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Dominique Noguez est mort. Son parcours avait croisé celui de Philippe Sollers

D 16 mars 2019     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Tandis que Dominique Noguez venait de publier Encore une citation, monsieur le bourreau !, paru le 27 février (Albin Michel), Philippe Sollers publiait Le Nouveau, ultimes pirouettes ironiques de part et d’autre. Mais Philippe Sollers reste à bord - puisqu’il s’agit du nom d’un bateau – et qu’il continue à regarder la mer (« Sollers face à la mer » titre Jérôme Garcin), alors que Dominique Noguez a largué les amarres pour un voyage sans retour.

Il est mort dans la nuit du 14 au 15 mars, à l’hôpital Georges Pompidou, à Paris, des suites d’un cancer. Il avait 76 ans. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie, ce spécialiste du cinéma expérimental avait publié son premier roman, M & R en 1981 (Robert Laffont), exploré tous les genres littéraires ou presque, avec fantaisie et érudition – au fil de neuf romans et d’une trentaine de récits ou essais, parmi lesquels l’hilarant et désespéré Comment rater complètement sa vie (Payot, 2002). En 1997, il avait reçu le prix Femina pour Amour noir, un roman publié par Philippe Sollers dans sa collection L’INFINI/Gallimard. En 2017, il avait reçu le prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre

Amour noir, et un entretien Dominique Noguez-Sollers que nous avions publié ICI constituent deux des moments où les parcours de Noguez et Sollers se sont croisés.

ZOOM : cliquer l’image

Amour noir

Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 27-08-1997

« Jamais je n’avais regardé ses yeux de si près. Ils étaient d’un brun foncé, presque aussi sombres que leur pupille. Je ne pourrais pas écrire que je la regardais au fond des yeux car ces yeux-là n’avaient pas de fond. Ils n’étaient qu’une surface noire, désespérément opaque, des yeux inhumains, de rapace ou de lynx, d’une dureté de marbre ou de météorite, des yeux qui me regardaient mais ne me voyaient pas, qui ne m’aimaient pas, qui ne m’aimeraient jamais, qui n’aimaient ni n’aimeraient jamais personne, des yeux d’un autre monde. »

Il obtient le prix Roger-Nimier en 1995 pour Les Martagons et le prix Femina en 1997 pour Amour noir

« L’excellent auteur d’"Amour noir" ne nous apprendra plus à "rater complètement notre vie en onze leçons". Il avait 76 ans. Il nous manque déjà. »
Grégoire Leménager, L’Obs

15 mars 2019

Sollers éditeur a aussi publié « Le grantécrivain » (2000) de Dominique Noguez : Voir ICI

Un entretien Noguez-Sollers


MONTHERLANT, TEL QUEL

Philippe Sollers (testant l’appareil)  : - Ha ! ha ! ha ! ha !

Dominique Noguez : - Je me souviens qu’en octobre 1995, une des premières fois où j’ai eu le plaisir de parler avec vous - c’était pendant un colloque sur « L’écrivain et l’intellectuel » à la Société des gens de lettres -, il y avait eu un déjeuner avec l’organisatrice, Martine Segonds-Bauer. Nous avions constaté, elle et moi, que nous aimions beaucoup Montherlant ; et, un peu par défi, je vous avais demandé : « Mais vous, c’est un auteur que vous ne devez pas supporter ! » et, à ma grande surprise, vous aviez répondu : « Au contraire ! » C’est la raison pour laquelle je vous interroge aujourd’hui.

Ph. S. : - Eh bien vous me donnez l’occasion de combler une lacune dans ce que j’aurai écrit sur les écrivains en général et les écrivains français en particulier. Et je vais vous expliquer pourquoi je ne l’ai pas fait, ce qui, de mon point de vue, est une erreur que je suis en train de réparer aujourd’hui avec vous.

D. N. : - Effectivement, j’ai cherché dans vos livres de critique, notamment dans La Guerre du goût, et je n’ai trouvé mention du nom de Montherlant qu’une fois, dans le texte intitulé « Stratégie de Céline »,à propos du quolibet dont Céline assaisonne notre auteur...

Ph. S. : - « Buste-à-pattes » !

D. N. : - « Buste-à-pattes ».

Ph. S. : - Eh bien je vais rectifier tout cela et je vous remercie donc de m’en donner l’occasion. Dans son Bloc-notes du 28 novembre 1958, Mauriac est surpris de me voir faire l’apologie de Montherlant, notamment d’une pièce de théâtre que j’étais allé voir - j’ai donc vingt-deux ans à l’époque -, qui s’appelle Don Juan et qui était quasi unanimement éreintée. Et moi j’avais trouvé ça pas mal du tout. « Il ne pense pas, dit Mauriac, tout le mal qu’on dit de cette pièce. Il pèse (c’est de moi qu’il s’agit) dans d’exactes balances et ce que Montherlant a reçu au départ et ce qu’il a fait de ce don royal. Si nos cadets tiraient la morale de nos vies... Aucun ne le fait, sauf peut-être ce Philippe. » Je me déclare là tout à fait partisan de Montherlant...

D. N. : - Ce que Mauriac cite, ce sont des propos oraux de vous, ou vous l’aviez écrit ?

Ph. S. : - Non, c’est une conversation - qu’il rapporte dans son Bloc-Notes en novembre 1958... J’ai lu Montherlant avec beaucoup d’intérêt et même de façon passionnée à l’âge de quinze ou seize ans. Et je l’ai tellement lu que je l’ai un peu oublié par la suite. Vous me donnez l’occasion, donc, de me replonger non pas dans toute son œuvre, mais d’abord de signaler 1) à quel point il est oublié ; 2) à quel point il est méjugé ; 3) à quel point il est censuré de façon quasiment pavlovienne. Vous dites « Montherlant » et tout de suite arrivent les clichés habituels : « C’est l’extrême-droite ». Et c’est, surtout, le mot magique - un des mots magiques - de l’époque : « misogyne ». Immédiatement. Il y a là quelque chose qui attire l’attention, qui donne de l’intérêt à quelqu’un d’aussi mal jugé, d’aussi enfoui.

Avant d’aborder Les jeunes Filles, que j’ai relu pour vous, livre extraordinaire en quatre volumes et qui se lit aujourd’hui comme je l’ai lu à l’époque... C’est très étrange parce que, les préjugés étant restés les mêmes sous d’autres noms, ce sont des livres qui n’ont absolument pas, d’après moi, une ride, sauf une ride d’époque, nous allons voir pourquoi il en est ainsi. Donc, nous sommes là, dans ces livres, vers 1935-1936, avec une narration qui est un peu antérieure. C’est l’époque où Montherlant a quarante ans et ces livres ont eu beaucoup de succès.

Auparavant, j’ai gardé un souvenir tout à fait ébloui de La Petite Infante de Castille, figurez-vous. L’Espagne, j’ai vécu ça très tôt - pour des raisons biographiques sur lesquelles je me suis expliqué dans un premier roman qui paraît précisément en 1958 et qui est quand même une grande histoire espagnole. J’allais tous les ans, longtemps, en Espagne, à Barcelone, qui était à ce moment-là une ville stupéfiante de liberté, et qui ne dormait pas - sauf un tout petit peu entre cinq heures et six heures du matin. Et c’est cette Espagne de Montherlant qui m’a tout de suite intrigué, chez lui. D’autant plus que - encore une raison de le détester aujourd’hui, et je vais augmenter la détestation dont je suis l’objet en disant que je suis (ou que j’ai été, plutôt) un fervent partisan des corridas, que j’en ai vu plein en Espagne, notamment à Barcelone, que j’en ai vu à Bordeaux, avec mises à mort, et que je trouve tout à fait émouvant de voir que c’est le président de la République française, Gaston Doumergue, à qui est dédié Les Bestiaires, je ne sais pas si vous vous en souvenez, avec une belle dédicace qui malheureusement s’achève par Mistral, ce qui me gâte la chute. Mais enfin, Montherlant s’est beaucoup dépensé physiquement dans cette dimension dangereuse des choses, puisque vous vous rappelez que, dans Les Bestiaires, il fait suivre la fin d’un petit florilège où il raconte - où la presse, même, raconte - qu’un jeune aficionado a fait ses preuves, a été blessé d’un coup de corne...
- N’y a-t-il pas aussi un certificat médical ?
- Je vous signale en tout cas que La Femme de France, dans sa« petite correspondance » du 24 janvier 1926 dit, exactement - on voit pointer un féminisme qui ne va pas encore envahir l’espace comme il l’a envahi aujourd’hui - : « Quel bonheur, mes abeilles ! Montherlant, ce poseur, vient de recevoir un coup de corne dans les reins : c’était exactement ce que je lui souhaitais. Brave taureau, va ! » Je me demande si ça n’est pas à partir de là que Montherlant a décidé de passer à un autre genre de faena, comme on dit en espagnol, c’est-à-dire si ça n’est pas déjà à partir de là qu’il commence à comprendre qu’il faut s’expliquer sur ce qu’il appelle « les jeunes filles ». Les jeunes filles, ça n’est pas du tout mon genre, puisque j’ai repris ce flambeau de la critique sexuelle et sociale en racontant mes situations concrètes avec un livre qui s’appelle Femmes - et Femmes, ce n’est pas du tout Jeunes Filles. ... « Jeunes filles »,vous ouvrez Mon cœur mis à nu de Baudelaire et vous lisez : « La jeune fille des éditeurs. / La jeune fille des rédacteurs en chef. / La jeune fille épouvantail, monstre, assassin de l’art. [ ... ] /Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécillité unie à la plus grande dépravation. / Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien. » Que diable donc Montherlant est-il allé faire avec des jeunes filles ? Nous allons y venir. Mais avant : La Petite Infante de Castille, Barcelone, le fait de sentir cette ville - ah ! il l’a sentie, indubitablement, et ça n’est pas très courant chez les écrivains français qui auront senti disons ce qu’il y a dans le...

D. N. : - Mandiargues !

Ph. S. : - Oui ... C’est beaucoup plus direct et tôt chez Montherlant. Il a beaucoup vécu au Sud et à l’étranger, c’est aussi ça qui est notable. En tout cas, moi, je vivais à ce moment-là en Espagne, d’abord de façon privée et ensuite...

D. N. : - Pas en 1929, quand même !

Ph. S. : - Non. 1936 - la date des Jeunes Filles - c’est l’année de ma naissance !

Mais, à quinze-seize ans, j’ai lu ça (il montre le tome I des Romans de Montherlant en Pléiade) et je vous prouve tout de suite que c’est magnifiquement écrit... (Pas toujours. Dans Les jeunes Filles, il y a des longueurs, quand même.) Mais voici Barcelone : « Je m’assis dans l’ombre d’un trois-mâts blanc venu de Palma avec un chargement d’oranges : quelques-unes avaient roulé dans la mer, comme dans un ciel bleu sombre des planètes fabuleuses. Le vaisseau portait à sa poupe, haute comme les châteaux des caravelles, les tours et les lions, l’écusson d’Espagne ceint de sculptures dorées. Ses grandes voiles étaient lourdes et légères. Ses mâts vernis jetaient les éclats du métal. Dans le vent, qui tantôt s’enflait, tantôt faiblissait, le drapeau jaune et rouge coulait comme un fleuve rapide [1] » Les mots sont à leur place, la scansion de la phrase aussi : c’est quelqu’un qui a fait d’énormes progrès depuis ses premiers livres, depuis Le Songe. Je crois qu’avec La Petite Infante de Castille il est vraiment là où il faut. Voilà.

Bon. Les Jeunes Filles. Alors, d’abord, ce livre m’a laissé un souvenir très profond parce que c’est un très bon roman - ce qu’on devrait examiner dans le cas de Montherlant, au lieu de le statufier, comme d’habitude, en quelques clichés idéologiques. C’est un très très bon roman dans la mesure où l’invention du discours et les comportements de ce qu’il faut bien appeler l’adversaire, pour lui, à ce moment-là, sont remarquablement pris en compte. Il a le langage de l’adversaire. La preuve, c’est que c’est un roman qui se passe beaucoup par lettres. Les principaux personnages féminins - pour ne prendre que Solange Dandillot ou Andrée Hacquebaut - sont impeccablement saisis de l’intérieur. C’est Mlle Bovary ! et là, nous entrons dans des observations qui vont être de plus en plus détaillées. Je me demande pourquoi Montherlant, ethnologue à mon avis très supérieur à Lévi-Strauss, a passé autant de temps sur ce terrain. Vous vous rappelez sans doute, cher Noguez, que le fauteuil de Montherlant à l’Académie française a été occupé par Claude Lévi-Strauss. Il faudrait, je vous le conseille fermement, retrouver l’éloge prononcé par M. Claude Lévi-Strauss de M. Henry de Montherlant. Puisque ça a eu lieu. A mon avis, c’est peu connu. Vous le saviez, sans doute ?

D. N. : - Oui, mais je ne l’ai jamais lu. Et vous, vous avez pu le lire ?

Ph. S. - Non. Mais on a envie de le lire. Vous saviez que c’était Lévi-Strauss qui avait pris sa place à l’Académie ?

D. N. : - Oui.

Ph. S. : - Pardon. Moi, je l’ai appris en feuilletant l’actualité de l’époque. Cela est intéressant si l’on se souvient que Lévi-Strauss, dans ses bord-à-bord littéraires, a commencé dans L’Étudiant socialiste par faire un article très favorable au Voyage au bout de la nuit de Céline, a continué par des rapports maritimes et américains avec André Breton, et que, donc, en 1973, il prononce l’éloge de Montherlant à l’Académie française. (Montherlant s’est suicidé l’année d’avant.) Ce qui est aussi très intéressant comme démarche, si on rentre dans la mythologie qui était la sienne, ou sa religion - en employant ce mot - qui est à la fois superbement catholique, baroque... enfin espagnole ; mais fondamentalement, n’est-ce pas... - le forum romain où ses cendres ont été dispersées. Autant en emporte le vent. Fin peu académique. C’est tout de même très intéressant de voir quelqu’un qui traverse l’existence comme ça, en tant qu’écrivain menacé dans son œuvre même. Je me rappelle que ce thème-là m’a beaucoup intrigué. C’est évidemment dans la foulée de Nietzsche, mais avec études et portraits ethnologiques remarquables. Le personnage de la dévote, on peut le passer, il ne tient pas beaucoup ... Ça commence comme ça...

D. N. : - « Notre Seigneur Jésus-Christ »...

Ph. S. : - Je ne sais plus comment elle s’appelle, attendez... (il feuillette le Pléiade) Elle hésite entre Jésus-Christ et lui, quoi ! Bon. C’est quand même obsolète, comme on dit ! - encore que, il faudrait peut-être... Voilà : Les Jeunes Filles, 1936. C’est « Mademoiselle Thérèse Pantevin à la Vallée Maurienne ». Elle commence ses lettres par un signe de croix, « Notre Seigneur Jésus-Christ ». Voilà. « Je vous remercie, Monsieur, et cher Bien-Aimé... » Bon. Là, il y a, dans la coulisse, un peu de La Religieuse portugaise... Ce qui m’intéresse, c’est la documentation de Montherlant pour ces quatre livres - Les jeunes Filles, Pitié pour les femmes, Le Démon du bien (qui est probablement le meilleur) et Les Lépreuses pour finir, ce qui est énorme... Il s’est beaucoup renseigné. Il a introduit tout de suite des pages d’actualité, par exemple les petites annonces. Vous avez ça dès le début : « Jeune fille, bl., jolie, 28 ans, 20.000 fr. économies, catholique, épous. M. ay. situation. [...] Jeune fille, 25 ans, acajou, mince, très jolie, jolies jambes, sans fortune, dactylo ville province, épouserait... » D’emblée...

D. N. : - C’est un détail : est-ce que vous pensez qu’elles sont authentiques ou est-ce que c’est lui qui les réinvente ?

Ph. S. : - Je crois que c’est authentique. Ça traîne partout. Prenez le courrier de L’Observateur aujourd’hui, si vous voulez, vous aurez à peu près la même chose en plus cru.

J’ai beaucoup fait ça avec Femmes et mes autres livres : documentation directe. Si on se met dans un certain état de récit sardonique, sarcastique, etc., on commence à voir l’actualité d’une façon énorme. Il suffit de se mettre dans un certain état. Vous voyez bien que tout ça tourne autour du mariage, qui va être la grande scie du Démon du bien. Est-ce qu’il va se marier ? Ou est-ce qu’il ne va pas se marier ? Moi, ça me fait sourire beaucoup parce qu’en effet s’il se marie, et bien c’est toujours le mariage à la française, bourgeoise, c’est-à-dire qu’il épouse la société de son temps, la mère, le père, etc. La mère, surtout. Il y a des remarques extrêmement fines sur le seul amour peut-être d’une mère : plutôt que le garçon, c’est la fille. Il y a des choses très intéressantes sur les filles et leur mère, sujet à vrai dire inépuisable, comme le ressac.

Mais il y a aussi les annonces d’hommes : « Jeune homme, 1 m. 80, très chic, très bon danseur, sportif, recordman, rencontrerait jeune fille blonde, indépendante, en vue mariage. Promenades auto. » Tout cela « extrait de Le plus beau jour, revue mensuelle des mariages, octobre 1926 ». Les lettres de la vieille fille qui veut éprouver l’amour (un personnage monumental - il faudrait que tout le monde connaisse Andrée Hacquebaut !) sont prodigieuses. Andrée Hacquebaut a trente ans, c’est une jeune vieille fille graphomane et idéaliste - on ne sait pas si Montherlant a écrit lui-même ces lettres, s’il les a reçues ou arrangées, en tout cas c’est d’une invention et d’une vérité remarquables, comique et pathétique mêlés. Il est vrai que les gens écrivaient plutôt bien, jusque vers 1960... Mme Rimbaud écrit très bien, Vitalie Rimbaud aussi, Isabelle Rimbaud aussi, n’est-ce pas ?

D. N. : - L’école de la République !

Ph. S. : - Il y avait de l’instruction ! Et donc...

D. N. : - Vous me ferez penser : j’ai quelque chose à vous montrer.

Ph. S. : - B on. Eh bien alors, allez-y.

D. N. : - C’est une lettre de Morand que nous allons publier...

Ph. S. : - Ça tombe très bien !

D. N. : Elle est de 39, sur l’ensemble des Jeunes Filles.

Ph. S. (qui lit la lettre)  : - Ah c’est très bien ! Je co-signe, si vous permettez !
Oui, parce que cette lettre de Morand fait allusion au bon mariage, ce qui, dans son cas, d’après lui, a été extrêmement satisfaisant, bien que ça l’ait empêché de voir Venise comme il faut, c’est-à-dire qu’il a basculé du côté de l’orthodoxie jusqu’aux cendres, et, donc, il n’a pas
vu Palladio.

D. N. : - C’est comme en 1940, elle [2] lui a fait faire le mauvais choix.

Ph. S. : - Voilà : le mauvais choix ! Que n’est-il resté à Londres ! Comme Céline, d’ailleurs. Mais enfin, fermons cette parenthèse pour éviter les discussions sur le politiquement correct ou le politiquement incorrect... Ce qui m’intéresse chez Montherlant, c’est son aspect extraordinairement incorrect, peut-être plus incorrect que Morand - en dehors de la sphère dite politico-idéologigue, sur le fond, c’est-à-dire la force de frappe sur quelque chose qui n’est pas dit, qui est vrai sans que personne ose le dire, ou que chacun ou chacune est trop lâche, ou trop aliéné, ou trop mensonger pour dire. Vous me direz que la question de la vérité ne se pose pas en littérature : je suis d’un avis contraire. Je pense que c’est très important et que, quand Costals, ce héros qui, finalement, a ses faiblesses ou même son auto-ironie - parce que le livre est très drôle : je suis frappé de voir que Morand a ri ; en effet, on rit très souvent -, dit qu’il ment tout le temps, pour se protéger, j’ai envie d’ajouter qu’il ment au mensonge. Où est le mal de mentir au mensonge ?

« Un homme qui lit une feuille d’annonces matrimoniales peut délivrer, tour à tour, plusieurs des hommes qu’il y a en lui : l’homme qui rit, l’homme qui convoite, l’homme qui réfléchit ; dans cet "homme qui réfléchit" il y a aussi un homme qui pleure » (rire). Alors, que diable est-il allé faire dans cette galère ? Vous avez donc ces correspondantes auxquelles il ne répond pas, ce qui est la conduite à tenir, bien entendu : c’est dans mon courrier, toutes les semaines, vous n’en doutez pas, n’est-ce pas, les lettres dont je reconnais l’écriture, qui vont directement au panier, depuis des années et des années. Il y a là un syndrome des relations de la femme idéaliste, de la jeune fille éternelle qui veut se marier, ce qui ressemble beaucoup aux passions que pouvait déclencher autrefois le clergé. N’importe quel prêtre a reçu, comme ça, cinquante lettres de folles amoureuses par semaine. Un écrivain peut se trouver dans le même cas. Ce qui est intéressant, c’est évidemment la folie, mais cette folie mérite d’être décrite dans le détail. Montherlant est un des seuls qui le fasse. Il s’est appuyé ce travail. Car si vous lisez les lettres de Mlle Hacguebaut, qui sont d’ailleurs magnifiques d’auto-aveuglement, c’est vraiment un gros travail de recréation ou d’entrée retorse dans les motivations de l’adversaire. C’est un véritable tour de force psychologique. Les lettres d’Andrée Hacguebaut sont souvent longues, et vous vous rappelez qu’elle a trente ans, qu’elle est toujours vierge (comme on dit), qu’elle rêve d’avoir une liaison torride avec cet écrivain célèbre (il est déjà très célèbre), et que lui, ou ne lui répond pas ou n’ouvre pas ses lettres - c’est l’un des moments les plus drôles, mais, quand même, il les garde classées, l’enveloppe non ouverte, ce qui est déjà bizarre -, et il est quand même vulnérable à la folie féminine, à l’idéalisme féminin tel qu’il est porté sans arrêt par la société. Il faut que ça fonctionne. Bon. Alors, c’est là qu’on peut se demander - sans quoi il n’y aurait pas de roman - pourquoi il a parfois répondu, parfois donné des rendez-vous, parfois, lassé par le fait que Mlle Hacquebaut est très laide, que c’est un laideron ... elle est consciente de son état d’infériorité physique, mais l’amour, n’est-ce pas, peut tout au-delà du physique (croit-elle, croit-on, enfin fait-on croire !). Vous vous rappelez cette scène - il y en a d’autres - merveilleuse où il dîne avec elle et son regard tombe sur ses avant-bras qui sont sales. Même s’il avait eu envie d’elle, ça aurait coupé son envie. D’autre part, il passe son temps à lui dire qu’il n’y aura rien, qu’elle n’obtiendra rien de lui, qu’il ne l’aime pas, qu’il ne la désire pas. Et plus il fait ça, évidemment, et plus elle s’enflamme, parce que ce n’est pas possible, elle voit des messages cryptés, elle l’entend à la radio, sa voix lui parle... Ça vaut, vous savez, les séances célèbres - enfin, pas assez célèbres - quand Charcot, à la Salpêtrière, présentait ses hystériques, avec, dans un coin, Freud qui écoutait ça quand même avec intérêt. Et quand Charcot lui chuchote un jour, à propos des manifestations physiologiques de l’hystérie : « C’est toujours la chose sexuelle, bien sûr », Freud se demande : « Mais pourquoi ne le dit-il pas publiquement ? » Nous sommes dans ces années-là où Freud n’est pas reconnu en France, visiblement. Gide y est très hostile, vous le savez...

D. N. : - Non, je ne le savais pas.

Ph. S. : - Regardez son Journal ... Vous vous rappelez que Nietzsche, à la fin de sa vie, voit tout à coup devant lui, en la personne de son amie Malwida von Meysenbug, le monstre froid de l’idéalisme. Elle a écrit Mémoires d’une idéaliste. Wagner, tout ça. Il lui déclare la guerre, brusquement, à la fin (il a mis du temps !). Il lui écrit : « Vous êtes une idéaliste, et j’appelle idéalisme l’insincérité faite instinct. » C’est-à-dire ne pas voir ce qui est et voir ce qui n’est pas. Autrement dit, « le chichi », comme dirait notre ami Clément Rosset : se dérober au réel et inventer toujours autre chose, poétiser les situations, les idéaliser, etc. « L’ insincérité faite instinct ». Splendide formule.

D. N. : - Là, vous citez Nietzsche ou Montherlant ?

Ph. S. : - Nietzsche. Mais ça convient à l’enquête minutieuse que Montherlant s’est infligée. Il y a le personnage d’Andrée Hacquebaut dont je viens de vous parler. Ce qui est plus étrange, c’est qu’il ne répond pas, mais, de temps en temps, il répond. Donc il relance. C’est étrange, parce qu’on sait très bien que si on répond - on sait aujourd’hui que si on répond... alors là, c’est sans fin. Je pourrais vous raconter mille anecdotes de ce genre !

D. N. : - Est-ce que ça ne serait pas ce que vous dites, son côté ethnologue ? Il répond pour avoir du matériau.

Ph. S. : - Voilà. (Un temps. Il feuillette le Pléiade-) Je tombe sur un passage où il cite Goethe. Et Stendhal : « Je ne respecte rien au monde comme le bonheur. » « Mais ces hommes étaient des hommes supérieurs et c’est précisément parce qu’ils échappent au caractère moyen de l’homme qu’ils pensent ainsi. » J’ai vingt-deux ans, là, et je défends Montherlant. J’embête Mauriac avec Montherlant, au fond : il faut voir les choses. Il se demande comment je peux être comme je suis, puisque, me traitant de «  petit chrétien évadé » (ce mot d’ « évadé » me plaît bien !), il se demande pourquoi je suis parti à la « chasse au bonheur » de façon stendhalienne. D’ailleurs l’exergue d’ Une curieuse solitude est là-dessus [3]1• Montherlant continue : « L’homme moyen, celui qui avoue ce respect du bonheur, lui est suspect. » Cette détestation du bonheur est quand même un des enseignements profonds des Jeunes Filles. Le devoir de bonheur, ce n’est pas d’actualité du tout, ça. Nous sommes bien d’accord ?

D. N. : - Sauf, mais vous allez hurler, les vieilles Nourritures terrestres de 1897 et Les Nouvelles Nourritures de 1935...

Ph. S. : - Oui. L’embêtant, excusez-moi - chacun ses goûts... J’ai lu ça, bien sûr. Mais, stylistiquement, ça m’a beaucoup moins accroché, parce que j’ai trouvé ça lyricopathique et souvent ampoulé, plein d’affectation. Ce qui est intéressant chez Montherlant c’est que c’est très acide. Le regard est très cruel. Il va l’être encore plus dans Le Démon du bien.

« Tel homme, jeune pourtant, si vous dites devant lui : "une heure morne, une heure perdue à l’approche de la mort, quel remords de ne l’avoir pas donnée au bonheur  ?", il sera déconcerté et vous demandera : "de quel bonheur voulez-vous parler ?" » (rire). Il y a plein de digressions...

Insertion de l’actualité ; talent psychologique de rentrer dans les formules et le délire de l’adversaire ; et digressions sur ce problème fondamental qui est : comment rester libre lorsqu’on est écrivain et qu’est-ce que le bonheur ? « Ce règne du bonheur si propre à la femme, l’homme ne le comprend pas. Il l’appelle naïveté, exaltation... » Parce que la femme est à la recherche du bonheur, mais pour elle ça veut dire des choses très précises : sécurité, amour, mariage... Donc Montherlant est toujours dans le va-et-vient. Il y a des éloges des femmes tout à fait précis : « Une femme qui vous dit : "Ce serait pour moi un supplice à crier que voir, par exemple, certains Titien que j’aime au côté de quelqu’un que je n’aime pas" ... »Eh bien Montherlant trouve ça bien. C’est assez étrange, hein ? Pourquoi Titien ? « L’homme ne s’intéresse pas à la femme quand ses sens sont satisfaits et c’est une des tragédies de la vie d’une femme le jour où elle en prend conscience pour la première fois, etc. etc. » Au passage, il faut remarquer à quel point, finalement, Montherlant est peu érotique. Il n’y a pas d’érotisme chez lui. Il y a des séances sensuelles quelque part... au Maroc ? non, je ne sais plus...

D. N. : - En Espagne, au quartier gitan de Séville ?

Ph. S. : - En Afrique du Nord, je pense, quand il croit avoir attrapé la lèpre.

Vous vous rappelez, c’est dans Les Lépreuses  : pendant trois semaines-un mois, il baise une jeune Arabe qui a la lèpre, la maladie de Hansen. Aujourd’hui on pourrait mettre le sida, si vous voulez, et parler de préservatif - le préservatif chinois étant d’ailleurs extrêmement dangereux, comme le dit Philippe Lançon dans Charlie Hebdo, ces jours-ci, ce qui a son prix, compte tenu du tourbillon autour de ça : le préservatif chinois l’a mis en difficulté à Cuba, où il l’avait employé ; ce qui, puisque nous sommes à l’ère de l’interdiction des muqueuses, a pu le mettre dans un état assez bizarre pendant huit jours, le temps de faire un dépistage. Ce qui est exactement - modernité de Montherlant ! - le temps qu’il faut à Costals, le héros, pour se faire dépister sur la lèpre, d’où le titre Les Lépreuses. Parce que, génialement, tout ça finit dans la maladie. Il a une tache et vous savez que ça procède par prolifération de taches, la lèpre, avant de déformer le corps tout entier, ce qui nous vaut des pages tout à fait magnifiques sur le fait d’imaginer qu’il va devenir lépreux - ce qui ravirait La Femme de France, vous vous rappelez la phrase que je citais sur le coup de corne : si, en plus, il devenait lépreux, l’esprit de vengeance serait satisfait !

D. N. : - Et le fait qu’il en fasse un titre ?

Ph. S. : - Ah oui. Parce que, finalement, ça devient un concept universel. Après tout, la lèpre est jugulée, le sida le sera ; il y a eu la syphilis. Il y a quand même le risque de la maladie, ce qui va bien avec la tauromachie et toute son organisation imaginaire. Par exemple Andrée Hacguebaut marche dans le fait que Costals raconte qu’un jour, devant une dame assez âgée, je ne sais plus comment elle s’appelle, qui le sollicite de la baiser, il lui dit qu’il n’a jamais aimé les femmes ; il se met dans la position de l’homosexuel qui ne peut pas accomplir un acte hétérosexuel. Alors il se trouve que cette brave dame l’excuse, évidemment, mais va le raconter. Ce qui nous vaut une lettre absolument admirable d’Andrée Hacguebaut : « Ressaisissez-vous dans cet abîme. Rentrez dans l’humanité véritable. Redevenez un homme.  » C’est épatant de drôlerie. « Comment ne sentez-vous pas que vous êtes un incomplet, que toute votre notion du monde en est faussée et votre art diminué d’autant. » Épatant, épatant ! « Dès ce matin, j’ai parlé à un des médecins d’ici, il m’a dit qu’il y a des traitements à la fois physiques et moraux pour les MM. de Charlus. Je vous envoie ci-joint les noms de quelques psychiatres de Paris qui ont fait, paraît-il, des cures semblables. Mettez-vous dans les mains de l’un d’eux. » Etc. « Et d’abord répétez-vous et quelquefois à haute voix, après avoir fait une lente et profonde inspiration d’air (rire) - c’est inénarrable ! - "Je veux devenir un homme l" » Alors, quand il sera un homme, eh bien il pourra satisfaire ses désirs à elle, c’est-à-dire la déflorer, pour qu’elle puisse enfin connaître l’amour physique. Est-ce que tout ça n’est pas bien ficelé ? Si. Et c’est à mourir de rire le plus souvent. Il lui rend d’ailleurs des hommages qui prouvent que c’est quelqu’un de très remarquable, intellectuellement, et puis elle aime ses livres.

Alors Le Démon du bien, je me rappelle très bien avoir lu ça avec un très grand plaisir, très jeune. Je vous rappelle comment ça débute : « Scoronconcolo, donnez-moi mon grand manteau de lumière. Je veux me promener dans un jardin, dont l’ombre m’agrandisse les yeux. Surtout, je ne veux pas travailler. » Là il est à Bagatelle. Mais ce Scoronconcolo, qu’est-ce que ça vient faire là [4] ?

Ici, nous entrons dans l’affaire Dandillot, qui est à mon avis, sur le plan romanesque de l’étude d’une situation donnée à une époque donnée, un roman extraordinaire. Là encore, le peu d’érotisme de Montherlant se voit dans le fait qu’il prend une débutante - en somme qu’il faudrait former pour la marier, pour l’épouser. La première fois qu’il l’embrasse, elle n’ouvre pas la bouche, elle ne sait pas ce qui se passe, et patati et patata. C’est vous dire que les choses ont tellement changé qu’aujourd’hui, ça paraîtrait assez grotesque qu’un écrivain un peu informé des choses passe son temps à essayer de vérifier l’incompétence des jeunes filles - cette incompétence étant connue (pas assez), en tout cas, ce qui m’a toujours détourné d’avoir envie de jeunes filles, à part quelques essais tout à fait concluants sur le plan de l’incompétence sexuelle... Je ne vois pas pourquoi il faudrait forcer quelqu’un à la sexualité.

D. N. : - Solange [5], c’est la jeune femme chez Choderlos de Laclos...

Ph. S. : - Merteuil ?

D.N. : - Non.

Ph. S. : - La présidente ? Tourvel ?

D. N. : - Non, non, la petite jeune.

Ph. S. : - Oui, mais la petite jeune, elle est sous la coupe de Valmont. Elle accepte les principes du libertinage... La lettre écrite sur son dos... Ça n’est pas du tout la bourgeoise du début du XXe siècle. Avec une société qui tient encore debout dans ses valeurs, bien qu’elle n’y croie plus. Dans Les jeunes Filles, ça va jusqu’au notaire quand il apprend que Solange Dandillot (ce nom ! ) est malade parce qu’il ne l’aime plus assez, elle maigrit, elle est décalcifiée, la mère intervient, etc. Tout cela est extrêmement drôle. Il décide de l’épouser parce qu’elle maigrit. C’est quand même très léger (rire). Quoi qu’il en soit, il y a tous les états... Là encore, de façon romanesque, la description de l’ennui que lui procure, au fur et à mesure qu’il avance dans un approfondissement, qui va devenir social, de sa liaison, l’ennui que lui procure Mlle Solange Dandillot, il y a des passages tout à fait merveilleux : le restaurant, la recherche du cinéma, le temps perdu, les petites vulgarités qui apparaissent, le fait qu’elle mange trop, etc., etc., etc. Ce qui est curieux, c’est qu’il s’attarde à des choses qui lui font un peu plaisir sans doute, puisqu’il y a quand même de l’étreinte - mais pas vraiment : ça l’ennuie beaucoup. Et je me demande : pourquoi s’ennuyer ? Il s’est énormément ennuyé. Vous me direz que c’est pour la bonne cause, c’est-à-dire écrire un roman (rire) qui devient extraordinairement cocasse à force d’ennui, de répulsion... Le narrateur, Costals, est un esprit libre, mais moins libre qu’il le dit, au fond. Le « démon du bien », c’est comme le démon ou le génie de la perversité chez Poe. C’est profond : faire le bien est une tentation métaphysique qui n’aboutit qu’à des conclusions désastreuses pour un esprit libre. De là, si vous allez au début de Femmes, qui est quand même très abrupt - « Le monde appartient aux femmes. / C’est-à-dire à la mort. / Là-dessus, tout le monde ment » -, vous pourrez constater que j’ai poussé plus loin les aventures, la différence venant, je crois, de ma formation philosophico-physique. A Barcelone, à vingt ans, vingt-deux ans, je passais mon temps au bordel.

D. N. : - Dans le Barrio Chino ?

Ph. S. : - Il était encore en plein mouvement à l’époque. Il y avait des occasions extraordinaires de sympathie, dépassant le commerce. Je ne me suis pas mal expliqué là-dessus, en pure perte, parce que tout le monde croit sans doute que ce sont, comme l’a dit un article récent sur moi dans Le Monde, « des fanfaronnades ». Ma mauvaise réputation vient de là. Ce qui est plus étrange, c’est que Montherlant n’ait pas trouvé de partenaires féminins, c’est-à-dire beauté, intelligence, réalité, et puis on voit. Autrement dit, qu’il n’ait pas fait usage de la guerre des sexes comme récusation de l’un par l’autre, comme un adjuvant d’amour ou d’érotisme...

D. N. : - Là, vous parlez de Montherlant ou de Costals ?

Ph. S. : - Je parle de Costals, mais, quand même... Je n’ai pas rouvert la biographie de Montherlant, ni cherché la raison pour laquelle il a quand même, semble-t-il, fini dans l’obsession sexuelle, c’est-à-dire les garçons, les boulevards, Peyrefitte... Il y a un livre de Sipriot...

D. N. : - C’est bien avant la fin, ça.

Ph. S. : - Oui, mais enfin ça s’est aggravé, disons. Mettons. Là, il y a une prise, un carcan, un agrippement... Pourquoi pas ? mais enfin... - ça n’est pas moral, hein, ce que je dis, c’est tout à fait autre chose... - c’est se priver de beaucoup de sensations. Me semble-t-il. Montherlant a des notions très justes. Par exemple : les femmes qui débinent leurs hommes. Ça n’arrête pas ! Je pourrais vous citer, là encore, cinquante cas d’observation récente ! Il écrit : « Ces femmes d’aviateur qui vous disent : "Vous croyez que Georges est un type à cran ? Mais il a peur dans un ascenseur, il n’ose pas faire une observation à la bonne et il suffit que je dise un mot pour qu’il prenne ou pas telle décision. C’est un enfant." » Etc.

D. N. : - Il y a beaucoup de mères qui sont comme ça avec leurs enfants !

Ph. S. : - ...Nous arrivons aux mères (rire), qui sont quand même derrière tout ça, toujours. Vous vous rappelez sans doute que Montherlant dit qu’il n’a jamais aimé être embrassé, cajolé, que sa mère était une femme très bien, une femme beaucoup mieux que les bourgeoises chez lesquelles il essaie d’entrer par son mariage. Il se trompe de milieu social. Il raconte ça, Costals (il n’est pas aristocrate dans la narration, donc c’est une ruse), que sa mère lui interdit sa chambre un jour, à neuf heures du matin, et il ne comprend pas parce que c’était le moment où il pouvait la voir, lui parler, l’embrasser : elle lui interdit sa chambre, voilà, il se demande pourquoi. Et elle lui dit ensuite qu’elle ne lui a pas ouvert parce qu’elle n’était pas poudrée. D’autre part, il signale qu’après sa mort, avant de venir voir le cadavre, elle a demandé qu’on lui mette sa mentonnière, de façon à ce qu’il ne soit pas choqué. Ce sont des choses importantes.

D. N. : - Ça, il le raconte dans Le Démon du bien ?

Ph. S. : - Oui. Ou avant, je ne sais plus. En somme, l’inceste n’est pas là. Or, dans ces questions, c’est quand même par là, de façon adjacente, furtive, qu’il faut commencer. Voir Stendhal, Vie de Henry Brulard  : « Cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas... », vous vous rappelez ? Passage célèbre. La conclusion de l’épreuve, c’est l’ appendice [6]. Il faut que tout amateur s’y reporte parce que... Il appelle ça « Quelques maux graves de l’Occident moderne (Schéma)  ». En exergue, il y a : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » (Jésus à sa mère.) (rire) Alors, il classe ses notes. C’est très intéressant. Ça va vers l’idéalisme, « l’insincérité, etc. ». Il appelle ça : « L’irréalisme. - Les œillères. La peur de la réalité, soit par lâcheté, soit par niaiserie idéaliste. Alors que c’est par la réalité qu’on se lave [l’âme]. » Etc. L’irréalisme. « Le dolorisme... » Là, nous sommes, en effet, dans les grandes prophéties du Nietzsche de la fin, c’est-à-dire : qu’est-ce qui va arriver à la civilisation si elle entre dans le marasmus femininus, c’est-à-dire la femme malade, vous vous rappelez, dans Femmes c’est tout de suite décrit. Les femmes portent plainte, indéfiniment. La conclusion est toujours : « Poursuivons les heureux... » « We happy few, we band of brothers, etc. » Ça, c’est Stendhal. « Happy few, chasse au bonheur », n’est-ce pas ? « Happy few  », c’est très peu d’actualité.

D. N. : - Vous avez raison...

Ph. S. : - Pardon ?

D. N. : - Vous avez raison de faire un rapprochement avec Stendhal, beaucoup plus qu’avec Chateaubriand...

Ph. S. : - Il y a, dans Éloge de l’infini, un texte que j’ai relu par hasard ce matin, qui s’appelle « Stendhal l’Italien », qui n’est pas mal du tout. D’ailleurs, il y a peu d’Italie chez Montherlant, à part Malatesta, etc. Il n’a pas basculé du côté italien. Moi je me rappelle que, au début des années soixante, j’étais en Espagne tout le temps. Mais dès que je suis arrivé en Italie, ça a été à tel point, l’enchantement, que, alors que je parlais couramment espagnol - je peux me débrouiller avec l’espagnol à New York, par exemple, parce que je ne comprends pas le yankee -, j’ai perdu l’espagnol pour l’italien. D’où une passion (qui continue) pour Dante. Il n’y a pas d’italien, chez Montherlant. Il est romain, à l’ancienne, mais certainement pas catholique au sens romain.

D. N. : - Il y avait d’excellents Romains qui étaient espagnols, en fait : Sénèque...

Ph. S. : - Voilà. Romain espagnol. On est d’accord là-dessus ?

[...]

Montherlant continue : « Une civilisation - la nôtre - où la littérature tant populaire qu’acadérnique, le journal, le cinéma, la radio, la romance ressassent le slogan : "ce que femme veut" ; où ils ont fini par le faire croire aux hommes », etc. « Tout ce que j’écris là, je le crois profondément, et cela depuis l’adolescence [... . Mais parfois il me semble que je pourrais soutenir aussi avec autant de sincérité, c’est-à-dire avec une sincérité entière, une vue tout opposée de la question. » (rire) C’est ça qui est fort chez Montherlant. « Pourquoi ? parce qu’il y a dans la femme et cette malfaisance et ce ridicule et cette grandeur. Tour à tour, toujours tour à tour. » C’est surprenant de voir quelqu’un qui peut dialectiser son propos. La contradiction possible, bonne école. Tour à tour.

D. N. : - Et si maintenant je vous interroge non plus comme individu, mais comme membre de l’ancien Tel quel... Dans Tel quel, jamais on n’a parlé de Montherlant !

Ph. S. : - Et alors ? Ça n’en donne que plus de prix à ce que je vous dis aujourd’hui. Vous savez, depuis vingt-cinq ans, et quoi qu’on dise, il se passe beaucoup de choses dans L’infini...

Philippe Sollers
L’Atelier du roman
L’Infini N° 108, Automne 2009.


Dominique Noguez par lui-même

Pour lui rendre hommage et apprécier son style si savoureux, voici une fameuse notice biographique que Dominique Noguez avait lui-même écrite pour le « Dictionnaire des écrivains contemporains de langue français par eux-même s » dirigé par Jérôme Garcin (Ed. Mille et une nuits).

Grégoire Leménager, L’Obs
Publié le 15 mars

Né en 1942 à Bolbec (dans la Seine dite alors « inférieure »), il vécut à Rouen puis à Biarritz (dans les Pyrénées dites alors « basses »), puis dans diverses villes du vaste monde (Paris, Rome, Montréal, New York, Kyoto). Il eut un lourd passé universitaire, qu’il tenta de faire oublier par divers subterfuges : canulars (« Dandys de l’an 2000 » ; « les Trois Rimbaud » ; « Lénine Dada » ; « Sémiologie du parapluie » ; « Lettre de rupture d’un frère siamois »), défense de causes désespérées (« le Cinéma expérimental », « la Langue française ») et même quelques aphorismes.

On lui connut une veine crépusculaire (« Ouverture des veines et autres distractions » ; « Tombeau pour la littérature » ; « les Derniers jours du monde »), une veine farcesque (« les Martagons »), et quelquefois pas de veine du tout.

Il travaillait en noir (« les Deux veuves ») et en couleur (« l’Arc-en-ciel des humours »), voyait tout (« Je n’ai rien vu à Kyoto »), savait tout (« Comment rater complètement sa vie en onze leçons »), refaisait les photos (« Les 36 photos que je croyais avoir prises à Séville »), les vies (« les Trois Rimbaud ») et même le monde (« Aimables, quoique fermes propositions pour une politique modeste »).

Il n’a pas échappé aux prix. Celui dont il fut le plus fier, le Grand Prix de l’humour noir, obtenu au crépuscule du XXe siècle, lui rapporta un magnum de vouvray et un ruban rose de couronne funéraire. Sa définition de l’homme (« un spermatozoïde qui a mal tourné ») en fait un humaniste douteux, sa conception de l’amour (voir « Amour noir ») un optimiste mitigé, son éloge de la nuance un piètre inquisiteur, son refus de l’uniformité un européiste et un mondialiste très incomplets. Sa devise (« Travail famille patrie ? Au contraire : farniente, célibat, voyages ») n’arrange pas les choses.
Pour les "Causes joyeuses ou désespérées", demandez Maître Noguez

Il tenait un journal depuis l’âge de dix-neuf ans. Il a parfois déclaré que c’était la seule chose qui comptait dans ce qu’il écrivait. On ne peut en décider, cet écrit étant resté introuvable.

Le meilleur de son œuvre est postérieur à 2003. En guise d’épitaphe, il a fait graver sur sa tombe ce simple conseil : « N’écrivez jamais ! »

Dominique Noguez
Notice rédigée en 2003
© Mille et une nuits

PLUS sur Dominique Noguez

Voir notamment un ensemble d’émissions que lui a consacrées France Culture :
https://www.franceculture.fr/litterature/lecrivain-dominique-noguez-est-mort

*

LIRE AUSSI : « Encore un instant, Dominique Noguez » par Tiphaine Samoyault

oOo

[1Henry de Montherlant, La Petite Infante de Castille, in Romans 1, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 614. Dans l’édition de La Petite Infante en Livre de poche (1959, rééd. en 1967), ce texte figure p. 63.

[2Sa femme, Hélène, princesse Soutzo.

[3« Le plus beau des courages, celui d’être heureux » (Joubert).

[4Scoronconcolo est le surnom (paraît-il authentique) d’un personnage de spadassin dans le Lorenzaccio de Musset.

[5Confusion : il s’agit de Cécile Volanges.

[6A la fin des Lépreuses.

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 18 mars 2019 - 17:56 1

    Sollers éditeur a aussi publié ce livre dans sa collection L’INFINI/GALLIMARD.

    DOMINIQUE NOGUEZ

    Le Grantécrivain & autres textes

    Collection L’Infini, Gallimard
    Parution : 21-01-2000

    « L’exemple de Gide ou de Sartre suggère que le grantécrivain (dont on propose ici le portrait sociologique et littéraire) a été longtemps une spécialité française. Est-ce encore vrai aujourd’hui ? Pour que cette question ait un sens, il faudrait que l’existence de la littérature soit assurée. Or elle ne l’est plus. Surtout quand on a reçu en lot d’écrire dans l’une des grandes langues littéraires que la généralisation de l’anglo-américain menace de mort.
    C’est égal : faisons volontaristement comme si de rien n’était. Peignons le grantécrivain comme il pourrait être demain : nouveau moraliste ou autoparodiste, traquant, au prix même du malheur et de l’immolation, une certaine vérité sur la société et sur lui-même.
    L’auteur paye in fine de sa personne en donnant un concentré de littérature et un centon d’aphorismes sur ce "polygraphe superbe", voleur de feu dévoré par un aigle mais faisant don de son foie à la postérité, que peut être tout écrivain, grand ou petit. »

    Dominique Noguez.


  • Viktor Kirtov | 18 mars 2019 - 17:33 2

    Nous avons déjà rencontré Thiphaine Samoyault sur pileface à l’occasion de sa remarquable biographie de Roland Barthes. Voir ICI et LA.

    Comme beaucoup d’humoristes, Dominique Noguez ne cessait de narguer la mort. Celle-ci n’a donc eu le choix que de le prendre par surprise, le 15 mars 2019. Il laisse en nous quittant une œuvre multiple, privilégiant les petites formes tout en entrant comme par effraction dans les grandes.

    L’humour contre l’angoisse, l’humour contre la moquerie, l’humour contre le rire, comme il aimait à le dire parfois, Noguez en faisait un art de vivre et un art d’écrire. Par un dernier trait d’ironie, il intitule son dernier recueil, qui paraît au moment même où lui disparaît, Encore une citation, monsieur le bourreau ! Occasion de revenir sur le dernier mot (probablement apocryphe) de Madame du Barry montant sur l’échafaud, « Encore un instant, monsieur le bourreau ! ». Ce livre, qui analyse avec esprit des mots ou des citations célèbres, comme « un égoïste est quelqu’un qui ne pense pas à moi » ou « À mon âge et avec ma gueule, mon cul me coûte cher », est dans la lignée des aphorismes et pastiches dont les productions ont scandé l’œuvre de Noguez, deMontaigne au bordel, publié par Maurice Nadeau àComment rater complètement sa vie en onze leçons, republié chez Rivages en 2014.


    Dominique Noguez, à Paris, le 1er Mars 2017 © Roberto Frankenberg

    Tous ces textes dont la lecture procure à la fois le rire franc et le sentiment d’être plus spirituel placent leur auteur dans la lignée de Toulet, de Jarry, de Léautaud (en moins cruel). Il est de la veine des écrivains moralistes plutôt que des écrivains politiques. Notre époque a tendance à confondre les deux. Pour le dire simplement, le politique est celui qui veut changer le monde, le moraliste est celui qui en dénonce les travers. Ce que Noguez fait en se moquant autant de la vie littéraires (Le Grantécrivain,L’interruption) que des voyages (Les trente-six photos que je croyais avoir prises à Séville) ou des grandes passions de l’époque (La véritable histoire du football et autres révélations).

    Dominique Noguez calmait certespar l’humourune angoisse sans doute profonde et lancinante, mais il ne dissimulait pas non plus sa grande sentimentalité. Celui qui avait choisi de quitter l’enseignement supérieur, de rompre avec une carrière qui avait débuté de façon très brillante pour se consacrer à l’écriture, a eu deux grandes passions intellectuelles : le cinéma expérimental auquel il a consacré de nombreux essais, et Marguerite Duras, qu’il a connue, avec laquelle il s’est entretenu (ses livres avec elle et sur elle sont merveilleux). C’est ce qui lui a fait défendre contre beaucoup le genre de l’autofiction, qu’il appréciait précisément pour sa relation à la fois franche et joueuse avec l’intimité. Il a été l’un des premiers à défendre Houellebecq (Houellebecq, en fait, Fayard, 2003 où il croise sa vision de l’écrivain avec des morceaux de son propre journal intime), à reconnaître chez lui un ton absolument nouveau, une maladresse sentimentale, un désir d’être aimé.

    Je fais partie de celles et de ceux, sans doute nombreux, à qui Dominique Noguez adressait parfois des pages de son journal soigneusement recopiées ou bien photocopiées. C’était sa façon extrêmement romanesque de rentrer en lien, de faire jouer la rencontre de plusieurs temps. Car, au fond, Dominique Noguez était aussi un romancier, même s’il n’a pas été suffisamment reconnu comme tel, probablement parce qu’il rapprochait le genre du récit de soi. Il faut lire son dernier roman,L’interruption, qui raconte les efforts considérables mais vains d’un professeur cherchant à entrer au collège de France pour s’en convaincre : il y a là du roman à clé, de la satire, des dialogues vifs, une dramaturgie, c’est tour-à-tour hilarant, désespérant et émouvant. Mais son plus grand texte, il l’a écrit sans doute avec l’une de ses plus fortes histoires d’amour, même si pas la plus heureuse. Une année qui commence bien, publié en 2013, raconte l’amour considérable mais déçu qu’il a porté à un jeune garçon une vingtaine d’années plus tôt. Ce livre mûri pendant tout ce temps, est proustien, grinçant, totalement simple, à partager.

    Dominique Noguez était né à Bolbec, donc chez Proust, à une lettre près.

    Tiphaine Samoyault
    Crédit : www.en-attendant-badeau.fr