtant… Lors de l’inauguration du Musée de l’immigration en 2014, Benjamin Stora [historien et président du Conseil d’orientation du Musée de l’histoire de l’immigration] a annoncé que l’institution avait la volonté de s’intéresser au statut d’immigré de Picasso. À cette époque, il a notamment mentionné son dossier de police…

Saviez-vous que ces documents avaient été conservés ?

Je connaissais l’existence de dossier de police, comme beaucoup de monde, mais personne n’avait été le regarder de près. J’ai eu envie de voir de quoi il était constitué. Au même moment, Laurent Le Bon [directeur du Musée Picasso à Paris] a mis à ma disposition les archives extrêmement riches du musée. J’ai donc pu construire mon enquête grâce aux archives de police, aux archives nationales et diplomatiques, ainsi qu’à celles du musée Picasso. Mon fil rouge a été de tenter de savoir ce qu’a pu ressentir ce jeune artiste expatrié dans la France de la première partie du XXe siècle, un pays traversé par des crises économiques, sociales, et politiques majeures.

« Picasso construit son empire à contre-courant, choisissant la province plutôt que Paris, préférant les artisans à l’Académie des Beaux-Arts… »

Il m’a paru passionnant de voir qu’à côté du génie artistique qui réinvente l’art du XXe siècle se trouve un immense stratège. Picasso est un leader du cubisme, sculpteur, peintre, poète, mais aussi un dramaturge qui comprend les situations politiques et réagit aux défis qui lui sont posés avec des outils brillants. Il développe une panoplie de « solutions » dans les interstices de la société française. Il est aidé par des soutiens, des comparses, peu connus de l’histoire de l’art, que l’on aperçoit dans l’exposition.

Ces différentes solutions sont d’ordre multiple  : géographique, financier, politique, linguistique, juridique… Il adhère par exemple au Parti communiste en 1944, et choisit d’aller vivre dans le sud en 1945. Dès lors, Picasso construit son empire à contre-courant, choisissant la province plutôt que Paris, préférant les artisans à l’Académie des Beaux-Arts… Alors qu’on vient de lui refuser la nationalité française, il règne en maître absolu comme premier artiste global dans le monde.

Pourquoi son statut d’étranger et le refus de sa naturalisation en France n’ont-ils pas été mis en avant plus tôt ?

Je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, c’est que j’ai horreur des situations troubles ou des tabous. À travers mes recherches et cette exposition, j’ai souhaité comprendre qui était cet homme dont la naturalisation avait été refusée. L’historien Laurent Joly m’a aidé à décrypter ce nom de Chevalier, prénom Émile. J’ai voulu démasquer cet homme, celui qui a refusé la nationalité française à Pablo Picasso et, à travers lui, cette France double qui est à la fois composée d’individus bienveillants, chaleureux, et d’individus revêches et rejetants.

Que reflètent vos recherches de la France de l’époque ?

Elles témoignent d’abord de l’existence de ce petit fonctionnaire, Émile Chevalier, qui est raciste et xénophobe, mais aussi jaloux du talent de Picasso. Elles montrent également que l’administration emploie des personnages aux responsabilités démesurées – c’est ce qu’on appelle aussi : « les pouvoirs exorbitants de l’agent de guichet ».

Pour le dire autrement, certaines personnes ont un pouvoir qui va bien au-delà de leur statut. Le contraste est saisissant entre le Picasso célébrissime aux États-Unis, perçu là-bas comme la pierre angulaire de tout l’art du XXe siècle, et celui qui est privé de vivre librement sous la France de l’Occupation par un petit fonctionnaire médiocre. Cette injustice m’a profondément mise en colère.

Picasso n’a jamais fait état de la moindre doléance. Il ne s’est jamais positionné en tant que victime. Pourquoi ?

Il était guidé par une intelligence hors pair et son obsession pour le travail et l’art. Nous avons fait figurer un excellent article de François Hartog « Les temps de Picasso », dans le catalogue. Il montre comment Picasso gère son temps, le dépeint comme un homme hors temps, qui va au-delà des contingences du présent. C’est un homme qui dialogue avec Dante et Cervantès par-dessus les siècles. « Pour moi, l’art n’a ni passé ni avenir. Si une œuvre d’art ne vit pas de façon permanente dans le présent, elle ne mérite pas qu’on s’y arrête », disait-il.

« Ce musée est à la gloire des immigrés qui ont construit la France : il est naturel que Pablo Picasso y ait sa place. »

Cette exposition se veut un modèle pour ceux qui souffrent du rejet par l’administration du fait qu’ils ne soient pas français de « souche », pour utiliser cette horrible expression. Ce musée est à la gloire des immigrés qui ont construit la France : il est naturel que Pablo Picasso y ait sa place.

L’exposition est-elle porteuse d’un message politique ?

« Picasso l’étranger » est une exposition engagée et je l’assume. Elle a été repoussée à deux reprises en raison de la crise sanitaire, et je n’imaginais pas qu’on tomberait dans cette actualité. Finalement, il se trouve qu’elle est bien venue ! Je crois qu’il faut travailler ces questions de manière ouverte, sans équivoque et sans se voiler la face. Il y a des dangers réels, l’exclusion, la xénophobie, et il ne faut pas tomber dedans. J’estime pour ma part que l’immigration est un bienfait économique et culturel. Il y a très certainement, de nos jours, des artistes qui cherchent en France un endroit pour exprimer leur talent.

Marianne, 06/11/2021.

L’EXPOSITION

Picasso l’étranger

Du 4 novembre 2021 au 13 février 2022

Prenant appui sur une enquête stupéfiante menée par l’historienne Annie Cohen-Solal, cette exposition porte un regard radicalement nouveau sur l’un des plus grands artistes de notre temps : Pablo Picasso.

Consulter le site internet dédié à l’exposition

On a l’impression que tout a été dit sur Picasso, l’artiste mythique du XXe siècle. Aucune œuvre n’a provoqué autant de passions, de débats, de polémiques que la sienne. Mais qui a conscience aujourd’hui des obstacles qui pavèrent la route du jeune artiste, convaincu de son génie, qui débarque à Paris en 1900 sans parler un mot de français ? Comment Picasso se repère-t-il dans cette métropole moderne, encore secouée par les séquelles de l’Affaire Dreyfus ? Comment organise-t-il ses premières amitiés, ses premiers succès ? Pourquoi, en 1940, alors qu’il est célébré dans le monde entier, sa demande de naturalisation française est-elle refusée ? Pourquoi son œuvre reste-t-elle invisible dans les musées de son pays d’accueil jusqu’en 1947 ?

Telles sont quelques-unes des questions soulevées par l’exposition Picasso l’étranger. Tel est l’angle inédit adopté par sa commissaire, l’historienne Annie Cohen-Solal. La situation existentielle de Picasso étranger en France, insiste-t-elle, a conditionné sa démarche de création artistique. Six années de recherches dans des fonds d’archives inexploités ont permis de dévoiler les anomalies, les décalages, les scandales même parfois qui attendaient Picasso dans un pays aux institutions obsolètes, secoué par des vagues de xénophobie jusqu’en 1945. C’est dès juin 1901, au moment de sa première exposition à la galerie Vollard, que la police constitue un dossier contre lui, le décrivant comme anarchiste. Pendant quarante ans, dans les administrations françaises, Picasso sera perçu comme un intrus, un étranger, un homme d’extrême gauche, un artiste d’avant-garde - autant de stigmates dont il ne parla jamais à personne, mais qui marquèrent indéniablement son quotidien.

De fait, au-delà de sa production artistique considérable, Picasso va aussi révéler des talents politiques hors pair, devenant un puissant vecteur de modernisation de la France. En 1955, en artiste global et étranger illustre, il s’installe pour toujours dans le Midi, choisissant le Sud contre le Nord, les artisans contre les beaux-arts, la région contre la capitale. Aujourd’hui, son expérience d’exclusion ne rejoint-elle pas l’expérience de tous ceux qui se sont heurtés au rejet de l’autre ? L’habileté de ses réactions ne constitue-t-elle pas un modèle à contempler et même à suivre ?

À travers les prêts exceptionnels du Musée national Picasso-Paris, du Musée Picasso de Barcelone et du Musée Picasso d’Antibes ainsi que d’autres institutions comme le Centre Pompidou-MNAM, MAMVP, la collection Masurel-LaM tout comme des musées étrangers et des collections privées, Picasso l’étranger établit un nouveau lien entre archives (documents, photographies, films) et œuvres de l’artiste. L’exposition est accompagnée d’un catalogue, réunissant un panel inédit de 25 écrivains et intellectuels de toutes disciplines et de tous pays qui se penchent à leur tour sur la question de l’étranger et de l’autre.
Picasso l’étranger fait suite au livre d’Annie Cohen-Solal : Un Etranger nommé Picasso (Fayard, avril 2021) qui nous fait partager les étapes de son enquête.

Commissariat de l’exposition

Commissaire générale : Annie Cohen-Solal.
Assistée d’Elsa Rigaux.



ZOOM : cliquer sur l’image.

Annie Cohen-Solal
Picasso, l’étranger

Ce catalogue adopte un point de vue novateur sur Picasso et son œuvre en proposant l’approche inédite d’une vingtaine de penseurs internationaux, issus de domaines aussi divers que la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la géopolitique, la philosophie, les études muséales, l’histoire de l’art ou le droit.
Picasso est longtemps resté otage des beaux-arts. C’est par le prisme des sciences sociales que le catalogue Picasso l’étranger aborde sa relation avec la France. Dans une polyphonie inattendue, à côté des œuvres et des documents exposés, sont convoquées ici des voix plurielles (droit, géographie, anthropologie, sociologie, histoire) complétant les analyses des historiens d’art. En s’attaquant, souvent pour la première fois, à l’« objet Picasso », elles dévoilent – paradoxe majeur – que le peintre aujourd’hui mythique a été considéré comme un paria pendant ses quatre premières décennies en France. Stigmatisé ou ostracisé parce que étranger, engagé, artiste d’avant-garde, le jeune Picasso vécut dès 1901 sous la constante surveillance de la police : autant de dates consignées, d’empreintes digitales répétées, de photos d’identité sur lesquelles il semble un repris de justice. Mais Picasso ne subit pas, il explore, il avance et construit avec obsession son œuvre magistrale, immédiatement célébrée dans le monde occidental mais rejetée par l’Académie des beaux-arts, attachée à préserver le « bon goût » français. À quelles stratégies l’artiste a-t-il recours pour naviguer dans un pays secoué par des vagues de xénophobie et entravé par des institutions souvent obsolètes ? Comment construit-il ses réseaux pour imposer les normes de son propre univers – inclusif, innovant, subversif ? Au-delà de son génie artistique, Picasso révèle d’impressionnants talents de stratège politique. En habitant sa position d’étranger et d’artiste global, il devient un puissant vecteur de modernisation de la France. Avec ses multiples « sphères d’appartenance », c’est comme si, en pionnier des modèles du xxie siècle, il faisait exploser les frontières traditionnelles des États-nations, en annonçant les nouvelles formes cosmopolites contemporaines.
L’odyssée de Picasso étranger en France ne fait-elle pas écho à la renaissance de nos xénophobies ordinaires ? Ne résonne-t-elle pas aujourd’hui pour toutes ces existences subalternes qui se heurtent au rejet de l’autre ? En croisant outils et notions au carrefour de plusieurs disciplines, ce catalogue installe Picasso au cœur de nos préoccupations les plus contemporaines.

Picasso, étranger, anarchiste, donc suspect

Le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, montre, à travers une riche exposition, comment l’artiste a été maltraité par l’Etat français et ses administrations.

Par Philippe Dagen


Récépissé de la demande de carte d’identité de Picasso, datant de 1935.
ARCHIVES DE LA PRÉFECTURE DE POLICE DE PARIS/SUCCESSION PICASSO 2021. ZOOM : cliquer sur l’image.

En sortant de l’exposition « Picasso l’étranger », la réflexion qui vient à l’esprit n’est pas : « Pourquoi cette manière de regarder l’artiste le plus connu du XXe siècle ? », mais « Pourquoi maintenant seulement, presque un demi-siècle après sa mort ? ». Serait-il encore aujourd’hui malséant de dire combien Picasso (1881-1973) a été longtemps maltraité par l’Etat français et ses administrations ?
Les faits sont pourtant simples : né en Espagne, ayant accompli la quasi-totalité de son œuvre en France, Picasso demeure néanmoins jusqu’à sa mort un émigré qui n’a jamais obtenu la nationalité française. Elle lui est refusée jusqu’à la seconde guerre mondiale. Après, elle ne lui est plus guère utile. Sa célébrité, sa fortune et jusqu’à ses accointances avec le communisme en font désormais une star. Les musées français, qui l’ont ignoré jusque-là, lui font la cour pour recevoir des dons, et le film d’Henri-Georges Clouzot Le Mystère Picasso reçoit le Prix spécial du jury au Festival de Cannes, en 1956. A ce moment-là, le problème de son statut administratif ne se pose plus.

Archives policières, fiscales…

Mais avant ? Le sujet est traité avec clarté dans l’exposition conçue par l’historienne Annie Cohen-Solal et dans le livre qu’elle publie simultanément, Un étranger nommé Picasso (Fayard, 748 pages, 28 euros). L’un et l’autre suivent l’ordre chronologique. L’un et l’autre se fondent sur une anthologie d’œuvres et sur une quantité impressionnante d’archives.
Les œuvres sont, pour certaines, très connues : la célébrissime Fillette à la corbeille fleurie, de 1905, et le non moins illustre Homme à la mandoline, de 1911. D’autres le sont moins, paysages d’un artiste réputé peu intéressé par ce genre, mais qui n’en est pas moins l’auteur de l’étonnamment lumineux Café à Royan – étonnamment, car peint en août 1940 – et de Fumées à Vallauris, de janvier 1951, où transparaissent les géométries de son cubisme d’autrefois.

Dessins et gravures fixent des moments et des endroits de sa vie : Montrouge (Hauts-de-Seine) en 1917, la rue La Boétie en 1920, Fontainebleau (Seine-et-Marne) à l’été 1921, le manoir du Boisgeloup (Eure), à partir de 1930, les diverses résidences sur la Côte d’Azur ensuite. Cette biographie en images, qui finit au château de Vauvenargues (Bouches-du-Rhône), est la trame du récit.


« Coq tricolore à la croix de Lorraine » (1945), de Pablo Picasso. Paris, Musée national Picasso.
RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE NATIONAL PICASSO-PARIS)/IMAGE RMN-GP/SUCCESSION PICASSO 2021. ZOOM : cliquer sur l’image.

Sur ce canevas viennent s’attacher des objets bien plus humbles : des lettres en quantité, à la main ou à la machine, en espagnol ou en français, et, surtout, des imprimés et des déclarations qu’il a fallu remplir, des rapports aux signatures mal lisibles. Ce sont les pièces du « dossier Picasso », recomposé en cherchant dans des archives administratives. Celles-ci sont de quatre types : policières, fiscales, bancaires et muséales. Si instructives soient celles qui relèvent des trois dernières catégories, elles ne peuvent rivaliser en intérêt avec les premières, car celles-ci montrent combien l’artiste est tenu, jusqu’à la Libération, pour suspect aux yeux des services de la Préfecture de police.

Ragots et soupçons

Il l’est dès son arrivée à Paris, parce que Montmartre est un quartier prolétaire, de mauvaise réputation politique depuis la Commune, et celui où vivent des compagnons anarchistes, de toutes nationalités. Ils sont espionnés par des mouchards, qui rapportent ragots et soupçons.
Ceux qu’ils ramassent ou inventent sur Picasso alimentent un rapport du 18 juin 1901, signé d’un commissaire nommé Rouquier. Pour lui, Picasso a deux torts : il est logé par un Catalan, Pedro Mañach, réputé anarchiste et violent, et il peint des mendiants, des saltimbanques et des filles « de mauvaise vie ». De tels motifs douloureux ne peuvent intéresser qu’un artiste hostile à l’ordre bourgeois, en déduit le commissaire, qui conclut que Picasso «  partage les idées de son compatriote Mañach, qui lui donne asile. En conséquence, il y a lieu de le considérer comme anarchiste ». Cela, donc, en 1901.


Lettre de Picasso envoyée au garde des sceaux pour une demande de naturalisation, datant de 1940.
ARCHIVES DE LA PRÉFECTURE DE POLICE DE PARIS/SUCCESSION PICASSO 2021. ZOOM : cliquer sur l’image.

Or, trente-neuf ans plus tard, le 7 mai 1940, ce rapport est cité dans la note qui refuse la nationalité française à l’artiste, dans des circonstances que la date suffit à indiquer : quelques semaines avant la soumission au IIIe Reich. On pourrait croire qu’il s’est passé tant d’événements entre-temps que ce soupçon d’anarchisme a disparu. Mais non.
Ni l’enrichissement considérable de l’artiste, mesuré aux loyers et impôts dont il s’acquitte, ni ses relations avec des collectionneurs de la meilleure société française et étrangère, ni sa réputation internationale ne suffisent aux yeux de l’enquêteur de la sûreté nationale. Ce sont plutôt des raisons supplémentaires de s’en défier, car ses « idées apparaissent acquises aux doctrines extrémistes », et il « fournissait des subsides au gouvernement républicain espagnol pendant la guerre civile ». Il lui a fait « parvenir plusieurs millions, paraît-il, par la vente de ses tableaux ; il aurait un contrat avec un marchand de tableaux nommé Rosenberg.  » En mai 1940, l’auteur de la note n’écrit pas «  le juif Rosenberg ». Trois mois plus tard, il n’aurait pas hésité.
Ce ne serait, au demeurant, pas la première fois que Picasso est pris dans le flux de la haine antisémite. N’a-t-il pas pour ami Max Jacob et pour galeriste Daniel-Henry Kahnweiler ? Ne serait-il pas juif lui-même ? René Huyghe, alors conservateur au Louvre, le laisse entendre : «  Picasso, Espagnol sans mesure, a mené le jeu. Étrange destinée : Isaac Laquedem dissipant son génie aux grands vents de l’esprit, cinq sous par cinq sous, sans jamais capitaliser. » Isaac Laquedem est l’un des noms du Juif errant. Picasso est donc le Juif errant de l’art. Le livre de Huyghe, Les Contemporains (Ed. Pierre Tisné), paraît en 1939…

Cellule clandestine

Conclusion attendue de la note du 7 mai 1940 : « Cet étranger n’a aucun titre pour obtenir la naturalisation ; d’ailleurs (…) il doit être considéré comme très suspect au point de vue national. » L’affaire aurait pu en rester là si Annie Cohen-Solal n’avait cherché obstinément à savoir qui était l’auteur de cette délation. Elle a fini par trouver : Emile Chevalier (1892-1973), inspecteur spécial à la date de la note, retraité en 1942. Dès septembre 1944, il est convoqué par le comité d’épuration. Ce n’est pas pour lui parler de Picasso, mais pour lui reprocher ses « sentiments pro-allemands » et son appartenance, au sein de la Préfecture, à une cellule clandestine qui a fait la chasse aux « propos gaullistes  » et dénoncé leurs auteurs. Voici l’ordinaire de la collaboration mis à nu.
Mais Emile Chevalier avait une raison plus personnelle de détester Picasso : c’est qu’il se voulait peintre lui-même, sous le nom de Chevalier Milo, «  impressionniste du XXe siècle » spécialisé dans les paysages d’Ile-de-France. On imagine avec quelle jubilation il a pu dénoncer « cet étranger qui s’est fait en France, dans la peinture dite “moderne”, une réputation lui permettant de gagner des sommes considérables ». On aimerait croire que personne ne souscrirait plus à une telle phrase, mais ce serait une illusion dangereuse.

« Picasso l’étranger ». Musée national de l’histoire de l’immigration, 293, avenue Daumesnil, Paris 12e. Jusqu’au 13 février. Du mardi au dimanche de 10 heures à 17 h 30, 19 heures samedi et dimanche. De 5 € à 8 €.

Philippe Dagen, Le Monde du 5 novembre 2021.

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[1Cf. Que serait la France sans Picasso ?. Je souligne. A.G.

[2Daix (Pierre), Israël (Armand). Pablo Picasso : dossiers de la préfecture de police 1901-1940, Lausanne, Acatos, 2003.

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