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Fukushima : l’Occident est-il un accident ? par Jean-Luc NANCY

Suivi de l’actualité de "Tokyo Time Table" et "Le temps japonais"

D 3 avril 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Michaël Ferrier, nous propose quelques nouveaux articles d’intérêt sur son site Tokyo Time Table

Un invité de marque : le philosophe Jean-Luc Nancy qui, en ce mois de mars marquant le 8e anniversaire de la catastrophe, nous donne son analyse très personnelle et stimulante du désastre de Fukushima.

« Ce que Fukushima nous signifie, c’est que justement on ne réparera pas. On ne réparera pas, par exemple, toute la radioactivité qui est allée se répandre dans les mers, s’enfouir dans les terres. Et réparera-t-on — ce qui est peut-être encore plus grave — tout le mouvement de besoin d’énergie ? »

Jean-Luc NANCY

I -Jean-Luc NANCY : L’Occident est-il un accident ?
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Jean-Luc Nancy
© Georges Seguin, 2010

Jean-Luc Nancy est philosophe et professeur émérite à l’Université de Strasbourg.
Son œuvre, largement traduite et commentée dans le monde entier,
propose une nouvelle manière de penser ensemble le monde et la politique
en interrogeant à la fois les thèmes de la communauté
et de la singularité des existences.
En août 2013, il déclare dans un entretien au journal L’Humanité :

« La catastrophe de Fukushima représente un moment décisif
car elle est survenue en un temps où tout était prêt pour lui donner un sens
qu’elle n’aurait pas eu vingt ans plus tôt.
L’état du capitalisme en surchauffe financière
en face de l’irresponsabilité d’une entreprise productrice d’énergie,
les déplacements des rapports géo-économiques et politiques
l’évidence croissante de l’absence de réflexion sur le long et même moyen terme, aussi bien écologique que technologique, sociologique et de civilisation. »

Il a publié :L’Équivalence des catastrophes (Après Fukushima),
en 2012 aux éditions Galilée.

Le texte suivant est extrait du livre Penser avec Fukushima, éd. Cécile Defaut,
sous la direction de Christian Doumet et Michaël Ferrier,
Ed. Cécile Defaut, 2016.

C’est la deuxième fois que je me trouve dans une réunion publique autour de Fukushima avec Michaël Ferrier [1], et je dois dire que j’apprécie beaucoup le travail qu’il mène et dont ce colloque fait partie, qu’il mène selon cette expression qu’il nous a proposée et tendue lui-même : avec Fukushima. Ni après, comme il l’a précisé, ni non plus, ajouterais-je, sur Fukushima. C’est-à-dire qu’avec est la meilleure manière de dire que Fukushima ne peut pas être un objet de réflexion mais plutôt un partenaire obligé de toute réflexion aujourd’hui. Cette réflexion ne peut se passer de l’horizon de ce qui est en train d’arriver au monde en tant que monde, et qui n’est peut-être justement pas sa mondialisation, mais sa complète démondialisation, sa complète déstructuration en tant que monde.

L’accident — ou la catastrophe — de Fukushima porte la marque sur-évidente de l’Occident : l’utilisation de l’énergie nucléaire est un des éléments significatifs de quelque chose qui porte le nom d’« Occident », c’est-à-dire le nom d’une région du monde à partir de laquelle s’est déployée une civilisation, mais aussi la première civilisation ayant prononcé que les civilisations savent désormais qu’elles sont mortelles, comme le disait déjà Valéry avant la Deuxième Guerre mondiale « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », première phrase du texte de Paul Valéry, La crise de l’esprit, 1919, disponible dans Œuvres I, édition établie et annotée par Jean Hytier, Paris, La Pléiade, Gallimard 1957, p. 988.

. Depuis, notre civilisation sait non seulement qu’elle est mortelle, mais qu’elle est peut-être déjà en agonie.

« L’Occident est-il un accident ? »  : c’était une plaisanterie philosophique, qui est aujourd’hui peut-être un peu oubliée, dans ma jeunesse. Poser la question était une sorte de private joke entre philosophes : Occident/accident. Mais depuis très longtemps je me suis dit que cette plaisanterie était extrêmement bien trouvée : elle pose une vraie question. L’Occident est en effet arrivé dans le monde, est arrivé au monde et a entraîné l’occidentalisation du monde au point qu’on peut dire aujourd’hui qu’il n’y a plus vraiment d’Occident : l’Occident est partout, mais de manière particulièrement remarquable à Fukushima. Est-ce donc que l’Occident est arrivé au monde comme un accident ? Et si c’est un accident, lequel ? de quelle nature ? Voilà ce à partir de quoi je voudrais réfléchir.

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DISTRIBUTIONS TOPO-LOGIQUES


Affiche pour un concert de Kraftwerk, Greek Theatre, Los Angeles,6 juin 2005.
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Si on parle d’un accident, on parle en général d’une perturbation plus ou moins grave, qui peut aller jusqu’à la catastrophe, une perturbation d’un ordre établi, un ordre justement supposé être consistant, construit et structuré de manière à empêcher l’accident. À quel ordre du monde l’Occident — l’accident occidental — aurait-il apporté une si grave, si profonde, si mondiale perturbation ? Évidemment c’est peut-être une question à laquelle nous ne pouvons même pas répondre. Quel serait, quel aurait été l’ordre du monde, le cours des affaires du monde (on ne peut même pas dire de l’histoire, puisque l’histoire est elle-même une invention de l’Occident), qui se serait développé si l’Occident n’avait eu lieu ? Et pourtant en même temps, nous ne pouvons pas nous détacher de cette pensée que l’Occident est quelque chose qui dérange, qui ne rentre pas vraiment, qui ne rentre plus — après que, pendant un certain temps, nous l’ayons cru — dans un ordre plus ou moins reconnaissable, et donc acceptable, des choses.

Reprenons à partir de ce mot d’Occident et de cette homophonie avec accident, qui est beaucoup plus qu’une homophonie parce que c’est une communauté de racine : les deux mots viennent du latin cado, cadere, qui veut dire tomber. L’Occident, c’est la chute ; l’accident, c’est aussi la chute. La seule différence entre Occident et accident, c’est que l’accident est une chute qui se produit justement par rapport à un ordre, à une normalité. L’Oc-cident, c’est la chute du soleil. Le mot Occident ne désigne pas le soleil, mais les Latins avaient l’expression d’occasus solis : le coucher du soleil. De manière très significative, sur l’autre bord de la Méditerranée, le Maghreb dit en arabe exactement la même chose : c’est aussi le coucher du soleil. Or le Japon, nous le savons, se désigne lui-même comme le pays du Soleil-Levant. Et entre le Japon et l’Europe, il y a un grand pays qui se désigne comme l’Empire du Milieu.

Que nous veulent ces étranges distributions topologiques ? D’où viennent-elles ? Là-bas soleil levant, ici soleil couchant, et entre les deux, une espèce de solstice ou d’équinoxe. Peut-être cette distribution presque symétrique d’appellations tient-elle aux positions par rapport aux océans, le Japon ayant sur sa façade Est le Pacifique, et l’Europe ayant l’Atlantique. On peut alors penser qu’il a joué une étrangetopo-logique, commandant cette toponymie de deux parties du monde par le lever et par le coucher du soleil. Qu’on regarde vers l’immense étendue inquiétante, menaçante et infranchissable jusqu’à un certain moment, qui est donc d’un côté le Pacifique et de l’autre l’Atlantique : d’un côté, on voit en effet se lever le soleil ; de l’autre côté, on le voit se coucher. Peut-être y a-t-il donc là, dans cet agencement Occident/Orient, une affaire d’incidence.

Incidence est un autre terme de la même racine : il vient lui aussi de cado,tomber. L’incident en français ordinaire, c’est un petit accident. Évidemment, même s’il y a une certaine logique économico-politique qui voudrait nous faire penser que Fukushima et d’autres sont des incidents, Fukushima n’est pas un incident. Il y entre pourtant peut-être une question d’incidence. Dans l’expression angle d’incidence, l’incidence désigne l’angle, la manière dont la lumière vient frapper quelque chose : l’incidence du soleil levant ou l’incidence du soleil couchant. On peut donc imaginer que cette incidence de la lumière du soleil — c’est-à-dire, après tout, de ce qui fait la vie, le rythme des jours et des nuits, le rythme de dies (de quoi le latin aura aussi fait deus, le dieu) — a distribué cette sorte d’étrange signification flottante entre les continents : quelque chose qui indiquerait comment il n’y a pas d’humanité sur la Terre sans division et disposition, sans répartition. Il y a donc eu, dans cette disposition (position en distension) des régions du monde, ceux qui se sont trouvés exposés au coucher du soleil, le voyant se lever depuis des terres, ce qui veut dire : comprenant que le soleil s’était déjà levé pour d’autres, avant eux.

Tandis que le Japon peut se dire : le soleil se lève pour nous, ça commence, voilà, c’est le matin, les Occidentaux sont ceux qui se disent qu’ils ont manqué l’aube. Et peut-être faut-il se presser, parce qu’il est déjà tard, le soleil va se coucher. N’est-ce pas pour cela que l’Occident est essentiellement, structurellement, organiquement, le monde de l’inquiétude, de la hâte, de l’agitation ? Il y a dans l’Occident une nécessité de se presser, de se précipiter même, parce que la nuit va tomber, et qu’avant la nuit, il faut peut-être faire quelque chose. Il y a donc un motif de l’éveil, qui est moins l’éveil en compagnie du soleil levant que le réveil, brutal, qui secoue et qui fait qu’il faut s’agiter.

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TECHNIQUE DE L’INQUIÉTUDE


Tapisserie Kraftwerk
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Hegel, dans une phrase fameuse, écrit que l’Afrique est dans la nuit [2], ce qui lui est mis à très mauvais compte et le fait traiter de raciste... C’est peut-être exactement tout le contraire. Peut-être que la phrase de Hegel veut dire : l’Afrique n’est pas dans le souci de devoir se réveiller, et se hâter, et s’inquiéter comme le fait très constamment, tout le long de la pensée de Hegel, ce qu’il appelle le Concept ou l’Esprit. Cette inquiétude, voilà je crois la seule manière dont je peux proposer non pas d’expliquer, mais d’éclairer, de jeter une certaine lumière, une certaine incidence, sur ce qui fait l’Occident : c’est-à-dire au fond ce que nous pouvons rassembler sous le nom de la technique. À un certain moment, par une série d’étapes, dans cette région du monde où la Méditerranée devient l’Europe, s’invente quelque chose qu’aujourd’hui nous pouvons désigner comme la technique, ou qu’on appelle souvent, en anglais, la technologie. Et le mot anglais a ceci d’intéressant qu’on peut dire qu’en effet il s’agit d’une logique, c’est-à-dire de l’ensemble d’une pensée, qui se pense comme et s’exerce comme technique.

Mais technique de quelle manière ? De la technique, il y en a dans toute l’humanité depuis le début de l’humanité, et le Japon lui-même n’a pas manqué de toutes sortes de techniques raffinées. Ce que nous appelons la technique ne suffit donc pas. La technique occidentale, c’est la technique inquiète, ou la technique de l’inquiétude, de l’agitation, de la précipitation pour... pour quoi ? Pour aller plus loin, aller plus vite. Tout cela se rassemble par exemple dans la découverte de l’Amérique. L’Occident, c’est d’abord celui qui va plus loin, plus loin que ce qui avait jamais été considéré comme une distance franchissable. Plus vite, sur un autre plan, le plan des armes, et c’est la poudre à canon qui transforme la pratique des armes, et transforme notamment le rapport à la distance et à la proximité, avec l’instantanéité d’un coup qui, à distance, frappe l’ennemi. En 1540, nous disent les historiens, des Portugais débarquent au Japon avec des mousquets, et très vite les mousquets sont adoptés, reproduits, répétés, et bien entendu la poudre et les balles qui vont avec, à travers le Japon. À peu près en même temps, François Xavier débarque lui aussi avec autre chose — je ne veux pas induire le christianisme comme arme à feu — mais autre chose qui participe aussi de ce franchissement de la distance, parce que ce que François Xavier apporte n’est pas une autre religion. Non : c’est l’universel, en tant que religion. Et l’universel, qui en effet est peut-être difficilement séparable des mousquets.

À l’époque Meiji, le Japon finit par se résoudre lui-même, mais en étant sérieusement poussé à cette résolution par l’intervention occidentale armée, à entrer dans ce monde de la technique. C’est l’occidentalisation du Japon, un des phénomènes les plus remarquables si l’on considère cet orbe terrestre Orient-Occident : cet événement de Meiji n’a guère comme correspondant dans l’Europe, ou sur le bord de l’Europe, que l’événement turc dû à Kemal Atatürk. Ce sont les deux événements géopolitiques de l’occidentalisation. Mais pendant que le Japon entre dans l’occidentalisation — c’est-à-dire qu’il commence au fond à approcher du soleil couchant, que son soleil levant commence à se coucher peut-être en même temps qu’il se lève —, qu’est-ce qui arrive à l’Occident ? L’Occident commence, je dirais, à s’accidenter, visiblement. Il est dans le moment de son triomphe technique —la tour Eiffel est comme un symbole de cet âge qu’un historien français a appelél’âge des bourgeois conquérants [3]— mais se fait jour en même temps une inquiétude, une inquiétude sur son inquiétude pourrait-on dire : l’inquiétude de l’Occident est devenue inquiétude perplexe, non seulement agitée mais soucieuse — peut-être elle l’a toujours été, depuis le début, d’ailleurs.

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LE GOUVERNAIL D’ÉTAMBOT / LE POINT PIVOT DU MONDE


Gouvernail d’étambot, sculpture de batellerie, fin 18e siècle
Musée Basque et de l’histoire de Bayonne
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Avant de reprendre sur cette accidentalisation de l’Occident, qui commence à se demander ce qu’il fait au juste avec cette énorme puissance qui déjà est mondiale, je voudrais revenir un instant sur un moment-clef, à la fois dans cette occidentalisation et dans ce qui a peut-être préparé son accidentalisation. Comme on le sait, la découverte de l’Amérique et la navigation très lointaine ont évidemment été possibles par un ensemble de données techniques, mais il a aussi fallu autre chose : pour rassembler des moyens techniques, il faut toujours qu’il y ait un désir — on ne peut même pas dire une volonté —, une pulsion, une poussée qui est justement la poussée occidentale, la poussée au loin. Par exemple, jusqu’au XVIIe siècle, est-ce que le Japon s’est jamais occupé d’aller chercher, même en rêve, même en imaginaire, des biens, des choses qui auraient été très loin ? Non. Tandis que l’Europe, elle, s’agite dans ce but depuis le XIIe siècle : faire venir des richesses de loin.

Il y a un élément qui est central — pivot, c’est le cas de le dire — dans toute cette affaire : c’est ce qu’on appelle le gouvernail d’étambot. Le gouvernail d’étambot n’est pas celui à deux rames latérales, ni celui muni d’un seul aviron à l’arrière (qui est un mode de propulsion encore en vigueur dans des régions de marées), mais le gouvernail unique situé à la poupe du navire, c’est-à-dire fixé sur l’arrière, avec pivot. Cette invention, qui a elle-même en Europe une histoire compliquée parce qu’il semble qu’elle soit venue du Nord, des Vikings, est le pivot de l’histoire que j’essaie de raconter : c’est vraiment autour d’elle que cette histoire tourne, parce qu’avec ce gouvernail, et seulement avec ce gouvernail, il est possible de tourner très vite d’Est en Ouest, de s’orienter dans tous les sens et de tenter une navigation qui ne soit pas simplement une navigation côtière.

Les historiens pensent, à partir des gravures de bateaux de l’époque, qu’on peut dater exactement de 1600 l’adoption du gouvernail d’étambot par les Japonais. Il semble aussi que ce soit des Japonais qui les premiers l’aient adopté, environ cinquante ans après le mousquet et le christianisme. Voilà peut-être l’accident, qui n’est pas simplement quelque chose qui arrive, qui est même pourrait-on dire un incident : le gouvernail d’étambot. Ce point de pivotement du monde, c’est en même temps le point à partir duquel l’Occident s’est donné les moyens de circuler partout à travers le monde, de s’orienter : l’orientation (aller vers l’Orient, c’est-à-dire vers l’origine de la lumière) est désormais devenue l’affaire de l’Occident. Au fond, l’Occident révèle aussi à partir de ce moment-là que ce qu’il veut c’est l’Orient, c’est s’orienter. C’est là que se révèle sa vraie nature d’angoisse devant le soleil couchant : comment retrouver le soleil levant ? Les Européens ont toujours voulu être japonais ; mais ils l’ont fait en rendant les Japonais occidentaux.

Jean-Luc NANCY

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LIRE LA SUITE


- S’ORIENTER DANS LA PENSÉE : LES LUMIÈRES
- PENSER SELON LA STRUCTION
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l’intégrale de l’article Sur le site Tokyo Time Table


Sous la direction de

de Christian Doumet

et Michaël Ferrier

Editions
Cécile Defaut

2016

sur amazon.fr

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VOIR AUSSI SUR PILEFACE :

Après Fukushima

Michaël Ferrier sur Pileface

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II - DECOUVRIR AUSSI CE MOIS, SUR TOKYO TIME TABLE
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Aussi ce mois-ci, dans Tokyo Time Table deux textes inédits, qui inaugurent un dossier "Japonismes" (au pluriel). Celui-ci vise à mieux faire connaître un mouvement qui, pour avoir souvent les honneurs des journaux, est néanmoins très peu et fort mal connu dans sa dimension internationale.

Le premier texte, signé Gilles Mastalski, concerne donc le Japonisme dans l’Empire des Habsbourg-à l’aide de deux peintres :Julian Falat et Emil Orlik.

Le deuxième, de Viviane Le Berre , évoque le Japonisme via les figures de deux femmes, faisant partie des rares artistes qui ont fait le déplacement jusqu’au Japon pour y étudier les estampes et en apprendre la technique : Helen Hyde et Bertha Lum

Bonnes lectures, et bonne écoute,

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DE LA MONARCHIE DES HABSBOURG AU PAYS DU SOLEIL LEVANT

« De la fin du XIXème au début du XXème siècle, l’influence de l’art japonais s’étend à de nombreux pays, et le défunt empire austro-hongrois (1867-1918) ne fait pas exception. La monarchie des Habsbourg ayant cessé d’exister à la fin de la Première Guerre mondiale, le courant japoniste qui l’a traversée n’a depuis pratiquement pas été étudié en tant que tel. »

VOIR ICI
*

POUR L’AMOUR DE L’ESTAMPE : HELEN HYDE ET BERTHA LUM

Au moment où l’Occident commence à entrevoir le potentiel moderniste et libérateur que peut jouer l’art japonais dans son influence sur les pratiques européennes, « vivre le Japon »et en emprunter les codes artistiques, surtout pour deux femmes, constitue en soi un acte d’avant-garde.

Viviane Le Berre

VOIR ICI
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Signalons enfin la parution de François, portrait d’un absent lecture intégrale par l’acteur Thibault de Montalembert,
dans la collection "Ecoutez lire" de Gallimard.

VOIR ICI
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III - LE TEMPS JAPONAIS
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Traditions Le Japon va
(littéralement) entrer
dans une nouvelle ère :
l’ère "Reiwa"
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afp.com/JIJI PRESS

Le règne de l’empereur Naruhito, qui succédera prochainement à son père, Akihito, marquera le début d’une nouvelle ère impériale. Elle vient d’être baptisée "Reiwa".

"Reiwa." C’est ainsi qu’a été baptisée la nouvelle ère impériale qui s’ouvrira le mois prochain au Japon avec le début du règne de l’empereur Naruhito. Il succédera le 1er mai à son père, Akihito. Ce dernier portera le titre d’empereur émérite après son abdication...

"Reiwa", le nom donné à cette 248ème ère, est l’association de deux idéogrammes qui honorent l’ "harmonie". "Cela évoque la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres", a précisé en conférence de presse le Premier ministre Shinzo Abe. "Ce nom veut marquer le début d’une période qui déborde d’espoir", a-t-il ajouté.

"Vénérable harmonie"L’expert en littérature japonaise Ryan Shaldjian Morrison, de l’Université de Nagoya, propose comme traduction la plus appropriée "vénérable harmonie". Il signale toutefois que "rei" peut avoir d’autres significations comme "ordre" ou "bien/beau/agréable". Ce terme est tiré d’un court poème japonais "waka" faisant référence à la nature, extrait de la plus ancienne anthologie de poésie japonaise appelée Manyoshu, vieille de 1200 ans.

Par LEXPRESS.fr avec AFP, 01/04/2019


small>L’Empereur Akihito (à droite) et le prince héritier Naruhito saluent la foule lors de leurs voeux de Nouvel An le 2 janvier 2019
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Traditions Réflexion sur
le temps japonais
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Asahi Shimbun (Tokyo), 21/03/2019

Mais réfléchissons un instant. Que signifie cette division du temps en ères ? Et d’abord, qu’est-ce que le temps ?? Que penser de la coutume qui consiste à fixer une nouvelle ère et à donner un nom à une époque ?

Dans l’Union soviétique de Staline, les montres étaient interdites dans les camps de concentration. C’est Alexandre Soljenitsyne, Prix Nobel de littérature, qui l’écrit. Il explique que c’étaient les autorités pénitentiaires qui connaissaient l’heure pour les prisonniers. Les détenus n’avaient aucun moyen d’être informés sur le temps. L’heure de se mettre au travail, celle de finir le repas étaient contrôlées unilatéralement par les responsables, en partie à des fins disciplinaires.

Si l’on se penche sur l’histoire, on constate que de nombreux régimes ont utilisé le temps comme un outil de pouvoir. Le système des ères japonaises est lui-même issu de la culture chinoise, dans laquelle l’empereur contrôlait letemps.

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Gouverner le temps

C’est l’empereur Wu, de la dynastie des Hans antérieurs (206 av. J.-C. – 8 apr. J.-C.), qui a commencé à donner un nom aux époques. Le souverain le choisissait lui-même et, en s’y référant, le peuple faisait acte d’allégeance. Des pays voisins ont repris cette coutume, en particulier le Japon, où Taika a été le nom de la première ère [débutée en 645 de l’ère chrétienne].

Pour pouvoir vivre en collectivité, il est indispensable de disposer d’un système commun de mesure du temps. C’est pour cette raison que différents calendriers ont été créés dans le monde : le calendrier grégorien ou calendrier chrétien, le calendrier hégirien ou calendrier islamique, le calendrier bouddhiste et le calendrier juif.

Le système japonais, lui, se distingue par des kaigen [changements d’ère]. À partir de l’ère Meiji (1868-1912), le Japon a adopté la règle “issei ichigen” [un règne, une ère], en vertu de laquelle chaque empereur est associé à une ère. Chaque fois qu’un empereur monte sur le trône, une nouvelle ère commence.

En 1979, quand cette règle a été érigée en loi, l’essayiste Kiyoshi Watanabe, ancien membre de la marine impériale, a écrit dans Watashi no Tenno kan [“Ma vision de l’empereur”] : “Le temps sera divisé par la mort des empereurs. Son passage, autrement dit toute notre vie quotidienne, sera placé sous le contrôle de l’empereur.”

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Le temps “ne peut exister en dehors du contexte social”

Les ères se distinguent par les événements qui les marquent. Quand elles coïncident avec une période sombre telle que la guerre, elles peuvent inspirer un sentiment de rejet [comme l’ère Showa, 1926-1989, marquée par la Seconde Guerre mondiale]. Cependant, aujourd’hui, il semble que le sujet laisse nombre de Japonais indifférents. Selon un sondage réalisé début mars par l’Asahi, 40% des personnes interrogées souhaitent continuer à se référer aux ères impériales dans leur vie quotidienne et 50% préféreraient par ailleurs, 37% pensent qu’avec l’intronisation d’un nouvel empereur et l’inauguration au calendrier grégorien [les deux sont utilisées aujourd’hui]. Pa d’une nouvelle ère, le climat social changera, alors que 57% ne sont pas de cetavis.

Ces préférences soit pour le système d’ères impériales, soit pour le calendrier grégorien s’expliquent sans doute par des sentiments personnels. Elles sont assez naturelles dans la mesure où il n’existe pas de système universel de mesure du temps.

Le mot chinois yuzhou [pris comme référence culturelle classique au Japon] signifie “univers”. Dans ce mot composé de deux idéogrammes, le premier représente l’espace et le second le temps. Comme ce terme l’illustre, le temps est indissociable de l’espace [Avant Einstein - note pileface] ; il ne peut exister en dehors du contexte social

S’il existe des marqueurs du temps comme le “bel âge”, il y en a d’autres comme l’“après-guerre” ou la “génération du baby-boom”. Et à l’échelon mondial, on trouve aussi des expressions comme la “guerre froide” et l’“ère de la mondialisation”. La référence au temps – en tant qu’étape importante de la vie ou en tant qu’évolution d’un pays ou du monde – sert peut-être à adapter notre pensée et notre champ de vision aux différents moments.

On peut bien sûr conserver le système japonais des ères. Mais il est essentiel d’avoir une perspective suffisamment large et ouverte pour saisir le temps dans toute sa diversité. Car c’est à l’individu, et à lui seul, que revient la liberté de passer sur ces moments ou de les graver.

Crédit : Courrier International, 21/03/2019.


[1La première a eu lieu le 1er avril 2014 à Mâcon, dans le cadre du Festival La manufacture d’idées : « Penser et écrire avec Fukushima », débat entre Michaël Ferrier et Jean-Luc Nancy, modéré par Emmanuel Favre.

[2« L’Afrique, (...) le pays de l’enfance qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit », G.W.F. Hegel,La Raison dans l’Histoire, cours (1822-1830), trad. K. Papaioannou, Paris, Éditions 10/18, 1965.

[3Charles Morazé,Les bourgeois conquérants, Paris, A. Colin, 1957 ; rééd. tome 1 :La Montée en puissance 1780-1848, Paris, Editions Complexe, 1999 ; tome 2 :À la conquête du monde 1848-1890, Paris, Editions Complexe, 2000.

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