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Journal de bord amoureux

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin 1981-2008

D 31 décembre 2019     A par Olivier Rachet - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sans doute est-on toujours trop « pressé de trouver le lieu et la formule » comme l’écrit Rimbaud. On s’empresse, on coudoie, et l’on découvre avec Sollers que la formule se trouve d’abord à deux. Dans le compagnonnage amoureux et littéraire. La série de lettres que l’auteur de Femmes adresse à Dominique Rolin de 1981 à 2008 creuse un « axiome » simple et exigeant, alliant le travail littéraire et l’amour : « Il faut travailler, puisque c’est l’amour. L’AXIOME. » Un axiome ne se démontre pas : il s’impose. Inutile recherche du temps perdu ; on trouve, ou non, la clef de l’amour. Ce n’est pas un hasard si la figure de Picasso s’impose, dès les années 1981, lui qui vient couronner et légitimer le travail que Sollers vient d’accomplir avec Paradis. Plonger au cœur de l’écriture sollersienne, c’est non seulement percevoir les résonances constantes qu’elle entretient avec la peinture et la musique, mais c’est aussi comprendre la révolution poétique de la langue qu’accomplit, notamment avec Paradis et Femmes, celui qui fait entrer l’abstraction dans la figuration. Avec Sollers vole en éclats la narration – le récit arrimé à l’impératif chronologique et à l’exigence d’identification (combien seront nombreux les lecteurs à rechercher les clés de personnages dont ils ne comprennent pas qu’ils sont avant tout des figures ; Sollers prolonge aussi le Nouveau Roman en lui insufflant un parfum de révolte et un doux vent érotique) –, au profit d’une écriture se déployant sur différents plans. Relativité atomistique, cubisme revendiqué. Picasso est pour l’aventure de l’écriture sollersienne une boussole : « Étonnante cohérence de toute son œuvre... C’est la même chose partout... Mais comment définir cette “même chose” ... ? Chaque fois cinq ou six plans à la fois, annulation du mouvement en train de se faire – et reprise du mouvement dans l’immobilité impossible... Le corps en train de sortir de lui-même – chrysalide, gaine ». On aimerait ajouter « voix » tant l’instrument de l’écrivain consiste à en bander l’arc, comme Watteau peignait « la corde du son ».

Les notations météorologiques abondent dans ces lettres que Sollers envoie au printemps et une partie de l’été, alors qu’il séjourne dans la maison familiale de l’île de Ré : « Il pleut, gris vert ardoise, c’est beau. Le temps est une substance d’espace plu. » C’est l’auteur qui souligne, d’un trait comme dans les hexagrammes chinois du Yi King. Ces lettres constituent un journal de bord amoureux qui diagnostique implacablement les mutations du temps présent : vicissitudes politiques qui sont autant de compromissions, aléas du monde des lettres qui sont autant de tentatives avortées. Tout est flaque. On croirait que Sollers égratigne, quand il se contente d’affirmer sa foi en l’axiome. À propos de Gracq : « On sent (comme pour Char) l’inflation qui s’effondre. » C’est un hommage. Au sujet de l’obsession idéologique, cette remarque visionnaire datée du 10 août 1990 : « Il y avait l’épouvantail communiste qui servait à occuper les alouettes, maintenant ce sera l’Arabe. Il y en a pour un siècle, au moins. On passe de Moscou à Mosquée. » Sollers est aussi le digne héritier de Mauriac dont le Bloc-Notes se rappelle à nous. Et puis, cette sentence absolue, dans le pur esprit nietzschéen : « La société, c’est le complot des atténuations. Depuis le début (enfance) jusqu’à la fin, et au-delà. Estomper, minimiser, prendre des airs entendus, sous-entendus, avoir l’air de savoir de quoi on parle, etc...C’est la grande FAMILLE depuis la nuit des temps. » Avant-gardiste Sollers ? Non, radical ; une bonne fois pour toutes : « Ce que la société ne supporte pas, ce n’est pas qu’on la combatte (ça, elle aime assez, elle sait retourner la question), mais qu’on la récuse. Radicalement, qu’on l’ignore [...] ». Dont acte. Revenons à nos amours !

À la lecture de ces lettres magnifiques, on comprend que l’amour ne se fait pas : il s’écrit. Il est au cœur d’une expérience alchimique des corps et du langage qui n’est que l’autre nom de la poésie. On inverse toujours tout lorsqu’on rappelle que la poésie est l’art du faire et de la fabrication : c’est l’amour qui pose d’abord les fondements pour que s’édifie ensuite (en suites et variations, fugues) l’œuvre. Dante, Proust, Genet, Ronsard l’ont compris mieux que d’autres, ces poètes charnels de l’érotique florale à laquelle Sollers s’intéresse dans ces années-là : « Le Temps s’enveloppe sur lui-même, le bleu clair déferle, et je t’envoie tout ça avec les roses qui commencent à fleurir. Tu es ma Rose d’amour ! » On parlait au début de formule ; il se trouve que Dominique Rolin l’a trouvée, quelques années avant sa disparition : « Plus on est soi, plus on est l’autre ». Acquiescement de la pensée et du corps : « [...] voilà !, s’exclame Sollers. Tu as trouvé LA formule. C’est exactement ça dans l’amour vrai [...]. Non pas fusion imaginaire, mais affirmation radicale. »

Olivier Rachet, 28 Décembre 2019.

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin 1981-2008, éditions Gallimard


Giambattista Tiepolo, L’Immaculée Conception.
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