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Réédition de Arthur Rimbaud, de Jean-Jacques Lefrère

Parution le 10 septembre

D 8 août 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



La monumentale biographie de Jean-Jacques Lefrère sur Arthur Rimbaud, parue en 2001 chez Fayard, est rééditée chez Laffont dans la collection Bouquins avec une préface de Frédéric Martel.

Arthur Rimbaud a écrit toute son œuvre, l’une des plus belles de notre langue, entre seize et vingt ans. Pour des générations de lecteurs, l’œuvre et la vie forment un mythe : le jeune poète qui fugue et dort à la belle étoile ; le rejet de la contrainte morale et familiale ; la détestation de la province ; les poèmes envoyés par la poste dans des lettres insuffisamment affranchies ; la bohème ; le voleur de feu et le voleur de livres ; le voyage qui permet de transbahuter la vie ; l’amour fou pour Verlaine ; bientôt le « Départ » et le commerce du café, de la gomme, du musc au bord de la mer Rouge et les caravanes à soixante chameaux dans le désert.
L’ouvrage de Jean-Jacques Lefrère s’est imposé comme la biographie de référence, la plus sûre et, de loin, la meilleure, parce qu’elle contient l’ensemble des informations disponibles, en tout cas les plus plausibles, et parce qu’elle dit même ce qu’on ne sait pas. En creux, on y lit aussi la meilleure biographie de Verlaine.
Médecin lettré et scientifique positiviste, Jean-Jacques Lefrère réalise ici ce qu’il faut bien appeler une autopsie, une dissection de la vie de Rimbaud. Sa méthode : le culte du document et l’ampleur de la documentation. Son ambition : dire les faits. Son sentiment : la passion pour l’œuvre. Si les biographies de Rimbaud sont nombreuses, celle-ci, qui n’a d’autre objectif que le « vrai », est unique.
Dans une longue préface sur Rimbaud et son influence, il m’a semblé important d’expliquer pourquoi, longtemps après la mort du poète, nous sommes toujours « rimbaldiens ».

Frédéric Martel

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Entretiens avec Jean-Jacques Lefrère

J.-J. Lefrère (1954-2015) parle de sa biographie Arthur Rimbaud après la première publication chez Fayard et de Rimbaud à Aden (cf. Philippe Sollers, Le fusil de Rimbaud).

France Culture, Surpris par la nuit, par Alain Veinstein, 15 octobre 2001.

Excellents choix musicaux du biographe (Leopold Mozart, Rameau)

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Qu’est-ce que le Cercle Zutique ?
France Culture, Les Chemins de la connaissance, entretien de Mathieu Bénézet avec Jean-Jacques Lefrère, 6 mars 2001.

LIRE : Rimbaud, Lefrère et les poux (Libé, 14 juin 2001)
Les identifications d’Arthur Rimbaud ( Le Coq-héron, 2011)

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Novembre 2013. J-J. Lefrère s’interroge sur le silence « brutal, durable et définitif » de Rimbaud. Pour lui, il n’y a pas de contradiction entre le Rimbaud poète et le Rimbaud aventurier.

LIRE : Un certain silence... sur Le Dit de la poésie d’Arthur Rimbaud

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Entretien avec Frédéric Martel

Voici l’interprétation « de gauche », nécessairement « de gauche », du nouveau préfacier [1].

« Le centre de gravité de Rimbaud, c’est la gauche ! »

Le journaliste et essayiste Frédéric Martel, qui préface la réédition de la biographie de référence d’Arthur Rimbaud signée par Jean-Jacques Lefrère, témoigne du caractère avant-gardiste du poète.

Par Doan Bui

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Portrait d’Arthur Rimbaud par Etienne Carjat, 1871.

L’OBS. Rimbaud, une icône mondiale de la révolte ?

Frédéric Martel. Il y a deux portraits signés Etienne Carjat, mais celui qui a forgé le mythe, le plus beau, le plus mystérieux, a été en effet démultiplié à l’infini. Je l’ai vu tagué au pochoir en Amérique latine ou en Palestine et reproduit sur des tee-shirts aux Etats-Unis. C’est celui qu’a embrassé la Beat Generation, qu’ont chanté Jim Morrison, Bob Dylan, Joan Baez ou The Clash. Et les hippies de tout poil. D’ailleurs, Rimbaud, par la suite, a eu les cheveux longs, ce qui le faisait moquer à Charleville pour son allure de « fille ». C’est un visage reconnaissable par beaucoup, recopié à l’infini, sans qu’on sache forcément de qui il s’agit. Comme Che Guevara, qu’on brandit, ou Frida Kahlo, devenue symbole, parce qu’elle était artiste et proche de Trotsky.

En mai 1968, les slogans s’inspiraient et reprenaient des vers de Rimbaud.

Et s’il est vrai qu’en mai 1968, on a pu taguer sur les murs des formules rimbaldiennes, cela a contribué à renforcer le mythe : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » ; « L’amour est à réinventer » ou « Il faut être absolument moderne ». Godard cite aussi Rimbaud dans « Bande à part » et « Pierrot le Fou », mais il le cite mal [2]. Le poète n’a jamais écrit « La vraie vie est ailleurs » ; la formule exacte est : « La vraie vie est absente [3] » Au moins, Godard lui rend-il hommage à sa façon. Gilles Deleuze et Félix Guattari, eux, le plagient éhontément dans « l’Anti-Œdipe »… mais sans même prendre la peine de le citer ! En fait, chacun a le droit de le récupérer, « gilets jaunes », Metoo ou Black Lives Matter ; l’appropriation culturelle est un mauvais débat. Et Rimbaud est une référence plus fréquentable aujourd’hui que Marx, Che Guevara ou Mao Zedong ! Quant à Marcuse, tout le monde avait déjà oublié en 1968 qui il était. Rimbaud, c’était plus fluide, plus insaisissable et plus cool !

Alors que le débat sur l’identité se crispe, en quoi une figure comme Rimbaud est-elle moderne ?

Rimbaud est le poète des identités multiples par excellence. Dans « Une Saison en enfer » – l’un des plus beaux livres de notre littérature –, il embrasse ses « autres vies ». On retrouve ce thème dans « Bottom » puis dans les trois « Vies » d’« Illuminations » et enfin dans « Age d’or », où le poète répond aux multiples « voix » qui le sollicitent : « Quelqu’une des voix […] – Il s’agit de moi. » Je crois que cette véritable identité polyphonique peut nous aider aujourd’hui. En envisageant cette multitude d’identités, Rimbaud a une intuition originale qui se révèle profondément actuelle. Un homme, une femme, n’est pas seulement défini par son sexe, sa couleur de peau, sa nation, sa religion, son histoire, sa culture, mais par tout cela à la fois – et bien d’autres choses encore –, qui forme ses multiples identités. Il ne peut donc pas s’exprimer en tant que « Noir », car tous les Noirs sont différents ; ou en tant que « femme ». Les philosophes qui ont le mieux étudié ces sujets, comme Amartya Sen, Michael Walzer, Charles Taylor, Martha Nussbaum ou Anthony Appiah, ne disent pas autre chose aujourd’hui.

Dans « Mauvais sang », Rimbaud s’exclame « je suis une bête, un nègre ».

Ce sera repris par Aimé Césaire. Ou encore Jean Genet, qui a beaucoup lu Rimbaud et qui reprend cette figure du « nègre » qui incarne le marginal, une figure érigée en modèle pour le poète.

Toujours dans « Mauvais sang », le poète dit aussi avoir de ses « ancêtres gaulois, l’œil bleu blanc et la cervelle étroite ». Rimbaud était-il un anti-français ?

Rimbaud est un poète profondément français qui incarne même le génie national par son alchimie du verbe et ses inventions de langage. Et en même temps : y-a-t-il un auteur français si peu français ? « Exilé dans sa patrie  », il fut l’un des écrivains les plus ironiques à l’égard de « la vie française » et contre tout ce qui était français. Dès ses premiers poèmes ou ses lettres du « Voyant », il ne s’est jamais senti « chez lui, chez lui » : « Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré. » Toute sa vie, Rimbaud ne cessera de fuir son pays, devenant même un anti-français patenté, par haine de la guerre et du Second Empire, y compris jusqu’à se sentir « ragaillardi » lorsqu’il voit les soldats prussiens ! Insoumis à sa propre patrie, il reste pourtant irréfutablement français. Et n’est-ce pas cela la France ? Le critique, le rebelle, le révolté Rimbaud incarne l’esprit français, cette longue lignée qui va de Rabelais à Voltaire, et de Voltaire à Victor Hugo, cette « flamme immortelle du vrai génie de la France », comme l’écrit Michelet – y compris, et peut-être d’abord, lorsque Rimbaud critique son pays.

Il y a aussi des formules racistes dans les lettres de Rimbaud à sa mère, il a fait du trafic d’armes et on lui a reproché d’avoir vendu des esclaves. Faut-il déboulonner sa statue ?

La polémique du vendeur d’esclaves est, à mes yeux, close. Rimbaud n’a jamais vendu d’esclaves quoi qu’une biographe anglaise mal intentionnée ait pu, jadis, l’écrire ; en revanche, celui qui l’a laissé entendre, à son corps défendant, le Suisse Alfred Ilg, avait, lui-même, des esclaves à son service ! C’était – hélas – un fait d’époque. De même, Rimbaud n’a jamais fait de « trafic » d’armes. Lorsque Rimbaud se lance dans le commerce d’armes, d’ailleurs tardivement, et sur une courte période, il le fera sous comptoirs français. Son import-export est articulé aux bons usages diplomatiques du Consul de France à Aden. Il reçoit même l’accord du ministre des Affaires étrangères français. Il travaille donc à son compte mais avec le feu vert du gouvernement français. On peut vraiment regretter qu’il ne soit pas resté antimilitariste ou antiraciste, qu’il n’ait pas été précocement anticolonialiste, mais ne soyons pas anachronique. Je le dis à tous les « démembreurs » de statues : ne touchez pas à Rimbaud ou vous aurez affaire à tous les poètes !

Dans la littérature, les disciples du poète ont été nombreux. Et ils se sont pas mal disputé son héritage.

Le rimbaldisme s’est construit sur ces oppositions durables : Claudel versus les surréalistes ; Claudel versus Gide ; la lecture catholique contre la lecture communarde, etc. La bataille se poursuit, mais elle s’est également renouvelée ou déplacée, notamment entre les spécialistes d’inspiration catholique et ceux qui appartiennent aux études homosexuelles, par exemple. La lecture gay, queer et même féministe de Rimbaud est aujourd’hui d’une richesse considérable.

Y a-t-il toujours une lecture catholique de Rimbaud, à l’heure de la Manif pour tous ?

Cette lecture existe, par exemple chez des auteurs comme Pierre Brunel ou Stéphane Barsacq. Dans mon livre « Sodoma » (Robert Laffont, 2019), j’ai montré qu’une lecture catholique rimbaldienne était encore possible, même si son articulation à la question gay est devenue problématique pour les plus identitaires. François Mauriac, Jacques Rivière et même Jacques Maritain étaient à la fois de grands catholiques et de grands rimbaldiens – ils étaient aussi homosexuels ! La Manif pour tous et les prêtres qui l’ont soutenue peuvent donc se revendiquer de Rimbaud s’ils le souhaitent ; cela leur permettra peut-être d’extirper la composante homosexuelle qui sommeille en eux !

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Frédéric Martel, en février 2019.
(REYNAUD TRISTAN/SIPA)

Rimbaud est-il à droite ou à gauche ?

Les deux camps ont voulu le récupérer. A droite, c’est un fait : Rimbaud a été récupéré par Charles Maurras, Drieu la Rochelle, Lucien Rebatet et, hélas, par Robert Faurisson. Le poète a fait fermenter les cerveaux réactionnaires et leur a donné du grain à moudre ! C’est qu’il y a une révolte de droite qui rejoint parfois la révolte de gauche ; Rimbaud permet de faire le lien, par un certain anarchisme de jeunesse avec des poèmes majeurs comme « Démocratie ». Je ne dis pas qu’il n’y a pas des choses inquiétantes chez Rimbaud. Mais n’oublions pas que Rimbaud est un Nietzsche français, notre Nietzsche. Cela nous aide à comprendre ces récupérations discordantes, qui sont allées jusqu’aux situationnistes et à Leonardo DiCaprio… Pourtant, j’aimerais défendre l’idée que le centre de gravité de Rimbaud, c’est la gauche. De la droite, Rimbaud n’a ni la passion nationale, ni l’ancrage religieux, ni la superstition des traditions. Dans ses poèmes de 1871, il est évident que Rimbaud penche à gauche tant il est anticlérical, anti-impérialiste, ennemi de Napoléon III et dans l’attente d’une royauté humaine ou d’un « Noël sur la terre » (selon sa formule célèbre). Reste que, comme il l’écrit, Rimbaud veut rester libre : « Au dernier moment, j’attaquerais à droite, à gauche. »

Mitterrand avait utilisé le slogan « Changer la vie » : Rimbaud reste-t-il une inspiration pour la gauche ?

Je le crois, car il y a un Rimbaud « vert » (écologique), un Rimbaud féministe et, je l’ai dit, un Rimbaud « gay », qui sont en train d’être redécouverts. La lecture « green » est particulièrement féconde que ce soit dans la correspondance littéraire, mais aussi dans « Une Saison en enfer » et dans ce que j’appellerai les quatre poèmes « verts » : « Soleil et chair », « Bannières de mai », « Aube » et bien sûr dans l’un de ses plus beaux et plus complexes textes, « Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs ». « Changer la vie » reste un programme politique d’avenir [4].

Et Macron ?

Emmanuel Macron cite Rimbaud ! L’expression « En marche » revient à trois reprises chez Rimbaud : dans « Mauvais sang », dans « Mémoire » ainsi que dans la lettre dite « Parmerde, Jumphe 72 ». Il s’agit également, on le sait, du titre de la Ve partie des « Contemplations » de Victor Hugo.

On aurait plutôt imaginé Rimbaud en France insoumise que dans le « en même temps » macronien !

Ah, Rimbaud n’est pas du tout dans le « en même temps » ! Le fait qu’il ait toutes ses identités multiples et discordantes, ce n’est pas le « en même temps » macronien. Louis Aragon a fait de Rimbaud un poète marxiste-léniniste. Il serait même, a-t-il écrit en 1946, le père du « socialisme agraire tel qu’il est pratiqué dans les fermes collectives soviétiques » ! C’est aussi faux que de penser que Rimbaud serait mélenchoniste ! Ce qui est vrai, c’est qu’il existe un Rimbaud d’esprit communard. Le « premier » Rimbaud est révolté, insoumis, révolutionnaire même. Mais les choses se compliquent avec « Une Saison en enfer » et « Illuminations », où Rimbaud semble renier ce qu’il a été : dans le brûlot « Alchimie du verbe » – l’un des textes majeurs de l’histoire de notre littérature –, tout est remis en cause. Et dans « Mauvais sang », il écrit : « Je ne puis comprendre la révolte. » Ce qui est essentiel finalement, c’est que Rimbaud n’est récupérable par personne ; pas plus par les catholiques que par les surréalistes et encore moins par le mélenchonisme !

Vous réclamez de faire entrer Verlaine et Rimbaud au Panthéon.

Il y a peu de poètes au Panthéon, et aucun homosexuel public. En 1873, Paul Verlaine a été condamné à deux ans de prison pour avoir tiré deux coups de revolver sur Rimbaud. Ce dernier, dont la blessure était légère, s’est désisté de toute action en justice. Mais le parquet belge et la police française ont monté un dossier à charge, dont les archives prouvent désormais qu’il fut lié à son rôle dans la Commune et à son homosexualité. Il est resté 555 jours en prison, quand il aurait dû n’y passer que quelques semaines. Et on sait aussi maintenant que la préfecture de police de Paris a favorisé l’aggravation de sa peine en raison, précisément, de ce « drôle de ménage ». Quant à Rimbaud, il a été victime de l’homophobie des communards de Londres et de Paris et il a choisi de fuir les « rumeurs des villes ». Il est temps de réparer l’offense faite aux deux poètes.

Pourquoi la figure de Rimbaud a-t-elle été un tel marqueur pour les écrivains et artistes homosexuels ? Est-ce aussi vrai aujourd’hui ?

Vous avez raison, la matrice Rimbaud a été majeure pour d’innombrables auteurs homosexuels, d’André Gide à Jean Cocteau, de Max Jacob à François Mauriac, sans oublier Aragon, Jean Genet, Marguerite Yourcenar, Allen Ginsberg, William Burroughs mais – étrangement – pas Marcel Proust. D’innombrables artistes gays, comme Pasolini, Benjamin Britten, Maurice Béjart, Yves Saint Laurent et jusqu’à François-Marie Banier se sont également identifiés à lui. Aujourd’hui, l’influence de Rimbaud est différente, renouvelée, mais elle me parait plus influente que jamais. Avec un prisme notamment anglo-saxon, de nouvelles familles rimbaldiennes émergent, nourries par les gays, les gender et les queer studies. Gageons que des découvertes spectaculaires auront lieu dans cette direction dans les années à venir. Quels étaient les réseaux homosexuels – le mot est anachronique – de Rimbaud ? Quels étaient ses amants, au-delà de Verlaine, Germain Nouveau et peut-être l’Abyssin Djami Wadaï ? Quels sont les mots codés à connotation homosexuelle qu’il emploie dans son œuvre : une centaine au moins que l’on est en train de découvrir, comme « ange », « charité », « fairy » et « féerie », « festin », et tant d’autres. Ces mots-hiéroglyphes ont fait l’objet d’un travail d’encodage par Rimbaud et pourront peut-être, lorsqu’ils seront décryptés, révéler leurs connotations homosexuelles. Rimbaud avait, je crois, un rapport complexe à son homosexualité et il en donne parfois une représentation satirique voire négative. A la fois féerique et répugnante, ou même risible, l’homosexualité semble l’avoir profondément déstabilisé. Verlaine et Rimbaud ne signent-ils pas ensemble, dans « Les Stupra », ce vers magnifique et tragique : « Et libres tous les deux murmurer des sanglots » ?

Rimbaud, non binaire ?

Rimbaud est clairement précurseur de la pensée « non binaire », qui refuse l’assignation à un genre. Voilà pourquoi il est devenu cette figure de proue des gender studies qui s’inspirent de ce passage, prémonitoire, de la « seconde » lettre du « Voyant » : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi !  »

Propos recueillis par Doan Bui. L’OBS du 6 août 2020.

« Pourquoi nous sommes rimbaldiens », préface de Frédéric Martel à la réédition d’« Arthur Rimbaud. Biographie », de Jean-Jacques Lefrère (Robert Laffont, collection « Bouquins », à paraître le 10 septembre).

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LIRE AUSSI : Frédéric Martel : « Nous sommes tous des catholiques culturels ! ».

Extraits (le texte est écrit après l’incendie de Notre-Dame de Paris) :

[...] Rimbaud est une matrice essentielle pour comprendre la France. D’ailleurs, dans Sodoma justement, j’ai fait de ce poète l’un des héros de mon livre. Pourquoi ? Parce que c’est cela être français : Rimbaud est à la fois obsessionnellement catholique et gay, l’auteur de Un cœur sous une soutane ou Les Pauvres à l’Église – des poèmes imbibés de catholicisme et pourtant très anticléricaux.

C’est en lisant Une saison en enfer de Rimbaud que Paul Claudel s’est converti à Notre-Dame de Paris ! Écoutons Rimbaud : « Ah ! les mille amours qui m’ont crucifié » (Adieu) ; « Saltimbanque, mendiant, artiste, bandit – prêtre ! » (Une saison en enfer) ; « Je sens le roussi » (Nuit de l’enfer) ; « Le Curé aura emporté les clés de l’Église » (Enfance). C’est pour lire Claudel que Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI, a appris le français. Il reliera d’ailleurs sa propre conversion à celle de Claudel. Dans un discours prononcé en 1998, lorsque le gouvernement français lui remet la Légion d’honneur, le cardinal Ratzinger a d’ailleurs fait cette étrange confession : « Le symbolisme de l’amour et du renoncement, de la fécondité du renoncement, de la grâce divine dans la faiblesse humaine [chez Claudel] s’était transformé pour moi en un message très personnel, en une indication fondamentale du chemin de vie que je devais prendre. »

La triangulation Rimbaud-Claudel-Ratzinger est significative. Claudel a fait une lecture chrétienne d’Une saison en enfer, permettant à l’œuvre du poète d’être embrassée massivement par les catholiques. Il s’est toutefois attiré les foudres des surréalistes (Breton et Aragon surtout) pour cette « appropriation culturelle ». Ce faisant, Claudel est allé, contre toute évidence, jusqu’à nier l’homosexualité de Rimbaud, menaçant même de représailles André Gide parce qu’il avait « outé » le poète. L’une des plus grandes batailles catho-littéraires de l’époque a eu lieu autour de la question gay avec Rimbaud et Claudel comme héros et Notre-Dame de Paris en toile de fond, lieu de la conversion mythique.

Être « rimbaldien »

Aujourd’hui, si l’influence majeure du catholicisme dans l’œuvre de Rimbaud est généralement admise, plus personne ne doute de son homosexualité et de sa relation charnelle avec Verlaine. La conversion de Claudel, modèle de Joseph Ratzinger, s’est donc faite sur une erreur d’interprétation, à partir de textes à la fois anti-cléricaux et pro-gay ! Ce qui n’enlève rien à la qualité des textes de Claudel sur Rimbaud, qui, pour infidèles qu’ils puissent être, n’en restent pas moins admirables. Ceux-ci ont permis à d’innombrables catholiques d’adopter Rimbaud comme un des leurs. Et la conversion de Claudel à Notre-Dame, qui a été « ensemencée » par Rimbaud, a séduit plusieurs générations de chrétiens. Dont Joseph Ratzinger, qui connaît nécessairement ces débats au cœur.

Être Français c’est, au fond, être « rimbaldien ». C’est ne pas « être esclave de son baptême ». C’est reconnaître ce que l’on doit au catholicisme, comme Chateaubriand, mais avoir le droit, aussi, de critiquer le catholicisme, comme Voltaire et Rimbaud. C’est respecter la religion mais avoir le droit, aussi, de publier les caricatures de Mahomet ou se moquer des prêtres. La loi de 1905, qui définit la « laïcité » française, est la quintessence de ce modèle sur le plan juridique : son article 1 défend le droit de croire, la liberté de conscience, « le libre exercice du culte » et la liberté de religion ; son article 2 ne reconnaît aucun culte et impose la séparation de l’Église et de l’État. La définition de la France se situe là : entre ces deux articles 1 et 2 de la loi de 1905. Voilà pourquoi on peut aimer Notre-Dame et ne pas croire en Dieu : il n’y a là aucune contradiction.

Pour moi, Notre-Dame de Paris incarne quelque chose de plus. Elle est l’Église de mon quartier, mon Église, puisque j’habite à quelques blocs. Lundi soir, lorsqu’elle brûlait à grandes flammes orange, et lorsque la Flèche de l’architecte Viollet-le-Duc s’est effondrée dans une scène horrible, j’ai espéré qu’elle soit sauvée. Cette nuit-là, ce n’est pas Dieu qui a arrêté les flammes, mais 500 pompiers de Paris très dévoués. Mais nous avons tous prié pour Notre-Dame.

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[1Il faudra y revenir (« La chose me semble nécessaire dans la résignation en cours et la dévastation générale, qu’elle soit de droite ou de gauche... »).

[2A la fin de Pierrot le fou, Godard cite de manière très exacte la première version de « L’Eternité ». A.G.

[3« La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » Rimbaud met ces mots dans la bouche de la « Vierge folle » dans Une saison en enfer. A.G.

[4Rappelons que la formule, reprise par André Breton, est également attribuée à « La Vierge folle » dans Une saison en enfer. A.G.

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