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Philip le féroce

Sur Philip Roth

Propos recueillis par Fabienne Pascaud, Télérama

D 3 mai 2005     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Quand j’ai connu Philip Roth, à la fin des années 70, il n’avait encore aucun succès en France, où il passait pour un romancier égotiste au narcissisme exagéré. Nous sommes vite devenus amis ; on a beaucoup ri ensemble. C’est que nous avons presque le même âge, lui de 1933, moi de 1936 ; nous avons vécu la même époque de l’après-dévastation de l’Europe... Il est le premier écrivain juif à avoir vraiment fait scandale, à avoir osé parler de sa culture avec insolence, de la sexualité avec détachement. Dans l’Amérique puritaine, c’était courageux. Mais on gomme aujourd’hui cette tonalité féroce et drôle, pourtant présente dès Portnoy et son complexe, en 1969. En fait, les critiques hexagonaux ne l’ont découvert qu’avec Pastorale américaine, en 1999. Moi, j’ai été très tôt fasciné par son côté Kafka - mais en plus libre - et son incessante invention verbale. Il est bien supérieur à Saul Bellow, qui vient de mourir. Et puis comment ne pas aimer un écrivain qui vous fait apparaître, sous votre propre nom, dans l’un de ses romans, Opération Shylock, en 1995 ? Et qui a écrit, aussi, des choses merveilleuses sur vous, je cite : « Sollers, un irrépressible éjaculateur de sagesse farcesque, un maître d’ironie joyeuse, une sorte de Céline heureux, vif et salubre... » Pas étonnant que nous ayons tant de points communs. Sauf qu’il doit gagner beaucoup plus d’argent que moi. »



Télérama n° 2886 - 3 mai 2005. Rubrique : DES AUTEURS VUS PAR D’AUTRES AUTEURS
Illustrations et soulignement : pileface.


Derniers titres parus : Philippe Sollers, Lacan même (éd. Navarin, 2005). Philip Roth, La Bête qui meurt (éd. Gallimard, 2004).

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 13 novembre 2017 - 09:16 1


    Philip Roth, en août 1962. Photo Truman Moore. The Life Images Collection. Getty Images

    Le premier volume des œuvres de Philip Roth dans la Pléiade (1959-1977) paraît le 5 octobre. Le 12 septembre, la « Library of America » - un équivalent de la Pléiade, mais réservée aux auteurs américains - a publié le dixième et dernier des volumes qui lui sont consacrés,Why Write ?,rassemblant ses essais. Est-ce parce qu’il dit volontiers en riant« en France, je suis sanctifié »que Roth a accepté de sortir du silence auquel il se tenait depuis plusieurs années - ne plus écrire, ne plus parler publiquement - pour donner à ses lecteurs français son avis sur ses premiers livres ? Il ne l’a pas dit ainsi, mais après avoir opposé plusieurs refus à des demandes, depuis l’élection de Trump, il a, cette fois, répondu aux questions - et même à celle sur Trump.

    Pourquoi avoir exclu du premier volume de la Pléiade Laisser courir, Quand elle était gentille, Tricard Dixon et ses copains ?

    J’ignore pourquoi ces livres n’y sont pas. J’ai laissé à l’éditeur le soin de choisir les titres.

    Si vous aviez choisi vous-même, auriez-vous retiré leGrand Roman américain, qui n’y figure pas non plus ? Le base-ball y tient une grande place et, selon vous, les Européens n’y comprennent rien.

    Le Grand Roman américain n’est pas uniquement un livre sur le base-ball ; c’est aussi une farce sur le folklore et les légendes de ce sport. Ce livre serait aussi hermétique pour un Européen queFinnegans Wakepeut l’être pour moi.

    Depuis que vous n’écrivez plus, vous avez d’abord relu des écrivains que vous aimiez depuis longtemps, puis vos propres livres. Mais en vous arrêtant avant Portnoy . Pourtant ce roman a une grande importance dans votre œuvre. N’est-ce pas là que vous trouvez votre voix ?

    Dans mes premiers livres, j’essayais de savoir quel genre d’écrivain j’étais. A cette époque je n’étais évidemment pas conscient de ce que je faisais, mais c’était bien ça qui me guidait… Quel est mon point fort ? Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? Qu’est-ce que je cherche ? Dans laPlainte de Portnoy, j’ai trouvé une voix. Et ce n’était pas tant ma voix que la voix qui convenait pour ce livre, ou pour ce rôle, si vous préférez. J’ai appris avec l’expérience que chaque livre suscite le type de voix et la variation dans le ton qui rendront le mieux justice au sujet évoqué. Portnoy a sa propre musique ; celle du livre sur le base-ball est entièrement autre, et celle d’un livre comme leSein est encore différente. Je crois que vous pourriez constater que cela est plus ou moins vrai pour la plupart des romans que j’ai été amené à écrire au cours de ma vie.

    Vous dites toujours, et vous l’avez écrit, « je suis un écrivain américain tout court » et pas un écrivain juif américain. Portnoy veut conquérir l’Amérique en conquérant des femmes. Veut-il aussi être un Américain tout court et non un juif vivant aux Etats-Unis ?

    Pour commencer, Portnoy n’est pas écrivain et, à partir de là, la comparaison avec moi devient impossible, elle n’a pas de sens. Mon propre vécu de juif en Amérique est celui d’un Américain qui vit en Amérique. Dans Portnoy, j’ai essayé de présenter une situation plus difficile que tout ce dont j’ai pu faire l’expérience en tant qu’écrivain.

    Quand Portnoy va en Israël, étrangement, plus rien ne va entre les femmes et lui…

    Parce que là-bas, c’est un étranger - une créature venue d’un autre monde. Mais il faut dire qu’il fait partout un peu figure d’étranger - en dehors des moments où il jouait au base-ball quand il était petit.

    La Plainte de Portnoy revient dans un autre roman, Zuckerman délivré . Zuckerman a écrit un roman à succès de scandale, Carnovsky . C’est son quatrième livre, comme Portnoy pour vous…

    Vous me parlez ici d’un roman que Zuckerman a écrit quand il était jeune et qui lui a apporté la gloire - avec tous les inconvénients que cela comporte. Dans Zuckerman délivré, je me suis servi de ce que j’avais appris à l’époque, et souvent à mes dépens, car j’étais moi-même devenu une célébrité comme auteur d’un livre qui avait fait scandale ; je me suis dit que cette expérience difficile était sans doute un sujet très prometteur pour un roman comique.

    Voyez-vous aujourd’hui une parenté entre Portnoy et Mickey Sabbath, l’un étant le héros de la trentaine provocante, l’autre celui de la soixantaine implacable ?

    Non, je pense qu’il s’agit de deux hommes très différents. Portnoy est pris dans un étau ; il est coincé entre la norme morale de la société et son désir sexuel, son penchant pour le libertinage. Dans leThéâtre de Sabbath, Mickey Sabbath est un libertin débridé. Sa douleur ne vient pas d’une répression réelle ou imaginaire de sa sexualité. Il souffre à cause de tout ce que sa vie lui a appris de la mort, de ce qui la précède, et de la perte d’un être cher. C’est le chagrin qui le mène à sa perte.

    Philip Roth, décembre 1968. (Photo Bob Peterson. The Life images collection. Getty images)

    Je n’aurais probablement jamais eu l’idée d’écrire le Sein si je n’avais pas lu la Métamorphose, un livre que j’admire énormément. En ce qui me concerne, ce roman n’est ni une version burlesque du livre de Kafka, ni un hommage à son auteur, mais je n’ai aucun mal à admettre que d’autres puissent le penser. Pour moi, ce livre est né, comme Zuckerman délivré d’ailleurs, de ce que j’ai traversé en devenant ce que l’on pourrait appeler une célébrité sexuelle à la suite de la réception de Portnoy. J’aurais tout aussi bien pu être un sein de la taille d’un homme quand on voit le rôle que m’avait assigné un public éclairé.

    C’est la première apparition de Kepesh avant Professeur de désir et la Bête qui meurt . Est-ce une trilogie autour de la sexualité ? Une exploration du désir sexuel dans son absolutisme et sa folie ? Avec un premier roman comique, et les deux autres plus tragiques ?

    Oui, oui, et oui. Votre analyse des livres de Kepesh est parfaite. Je voulais faire le portrait d’un même homme qui connaît trois vies sexuelles différentes ; l’une est grotesque, l’autre conventionnelle, et la dernière libérée, sans la moindre retenue et uniquement tournée vers la recherche du plaisir - Kepesh l’érotomane, l’hédoniste, l’esthète de la baise. Grotesque, conventionnel, hédoniste - je pourrais tout à fait être en train de parler ici de la vie érotique d’un même homme tout au long de son existence, d’un seul et même homme qui représenterait tous les autres, vous ne trouvez pas ?

    Ma Vie d’homme est un roman dont l’humour ne semble pas avoir été compris, notamment par des femmes. Pensez-vous qu’elles soient imperméables à l’humour ?

    Pas du tout. L’humour cinglant est tout aussi courant - ou aussi peu répandu - chez les femmes que chez les hommes. C’est en tout cas l’expérience que j’en ai. Dans Tromperie, mon héroïne à un esprit très acéré ; et dans laContrevie,c’en est une autre, plus fine, plus nuancée.

    Ma Vie d’homme n’est-il pas le roman qui vous a valu une réputation de misogyne ? Certaines l’ont pris pour une autobiographie où vous exprimez votre haine des femmes. Pourtant Tarnopol dit qu’il ne déteste pas les femmes, mais la sienne.

    En effet, Tarnopol déteste sa femme parce que c’est une traîtresse, une malfaisante. Mauriac introduit dans Thérèse Desqueyroux une épouse criminelle ; son mari la hait parce qu’elle a essayé de l’empoisonner. Dans la vie comme dans les livres, il n’est pas inhabituel que les gens se détestent quand ils ont commis des gestes irrémédiables les uns envers les autres. Emma Bovary déteste Charles, et ce n’est ni un criminel, ni même un méchant homme. Si je me souviens bien, il y a une scène où Charles se lève pour sortir de la pièce, et elle le hait uniquement à cause de l’aspect de son dos. C’est peut-être mesquin, mais cela ne fait pas d’Emma une misandre, pas plus que tout ce que Tarnopol peut avoir à reprocher à son épouvantable épouse ne fait de lui, ou de l’auteur du roman, un misogyne.

    Pensez-vous aussi qu’on a mal compris votre critique de la psychanalyse ?

    Est-ce que vous voulez parler du portrait du psychanalyste de Tarnopol dans MaVie d’homme ? Si oui, je peux vous dire que ce n’était pas de ma part une critique de la psychanalyse. Je parle des problèmes qui surgissent entre un analyste et son patient, quand le patient découvre que le médecin a pris son cas pour sujet d’un article publié dans une revue de psychanalyse. Le patient, en l’occurrence Tarnopol, proteste avec véhémence à la fois contre la façon dont il est présenté dans l’article en question et contre l’interprétation que l’analyste y donne du mal dont il souffre. Ils discutent de cet article avec âpreté, séance après séance, jusqu’à ce que l’analyste finisse par dire que le patient doit cesser de s’en prendre à lui, cesser de lui faire des reproches à propos de ce qu’il a écrit, et reprendre le cours de sa thérapie ; faute de quoi, ils devront mettre fin à la cure. Je n’avais aucune intention de critiquer quoi que ce soit à travers cette confrontation, aussi violente soit-elle. Je trouvais qu’il s’agissait là d’une situation fascinante impliquant deux hommes, et que cela devait donner plus de consistance à la compréhension que le lecteur pouvait avoir des difficultés de mon héros. Sa quête de réconfort n’est pas quelque chose de facile.

    Le Complot contre l’Amérique est l’histoire d’un cauchemar qui n’a pas existé, l’élection d’un président d’extrême droite en 1940. Mais l’Amérique, aujourd’hui, n’est-elle pas en train de vivre ce cauchemar ?

    Le cauchemar que connaît aujourd’hui l’Amérique - et c’est vraiment un cauchemar - vient de ce que l’homme qui a été élu président des Etats-Unis souffre de narcissisme aigu ; c’est un menteur compulsif, un ignorant, un fanfaron, un être abject animé d’un esprit de revanche et déjà quelque peu sénile. Et en disant cela, je minimise ses travers. Jour après jour, sa conduite, son manque d’expérience et l’ineptie des propos qu’il tient publiquement nous indignent. Il n’y a aucune limite aux dangers dans lesquels la folie de cet homme risque d’entraîner le pays et le monde tout entier.

    Voyez-vous une résurgence de l’antisémitisme ?

    Non. L’antisémitisme se manifeste dans le milieu de la droite ultranationaliste, mais on ne peut pas dire que le pays soit antisémite ou qu’il soit prêt à tomber dans la haine des juifs de manière significative.

    Et du racisme envers les Africains-Américains ?

    Il est évident que de sérieux problèmes sont nés de la longue histoire de l’oppression des Africains-Américains ; ces problèmes existent encore, ainsi que certains comportements manifestement odieux. En ce qui me concerne, je ne crois pas, par exemple, que la majorité des Américains soient des racistes avérés. Je pense qu’il y a une poignée de racistes prêts à tout parmi les élus du Congrès et qu’il y en a un à la Maison Blanche. Il y a aussi une frange bien organisée de dangereux racistes dans divers endroits du pays. Mais le racisme est un problème qui remonte loin dans l’histoire de l’Amérique ; il commence avec l’esclavage, notre péché originel. Les racines de la haine raciale et de la méfiance à l’égard de l’autre plongent au plus profond de ce pays. Les dégâts qui en ont résulté au cours des siècles depuis le début de notre histoire nationale sont incalculables. Il n’est pas surprenant que certaines des ignobles conséquences de ces dégâts soient encore présentes dans les esprits et que le travail de destruction continue.

    Vous déplorez « la raréfaction des lecteurs sérieux », due à un manque de concentration résultant des nouveaux moyens de communication. N’êtes-vous pas trop pessimiste ? Pensez-vous que la situation soit de pire en pire ?

    Oui, je pense que la diminution du nombre de lecteurs sérieux de romans s’aggrave avec chaque décennie. Je ne vois pas ce qui pourrait renverser le cours des choses.

    Depuis que vous avez cette vie sans écrire, vous avez un iPad, un iPhone, une adresse électronique, ce que vous refusiez naguère. Pourtant vous êtes demeuré un lecteur sérieux. Que lisez-vous en ce moment ?

    Depuis plusieurs années, je lis surtout des livres d’histoire américaine. J’ai passé ma vie à militer pour la lecture, l’écriture, l’étude et l’enseignement du roman ; le roman a toujours été au centre de mon univers et de mes préoccupations. Mais maintenant que j’ai choisi de mettre fin à ma carrière de romancier, je crois avoir envie de passer à autre chose. Il m’arrive de lire tel ou tel roman que l’on m’a recommandé et, de temps en temps, je relis un livre que j’ai beaucoup aimé et je prends à nouveau plaisir à le relire. Mais raconter des histoires, cette chose qui m’a été si précieuse durant toute mon existence, n’est plus au cœur de ma vie. C’est étrange. Jamais je n’aurais imaginé qu’une chose pareille puisse m’arriver. Mais il est vrai qu’il se produit beaucoup de choses que je n’avais jamais imaginées.

    Traduit de l’anglais par Lazare Bitoun.

    Copyright Philip Roth.

    Josyane Savigneau


    PHILIP ROTH
    ROMANS ET NOUVELLES, 1959-1977

    Traductions de l’américain de Céline Zins, Henri Robillot et Georges Magnane revues et annotées par Ada Savin, Paule Lévy, Brigitte Félix et Aurélie Guillain.

    Gallimard, « la Pléiade », 1280pp., 64€, jusqu’au 31 mars, 69,90€ ensuite.

    En librairie le 5 octobre.

    sur amazon.fr

    Crédit : Libération.fr