
« Je me dis qu’il n’y a que Bataille et Kafka et vous [Ph. Sollers]
pour me guider intimement . »
Yannick Haenel,
Lettre à Philippe Sollers
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Crédit : Le1hebdo
A qui appartient Kafka ?
Par Léa Veinstein
Le1Hebdo
31 MARS 2022, JÉRUSALEM, Bibliothèque nationale, salle des documents précieux. Je tiens entre mes mains une enveloppe bleu ciel, qui mesure 16 centimètres sur 16 centimètres. Dessus il est inscrit, d’une écriture appliquée : « Max ». À l’intérieur, un papier manuscrit signé de Kafka- il adresse à Max une demande formelle : détruire tous ses textes. Max Brod a trouvé cette enveloppe le 10 juin 1924, après les funérailles de son ami.
Elle a donc exactement un siècle, et elle a sans doute contribué à la fascination que Kafka exerce sur nous aujourd’hui. Cette enveloppe a une histoire, faite de bascules, de guerres, d’exils et de destructions. Elle a une géographie, faite de passages de frontières et d’allers-retours entre les conti¬nents. Une philosophie, peut-être. Elle porte en elle en tout cas la question de la propriété : suivre cette enveloppe, c’est se demander à qui appartient Kafka. Je l’ai suivie, et je suis donc allée jusqu’à Jérusalem pour en avoir le cœur net : comment quelques grammes de papier peuvent-ils soulever autant de questions ?
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1925 à Prague Le Procès de Kafka paraît pour la première fois. Dans sa préface, Max Brod publie le testament retrouvé et explique que, de leur vivant, Kafka avait déjà évoqué cette demande. Max lui avait répété qu’il ne le ferait jamais. « Dans la mesure où ma mémoire et mes forces me le permettront, rien de cela ne sera perdu », termine-t-il. Il ignore encore à quel point l’histoire va mettre ses forces à l’épreuve.
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Le Procès. Dessin extrait de Mahler, « Complètement Kafka »,
Surkamp Verlag AG, Berlin, 2023, version française 2024*
Sur le Procès, aussi un extrait de la conférence d’Hélène Cixous lors de la semaine Kafka au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le 9 juin 2024
« Un frisson d’effroi : comment aurais-je vécu sans Kafka ? Je n’aurais pas été moi, je le sais », affirme Hélène Cixous, dans Lettres dans la forêt, écrit avec Cécile Wajsbrot (L’Extrême contemporain, 2022). Ici, elle traduit avec une intensité étonnante le l’atmosphère qui l’a saisie avec le Procès de Kafka.

15 mars1939 : les nazis entrent dans Prague. Max Brod quitte son appartement dans la panique. Il a en poche un visa d’émigration pour la Palestine. Il n’a pu prendre qu’une valise. À l’intérieur, les manuscrits de Kafka L’enveloppe embarque dans ce train, qui sera le dernier à passer la frontière avant sa fermeture par les Allemands. Trains, bateau
— ils arrivent à Tel Aviv. La guerre ne fait que commencer en Europe, mais Max Brod doit recommencer sa vie là-bas. Point cardinal de cette vie, le chantier d’édition des œuvres de Kafka se poursuit. Il se fait aider d’une femme qu’il rencontre juste après son arrivée : Esther Hoffe est, comme lui, émigrée de ’Tchécoslovaquie et germanophone. Les manuscrits· acquièrent après-guerre une valeur incommensurable : cette enveloppe vient d’un monde désormais disparu, entièrement détruit. La famille de Kafka est décimée, celle de Brod, leurs amis, leur langue aussi. L’idée même du monde est comme caduque. Les papiers de Kafka deviennent les témoins de ce gouffre-là.
Il appartient à tous,
et à chacun
Brod a réussi à y échapper, et il en a sauvé les manuscrits. Mais, dès 1948, la guerre revient dans sa vie : Israël n’est déjà plus un abri. Au milieu des tensions qui deviennent inextricables, Brod a peur pour les manuscrits. Avec Esther Hoffe, à qui il a décidé de léguer son fonds, il organise le transfert d’une partie des papiers de Kafka vers les coffres-forts d’une banque en Suisse. Le reste, Max et Esther le gardent. Pendant ce temps, les traductions et les tirages de Kafka augmentent partout dans le monde. L’adjectif « kafkaien » apparaît. Orson Welles tourne Le Procès. On lit Kafka, et on interprète Kafka : les communistes, les psychanalystes, les théologiens s’en revendiquent. Il appartient à tous, et à chacun. Légalement, l’enveloppe elle, est désormais la propriété d’Esther Hoffe, selon le testament que Max Brod rédige avant de mourir, le 20 décembre 1968.

Le Procès, par Orson Welles, 1962, Bande annonce,

Esther Hoffe se retrouve seule avec sa fille. Elle vit dans un rez-de-chaussée. Elle a une passion pour les chats, et comme il y a beaucoup de chats errants à Tel Aviv, elle leur laisse des croquettes : l’appartement est envahi. La mère et la fille ont peu de ressources. Or, la valeur financière de ces manuscrits s’est démultipliée avec la notoriété de Kafka Si on les vendait ? Eva travaille à l’aéroport de Tel Aviv - elle les fera passer facilement.
En 1988, Esther Hoffe vend le manuscrit original du Procès chez Sotheby’s à Londres, pour un million de livres. Les archives allemandes de Marbach, une institution publique qui recueille les plus grands manuscrits de langue allemande, en font l’acquisition. Peu après, Esther s’éteint. Rue Spinoza il reste les papiers, et les chats, sous la surveillance de sa fille Eva
Un jour de 2016, un tribunal de Tel Aviv découvre l’affaire, qui va bientôt devenir le « Kafka case ». L’.État d’Israël veut récupérer les manuscrits de Kafka et les rassembler au sein de sa Bibliothèque nationale : il s’agit du patrimoine juif universel. Face à eux, Eva Hoffe, qui défend sa propriété privée : ces papiers sont le seul héritage de sa mère, personne n’y touchera jamais. Les deux points de vue s’opposent, et le procès devient sans issue. L’Allemagne refuse catégoriquement de rendre le manuscrit du Procès :
Kafka écrivait en allemand, c’est leur patrimoine, à eux aussi ! Certes, mais un patrimoine entaché par le passé destructeur. Les débats deviennent historiques, et politiques : on suspecte Israël d’une forme d’appropriation abusive. À la Cour suprême, finalement, on s’interroge sur le nombre de chats errants rue Spinoza - ce sont eux, la dernière menace pour ces papiers qui se décomposent.
Le 7 août 2016 est rendu le dernier verdict : les manuscrits seront rassemblés à Jérusalem. Parmi eux, l’enveloppe bleu ciel qui me demande : Kafka aurait-il désiré ces sauvetages ? À qui appartient Kafka, si ce n’est à nos imaginaires lorsque nous décidons, malgré tout, de le lire ? Une enveloppe et tout bascule.
A propos de Léa Veinstein
Autrice de documentaires radiophoniques et chercheuse associée au groupe Weimar de la fondation Maison des sciences de l’homme, elle a notamment publié Les philosophes lisent Kafka : Benjamin, Anders, Arendt, Adorno (EMSH, 2019), tiré de sa thèse de doctorat, et l’enquête littéraire J’irai chercher Kafka (Flammarion, 2024).
Illustration : Stéphane Trapier
À qui appartient Kafka ? (suite)
Rencontre avec l’écrivain Benjamin Balint, auteur de l’ouvrage Le dernier procès de Kafka (La Découverte, 2020), animée par Léa Veinstein, auteure de J’irai chercher Kafka. Une enquête littéraire (Flammarion, 2024).Introduction par Léa Veinstein et Sophie Andrieu, responsable de l’auditorium du mahJ
Interprète : Marie FurthnerDans le cadre de la semaine Kafka, organisée au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) à l’occasion du centenaire de la mort de Franz Kafka (1883-1924).



L’AMI KAFKA
Par Valérie ZENATTI
Le1Hebdo

IL ARRIVE QUE KAFKA, avant même d’être lu, fasse peur, ou tout au moins impressionne. On hésite à entrer dans l’œuvre d’un homme dont le nom, dérivé en adjectif, semble décrire un monde labyrinthique, opaque et fantastique, de la manière la plus inquiétante qui soit.
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On a le sentiment de connaître La Métamorphose sans l’avoir ouvert, comme si Gregor Samsa avait bondi de son lit pour nous hanter insidieusement. Les mots Colonie pénitentiaire nous font froid dans le dos. On préfère se tenir à l’écart de la Description d’un combat. On craint, au fond de soi, Le Procès. On refuse de savoir sur qui tombe Le Verdict, et plus encore quelle est sa nature.
Pour se défaire de ces appréhensions, il existe un chemin clair qui, si on l’emprunte, permet de se frayer un passage de plus en plus heureux vers celui dont la puissance du regard égale celle de la voix. C’est un chemin lumineux, car il est précisément celui par lequel l’œuvre de Franz Kafka a échappé aux ténèbres de l’oubli pour nous parvenir. Ce chemin, c’est celui de l’amitié.
Max Brod
Soit Max Brod Un an d’écart avec Franz Kafka, qu’il pense avoir croisé pour la première fois à l’université de Prague pendant le semestre d’hiver de 1902 - comme il le raconte dans Franz Kafka : souvenirs et documents (trad. H. Zylberberg, Gallimard, 1945) -, puis plus sûrement l’année suivante, dans le « Hall de lecture et de conférence des étudiants allemands ».
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Les deux jeunes gens commencent par parler littérature, ils expriment leurs divergences à propos de Gustav Meyrink, l’auteur du Golem. Brod s’enthousiasme sur « de beaux passages » qu’il connaît par cœur. Il aime que « les papillons soient comparés aux pages des grands livres magiques » dans un passage sur la « mort violette ». Kafka fait la moue. Cela lui paraît « recherché et par trop voyant ». Il fuit les oeuvres où « se trahit l’intellect ; celles où paraît l’artifice ». Mais surtout, il cite pour exemple un vèrs du poète Hugo von Hofmannsthal, « L’odeur de la pierre humide dans un vestibule », et se tait longtemps, « comme si cette modeste, impression de la vie devait parIer d’elle-même ». Ce silence fait une si forte impression sur Brod que, bien des années plus tard, ’il sait encore exactement dans quelle rue et quelle maison il . s’entretenait avec celui qui allait devenir son ami.
Des pages relatant les années qui suivent cette rencontre émerge le portrait d’un Kafka franc, doux, patient, exigeant et scrupuleux, mais aussi « bon cavalier, bon nageur, bon rameur », se réjouissant de tout ce qui est sain et jeune, se passionnant pour les nouvelles médecines naturalistes ou 1 les méthodes modernes d’éducation tel le système Montessori. Tous ces traits ne sont bien sûr pas énumérés ainsi, ils apparaissent sous la plume de Max Brod en étant chaque fois reliés à un événement précis, à une observation sur la durée d’un être de chair et de sang, engagé totalement dans ce qu’il disait ou accomplissait, et l’on est tenté de copier l’entièreté du livre, ou d’en faire la lecture à voix haute pour faire résonner en chacun la force de cette relation, la façon qu’avaient les deux amis de se regarder, de s’écouter, de se lire, de se contredire avec délicatesse. Brod est le réceptacle du regard et de la voix de Kafka, il fait affleurer pour nous une présence, et s’il faut saisir un moment pour essayer d’en suggérer la profondeur, c’est vers un autre silence entre les deux hommes que l’on peut se tourner, précisément parce qu’y apparaît la singularité des êtres, et donc de toute amitié.
Franz Kafka est une main
pour quiconque l’approche,
une main tendue vers l’autre
Ce moment, Max Brod nous confie l’avoir transposé dans le roman Zauberreich der Liebe (Le Royaume enchanté de l’amour, Viviane Hamy, 1990), qu’il écrivit quatre ans après le « terrible événement » que fut la mort de Kafka. Manifestement, ce texte, que l’on qualifierait sans doute aujourd’hui d’autofiction, fut critiqué en son temps car Brod osa attribuer à l’un de ses personnages les traits de son ami. Mais il nous dit, dans un aveu poignant, qu’il vivait alors dans la compagnie vivante de celui qui venait de disparaître. Qu’il l’imaginait répondre à telle question, réagir à telle situation, et qu’il souhaitait donc le faire apparaître de manière tout aussi vivante, et non pas collationner des souvenirs par définition relégués dans ce que l’on nomme le passé, entérinant la perte irrémédiable. Dans ce roman, Brod transpose donc une scène réelle, Lorsqu’il perdit en 1908 un autre ami, d’enfance cette fois, porteur du même prénom et des mêmes initiales que lui. Max Bäuml. Il demanda alors à Franz Kafka - apparaissant sous le nom de Richard Garta dans le roman - s’il acceptait de prendre la place de son ami ses côtés. A cette demande impassible, Richard Garta répond par un silence. Mais un silence si long, si plein, si accueillant. que Christof, le double de Max Brod, « croit sentir la présence du cher mort qui a emporté avec lui toute sa vie d’enfant. Il revit par la pensée ses souvenirs d’école, les premières conquêtes de son intelligence, les premières blessures que la douleur infligea à son cœur. Richard et Christof ne parlèrent jamais de la question qui était demeurée sans réponse. Mais à partir de cette nuit-là ils se serrèrent la main plus fort, plus longuement ».
Gustave Janouch
Et l’on se dit, voilà, cette main est l’image juste pour exprimer ce que l’on tente d’esquisser ici. Franz Kafka est une main pour quiconque l’approche. Pas une main qui a la prétention de vous conduire quelque part, dans un lieu où serait dévoilée une seule vérité, mais une main tendue vers l’autre, serrée avec chaleur, ou, comme on le ressent dans un autre livre évoquant une relation avec lui, unemain posée sur l’épaule. Ce livre, c’est celui de Gustav Janouch, Conversations avec Kafka (trad. B. Lortholary, Éditions Maurice Nadeau, 1978). Lycéen de dix-sept ans, Janouch est le fils d’un collègue de bureau de Franz Kafka à l’Office d’assurance ouvrière contre les accidents où travaille ce dernier en 1920. Le jeune homme écrit des vers, son père pense qu’il serait judicieux de les montrer à quelqu’un qui écrit aussi et publie un peu. Franz Kafka accepte de rencontrer le garçon. Pendant un peu plus de deux ans, les deux hommes qu’une génération sépare cheminent dans les rues de Prague.
Cette présence nous murmure
à chaque pas que, non, le monde
n’est pas plus kafkaien qu’autre chose

Qu’importe si l’authenticité de ces conversations a été partiel¬lement remise en cause par les spécialistes - dont la grande Marthe Robert -, qui attri¬buèrent à Max Brod une intervention sur les notes prises par Gustav Janouch, car ce livre est bien un prolongement de celui de Max Brod, un texte dans lequel Kafka semble se tenir à chaque instant, dans une attention extrême portée à son interlocuteur, à ce qui les entoure, à ce dont ils débattent et qui réunit le plus souvent les deux choses les plus importantes et les plus en contradiction en apparence : l’existence et l’écriture.
Et les phrases teintées d’une douce et percutante ironie qu’il prononce ou écrit ’sont alors autant de lampes de poche qui éclairent une attitude, un mouvement, une réflexion. Là aussi, c’est chaque page que l’on voudrait lire à voix haute, car dans chacune d’elles une phrase exprime un aspect des grandes énigmes de l’écriture, de la vie. Et si l’on ne devait choisir qu’un passage, ce serait celui qui contient les derniers mots du « Dr Kafka » notés par Gustav Janouch : « Lavie est aussi immensément vaste et profonde que cet abîme étoilé au-dessus de nous. On ne peut y jeter un regard qu’à travers cette minuscule ouverture qu’est notre existence personnelle. Et par cette ouverture, on ressent plus qu’on ne voit. C’est pourquoi il faut s’assurer que cette ouverture est toujours propre. »
Alors, une fois ces deux livres d’amitié refermés, on est un peu plus armé pour traverser les écrits de Kafka sauvés de l’effacement par Max Brod, sa main posée sur l’épaule, sa clairvoyance nous incitant à regarder nous aussi par notre minuscule ouverture l’immensité d’un monde non pas kafkaïen, mais éternellement énigmatique et par éclairs plus déchiffrable, grâce à Franz Kafka.
A propos de Valérie ZENATTI
ÉCRIVAINE Romancière, traductrice de l’hébreu et scénariste, elle gagne une renommée mondiale dès 2005 avec son livre, destiné à la jeunesse, Une bouteille dans la mer de Gaza L/’École des loisirs). Autrice de six romans parus L’Olivier, dont Jacob, Jacob (2014, prix du Livre Inter 2015)
et Qui-vive (2024), elle traduit l’écrivain israélien Aharon Appelfeld dans cette même maison. C’est par la fréquentation de ce dernier, devenu un ami, et de son oeuvre marquée par Franz . Kafka qu’elle a rencontré l’auteur du.Procès.

Un écrivain d’une incroyable vitalité
Entretien avec Stéphane PESNEL (extrait)
Le1Hebdo



Pourquoi Franz Kafka est-il un auteur si iconique ?
Franz Kafka captive d’emblée par le mystère de son écriture. Dès les premières lignes, il nous entraîne dans les engrenages de son récit, parfois labyrinthique, parfois angoissant, mais qui ne cesse de nous fasciner. Comme dans un conte de fées, on en accepte tout de suite les prémisses. Ensuite, il a développé une technique de narration très particulière : un récit à la troisième personne, mais qui adopte le point de vue du personnage.
C’est un exercice d’équilibriste auquel il déroge rarement, et qui pousse le lecteur à s’identifier au personnage. Enfin, il a imaginé des personnages-particulièrement parlants pour un lecteur du XXI" siècle : des individus en quête de sens, cherchant à comprendre le monde, à trouver un sens à travers les énigmes, les mystères et les traumas de la vie.

Quelles sont les influences de Kafka ?
Il était un lecteur éclectique : romans en tout genre, presse, livres scientifiques, littérature de voyage, revues littéraires et artistiques ... Il avait un regard à 360 degrés sur tout ce qui était publié. Pour ce qui est de la littérature, il identifiait lui-même quatre piliers : l’écrivain allemand Heinrich von Kleist, dont il admirait et le style et la capacité à forger des récits « en spirale » qui désorientent le lecteur ; l’Autrichien Franz Grillparzer, dont la nouvelle Le Musicien des rues le fascinait parce que, selon lui. elle faisait disparaître, s’effacer le protagoniste sans laisser de traces ; Dostoïevski., pour la quête de sens, l’exploration des passions et des tréfonds de l’âme humaine ; et Flaubert, notamment pour ses techniques narratives et son exploration inédite de l’intériorité des personnages. Kafka est également influencé par la littérature juive. Il vient d’une famille assimilée, peu pratiquante, se sent coupé du monde juif de l’époque, et ne cesse d’essayer de renouer avec cette culture. Dès 1911 et jusqu’à la fin de sa vie, il se passionne pour le théâtre yiddish et la littérature hassidique. À l’époque, de nombreux contes traditionnels d’Europe de l’Est sont traduits en allemand. La structure est souvent la même : un personnage taraudé par une question - théologique, existentielle, ou très pratique ’ ! - va voir son rabbi, et celui-ci lui raconte une parabole qui lui permettra d’élucider quelque chose. Kafka s’approprie volontiers ce genre de récit. Mais il va plus loin en privant le lecteur de la morale de l’histoire, de l’explicitation du sens, et en le laissant encore plus perplexe...

Qu’est-ce qu’un univers « kafkaïen » ?
Je dirais plutôt qu’il y a des univers ou des mondes kafkaïens : chaque histoire, même courte, est un monde en soi, avec ses spécificités, son atmosphère, ses règles propres. Kafka n’est pas un auteur qui décrit en détail le cadre du récit. Le seul paysage vraiment reconnaissable se trouve dans l’une de ses premières nouvelles, Description d’un combat, qui met en scène une déambulation nocturne dans Prague. Mais dans ses récits suivants, il abandonne la topographie identifiable pour un univers plus mystérieux, où l’on croit parfois déceler des éléments connus- un château. une ruelle .sans jamais pouvoir en être sûr ce qui les rend d’autant plus angoissants. Les mondes qu’il décrit sont d’abord plausibles, jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre sur une autre réalité. On plonge alors dans un labyrinthe caché dans la soute d’un bateau, comme au début du Disparu (autrefois intitulé Amerika), dans l’incompréhensible village du Château, ou dans l’enfer bureaucratique du Procès. L’univers kafkaïen, c’est ce labyrinthe angoissant qui surgit au coeur d’une réalité quel’on croyait familière et inoffensive, et dont on cherche désespérément le sens. Car, dans sa vie comme dans son œuvre, depuis ses études de droit jusqu’à ses recherches sur la mystique juive, Kafka est tout comme ses personnages, en quête de sens. Qui gouverne le réel ? Quels sont les principes qui le structurent ? On pourrait presque dire, sans en faire une lecture religieuse, qu’il cherche le « Deus absconditus »,le Dieu caché : le principe, l’autorité, le détenteur ultime du sens. Il y a l’idée que, derrière le labyrinthe, derrière les errances et les écrans opaques, se trouve un sens qui nous échappe.

Quels sont les grands thèmes qui traversent son œuvre ?
La solitude est sans doute ce qui revient le plus souvent à tra¬vers tous ses textes, qui présentent de nombreuses réflexions sur la possibilité ou non de communiquer avec l’autre. Grâce à sa technique narrative - qui adopte, comme je le disais, un point de vue interne exprimé àla troisième personne-, Kafka montre des personnages si enfermés dans leur propre subjectivité qu’ils ne peuvent pas concevoir que l’on puisse penser autre¬ment qu’eux. C’est là que réside le tragique : dans l’incapacité à communiquer et à se mettre à la place des autres. Je pense à cette nouvelle peu connue, Recherches d’un chien, qui est en vérité une réflexion sur la communauté : un chien se demande pourquoi il est solitaire alors que les chiens sont supposés être des animaux sociaux, et s’il en existe d’autres comme lui Et il a cette pensée dévastatrice : quand bien même il y aurait d’autreschiens solitaires, ceux-ci ne se reconnaitraient pas entre eux, car chaque solitude est si différente qu’elles ne peuvent communiquer entre elles.

Les animaux sont toujours très présents dans les textes de Kafka...
Il y a chez lui un incroyable bestiaire : chiens, souris, singes chevaux, oiseaux ... La plupart sont des êtres hybrides avec traits humains, des sortes de chimères, un peu fantastiques Kafka a une manière unique de jouer avec les métaphores : il se contente pas de proposer une comparaison, il va la prend au pied de la lettre. Ainsi, quand il entend son père assimile les juifs orthodoxes à. des souris ou à. des rats, il raconte l’histoire de leur peuple de souris dans Joséphine la cantatrice. Et quand sa famille le traite un jour de parasite, il imagine la vie de Gregor Samsa, réellement transformé en nuisible dans La Métamorphose, et il observe, presque comme dans un vivarium, les conséquences de cette transformation sur toute la famille. Cela rappelle un peu ce jeu d’enfant, très populaire en Allemagne, qui sollicite l’imagination : Was wäre, wenn ? « Que se passerait-il si… ? »
Bon nombre d’animaux, dans les romans de Kafka, sont aussi des animaux-signatures, à la manière de ces artistes qui se dissimulent dans leurs toiles. L’animal fétiche de Kafka est le choucas - c’est d’ailleurs la signification de son nom en tchèque Et il prend un malin plaisir à dissimuler des corvidés dans ses textes, comme un jeu de piste.
Le choucas, logo de la Société mémorielle Franz Kafka à Prague
La Société mémorielle Franz Kafka (Franze Kafky en tchèque) a adopté comme logo, le choucas, ce corvidé proche du corbeau - la signification littérale de Kafka en tchèque - que le père de Franz avait déjà adopté comme emblème de sa maison de commerce de mercerie en gros. Dans « Franz Kafka/ Souvenirs et Documents », par Max Brod [1] , idées/Gallimard, 1945, cette mention : « Cet oiseau à la tête massive et à la queue abondante servait d’emblème à la firme Herman Kafka père, il est reproduit sur ses enveloppes que Franz, dans sa jeunesse, utilisait souvent pour m’écrire »
Mais c’est surtout un symbole de morbidité pour Franz, qui associe toujours le cri des choucas aux ruines. Il écrit ainsi dans le Journal de 1910 :« J’aurais dû être ce petit habitant des ruines qui prête l’oreille aux cris des choucas » [2]ou dans le récit intitulé Un vieux parchemin :
« On ne peut pas parler avec les nomades […]. Pour se comprendre entre eux, ils crient comme les choucas… On ne cesse d’entendre ces cris de choucas. Nos mœurs et nos coutumes sont aussi incompréhensibles qu’indifférents »
(Un vieux parchemin, Récits, p.489)Ce réseau symbolique est associé à la mort, la ruine, l’absence de communication et à la solitude du paria auquel Kafka s’identifie, toute sa vie durant.
Kafka passe volontiers pour un « homme de douleur » aux textes très sombres, ce n’est pourtant pas l’unique tonalité de son oeuvre...
Kafka sait décrire de manière poignante le désarroi, l’angoisse. Il a lui-même horriblement souffert, notamment à cause de sa tuberculose. Mais il est également doté d’une incroyable vitalité ! Dans son quotidien d’abord - il a une excellente hygiène de vie, une alimentation végétarienne, fait beaucoup de sport-,et surtout dans son écriture. Kafka invente en permanence.
Il ne cesse d’écrire, de noircir des pages, que ce soient ses manuscrits, ses journaux ou sa correspondance. C’est un fourmillement permanent. Si ses récits sont souvent désespérés, ce n’est pas le cas de son écriture,où il fait d’aileurs souvent preuve de beaucoup d’humour !

Quelle a été sa réception critique ?Et comment le lit-on ajourd’hi ?
Curieusement, Kafka a d’abord été reçu grâce aux traductions. Quand Alexandre Vialatte traduit en français le petit corpus publié de son vivant, les surréalistes s’en emparent et font de lui un inspirateur de leur mouvement - il figure en bonne position dans l’’Anthologie de l’humour noirr d’André Breton, qui, au passage, fait de lui, dans un geste loufoque et très kafkaïen, un employé du service des eaux de Prague régnant sur l’infinité des canalisations ! Puis, après la première édition complète de ses œuvres par Max Brod dans les années 1930, il est lu par de grands intellectuels allemands : Walter Benjamin, Theodor Adorno... Après-guerre, viennent Hannah Arendt, sur les mondes concentrationnaires, puis les philosophes français - la lecture d’Albert Camus sous l’angle de l’absurde, celle, existentialiste, de Sartre, celle encore de Deleuze et de Guattari... Dans les années l.960-1970, il y a une importante lecture psychanalytique. Et bien sûr, très tôt, dans.le sillage de Max Brod, une lecture juive. Depuis une quinzaine d’années, on assiste au développement de lectures plus historiques. replaçant Kafka dans le contexte intellectuel de la Mitteleuropa.

On a parfois fait de Kafka un prophète ou un visionnaire, et quslifé notre monde de « kafkaien ». Y a-t-il un texte qui vous semble résonner particulièrement avec notre époque ?
En pratiquant la traduction, j’ai appris à me méfier de l’adjectif « kafkaïen ». Je l’utilise avec une très grande parcimonie : Mais un roman comme Le Procès nous interroge quand même beaucoup par la réflexion qu’il met en œuvre sur les rouages de la machine judiciaire, la déshumanisation du monde, l’anonymat des,mécanismes qui régissent nos sociétés : Kafka n’aurait sans doute pas manqué d’être fasciné et effrayé par notre civilisation du tout technologique, des écrans, de l’intelligence artificielle.Toutefois, je citerais parmi mes récits préférés Le Souci du père de famille, avec cette étrange créature nommée Odradek, ét celui sur « l’animal de la synagogue » : l’un comme l’autre proposent une réflexion d’une incroyable mélancolie sur l’héritage èt la transmission, sur hl perpétuation d’une tradition , et d’une communauté.
Propos recueillis par LOU HELIOT
& MAXENCE COLLIN

A propos de Stéphane PESNEL
CHERCHEUR EN. LITTÉRATURE GERMANIQUE
Maître de conférences à Sorbonne Université, spécialiste des littératures allemande et autrichienne, et traducteur de Franz Kafka, il a notamment publié chez Gallimard l’Album Kafka, pour la « Bibliothèque de la Pléiade ».


Les Dessins de Kafka
LES DESSINS DE KAFKA
Les trois silhouettes à l’encre qui illustrent les sections ci-dessus sont extraites des carnets de dessin de Franz Kafa lui-même. Quoiqu’on y retrouve une bonne part de la sensibilité et des préoccupations dont témoigne son œavre littéraire, l’écrivain, habitué à parsemer de griffonnages se lettres et ses cahiers, n’accordait que peu d’intérêt à sa production graphique. Sa sauvegarde revient là encore à Mas Brod, qui a réussi à se faire donner certains dessins par son ami et en a récupéré d’autres directement dans sa corbeille. Brod avait annoncé la publication d’un portfolio de Kafa en 1948, sans jamais tenir cette promesse, et n’avait, tout compte fait, laissé filtrer qu’un bref aperçu des talent de dessinateur de l’auteur de La Métamorphose. Des publications récentes permettent désormais de se faire une juste idée de la variété de son style et de son goût pour le croquis, la caricature et les gribouillages toniques et expressifs. En France, le beau-livre Kafka : les dessins eat disponible am : éditions Les Cahiers dessinés, depuis 2021.
« Kafka tout seul » par Philippe Sollers
Ce texte, originellement publié dans « La Guerre du goût »est repris du site de Philippe Sollers et existe aussi dans « Qui est le vrai Kafka ? », un excellent dossier de AG.



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On ne s’étonnera jamais assez des constructions mythologiques transformant un écrivain en référence obligatoire pour définir ce qui échappe à la réalité, surtout lorsqu’elle devient de plus en plus réelle. « Biblique », « homérique », « dantesque », « shakespearien », « sadien », « balzacien », « kafkaïen »... Cependant, il arrive assez rarement que la référence, d’obligatoire devienne aussi contradictoire : des tonnes d’interprétations de Kafka semblaient le cantonner dans le cauchemar, l’absurde, l’horreur quotidienne administrative — et voici qu’on nous dit de plus en plus souvent que la bonne clé serait le comique. Kafka devient un joyeux garçon athlétique, un simulateur expert en canulars, un plaisantin à dormir debout. Le Procès, Le Château, La Métamorphose, mais c’est à se tordre de rire, d’ailleurs Kafka lui-même riait aux éclats en les lisant à ses amis... D’une exagération à l’autre ? Appelons Kafka, en effet, ce point d’excès et d’incertitude, cette vibration inquiète de la critique, tantôt déprimée, tantôt trop gaie pour être gaie. Où est le vrai Kafka ? Prophète du malheur indicible des camps, comme de la ruine de l’Europe centrale ? Théosophe ? Kabbaliste ? Intelligence suprême du roman inutile ? Fonctionnaire de l’absurde ? Farceur ? Juif honteux ? Juif essentiel ? Malade ? Tranquille employé d’assurances ? Habitué des bordels ? Amoureux transi ? Séducteur rusé, serpentin ? Halluciné complet ? Analyste froid et lucide ? Kafka bouge, s’évanouit, revient ; son regard vous transperce, vous hante : yeux brûlants des photos, dandy noir lumineux...

Mon hypothèse est qu’on ne veut rien savoir de Kafka. Ou le moins possible. C’est un déclencheur automatique de perturbations d’identités. Par rapport à lui, nous nous sentons immédiatement coupables, « nous l’avons tous tué », son histoire nous dépasse, vertige, migraine, amnésie, nausée. Rire nerveux. Frisson angoissé. Personne ne veut d’un Kafka simple dans sa complication apparente, ni d’un Kafka compliqué parce que sa simplicité touche à une évidence toujours niée : la littérature. Vous vous intéressez à la littérature ? Mais non, ce n’est pas vrai, JAMAIS. Ce qu’est venu dire Kafka, c’est cela, rien d’autre. La Bible, tenez, est une énorme opération de littérature qui, d’ailleurs, se continue sous nos yeux. Attention, pas n’importe comment ni à travers n’importe qui. Kafka est le dossier brûlant de QUI a écrit la Bible — ou plutôt de qui continue à écrire malgré elle. Il a gagné d’être presque un nom imprononçable (bien que répété sans cesse), sous la forme d’une initiale : K. C’est Monsieur Bible en cavale : « Dieu ne veut pas que j’écrive ; mais moi, je dois. »

Bien sûr qu’il est complètement désespéré, Kafka — et à juste titre. D’abord, il y a la bêtise de toujours, indéracinable et pyramidale. On imagine très bien les littérateurs lents de son temps, à Prague, lui disant sans arrêt : « Vous êtes trop intelligent pour être romancier. » Sa famille, elle le trouvait déjà trop intelligent pour être normal. L’ennui, avec l’intelligence (c’est Flaubert qui parle), c’est qu’elle a des limites, tandis que la bêtise n’en a pas. Or, précisément, la littérature pratiquée de façon intensive rend de plus en plus intelligent parce qu’elle peut jouer d’un océan de bêtises, il s’agit d’une malédiction qui ne laisse rien dans l’ombre, surtout pas le fait, par exemple que Dieu ne semble pas avoir envisagé la bêtise comme étant une dimension radicale de sa créature. Dieu lui-même est-il bête ? Voilà une possibilité rarement évoquée. On le trouve existant, inexistant, inconscient, absent lorsqu’il devrait être là, ou ayant réponse à tout depuis toujours— mais bête ? « Dieu n’est pas romancier », disait Sartre pour embêter Mauriac. Que voulez-vous, il y a des gens béats d’admiration devant l’histoire humaine. Quelle richesse, pensent-ils, quelle invention ! Ce n’est pas le cas de Kafka. Il trouve tout ça filandreux, glauque, empêché, vulgaire, et lent, et lourd — d’une lenteur ! d’une lourdeur ! On dirait un mauvais rêve, et je vous le prouve en détail. Des romans ? Mais j’en ai des milliers dans mes tiroirs, je peux vous en faire autant que vous voulez, il n’y a qu’à démarrer et la suite vient toute seule, lisez Préparatifs de noces à la campagne, le laboratoire de Monsieur K., le recueil de ses préparations subtiles et empoisonnées, son studio de métamorphoses. Le narrateur a vraiment, en un tour de phrases, la possibilité d’emprunter telle ou telle apparence, telle ou telle intériorité, il est éveillé en rêve, il rêve en pleine rue, parmi vous il se retrouve dans un buisson incompréhensible bien en voyage, il change de fonction, de formes, c’est beaucoup plus grave qu’une banale histoire d’insecte, il peut se dire de tous les points de vue à la fois.

Exemple I : « C’est ma vieille ville natale et j’y suis revenu. Je suis un bourgeois aisé, je possède dans la vieille ville une maison qui a vue sur le fleuve. C’est une vieille maison à deux étages avec deux grandes cours. J’ai une entreprise de charronnage et, dans ces deux cours, on scie et on tape toute la journée. Mais dans mes appartements, sur le devant de la maison, on n’entend rien de tout cela, un profond silence règne, et la petite place qui borde la maison et qui, fermée de tous côtés, ne s’ouvre que vers le fleuve, cette petite place est toujours vide. Les pièces que j’habite, de grandes pièces parquetées un peu obscurcies par des rideaux, sont meublées avec de vieux meubles ; enveloppé dans une robe de chambre ouatée, j’aime bien aller et venir entre eux. » (On s’y croirait, n’est-ce pas, inutile de continuer, Kafka s’arrêta là. Vous avez bien lu « tout un roman » en dix lignes ?)Exemple II : « Don Quichotte dut émigrer, toute l’Espagne se moquait de lui, il s’y était rendu impossible. Il voyagea dans le sud de la France où il rencontra çà et là de braves gens avec lesquels il se lia d’amitié ; en plein hiver, au milieu des pires fatigues et des plus grandes privations, il franchit les Alpes, puis il parcourut les basses plaines de l’Italie du Nord, où toutefois il ne se sentit pas à son aise, et arriva enfin à Milan. »
C’est tout. Un mauvais écrivain en aurait fait un livre.

« Je suis une mémoire devenue vivante, dit Kafka, d’où l’insomnie. » Il faut lire Cervantès et Kafka ensemble. Kafka est du Cervantès accéléré.

S’il parle si souvent, dans son Journal ou ses lettres, de son sentiment d’effondrement, d’incapacité, de paralysie ; de sa sensation permanente d’être « guetté » — c’est qu’il a mis en marche un engrenage d’une grande rapidité (Le Verdict écrit en une seule nuit) et qu’il redoute la vengeance de l’esprit de pesanteur, le Diable lui-même (digression, frein, retard, allusions incompréhensibles et sans doute stupides, malentendus, maladies et malveillances comme organisées, on n’arrivera jamais, il neige, « il y a un but mais pas de chemin, ce que nous nommons chemin est hésitation »). Quelqu’un de né pour la vitesse pure et condamné au métier d’arpenteur ? Un séducteur inné obligé de penser au mariage ? Un voyageur tous terrains forcé de vivre à Prague — horloge arrêtée ? Un juif tchèque parlant le yiddish et virtuose de l’allemand entendant par avance dans l’allemand sa propre destruction programmée par la chape de plomb philosophique ? Tout cela, tout cela, et bien d’autres choses encore. L’expérience de K. est urgence. « L’évolution humaine : une croissance de la puissance de mort. »

Qu’on l’appelle, avec Freud, « refoulement originaire » ne change que la manière de le percevoir. Les gens, les habitants, les passants pourraient peut-être faire un effort de conscience ? Se réveiller ? Briser l’envoûtement ? Prendre une décision ? Mais non. Ils ne mentent pas, ils sont mensonge. Et pourtant : « Tout le monde ne peut pas voir la vérité, mais tout le monde peut l’être. » Mais comment ? « Il me semble parfois que je comprends le péché originel mieux que personne. »
La réponse se trouve dans les Lettres à Milena, elle est fantastique, comment personne n’y a-t-il pensé avant lui ?
« Elle est un feu vivant, comme je n’en ai jamais vu »
Franz Kaka dans une lettre à son ami Max Brod, 1920.« Vos plus belles lettres (c’est-à dire beaucoup, puisque dans leur intégralité ainsi que dans presque chaque ligne, elles sont la chose la plus belle qui me soit arrivé) sont celles où vous acceptez ma « peur » comme justifiée, et en même temps tentez d’expliquer pourquoi elle n’est pas nécessaire. »
(Franz Kafka dans une lettre à Milena Jesenska (1920)
Eve, dit K., a cueilli la pomme et l’a montrée à Adam parce qu’elle la trouvait belle. Le péché a seulement été de la mordre. « Jouer avec n’était sans doute pas permis, mais n’était pas interdit non plus. » Il fallait jouer, et non pas avaler la pilule de reproduction mortelle. Milena n’arrête pas de psychologiser sa relation avec Kafka (son mari, etc.), mais il est imbattable en psychologie, et pour cause, c’est un tacticien et un stratège de première grandeur, et, parfois, le jugement tombe : « Ta jalousie, au bout du compte, n’est qu’un souhait de mort. » Manger la pomme et souhaiter la mort sont une seule et même passion. Préférer la mort, n’est-ce pas étrange ? Pourquoi ? Parce qu’elle égalise. Et ceci, qui est terrible : « Une chose, pourtant : n’oublies-tu pas, parfois, quand tu parles de l’avenir, que je suis juif ? [Ici, Kafka écrit deux mots en tchèque : jasné, nezapletené, ce qui signifie : simple, clair. Il reste dangereux d’être juif, même à tes pieds. » (Milena, l’audacieuse et progressiste Milena, mourra à Ravensbrück le 17 mai 1944 à la suite d’une opération du rein pratiquée trop tard.) Le jeu de Kafka ou de K. avec les femmes (inoubliable Frieda du Château) est le suivant : ce sont des alliées parce qu’elles sont internes à la mécanique, mais ce sont en même temps des ennemies parce qu’elles ne peuvent pas — ne peuvent pas vouloir - en démasquer le fonctionnement. Et voilà pourquoi le crime est innocent et interminable, tandis que l’innocence est criminelle par définition. C’est tragique, en effet. Et aussi, mais en abîme, très comique. Et d’ailleurs, cette histoire de Paradis serait à reprendre de fond en comble (espérons que quelqu’un s’en occupera un jour) : « Si ce qu’on prétend avoir été détruit dans le Paradis était destructible, ce n’était rien de décisif. Si c’était indestructible, nous vivons dans une fausse croyance. » Kafka se prenait-il pour le Messie ? Mais bien sûr. Aucun grand écrivain ne peut d’ailleurs faire autrement, c’est logique : « Parfois, dans son orgueil, il a plus peur pour le monde que pour lui. » Comme j’aime cette phrase griffonnée comme par hasard : « Nous sortons des tombeaux et nous voulons aussi parcourir le monde, nous n’avons pas de plan précis »...

Que pouvait penser Milena en recevant des lettres de ce genre : « J’ai été envoyé comme la colombe de la Bible ; je n’ai rien trouvé de vert, je rentre dans l’Arche obscure » ? Trouvait-elle, malgré son amour pour K. (qu’il exagérait peut-être un peu ? Et nous ? Savons-nous lire ? N’avons-nous pas besoin de nos imbéciles romans ? Notre vie n’est-elle pas un roman impubliable ? Comparable à tous ceux qui se publient pour rien ?

Il est là, Kafka, comme d’habitude, immobile, mais sa main court sur le papier, dans la nuit. La chambre de l’Arche l’emporte au-delà de nous, ce n’est pas demain qu’il y aura quelque chose de vert dans les parages. Sauf... Peut-être...

« Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »
La Guerre du Goût, Gallimard, Folio n°2880
PhilippeSollers.net
« Kafka, métamorphosé », un podcast inédit France Culture

Par Christine Lecerf. Portrait inédit (Juillet 2024) d’un Kafka vivant, qui qui métamorphose le monde par la seule force de l’imagination
5 Épisodes
Épisode 1/5 : L’insecte de la famille
Un père autoritaire, une mère absente, le fantôme de deux frères morts, une petite sœur complice. Franz, chétif, craintif et solitaire, trouve refuge dans la lecture, découvre l’écriture, et devient l’insecte de la famille.-
VOIR ICI (57 min)

Épisode 2/5 : Les cauchemars d’un fondé de pouvoir
Prague se modernise. Rues éclairées, automobiles, cinéma, usines. Juriste dans un organisme de prévention des accidents du travail, Kafka découvre, émerveillé et effrayé, l’impact de la machine sur l’homme.
VOIR ICI (57 min)

Épisode 3/5 : L’animal de la forêt
Éternel célibataire, sensuel mais pas sexuel, Kafka cherche à “lier” les femmes par l’écriture et cultive une véritable addiction pour les lettres. Danse sans contact avec ses partenaires épistolaires.
VOIR ICI (58 min)

Épisode 4/5 : Le veilleur de nuit
Nuit noire. Entre vigilance et somnolence, tout un monde intérieur s’agite. Les chevaux de l’écriture s’élancent. Kafka ne cesse de vouloir vivre et revivre cette transe nocturne de la création.
VOIR ICI (57 min)

Épisode 5/5 : L’étoile de papier
Kafka sur la plage, jouant au milieu des enfants. Son carnet d’hébreu, son rêve de Palestine, sa dernière année à Berlin avec Dora Diamant et l’éternelle question : de quoi ai-je hérité et que vais-je à mon tour laisser ?
VOIR ICI (57 min)

À propos de la série

Portrait inédit d’un Kafka vivant, qui métamorphose le monde par la seule force de l’imagination.

Il aura fallu attendre 2002, pour que paraisse en langue allemande le premier tome d’une biographie sur Kafka (1883-1924), appuyée sur des faits, des témoignages fiables et des documents originaux. Si la popularité de “Kafka” est aujourd’hui immense, (La métamorphose, Le Procès, l’adjectif kafkaïen), la méconnaissance de l’homme qu’il a été et du monde qui a été le sien persiste encore, y compris en France. C’est pourquoi, cent ans après sa mort, il était grand temps que Franz Kafka retrouve sa famille, sa ville, ses amis, ses lectures, son travail, ses voyages, ses amours, ses rêves et ses carnets.

Essentiellement enregistrée à Prague et à Berlin, cette Grande Traversée dresse le portrait inédit d’un Kafka Métamorphosé. Descendants de la famille, biographes tchèques et allemands, écrivains et traducteurs se plongent dans les souvenirs, les photos et les manuscrits pour lui redonner vie. Grâce à la voix de l’acteur Tom Mercier, la “réelle présence” de ses textes est à nouveau palpable. Surgit alors la puissance extraordinaire d’une œuvre capable de métamorphoser le monde par la seule force de l’imagination.

Une Grande Traversée produite par Christine Lecerf, réalisée par Anne Perez.
Avec la collaboration d’Elsa Viton.
Kafka. Une bande dessinée biograhique par Nicolas Mahler
Une biographie dessinée Komplett Kafka est parue en novembre 2023, en Allemagne, aux éditions Suhrkamp, puis en France en mars 2024 sous le titre Complètement Kafka (trad. Aurélie Marquer) aux éditions de L’Association

COMPLÈTEMENT KAFKA
Nicolas Mahler
L’Association,
15 mars 2024
L’illustrateur viennois, au trait minimaliste, livre un voyage plein d’humour, de mélancolie et d’irrévérence à travers l’existence et l’œuvre de Kafka.
Dans Complètement Kafka, l’on croise : la figure du père, imposant et colérique, Felice Bauer par deux fois fiancée à Kafka, Max Brod l’ami de toujours, un ambitieux projet de collection de guides de voyage, des critiques littéraires à l’enthousiasme tiède, des souris cantatrices, ou encore, le rapport ambigu de Kafka au dessin – lui, dont l’œuvre graphique a par ailleurs été révélée au public il y a quelques années.
Jouant habilement avec l’image de l’écrivain fâché avec la vie, Nicolas Mahler fait dialoguer les extraits de textes avec des saynètes absurdes et réjouissantes, faisant ainsi revivre, sous la forme d’un personnage à la silhouette tremblotante, Franz Kafka, auteur prolixe, qui a vécu pour écrire comme l’on respire pour vivre.
Source : L’Association
le livre sur amazon.fr


L’AUTEUR
Né en 1969, Nicolas Mahler vit à Vienne. Il est auteur de bandes dessinées et illustrateur. Il a déjà reçu de nombreuses distinctions pour son œuvre riche et variée, notamment le Prix Max et Moritz du Meilleur auteur germanophone de bande dessinée en 2010, le Prix des Maisons de la Littérature en 2015 et le Prix Sondermann en 2019.
Franz Kafka n’a pas seulement écrit de la prose, il était aussi un dessinateur passionné. « Sais-tu que j’ai été autrefois un grand dessinateur… Je vais prochainement t’envoyer quelques vieux dessins, pour que tu aies de quoi rire. », écrit-il à sa fiancée Felice Bauer en 1913 à propos de ses ambitions artistiques. Le dessin lui aurait « donné plus de satisfaction que n’importe quoi d’autre ». Quoi de plus logique que de lui offrir une biographie dessinée pour son jubilé ? Qui plus est par Nicolas Mahler et son style de dessin tout aussi minimaliste ?

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4 Messages
"Kafka se prenait-il pour le messie ? Mais bien sûr. Aucun grand écrivain ne peut faire autrement, cela est logique..." - Ph. Sollers dans Globe, février 1988
<b<Kafka devant l’immeuble Oppelt, où résidait sa famille (Prague, vers 1922)
© CC0/WikiCommons
ZOOM : cliquer l’image
Dossier constitué, entre autres, des articles suivants :
L’aventure d’une biographie
Les trois volumes de la monumentale biographie de Kafka par Reiner Stach sont enfin traduits en français. Pour En attendant Nadeau, le traducteur Jean-Pierre Lefebvre traverse ce corpus impressionnant, interroge sa portée et son succès inédit.
par Jean-Pierre Lefebvre
VOIR ICI (pdf)
Un Kafka qui passe
Le livre que consacre l’écrivaine tchèque Magdaléna Platzová à Franz Kafka est une belle réussite. En mettant en scène les proches de Kafka éloignés de l’Europe par l’exil dans les années 30, en diffractant le portrait de l’écrivain, elle touche en profondeur au sens de l’œuvre.
par Pierre Senges | Littérature étrangère
VOIR ICI (pdf)
Moi et Kafka
Pour parler d’un grand écrivain, il faut trouver la bonne distance. Ni Léa Veinstein qui malgré son érudition a tendance à se mettre surtout elle-même en scène, ni le médiatique Geoffroy de Lagasnerie qui reproche à Kafka de ne pas honorer des intentions qu’il n’a jamais eues, n’y parviennent.
par Pierre Senges | Essais, Littérature
VOIR ICI (pdf)
György Kurtág fragmente Kafka
La soprano Anna Prohaska et la violoniste Isabelle Faust interprètent les Kafka-Fragmente composés entre 1985 et 1987 par György Kurtág, quarante pièces qui ne durent parfois que quelques dizaines de secondes.
par Adrien Cauchie | Chroniques, Musique
VOIR ICI (pdf)
Mille Kafka
Le peintre Jean-Michel Alberola s’est aventuré dans les archives de l’IMEC à la recherche du nom de Franz Kafka et y a construit une immense surface d’archives, un « laboratoire-Kafka ».
par Anna-Livia Marchaison | Arts plastiques
VOIR ICI (pdf)
Crédit : En attendant Nadeau
Journal, un 15 août (1913) :
"Je m’isolerai de tous jusqu’à en perdre conscience. Je me ferai des ennemis de tout le monde, je ne parlerai à personne."