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Rimbaud avec Verlaine au Panthéon ? Une farce.

« Rimbaud n’a rien prescrit, sauf "la liberté libre" »

D 14 septembre 2020     A par Albert Gauvin - C 7 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Quelle horreur que cette campagne française. »

Lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye, mai 1873.


Fantin-Latour, Verlaine et Rimbaud dans Le coin de table, 1872 (détail).
Photo A.G., 24 septembre 2016. ZOOM : cliquer sur l’image pour voir la toile entière.


« Quelle horreur que cette campagne française » : je détourne à dessein cette phrase de Rimbaud. Est-ce un effet du Covid 19, ce virus qui rend fou ? L’été 2020 n’aura pas été favorable à Arthur Rimbaud. Après la série peu inspirée de Sylvain Tesson sur France Inter (« flot d’âneries » pour Eric Marty), voilà qu’à l’initiative de Frédéric Martel, de l’éditeur Jean-Luc Barré, directeur de la collection Bouquins, de l’académicien Angelo Rinaldi et de l’écrivain Nicolas Idier (dont le JO du 01/08/2020 nous apprend qu’il a été nommé « Conseiller technique Discours » du Premier Ministre Jean Castex), une pétition, soutenue par Roselyne Bachelot, lance un appel au président de la République pour l’entrée de Paul Verlaine et Arthur Rimbaud au Panthéon ! Dans un bel élan oecuménique et républicain, la plupart des anciens ministres de la Culture (à l’exception de Christine Chabanel) ont signé ainsi que diverses personnalités (beaucoup d’universitaires) dont, pour nombre d’entre elles, on ignorait l’intérêt pour la poésie. La raison principale semble claire et très contemporaine. Après Najat Vallaud-Belkacem expliquant naguère, dans le magazine gay Têtu, que «  les manuels [scolaires] s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT (lesbienne, gay, bi et trans) de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur oeuvre comme Rimbaud », voici maintenant Bachelot : « l’histoire d’amour insensée entre Rimbaud et Verlaine reflète tous les engagements que j’ai pris dans ma carrière politique contre toutes les formes de discrimination. On pourrait bien sûr les faire entrer séparément, l’un après l’autre, mais cette passion qui les a unis mérite qu’on les fasse entrer ensemble, non ? » Quelle farce ! Pauvre Lelian ! Pauvre Rimbaud ! Voilà qu’on veut les déterrer pour les enterrer poétiquement une seconde fois ! En les assignant sexuellement à la résidence des Grands Hommes ! Mais déjà, pour des raisons cette fois provinciales ou familialistes (aux relents parfois homophobes), une contre-pétition circule... Quel spectacle !
Rimbaud avec Verlaine ad vitam aeternam ? Plus d’une saison ? C’est réduire à une relation homosexuelle, ambigüe, souvent conflictuelle et, surtout, éphémère (deux ans), une aventure poétique, une expérience intérieure, celle de Rimbaud, sans équivalent dans la poésie française et, sans doute, mondiale (les Illuminations, notamment [1]). Il faut bien sûr rappeler ici ce que disait Marcelin Pleynet après la publication de son Rimbaud en son temps dans un entretien avec Pascal Boulanger (art press 312, mai 2005) :

« Pour, en ce sens, clarifier cette aventure et dégager la pensée de Rimbaud de la décrépitude poétique du 19° et du 20° siècle, il est aussi, et sans doute d’abord, indispensable d’entendre ce qu’écrit André Breton dans Flagrant Délit, en 1949 : "D’où vient que la lumière n’ait pu être faite sur cette époque ? Selon moi, elle ne commencera à se lever que de l’instant où l’on se sera libéré du tenace préjugé "littéraire" qui tend à considérer Rimbaud en fonction de Verlaine et qui repose sur une surestimation rou­tinière de ce dernier." »

Qui a entendu Breton ?
Qui a lu Rimbaud ? Pour ne prendre qu’un exemple, il est étonnant (?) de voir que Frédéric Martel — qui préface longuement la réédition d’Arthur Rimbaud, la biographie de Jean-Jacques Lefrère, dans la collection Bouquins — attribue à Rimbaud les propos que celui-ci prête explicitement à « la Vierge folle », dans Une saison en enfer : « changer la vie ». Il est vrai que le but est de rattacher Rimbaud à Mai 68 (pourquoi pas ?) et au slogan de la gauche mitterrandienne dont le programme était, en 1981, de « changer la vie » (on a vu ce que cela a donné). « C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de Changer la vie, le slogan de la gauche des années 1970." Cela ne suffit-il pas ? » écrit Martel. Non, cela ne suffit pas. Certes Breton lui-même, dans Position politique du surréalisme (« Discours au Congrès des écrivains pour la défense de la culture »), en 1935, dans un contexte historique particulier, avait déjà écrit : « Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. » Mais que Breton ait commis cette faute de lecture, si rare chez lui, ne justifie pas qu’on la répète indéfiniment ! « Rimbaud n’a rien prescrit, sauf "la liberté libre". "Je veux la liberté dans le salut" est le contraire de l’agenouillement comme du slogan politique » écrit Sollers dans Salut de Rimbaud.
Relisons Une saison en enfer pour savoir ce que Rimbaud, dans un de ses « délires », pense de ce « drôle de ménage », infernal, qu’il forma, pendant UNE saison, avec la Vierge folle. Le texte, très ironique (et auto-ironique), est intégralement entre guillemets, à l’exception de la première phrase (« Écoutons la confession d’un compagnon d’enfer ») et de la dernière (« Drôle de ménage ! »). C’est la Vierge folle (ici Verlaine) que Rimbaud fait parler. Rimbaud dresse à la fois un portrait de Verlaine et de lui-même (« l’époux infernal ») tel que Verlaine (c’est aussi son délire) se le serait représenté (« Ce n’est pas un spectre, ce n’est pas un fantôme »).

Délires
I
Vierge Folle
L’époux infernal

Écoutons la confession d’un compagnon d’enfer :

« O divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis saoûle. Je suis impure. Quelle vie !

« Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encore plus tard, j’espère !

« Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. - L’autre peut me battre maintenant !

« À présent, je suis au fond du monde ! O mes amies !... non, pas mes amies... Jamais délires ni tortures semblables... Est-ce bête !

« Ah ! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m’est permis, chargée du mépris des plus méprisables coeurs.

« Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, - aussi morne, aussi insignifiante !

« Je suis esclave de l’Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C’est bien ce démon-là. Ce n’est pas un spectre, ce n’est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, — on ne me tuera pas ! — Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j’ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !

« Je suis veuve... — J’étais veuve... — mais oui, j’ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette !... — Lui était presque un enfant... Ses délicatesses mystérieuses m’avaient séduite. J’ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je sais où il va, il le faut. Et souvent il s’emporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon ! — c’est un Démon, vous savez, ce n’est pas un homme.

« Il dit : "Je n’aime pas les femmes. L’amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, coeur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l’aliment du mariage aujourd’hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j’aurai pu faire de bonnes camarades dévorées tout d’abord par des brutes sensibles comme des bûchers..."

« Je l’écoute faisant de l’infamie une gloire, de la cruauté un charme. "Je suis de race lointaine : mes pères étaient Scandinaves : ils se perçaient les côtes, buvaient leur sang. — Je me ferai des entailles partout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je ne travaillerai... " Plusieurs nuits, son démon me saisissant, nous nous roulions, je luttais avec lui ! — Les nuits, souvent, ivre, il se poste dans des rues ou dans des maisons, pour m’épouvanter mortellement. — "On me coupera vraiment le cou ; ce sera dégoûtant." Oh ! ces jours où il veut marcher avec l’air du crime !

« Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les coeurs. Dans les bouges où nous nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires. Il avait la pitié d’une mère méchante pour les petits enfants. — Il s’en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme. — Il feignait d’être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. — Je le suivais, il le faut !

« Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s’entourait ; vêtements, draps, meubles : je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il me semblait avoir l’esprit inerte, je le suivais, moi, dans des actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises : j’étais sûre de ne jamais entrer dans son monde. À côté de son cher corps endormi, que d’heures des nuits j’ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité. Jamais homme n’eût pareil voeu. Je reconnaissais, — sans craindre pour lui, — qu’il pouvait être un sérieux danger dans société. — Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu’en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité est ensorcelée, et j’en suis la prisonnière. Aucune autre âme n’aurait assez de force, — force de désespoir ! — pour la supporter, — pour être protégée et aimée par lui. D’ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre âme : on voit son Ange, jamais l’Ange d’un autre, — je crois. J’étais dans son âme comme dans un palais qu’on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous : voilà tout. Hélas ! je dépendais bien de lui. Mais que voulait-il avec mon existence terne et lâche ? Il ne me rendait pas meilleure, s’il ne me faisait pas mourir ! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois : "Je te comprends." Il haussait les épaules.

« Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et me trouvant plus égarée à ses yeux, — comme à tous les yeux qui auraient voulu me fixer, si je n’eusse été condamnée pour jamais à l’oubli de tous ! — j’avais de plus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses étreintes amies, c’était bien un ciel, un sombre ciel, où j’entrais, et où j’aurais voulu être laissée, pauvre, sourde, muette, aveugle. Déjà j’en prenais l’habitude. Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de se promener dans le Paradis de tristesse. Nous nous accordions. Bien émus, nous travaillions ensemble. Mais, après une pénétrante caresse, il disait : "Comme ça te paraîtra drôle, quand je n’y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n’auras plus mes bras sous ton cou, ni mon coeur pour t’y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu’il faudra que je m’en aille, très-loin, un jour. Puis il faut que j’en aide d’autres : c’est mon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant..., chère âme... " Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au vertige, précipitée dans l’ombre la plus affreuse : la mort. Je lui faisais promettre qu’il ne me lâcherait pas. Il l’a faite vingt fois, cette promesse d’amant. C’était aussi frivole que moi lui disant : "Je te comprends."

« Ah ! je n’ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir ? Il n’a pas une connaissance ; il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel ? Par instants, j’oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les moeurs auront changé, — grâce à son pouvoir magique, — le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances. Oh ! la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j’ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J’ignore son idéal. Il m’a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu ? Peut-être devrais-je m’adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l’abîme, et je ne sais plus prier.

« S’il m’expliquait ses tristesses, les comprendrai-je plus que ses railleries ? Il m’attaque, il passe des heures à me faire honte de tout ce qui m’a pu toucher au monde, et s’indigne si je pleure.

« — Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison : il s’appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? Une femme s’est dévouée à aimer ce méchant idiot : elle est morte, c’est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C’est notre sort à nous, coeurs charitables... " Hélas ! Il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. — Puis, il reprenait ses manières de jeune mère, de soeur aimée. S’il était moins sauvage, nous serions sauvés ! Mais sa douceur aussi est mortelle. Je lui suis soumise. — Ah ! je suis folle !

« Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement ; mais il faut que je sache, s’il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l’assomption de mon petit ami !"

Drôle de ménage !

Drôle de ménage en effet ! Même si, au début du mois de juillet 1873, alors qu’il écrit Une saison en enfer (datée « avril-août 1873 »), Rimbaud envoie encore des lettres enflammées à Verlaine (« Le seul vrai mot, c’est : reviens. Je veux être avec toi, je t’aime » [2]) qui, éploré, menace de se « brûler la gueule » [3], il n’est pas inutile d’avoir ce texte — « Vierge folle » — à l’esprit pour comprendre le débat actuel — où les préoccupations conjoncturelles — « sociétales » (Rimbaud et Verlaine, « deux symboles de la diversité » !) ou politiciennes (« soft power » ?) — semblent bien l’emporter sur les enjeux de la poésie, celle de Verlaine comme celle de Rimbaud. Surtout celle de Rimbaud. Car, le 10 juillet 1873, « tout cela finit, comme on sait, par un coup de revolver à Bruxelles, détonation qui n’en finit pas de résonner dans le fantasme poétique mondial. [...] On en arrive à une hypothèse toute simple : lors du coup de feu de Bruxelles, qui tirait sur qui ? La vieille religion poétique sur l’aventure métaphysique. L’une s’appelait Verlaine, l’autre Rimbaud. Affaire encore à déchiffrer... », écrit Philippe Sollers dans Verlaine, vilain bonhomme (je souligne, voir plus bas).

*

Le débat

Le Panthéon de Rimbaud et Verlaine

Par Frédéric Martel

Tribune | Plus d’une centaine d’intellectuels, anciens ministres de la Culture ou écrivains, ont lancé ce mercredi une pétition pour proposer au président de la République l’entrée au Panthéon de Rimbaud et Verlaine. Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, a salué cette initiative.

Un appel à faire entrer Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? Pourquoi ? Ou pourquoi pas ?

Frédéric Martel, journaliste et producteur de « Soft power » sur France Culture, revient dans cette tribune sur les motivations qui l’ont amené à être l’un des premiers signataires de cette pétition.

Ayant été avec l’éditeur Jean-Luc Barré et l’académicien Angelo Rinaldi l’un des premiers signataires de cet appel, je souhaite expliquer ici quelques unes des raisons de notre démarche. (La pétition comprend d’ailleurs elle-même une argumentation, qui figure en intégralité ci-dessous, avec la liste des premiers signataires).

Reconnaissance de l’importance des poètes – parmi les plus grands de notre langue – et de leur homosexualité, si longtemps niée : tels sont les deux arguments principaux de cette pétition. Il se trouve que d’autres points de vue, favorables ou non à cette entrée des deux poètes au Panthéon se sont multipliés ces derniers jours.

La quasi-totalité des anciens ministres de la Culture ont signé cette pétition révélée ce mercredi par le journal Le Point (seule Christine Albanel a refusé explicitement de le faire ; Audrey Azoulay a dit regretter ne pas pouvoir le faire en raison, a-t-elle écrit, "de ses fonctions internationales"). Quant à Roselyne Bachelot, l’actuelle ministre, elle a embrassé cette cause littéraire en précisant dans un entretien au Point que "les vers de Rimbaud [l’] accompagnent à chaque moment de la journée".

Certains journalistes sont moins favorables à cette panthéonisation. Ainsi, du responsable du supplément littéraire du Figaro, Etienne de Montety, qui écrit que Rimbaud et Verlaine étaient "trop libres pour le Panthéon". Et d’ajouter : "N’infligeons pas au pauvre Lelian [Verlaine] et à son complice effronté un camouflet posthume, n’insultons pas leur désir éperdu d’indépendance". Cette thèse se retrouve chez plusieurs écrivains ou rimbaldiens sincères qui contestent qu’une institution républicaine comme le Panthéon soit une demeure idéale pour les poètes de la bohème.

On retrouve pour une part ce type d’argument chez Alain Tourneux, ancien conservateur du Musée Rimbaud et "président", quelque peu autoproclamé, de "l’Association des amis [sic] d’Arthur Rimbaud". "Célébrer la rébellion, pourquoi pas ? Mais est-ce que cela convient au Panthéon et aux figures qui y sont ?" s’interroge-t-il chez nos confrères de France Bleu Champagne-Ardennes. Alain Tourneux craint également de voir le poète arraché à son caveau familial de Charleville-Mézières : "Il y a le grand-père, la mère, les sœurs. Et il y a encore des descendants de la famille Rimbaud qui, à ma connaissance, n’ont pas été consultés".

On peut comprendre que la mairie de Charleville-Mézières – une ville que Rimbaud haïssait au plus haut degré – s’inquiète pour son tourisme mais les arguments ne me paraissent pas bien convaincants. Ils sont communs à tous les exemples de panthéonisation et la rendrait impossible par nature (il y a toujours une mère quelque part qu’il ne faudrait pas séparer de son fils ou de sa fille). Mais laisser Rimbaud reposer avec l’abominable imposteur Paterne Berrichon, qui s’est invité de force dans son caveau, demeure un vrai crève-cœur. Aucun rimbaldien digne de ce nom ne peut contraindre Rimbaud à y demeurer pour toujours !

Quant à invoquer les "descendants" de Rimbaud, c’est une plaisanterie ! Malgré ses envies d’avoir un fils, dont témoigne sa correspondance tardive, le poète n’a jamais eu de descendant ! Ceux de son frère mal-aimé Frédéric n’ont aucune légitimité, surtout pas un siècle plus tard ! Ainsi, Jacqueline Teissier-Rimbaud, arrière-petite-nièce du poète, très lointaine héritière de Frédéric, ne peut pas prétendre au droit moral sur l’œuvre (par ailleurs tombée dans le domaine public). Ce droit a été transmis à Isabelle Rimbaud et, à sa mort, à son mari, Paterne Berrichon, qui n’a pas eu de descendance. Le droit moral ne peut donc plus être défendu aujourd’hui que par le Centre national du Livre (c’est à dire donc la ministre de la Culture) ou par la Société des gens de lettres. La petite petite petite nièce de Frédéric n’a donc aucun droit... ce qui ne l’a pas empêché de déclarer, dans un propos qui rappelle l’homophobie de l’époque : « Ce qui me gêne c’est l’homosexualité. Tout le monde va penser “homosexuels” mais ce n’est pas vrai. Rimbaud n’a pas commencé sa vie avec Verlaine et ne l’a pas terminée avec lui, ce sont juste quelques années de sa jeunesse »... Quant à "l’association des amis d’Arthur Rimbaud" de Charleville – qui ne fait guère parler d’elle et ne s’est pas réuni sur ce sujet – je pense qu’elle aurait fait horreur, par son existence même, au poète !

L’écrivain extrême Renaud Camus s’est exclamé pour sa part dans une dizaine de messages ironiques postés ce mercredi sur Twitter : "Le Panthéon ? Mais c’est comme d‘être enterré vivant !", "Et Proust, alors ? Les asthmatiques, tout le monde s’en fout ?" ou encore : "Mais si on arrivait à prouver qu’en fait Rimbaud n’était pas homosexuel du tout, on pourrait peut-être le sauver du Panthéon, non ?" Il y a longtemps, fort heureusement, qu’on ne prend plus ce Camus-là très au-sérieux.

D’autres s’étonnent fort justement qu’on se propose de faire entrer Rimbaud et Verlaine "en couple", au Panthéon alors que le second a tiré sur le premier deux coups de revolver et qu’ils ne se sont plus revus entre 1876 et 1891, date de la mort de Rimbaud. C’est pourquoi la pétition insiste justement sur le fait qu’ils entreraient "en même temps", mais non pas en couple.

À RÉÉCOUTER

Affaire en cours
Rimbaud et Verlaine au Panthéon : honneur ou trahison ?

Interview de Frédéric Martel et point de vue de Gérard Fromanger.

Venons-en aux trois arguments les plus recevables :

* Le premier, fort pertinent, est celui de la bohème.

Rimbaud et, dans une moindre mesure, Verlaine – car il a tenté d’entrer à l’Académie française – sont des rebelles, des incendiaires, des bohémiens. Des insoumis ! Ce sont des "vagabonds" au sens du poème splendide d’Illuminations qui porte ce titre. Rimbaud le fugueur, le nomade, le trimardeur, n’aurait pas sa place au Panthéon.

Pourquoi pas ! Mais le Panthéon doit-il être réservé aux militaires, aux officiels, et aux anciens ministres ? La Révolution – le Directoire – a décidé de l’attribuer "Aux grands hommes la patrie reconnaissante." Pourquoi la patrie ne serait-elle pas reconnaissante aux poètes ?

Je pense pour ma part que Verlaine et Rimbaud, et parce qu’ils sont justement des "bohèmes", méritent d’entrer au Panthéon. Outre qu’il ne s’y trouve pas de poète (Victor Hugo y est entré en raison de son engagement politique et de sa stature littéraire depuis Les Misérables), il me semble que la France s’honorerait de défendre ses rebelles et ses saltimbanques. N’oublions pas ces magnifiques pages de Michelet sur Rousseau et Voltaire dans son Histoire de la Révolution française : "La France aura toujours deux pôles, Voltaire et Rousseau ; on n’ôtera pas plus l’un que l’autre. Que sert de commencer une entreprise impossible". Eh bien disons que la France doit avoir aussi son pôle critique, son pôle rebelle, l’âme incendiaire du poète. Et tant pis si la franchise gauloise – disons même scatologique – de l’Album zutique entre au Panthéon. La France, c’est sa force, est terre d’asile pour tous ses rebelles !

Je passe sur l’autre argument que j’appellerais celui du droit à la concurrence. Rimbaud, mais pourquoi pas Balzac ? Et Baudelaire ? Et Flaubert ? Et Proust (dont les "amis" s’agitent depuis si longtemps) ? Pourquoi pas Berlioz aussi (on se mobilise à l’Académie en son nom) ? Sans oublier Joséphine Baker dont l’entrée au Panthéon semble, nous dit-on, en bonne voie.

L’argument est juste mais si on le suit, aucun de ceux-là n’y entreront non plus. Y faire pénétrer le "couple" Rimbaud-Verlaine n’enlèvera rien aux autres.

Pour ma part, et je crois que c’est également le sentiment de bien des signataires, j’y suis favorable. Baudelaire, Proust, Flaubert, Baker, oui bien sûr. Et aussi George Sand, Marguerite Yourcenar et tant d’autres. Faisons de la place au Panthéon. Ouvrons des petites boites pour accueillir plus de cendres, et faisons fête à tous les poètes. Rimbaud encore : "Les poètes sont frères".

* Un deuxième argument pertinent est celui qui consiste à refuser à Rimbaud et Verlaine l’entrée au Panthéon parce qu’ils n’ont pas eu d’"engagement public au service de la France".

Il est vrai que c’est, en général, de Jean Moulin à Simone Veil, la raison des panthéonisations les plus récentes. Les signataires de la pétition connaissaient cet argument. Ils écrivent d’ailleurs : "C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure – le vers célèbre Les sanglots longs des violons de l’automne/ Bercent mon cœur d’une langueur monotone. C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de Changer la vie, le slogan de la gauche des années 1970." Cela ne suffit-il pas ?

* Il reste un dernier argument qui ne tardera pas à surgir ; à l’inverse des précédents, il ne sera pas brandi par les anarchistes de tous poils et les hippies des deux sexes.

Des féministes vont dire : "Halte au feu ! N’était-ce pas des violences conjugales lorsque Verlaine battait sa femme ?" Des experts en études post-coloniales vont dénoncer Rimbaud qui fut colonialiste, a vendu des armes et a pu même, dans quelques lettres à sa mère, avoir des propos racistes. Tout cela est vrai. Sans oublier que Verlaine a connu bibliquement bien des prostitués des deux sexes. Et que dire des propos anti-France de Rimbaud !

En effet : Rimbaud fut l’un des écrivains les plus ironiques à l’égard de "la vie française" et contre tout ce qui était français. Dès ses premiers poèmes, il ne s’est jamais senti "chez lui, chez lui" – et c’est aussi ce qui nous intéresse dans sa trajectoire, son "itinéraire non pareil" (René Char). Dans sa seconde lettre du "voyant", il écrit : "Musset est quatorze fois exécrable pour nous. […] Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré. […] On savourera longtemps la poésie française, mais en France." Plus tard, il le répète : "Quelle horreur que cette campagne française." Toute sa vie, Rimbaud ne cessera de fuir son pays, devenant même un antifrançais patenté, par haine de la guerre et du Second Empire, y compris jusqu’à se sentir "ragaillardi" lorsqu’il voit les soldats prussiens !

Tout cela est vrai, mais, outre qu’il ne faut pas être anachronique, n’est-ce pas cela la France ? Insoumis à sa propre patrie, Rimbaud reste encore irréfutablement français, et même gaulois, au-delà de toute discussion ou controverse. C’est cela la France : le critique, le rebelle, le révolté, "l’étincelle" Rimbaud incarne l’esprit français, cette longue lignée qui va de Rabelais à Voltaire, et de Voltaire à Victor Hugo, cette "flamme immortelle du vrai génie de la France" comme l’écrit encore Michelet – y compris, et peut-être d’abord, lorsque Rimbaud critique son pays.

Je crois que nous sommes ici au cœur des arguments, fussent-ils contre-intuitifs, qui rendent l’entrée de Verlaine et Rimbaud au Panthéon légitime. C’est que le Panthéon, lui aussi, doit changer. Ce ne peut plus être seulement le temple des militaires et des hommes politiques. Il y manque bien trop de visages de la France. Pour commencer, il y a très peu de femmes ; elles doivent y entrer en plus grand nombre, cette maison est la leur autant que celle des hommes. Il y manque des personnes noires qui ont tant contribué, parfois comme esclaves, ou à leur corps défendant, à l’histoire de la France ; il y manque des personnes d’origine arabe, qui composent pourtant une minorité majoritaire en France. Il y manque des homosexuels, hommes et femmes. Tant d’autres.

Doit-on les faire entrer seulement en raison de ces éléments ? Non, bien sûr. Une personne ne pourra jamais se résumer à sa couleur de peau ou à ses préférences sexuelles. "JE est un autre". Avec le philosophe Amartya Sen, je crois aux "identités multiples" : un Noir n’est jamais seulement Noir ; c’est aussi un homme ou une femme ; un Français ou le citoyen d’un autre pays ; un intellectuel ou un ouvrier ; un Parisien ou un Bordelais – toutes ces identités se complètent, se nourrissent, et forment la beauté d’une vie. Rimbaud porte des identités multiples en lui – "Vite ! est-il d’autres vies !" – ce sont elles qui rentreront avec lui au Panthéon. N’écrit-il pas "J’ai illustré la comédie humaine" ?

Enfin, que répondre aux arguments sur le colonialisme et les violences conjugales ? C’est ici le débat essentiel et paradoxalement, à mes yeux, la raison d’être de cette pétition. C’est celui de la commémoration des grands hommes, des grandes femmes eu égard à la part d’ombre que chacun d’entre eux, chacune, chacun d’entre nous conserve.

Comme je l’ai écrit ici même récemment aucune des figures qui reposent au Panthéon n’est un Saint ou un Surhomme. Tous ont commis des fautes, des excès, des erreurs. Certains ont été colonialistes ; d’autres ont participé à des guerres injustes ; André Malraux a participé au pillage de certaines œuvres, et ainsi de suite avec Léon Gambetta ou Jean Jaurès, Alexandre Dumas ou Émile Zola ou même Jean Moulin ou Marie Curie. Nul être n’est parfait même si ceux qui sont rassemblés dans ce temple laïque de la République devraient être moins imparfaits que nous autres vivants.

Faire entrer Rimbaud et Verlaine au Panthéon, revient donc à dire un "non" définitif au déboulonnage des statues et au retranchement des plaques d’hommage. Non, on n’inquiétera plus Jean-Jacques Rousseau parce qu’il a abandonné ses enfants ! Non, on ne poursuivra plus les statues de Jules Ferry, le colonialiste, ni ne débaptiserons-nous les rues Adolphe Thiers, le liquidateur de la Commune – quoi qu’il nous en coûte.

Aucune vie n’est parfaite sur la durée, de l’enfance à la mort, et rendre hommage à une femme, à un homme, ne revient pas à embrasser tous les visages d’une vie, toutes les idées d’une personne, toutes les actions d’un parcours. Nul n’est grand tous les jours, toute une vie. Rimbaud et Verlaine l’ont été par leur poèmes. Cela nous suffit. Cela est suffisant.

Et puis – enfin – que savons-nous de ce que Verlaine et Rimbaud aimeraient que l’on fasse de leurs cendres ou de leurs vieux os ? Nous sommes comme Hamlet qui découvre le crâne de Yorick, impuissants.

Et si on se propose – nous autres qui ne sommes pas croyants – de les faire entrer au Panthéon, ce n’est pas pour eux. Ils sont morts, et il est fort peu probable qu’ils nous observent depuis l’endroit où ils se trouvent. Si nous le faisons, c’est pour nous. Pour dire l’importance que Rimbaud et Verlaine ont pour nous, et que nous vivons mieux, que notre pays est plus grand, que notre littérature est plus forte, grâce à eux.

Voilà quelques-uns des arguments en faveur de l’entrée de Rimbaud et Verlaine au Panthéon, un acte qui "serait vraiment un multiplicateur de progrès". Une pétition que nous avons voulu comme un acte potache et zutique. On n’est pas obligé de nous croire sur parole. Le débat est ouvert !

Frédéric Martel

Appel au président de la République

Ce qu’on dit aux Poètes à propos du Panthéon – Pour l’entrée au Panthéon d’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine sont deux poètes majeurs de notre langue. Ils ont enrichi par leur génie notre patrimoine. Ils sont aussi deux symboles de la diversité. Ils durent endurer « l’homophobie » implacable de leur époque. Ils sont les Oscar Wilde français.

Ce ne serait que justice de célébrer aujourd’hui leur mémoire en les faisant entrer conjointement au Panthéon, aux côtés d’autres grandes figures littéraires : Voltaire, Rousseau, Dumas, Hugo, Malraux.

Et ceci pour quatre raisons principales :

Littéraire d’abord, parce que le génie multiforme et les influences croisées des deux poètes ont nourri depuis plus d’un siècle notre imaginaire littéraire et poétique.

Politique ensuite. C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure – le vers célèbre « Les sanglots longs des violons de l’automne/ Bercent mon cœur d’une langueur monotone ». C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de « Changer la vie », le slogan de la gauche des années 1970.

Morale encore. Les deux poètes sont enterrés dans leurs caveaux familiaux : Rimbaud avec son ennemi et usurpateur, Paterne Berrichon. A Charleville, sa tombe «  étriquée, avare » confirme que sa vie «  lui a été volée », comme l’écrit Yves Bonnefoy. Quant à Verlaine, il est enfoui dans un caveau sous la poussière près du périphérique sous d’affreuses fleurs en plastique au cimetière des Batignolles. Est-ce ainsi que la France honore ses plus grands poètes ?

Judiciaire enfin. En 1873, Paul Verlaine a été condamné à deux ans de prison pour avoir tiré deux coups de révolver sur Rimbaud. Ce dernier, dont la blessure était légère, s’est désisté de toute action en justice. Mais le parquet belge et la police française ont monté un dossier à charge, dont les archives prouvent désormais qu’il fut lié à son rôle dans la Commune et à son homosexualité. Il est resté 555 jours en prison, quand il aurait dû n’y passer que quelques semaines. Et on sait aussi que la préfecture de Police de Paris a favorisé l’aggravation de sa peine en raison, précisément, de ce « drôle de ménage ».

Pour toutes ces raisons politique, morale, judiciaire, et d’abord littéraire, il nous semble que l’entrée parallèle au Panthéon de Rimbaud et Verlaine, serait un geste d’une portée symbolique considérable.

Cet article a été mis à jour le 12 septembre pour tenir compte des dernières réactions.

Frédéric Martel, France Culture.

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Premières réactions.

GIF La vénus Anadyomène et les toutalitaires

Par Pascal Bacqué

Lancée ce mercredi, une pétition signée par une centaine d’intellectuels, écrivains et personnalités politiques – et soutenue par la ministre de la Culture – réclame l’entrée conjointe de Rimbaud et Verlaine, les deux poètes et amants, au Panthéon. Est-ce une bonne idée ?

Nouvelle Ève, mais Ruggieri, notre ministre mélomane, entends-je ce matin, signe une pétition (ne voyez là nulle schizophrénie de l’homme-femme de pouvoir.e.s – l’ai-je bien déroulé ?), pour faire rentrer Arthur Rimbaud et Paul Verlaine au Panthéon. Puisque, sur France Culture, cette extraordinaire annonce n’a pas, à elle seule, fait éclater d’un rire dévastateur le plateau du fin Erner, et puisque la nouvelle bourgeoisie charlevilloise fait tellement ronfler ses schakos dans ses kiosques à flonflons outragés qu’elle n’entend plus les abominables couacs qu’elle opère, faisons entendre à notre tour nos accents outragés.

Car nous vivons un temps toutalitaire, et non pas totalitaire. Le totalitarisme avait de bon qu’on y vivait la dictature d’une idéologie totale. Ce qui veut dire que des gens intelligents y avaient programmé avec une science redoutable le malheur de chacun. Il restait au moins à admirer la clarté de l’édifice.

Dans le toutalitarisme, soit le régime politique de nous tous, régime où nous tous persécutons nous tous, puisque nous tous sommes outragés par nous tous (les hommes par les femmes, les femmes par les hommes, les homos par les hétéros et les neutres par les autres et inversement, jusqu’au féminin grammatical, ainsi que l’inénarrable Camille Laurens, nouveau jury Goncourt qui promet de flamboyantes étincelles chez Drouant, l’avait annoncé(.e ?) à la même antenne, puisque le masculin grammatical l’emporte sur lui, pardon, elle) – dans le toutalitarisme donc, au lieu de l’intelligence totalitaire, règne la bêtise de flaque (la flache, en fait) que nous formons ensemble, croyant faire océan et, que sais-je, anthropocène.

Car sous le kiosque de Charleville-sur-Radio-France, il y a des minutes de l’union sacrée. C’est un peu la même chose que la minute de Goldstein dans 1984, mais c’est une minute d’amour. En France, l’union sacrée se produit toujours à coups de présidents et de ministres, et requiert un lieu unique, église moche transformée non en mosquée, mais en kiosque (décidément) post-laïc, qu’on appelle le Panthéon. La fanfare de la Garde républicaine va donc bientôt accompagner Rimboverlaine au Panthéon. « Aux grands hommes la patrie reconnaissante  ». Quand va-t-on effacer cette inscription infâme ? Pour l’occasion ?

Il y a deux choses tout de même qu’il faudrait dire à notre Brunehilde. Tout d’abord, « Rimbaud et Verlaine » au Panthéon, c’est faire la plus décisive injure à l’œuvre de Rimbaud d’une part, et de Verlaine de l’autre ; c’est littéralement les réduire à leur jeu de la bête à deux dos, puisque c’est leur couple, et non l’un ou l’autre de ses membres, qu’on veut fourguer dans l’Eden des tombes sinistres. C’est les condamner, comme telle cinéaste de Vanity Fair, à jouer pour l’éternité leur numéro de « vierge folle et d’époux infernal » ; c’est arracher à Rimbaud son Bateau ivre et son Génie, et sa Saison en enfer, pour l’enfermer dans l’enfer définitif, cette fois, de la tombe de Rimboverlaine. C’est arracher à Verlaine ses masques et bergamasques, ses jadis et naguère et ses parallèlement, pour l’hypostasier dans le Colloque sentimental où deux âmes sont à jamais enfermées, damnées par l’admiration haineuse des toutalitaires qui ne voient en eux qu’un symbole de leur lutte en forme de suicide collectif, et passeront par profits et pertes, sinon dans le discours présidentiel écrit par quelque normalien pointu, l’ouvrage de ces deux immenses artistes qui n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre.

Trop bête pour comprendre, la nouvelle Eve ? Tant pis pour nous tous, c’est-à-dire pour personne.

Un dernier point cependant.

J’énonce, en parfaite irresponsabilité poétique, ce théorème : il n’y a pas de plus grande injure, de plus grande profanation du poète de Charleville que de déterrer ses pauvres ossements, et de le fourguer dans ce temple infect de l’auto-satisfaction française. C’est le ramener, en somme, dans le kiosque qu’il conspuait dans A la musique, et l’y enfermer à double tour. Car voilà ce que nous sommes, sous nos dehors progressistes : de haineux bourgeois, qui n’aspirent qu’à la mort, définitive, du génie, de la liberté et de la création.

Vive la République.

Vive la France, Vénus anadyomène, c’est à dire, pour reprendre le vers immortel de celui qu’on peut panthéoniser, cette idole « belle hideusement d’un ulcère à l’anus. »

La Règle du jeu, 10 septembre 2020

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GIF Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? « Laissons les poètes libres ! »


Les poètes Arthur Rimbaud et Paul Verlaine.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? C’est ce que réclame une pétition d’intellectuels, soutenue par Roselyne Bachelot… Initiative qui laisse perplexe André Guyaux, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste de l’œuvre rimbaldienne.

Par Doan Bui

André Guyaux, professeur émérite à la Sorbonne a réalisé l’édition commentée dans la Pléiade de l’œuvre de Rimbaud. Il est également spécialiste de Baudelaire.

L’OBS. Cet été, l’Obs consacrait un dossier à la « passion Rimbaud ». Le journaliste Frédéric Martel évoquait alors sa volonté de voir Verlaine et Rimbaud au Panthéon. Hier, une pétition dont il est l’un des initiateurs, en appelle à Emmanuel Macron. Roselyne Bachelot s’est déclarée favorable à la panthéonisation des deux poètes. Qu’en pensez-vous ?

André Guyaux. Je suis un peu réservé. Laissons les poètes libres ! Verlaine appelait Rimbaud « l’homme aux semelles de vent ». N’est-ce pas l’enfermer que de déplacer ses cendres dans un lieu aussi institutionnel ? L’inscription sur le fronton du Panthéon est « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Je ne suis pas sûr que le mot « patrie » convienne bien à Rimbaud, qui avait fui la France. Et puis qu’est-ce qu’on entend par « grands hommes » ? Un grand poète est-il un grand homme ?

Il n’y a qu’un seul poète au Panthéon, c’est Victor Hugo. Et c’est parce que la IIIe République voulait l’honorer, lui qui avait été l’adversaire du Second Empire et avait exprimé avec force ses convictions républicaines. Si on reste fidèle à l’idée d’une reconnaissance de la patrie, il faudrait d’abord mettre au Panthéon les poètes qui ont donné leur vie à la patrie, comme Péguy, mort à la bataille de l’Ourcq en septembre 1914, ou Apollinaire, mort de la grippe espagnole, très affaibli par les combats et blessé d’un éclat d’obus en mars 1916. Mais je ne suis pas sûr que le Panthéon soit le meilleur endroit pour honorer un poète. Quant à Verlaine et Rimbaud, il serait beaucoup mieux adapté de préserver les lieux qu’ils ont fréquentés, voire d’y rappeler leur présence.

Frédéric Martel : « Le centre de gravité de Rimbaud, c’est la gauche ! »

Quels lieux ?

Au café François Ier (son nom à l’époque), en face du Panthéon précisément, longtemps la banquette où Verlaine venait s’asseoir, et boire de l’absinthe, était signalée par deux très belles photographies le montrant dans ce lieu. Mais les photographies ont été enlevées, et les pouvoirs publics, si prompts à se manifester quand ils voient un intérêt médiatique, ne jugent pas utile d’intervenir sur ces lieux de mémoire moins prestigieux que le Panthéon mais plus vrais et parfois directement reliés à un moment de création.

« L’Auberge verte », à Charleroi, où Rimbaud a composé deux de ses plus célèbres poèmes, « Au Cabaret vert » et « La Maline », a été rasée en 2013 et j’étais alors bien seul à m’en émouvoir : j’ai écrit au bourgmestre de Charleroi, qui ne m’a jamais répondu et a laissé s’accomplir cet attentat à un lieu de mémoire particulièrement précieux.

Mais le Panthéon, tout de suite, ça veut dire commémoration nationale. Et puis un couple mythique comme Verlaine et Rimbaud…

Je comprends la fascination que peut exercer ce couple mythique. Et la tentation d’en faire un étendard d’une cause tout à fait légitime. Mais ce qui me gêne aussi, c’est qu’en voulant les réunir au Panthéon, on fige une image alors que la réalité est plus complexe. Verlaine et Rimbaud se sont séparés, et Rimbaud a ignoré Verlaine tout le reste de sa vie. Et il me semblerait plus important d’étudier, dans les écoles (où du reste on laisse la littérature disparaître des programmes) les textes reflétant leur collaboration ou leurs affinités poétiques.

D’autre part, si je saisis bien l’intention des pétitionnaires, ils ont à l’esprit une idée de réparation. Verlaine a été condamné par la justice belge. Va-t-on inviter le ministre belge de la justice, et le bourgmestre de Charleroi, au transfert des cendres de Verlaine et de Rimbaud ? S’il y a un poète qui demanderait une réparation en France, pour ce qu’il a subi de la justice française, c’est Baudelaire, dont « Les Fleurs du Mal » ont été condamnées en août 1857, par la justice du Second Empire certes, mais la IIIe République s’est bien gardée de réparer quoi que ce soit. Et quand un procès en réhabilitation a pu avoir lieu, à l’initiative de quelques lettrés, en 1949, les attendus du procès ont été ridicules : ils expliquent qu’il ne fallait pas condamner Baudelaire puisqu’il n’avait pas utilisé de termes grossiers !

C’est Verlaine qui a lancé la formule de « poètes maudits », pour parler notamment de Rimbaud et de lui. Et c’est vrai que la France ne les a pas bien traités. Les revues n’ont guère publié de poèmes de Rimbaud, à l’époque où il était encore en Europe. Mais la postérité a renversé les hiérarchies : aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui et même dans l’esprit public, les « poètes maudits » triomphent. Baudelaire, Verlaine et Rimbaud ont la gloire que des poètes célébrés de leur vivant n’ont plus.

Les signataires de la pétition évoquent aussi le fait que Rimbaud « détestait » Charleville pour justifier le transfert de ses cendres, qui reposent à Charleville dans le caveau familial au Panthéon.

Là aussi, c’est un peu rapide. Rimbaud a écrit, en effet, à son professeur, Georges Izambard, que sa ville natale était à ses yeux « supérieurement idiote », mais il a écrit aussi, à propos de Musset, qu’il était « français », « c’est-à-dire haïssable au suprême degré ». Au jeu des citations, on trouverait de nombreuses formules d’exécration. En Abyssinie, il n’est pas tendre pour la population indigène.

On tente souvent de le récupérer. C’est une part de son destin ! Cela a commencé juste après sa mort, quand sa sœur Isabelle et son beau-frère Paterne Berrichon ont voulu en faire un martyr, une figure sacrificielle. C’est amusant car les initiateurs de la pétition ont voulu tout de suite se démarquer de Paterne Berrichon, mais ils font finalement un peu la même chose que lui. Ils figent Rimbaud dans ce rôle d’icône. Ils le sacralisent, Ce n’est pas la première fois qu’on essaie de le sanctifier en l’annexant à une cause.

Dans les années Mitterrand, Ipousteguy a sculpté un hommage, installé devant la Bibliothèque de l’Arsenal. Le titre de la sculpture est : « l’homme aux semelles devant ». « Devant », je suppose, pour montrer qu’il était progressiste… Je ne sais pas si le sculpteur l’a fait exprès, ou si c’est une erreur, mais la belle formule de Verlaine : « l’homme aux semelles de vent », vous en conviendrez, n’a rien à voir avec l’idéologie du progrès. Verlaine voulait désigner le voyageur infatigable, le fugueur, l’éternel itinérant.

En tout cas, l’automne sera définitivement rimbaldien, entre la republication de la biographie de Lefrère, préfacée par Frédéric Martel, ou celle de l’Autre Rimbaud, de David Le Bailly, sélectionné au Renaudot essais… qui n’a pas plu à Frédéric Martel, qui y voit « un livre réac ». Décidément, le monde des rimbaldiens est impitoyable !

On en revient toujours à cela : une icône est intouchable… Cela devient un crime de lèse-majesté que d’aller s’aventurer « à côté », par exemple de s’intéresser, comme Le Bailly, au frère de Rimbaud, renié par toute la famille, en particulier par Isabelle et Paterne. C’est lui, le nouveau maudit, qui n’a pas la chance d’avoir le génie de son frère. Le monde des rimbaldiens est en guerre permanente, dites-vous. Mais tout ce monde est d’accord pour dire qu’un poète de génie, il faut le lire. Mon message est aussi qu’il ne faut ni le simplifier, ni l’annexer : ses semelles sont « de vent », elles planent au-dessus du Panthéon.

Doan Bui, L’OBS du 11 septembre 2020

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GIF Rimbaud et Verlaine au Panthéon : la famille Rimbaud s’y oppose, le débat s’enflamme

Vendredi 11 septembre 2020 à 11:24 - Par Alexandre Blanc, France Bleu Champagne-Ardenne, France Bleu
Charleville-Mézières, France

Jacqueline Teissier-Rimbaud ne veut pas voir le nom de son arrière-grand-oncle, Arthur Rimbaud, associé à celui de Paul Verlaine dans un hommage national au Panthéon. La référence à la relation homosexuelle des deux poètes, réductrice, "perturbe ma famille", confie-t-elle.

La pétition de ce mercredi 9 septembre 2020 appelant le président de la République à faire rentrer Arthur Rimbaud et Paul Verlaine "en même temps" au Panthéon suscite un vif débat. Le texte signé par des intellectuels, académiciens, universitaires et anciens ministres de la Culture évoque des "Oscar Wilde français", "deux symboles de la diversité" qui "durent endurer « l’homophobie » implacable de leur époque". Dans une interview donnée au Point, l’actuelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, estime que "cette passion qui les a unis mérite qu’on les fasse entrer ensemble".

Ce qui me dérange, c’est le mot homosexualité. C’est quelque chose qui n’est pas en Rimbaud lui-même — Jacqueline-Teissier Rimbaud, arrière-petite-nièce d’Arthur Rimbaud

C’est hors de question pour l’arrière-petite-nièce d’Arthur Rimbaud, Jacqueline Teissier-Rimbaud, pour qui il est réducteur d’ériger le poète natif de Charleville-Mézières en figure homosexuelle. "Pour ma famille c’est perturbant. Ce qui me dérange, c’est le mot homosexualité. C’est quelque chose qui n’est pas en Rimbaud lui-même. C’est quelque chose qu’il a dû pratiquer parce qu’il avait besoin de l’autre. Ce n’est pas Mme Rimbaud qui allait lui payer un voyage pour aller à Paris ou en Belgique donc il fallait bien qu’il trouve quelqu’un pour le faire. Mais après ça s’est arrêté", ajoute Jacqueline Teissier-Rimbaud.

ça vous dirait d’être enterré pour l’éternité avec votre ex ?

Je pose la question parce que c’est ce qu’on vient de proposer pour Verlaine et Rimbaud au Panthéon.

Ce n’était pas un couple.
Ils étaient séparés.
Ils avaient eu d’autres amours.
Ils vivaient à 8884 km de distance. pic.twitter.com/Pxkp7Pfahi
— Laurent Nunez (@LaurentNunez)
September 9, 2020

Après la séparation des deux poètes en 1876, Arthur Rimbaud parti en Afrique, aurait eu une femme, Mariam, en Abyssinie (l’actuelle Ethiopie). C’est ce que laisse penser sa correspondance et les témoignages de ses proches.

La place d’Arthur Rimbaud est à Charleville-Mézières

S’il est de notoriété publique que l’homme aux semelles de vent n’appréciait pas sa ville natale, il y est à sa place, estime Jacqueline Teissier-Rimbaud. À Charleville-Mézières, il se trouve enterré dans le caveau familial aux côtés de son grand-père, de sa mère et ses deux sœurs. Et de Paterne Berrichon, son beau-frère, "ennemi et usurpateur", souligne la pétition.

"Paterne Berrichon a effectivement convaincu Isabelle Rimbaud de transformer la réalité pour faire d’Arthur Rimbaud quelqu’un de présentable à leurs yeux. Il a souhaité être inhumé aux côtés de son épouse mais la famille n’a pas été consultée. C’est lui l’intrus dans cette tombe familiale. S’il y avait quelqu’un à déplacer, ce serait Paterne Berrichon", se défend le président de l’association des Amis de Rimbaud, Alain Tourneux.

Jacqueline Teissier-Rimbaud ne souhaite pas voir la dépouille du poète quitter le caveau familial. Si hommage il doit y avoir au Panthéon, pourquoi pas. "Mais sans Verlaine et sans référence à l’homosexualité" insiste la descendante indirecte d’Arthur Rimbaud.

LIRE : Le président de l’association des Amis de Rimbaud défavorable à la panthéonisation du poète

Une contre-pétition

LIRE : Contre l’entrée au Panthéon d’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine.

Depuis la publication de l’appel initial, une contre-pétition est apparue sur le site change.org. Boris Ravignon, maire de Charleville-Mézières, a exprimé sa défiance à l’égard d’un éventuel transfert des restes d’Arthur Rimbaud au Panthéon.

Dans une tribune publiée sur franceculture.fr, Frédéric Martel, l’un des premiers signataires en faveur de la panthéonisation des deux poètes, ne mâche pas ses mots à l’égard des opposants. Jacqueline Teissier-Rimbaud ? "Les descendants du frère mal-aimé Frédéric n’ont aucune légitimité". L’association des amis de Rimbaud ? "Elle aurait fait horreur, par son existence même, au poète", écrit le journaliste et producteur de France Culture.

Alexandre Blanc, France Bleu Champagne-Ardenne, 11 septembre 2020.

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GIF Prenons un peu de recul. Quittons la campagne française. Allons en Belgique. Écoutons les propos d’Olivier Bivort qui enseigne à l’Université Ca’ Foscari de Venise.
Je lis sur le site de la rtbf
 :

Pour ou contre l’entrée de Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? Le débat fait rage dans le monde littéraire français

Pour Olivier Bivort, spécialiste des deux poètes, et professeur de littérature à l’université de Venise, l’homosexualité des deux hommes a été un épisode fugace de leur vie. "Introduire dans la société française une sorte d’égalitarisme où toutes les tendances devraient être représentées dans cette grande maison des morts qu’est le Panthéon, en dépit de ce que sont les personnes dans leur vie et dans leurs écrits est absurde. Ni Rimbaud ni Verlaine ne représentent l’institution républicaine française", estime-t-il.

Deux rebelles

Olivier Bivort poursuit : "Rimbaud, c’est un révolté contre tout ce qui représente l’institution d’un point de vue politique, social culturel ou scientifique. Si Rimbaud part en Orient c’est qu’il fuit la France. Il ne supporte plus l’Europe. Il rejette la morale, la religion. Rimbaud et Verlaine se sont engagés au début de leur vie contre le second Empire, ils sont favorables à la Commune tous les deux, dans les écrits de Rimbaud on trouve des tas d’exemples de rejet des institutions françaises, de tout point de vue."

Verlaine évolue, lui, avec les années vers le respect de l’Etat. Et il se convertit au catholicisme en prison à Mons (où il se trouve après avoir tiré sur Rimbaud).

Il développe des textes d’une violence inouïe contre l’institution républicaine. "Il est anti démocrate, anti parlementaire, favorable à la Restauration, sourit Olivier Bivort. Il veut le retour d’une Monarchie de droit divin. Donc ces deux personnages, chacun dans leur singularité, sont tous les deux en porte-à-faux avec les institutions républicaines de l’époque, et qui voudraient aujourd’hui éventuellement les célébrer !"

Un drapeau arc-en-ciel au Panthéon

A part leur relation qui n’a duré que deux ans ni Verlaine ni Rimbaud n’étaient les porte-drapeaux d’une identité homosexuelle. Olivier Bivort explique : "A part le fait que l’on ne voit pas pourquoi l’homosexualité devrait être représentée au Panthéon, on ne voit pas pourquoi ces deux personnes soient choisies en fonction de leur homosexualité. Même s’ils ont eu une liaison brève – deux ans – ils n’ont jamais défendu cette orientation, ce ne sont pas des militants homosexuels. Ils ont chacun eu une vie ’pansexuelle’. Verlaine était marié, et avait un fils, il a vécu la fin de sa vie en concubinage avec une ou l’autre prostituée, et Rimbaud a vécu en Afrique avec une Abyssinienne et aurait voulu avoir des enfants. On ne trouve rien dans leur œuvre qui soit une exaltation de la différence sexuelle. Ils sont malgré eux des porte-drapeaux de combats qu’ils n’ont pas menés"

Des "Oscar Wilde" français ?

Certains comparent Verlaine et Rimbaud au poète maudit Oscar Wilde, dont le monument funéraire au Père Lachaise est vandalisé, en raison de son homosexualité. Pour Oliver Bivort cette comparaison n’a pas lieu d’être.

"Ni Rimbaud ni Verlaine n’ont été dénoncés pour leurs préférences sexuelles ; Oscar Wilde a été dénoncé et mis aux travaux forcés pour ses relations avec Lord Douglas. Ce n’est pas le cas de Rimbaud, même si Verlaine a été soumis à des examens sur sa ’pédérastie’ quand il a été emprisonné à Bruxelles."

Aucune comparaison possible avec d’autres artistes qui ont revendiqué leur homosexualité au 20e siècle comme Marcel Proust, André Gide, Jean Genet ou Jean Cocteau. Rien de tel dans le duo sulfureux "Verlaine-Rimbaud".

LIRE AUSSI : Entretien avec Olivier Bivort (2016)

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Paul Verlaine, photographié vers 1892
par Paul François Arnold Cardon, dit Dornac (1858-1941)

Verlaine, vilain bonhomme

par Philippe Sollers

Tout commence bien dans la vie de Verlaine : il ouvre son comptoir poétique à l’ombre de la cathédrale Hugo, il se fait bientôt connaître par sa petite musique. En 1867, il a 23 ans, il est déjà fonctionnaire, et le maître vénéré le complimente pour sa « jeune aube de vraie poésie », son « souffle », son « vers large et son esprit inspiré ». Le génial concurrent, Baudelaire, vient de mourir, Mallarmé est encore dans l’ombre. La poésie française, à l’époque du Second Empire, marque le pas, essaie de survivre à l’océan hugolien, mais enfin ce n’est pas ça : Lamartine, Théodore de Banville, José Maria de Heredia, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, François Coppée, l’incroyable Moréas, auteur des « Syrtes », et tant d’autres dont nous avons heureusement oublié les noms. Tout le monde a l’air de faire des vers, comme aujourd’hui des romans : les lycéens, les professeurs, les journalistes, les employés de bureau, les ministres. C’est une carrière. On reste ahuri devant cette épidémie de sentimentalisme, de préciosité et d’extase.

Verlaine se distingue par une oreille plus fine, un goût plus sûr : ses « Fêtes galantes » annoncent un tournant, mais lequel ? Lui-même admire un peu n’importe qui, et jusqu’à la très mauvaise poésie de Sainte-Beuve. Parnasse et symbolisme d’un côté, réalisme et naturalisme de l’autre, on est en pleine décadence, et chacun s’en doute sans vouloir le savoir. La Commune de Paris approche.

Décadence veut dire aussi fleur bleue en surface et pornographie dans la marge. Verlaine est membre des Vilains Bonshommes, et il y aura bientôt « l’Album zutique ». Là, on parle très librement en argot, on multiplie les dessins obscènes. Lettre de Verlaine à François Coppée : « On compte sur votre retour pour ajouter de nouvelles pierres à ce monument gougnotto-merdo-pédérasto-lyrique. » Retenez le mot « merde » : il va envahir la Correspondance de Verlaine avec une obsession significative. Le délicat poète est pourtant marié, et sa femme est enceinte, quand quelqu’un surgit. Un cyclone.


Rimbaud par Verlaine.
Lettre à Delahaye, 1875.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ce quelqu’un, c’est Rimbaud, c’est-à-dire, après Baudelaire et Lautréamont (mort complètement inconnu), le génie en personne. Il n’a pas 18 ans, les Vilains Bonshommes le trouvent « effrayant », il fascine, il terrifie, il est beau, sauvage, violent, c’est le diable. Verlaine est sous le choc, sa passion commence. Il est devant un « ange en exil », un « Casanova gosse », et surtout devant une puissance d’invention verbale sans précédent (« Shakespeare enfant », aurait dit Hugo). A partir de là, tout bascule. Adieu femme, bébé, respectabilité, emploi d’ailleurs supprimé par la répression versaillaise. Lettre à Rimbaud, le 2 avril 1872, écrite à la Closerie des Lilas : « C’est ça, aime-moi, protège et donne confiance. Etant très faible, j’ai très besoin de bontés. » Immédiatement masochiste et très « vierge folle », Verlaine rêve de « martyre », de « chemin de croix ». Un peu plus tard : « Ecris-moi et me renseigne sur mes devoirs, la vie que tu entends que nous menions, les joies, affres, hypocrisies, cynisme, qu’il va falloir ! » L’ange en exil, le surdoué d’une poésie en train de changer d’axe de façon révolutionnaire, devient ainsi un « époux infernal ». Ce qui n’empêche pas Verlaine d’écrire à sa femme : « Ma pauvre Mathilde, n’aie pas de chagrin, ne pleure pas ; je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour. »


Rimbaud par Verlaine.
Lettre à Delahaye, 1876.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le plus étrange, dans cette affaire qui fera couler beaucoup d’encre, c’est que Verlaine n’a pas l’air de comprendre en quoi son comportement peut scandaliser les conventions petites-bourgeoises courantes. C’est un menteur innocent, un pervers candide, un simulateur sincère, un alcoolique raffiné, un clochard sublime, un populiste aristocratique, tout cela, en somme, très français. Être fou de Rimbaud, au fond, quoi de plus naturel ? De là à lui écrire qu’il est sa « vieille truie » et son « vieux con toujours ouvert » (cunt, en anglais), c’est sans doute aller trop loin dans la confusion des orifices. Enfin, Verlaine s’accroche, il paie grâce à l’argent de sa mère, les noces barbares se passent à Londres et à Bruxelles, à l’écart des milieux communards en exil dont les préjugés sont d’ailleurs les mêmes que ceux de leurs adversaires.

Tout cela finit, comme on sait, par un coup de revolver à Bruxelles, détonation qui n’en finit pas de résonner dans le fantasme poétique mondial. Rimbaud est légèrement blessé, il dira de façon désinvolte dans « Une saison en enfer » qu’il a « aimé un porc » ; Verlaine, lui, est en prison, se convertit au catholicisme, rêve de se réconcilier avec sa femme (peine perdue), écrit à Victor Hugo sa longue plainte en lui demandant d’intervenir. Là, Hugo est parfait. Sa réponse au prisonnier élégiaque ? « Revenez au vrai. » Le « vrai », ce seront les vers pieux et grandiloquents de « Sagesse », dont il enverra, pour plaider sa réintégration dans la vie normale, des extraits à sa belle-mère. Rimbaud y est traité de malheureux aveugle traître à son baptême, d’enfant prodigue aux gestes de satyre, d’imbécile plus bon à rien de propre, de mémoire bondée d’obscénités, bref, de raté sans idées. C’est beaucoup pour un ex-ami en train d’écrire un des grands chefs-d’oeuvre de tous les temps, « Illuminations ». Mais Verlaine n’en sait rien et ne voudra rien en savoir. Dans l’ombre, d’ailleurs, les mères s’activent. Elles perçoivent, et elles n’ont pas tort, qu’elles sont là intimement concernées.

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Un missionnaire. Dessin de Delahaye, 1876

Le correspondant principal de Verlaine (à part son ami Lepelletier), c’est bien entendu Ernest Delahaye, l’ami de jeunesse de Rimbaud à Charleville, celui qui peut toujours donner des nouvelles du « monstre ». Car maintenant on ne peut plus prononcer son nom, même si on le dessine obsessionnellement dans ses aventures. Rimbaud s’appelle « chose », « l’oestre », « l’être », « Homais » (il s’intéresse aux sciences), « machin », « lui », « le voyageur toqué », « l’homme aux semelles de vent ». C’est un déserteur, un enfant gâté, un ingrat, un réactionnaire ennemi de la poésie, un « nouveau juif errant », un « roi nègre », un « canaque ». Delahaye écrit à Verlaine : « Des vers de "lui" ? Il y a beau temps que sa verve est à plat. Je crois même qu’il ne se souvient plus du tout d’en avoir fait. » Bref, le malentendu est à son comble, et stagne, côté Verlaine et Delahaye, dans le provincialisme le plus buté. Jamais un mot sur « Une saison en enfer » qu’ils ont pourtant, l’un et l’autre sous les yeux, jamais un mot non plus, par la suite, sur « Illuminations » dont le manuscrit disparaît pendant dix ans (sur ce point capital, il faut lire l’analyse aussi accablante que précise et définitive de Marcelin Pleynet dans son dernier livre, « Rimbaud en son temps » [4]). On en arrive à une hypothèse toute simple : lors du coup de feu de Bruxelles, qui tirait sur qui ? La vieille religion poétique sur l’aventure métaphysique. L’une s’appelait Verlaine, l’autre Rimbaud. Affaire encore à déchiffrer, malgré Claudel et les surréalistes. Mallarmé non plus n’a rien vu, même s’il écrit à Verlaine en 1884 (mais cette formule vaut pour aujourd’hui où un Premier ministre s’érige en « voleur de feu » en empruntant, en vrai partenaire social, cette formule à Rimbaud) : « Il y a trop de bêtise dans l’air, ici, pour un éclair qui la déchire une fois par an peut-être. » Quoi qu’il en soit, après l’échec de « Sagesse », Verlaine comprend qu’il faut jouer une autre carte, se résoudre à parler du « monstre ». Ce sera le volume « les Poètes maudits », où la fausse légende s’installe.

A ce moment-là, on le sait, pas maudit du tout mais en pleine poésie concrète, Rimbaud s’occupe de trafic d’armes dans le désert.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur, 23 juin2005.

Il vous reste à relire, comme je vous y invitais dès le printemps dernier :
Philippe Sollers, Le fusil de Rimbaud
Un certain silence... sur Le Dit de la poésie d’Arthur Rimbaud
Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui
La lettre inconnue de Rimbaud dans Désir.

Vous pouvez aussi écouter la série de conférences d’Agnès Spicquel, notamment la deuxième : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, l’aventure commune (1871-1873).


[1Sur le rôle pour le moins ambigu de Verlaine dans la circulation du manuscrit des Illuminations, voir Marcelin Pleynet,« Les manuscrits de Rimbaud comme monnaie d’échange », in Rimbaud en son temps, Gallimard, coll. L’infini, 2005, p. 219-260.

[2A Verlaine, Londres, 5 juillet 1873.

[3Verlaine à Rimbaud, 3 juillet 1873.

[4Gallimard, « L’Infini »

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7 Messages

  • Albert Gauvin | 21 septembre 2020 - 13:33 2

    Signes des temps par Marc Weitzmann, 20/09/20.

    Une émission consacrée au symbole républicain qu’est la panthéonisation. R. Bachelot est favorable à l’entrée des poètes Arthur Rimbaud et Paul Verlaine au Panthéon. Alain Borer nous explique pourquoi cette panthéonisation serait un contresens à ses yeux. Un débat avec Frédéric Martel et A. Borer.


  • Marc Solitaire, Dr. ethz | 18 septembre 2020 - 16:32 3

    A-t-on lu Rimbaud ?
    Berrichon a-t-il été plus coupable qu’Aragon ? Et ce dernier a-t-il vraiment compris dans son empressement "Un Coeur sous une soutane" ou "Les Mains de Jeanne-Marie" ? Si oui, pourquoi n’a-t-il alors pas parlé des " Soeurs de charité" ?!...
    Et pourquoi ce poème représente-t-il dès lors un point aveugle dans l’oeuvre de Rimbaud, depuis plus d’un siècle et demi ! Oui, tout de même.
    Ainsi, pourquoi avec 1416 pages en 2001 ou même 1408 pages en 2020, cette fameuse " biographie de Rimbaud en vente à cette occasion très documentée" (et maintenant préfacée-canalisée), et que l’on a pu jadis qualifier d’"Opus hors du commun", de "Somme" condamnant "les biographes à venir à de bien maigres chicanes" (sic), ne s’est-elle pas un instant penchée sur la Congrégation des Filles de la Charité de Charleville-Mézières que la Mother fréquentait ?! (pas plus que sur le poème éponyme en question, naturellement). Aurait-il fallu 10000 pages, ou tout simplement une toute autre problématique ; celle de "l’oeuvre-vie" par exemple...
    Alors : "Quels sont les mots codés à connotation homosexuelle qu’il emploie (AR) dans son oeuvre... une centaine au moins que l’on est en train (sic) de découvrir, comme... charité,... féerie". Alors oui, finalement,... Une Farce.

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  • ECHO | 18 septembre 2020 - 10:51 4

    Verlaine au Panthéon.
    Pourquoi pas, au nom de la reconnaissance de la diversité politique et morale, puisque Verlaine devint monarchiste sur le tard, célébrant "la France ancienne".
    Il salua ainsi la mort du Prince impérial (fils de Napoléon III, qui mourut sous l’uniforme britannique , tué par les Zoulous en 1879 :

    Prince mort en soldat à cause de la France
    Recueil : Sagesse (1881).

    Prince mort en soldat à cause de la France,
    Âme certes élue,
    Fier jeune homme si pur tombé plein d’espérance,
    Je t’aime et te salue !

    Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie
    Va sous tant de ténèbres,
    Vaisseau désemparé dont l’équipage crie
    Avec des voix funèbres,

    Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages
    Semblent écrits d’avance...
    Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,
    Détesta ton enfance,

    Et plus tard, cœur pirate épris des seuls côtes
    Où la révolte naisse,
    Mon âge d’homme, noir d’orages et de fautes,
    Abhorrait ta jeunesse.

    Maintenant j’aime Dieu dont l’amour et la foudre
    M’ont fait une âme neuve,
    Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,
    Humble, accepte l’épreuve,

    J’admire ton destin, j’adore, tout en larmes
    Pour les pleurs de ta mère,
    Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,
    Comme un héros d’Homère.

    Et je dis, réservant d’ailleurs mon vœu suprême
    Au lys de Louis Seize :
    Napoléon qui fus digne du diadème,
    Gloire à ta mort française !

    Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne,
    Aujourd’hui vraiment « Sire »,
    Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne,
    Bon chrétien, du martyre !
    Paul Verlaine.


  • Albert Gauvin | 17 septembre 2020 - 16:15 5

    Dans une tribune au « Monde », des artistes, écrivains, poètes et rimbaldiens donnent cinq arguments au président pour refuser ce qu’ils considèrent comme « une démarche sociétale et non mémoriale ». LIRE ICI.


  • Bourel Stéphane | 15 septembre 2020 - 13:40 6

    Non, ignominie que de décrocher la poussière sous les semelles du vent pour l’enfermer à double tour, oui, ignominie que de vouloir enfermer le vent, fut-il aussi le bon vent mauvais. *

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  • Pierre Vermeersch | 14 septembre 2020 - 18:13 7

    Les féministes vont-elles créer un comité Mathilde Mauté ?

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