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Amours féériques par Cécile Guilbert / suivi de "L’art du libertinage"

Echo avant l’heure des "Lettres à Dominique Rolin" de Sollers

D 8 novembre 2017     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


C’est en effet le 16 novembre que seront publiées les "Lettres à Dominique Rolin" que Cécile Guilbert inclut dans sa chronique du Journal La Croix, du 8 novembre, intitulée « Amours féériques. » - qu’elle consacre à trois volumes de lettres d’amour de trois écrivains majeurs du XXe siècle : Nabokov (Lettres à Véra), Claudel (Lettres à Ysé) et Sollers (Lettres à Dominique Rolin).

C’est toujours avec plaisir que je lis une chronique ou un texte de Cécile Guilbert. Sa belle lucidité libre, son écriture, ses lectures m’enchantent... aussi une vraie féérie, quoi ! Elle pourrait avoir été une femme des Lumières, mais elle est pleinement de notre temps, hors des modes, férue de Sollers, de Saint-Simon, Debord, de Bataille, de Warhol...

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Amours féériques

En cette semaine des prix littéraires, où l’excitation semble aussi mollasse que les probabilités de surprise, tant panurgisme et manque d’audace font tourner en boucle depuis deux mois les mêmes noms, je repense à la définition donnée naguère par Martin Amis du « politiquement correct » ? : « bas, basse cour, bas clergé ». Mais aussi au déluge de sentimentalisme accompagnant ce qu’il nomme « la littérature de flagornerie », laquelle est aussi étrangère à l’amour, l’art et l’ardeur qu’un hippopotame à un talisman, un tabernacle ou une coupe de cristal. Or, si ces pensées m’agitent, c’est que par un coup du sort ou de baguette magique, à savoir une coïncidence de programmation éditoriale tout à fait enchanteresse, j’ai eu le bonheur de lire coup sur coup trois correspondances étonnantes, magnifiques, magnétiques. Trois livres qui nous font vertigineusement ressentir physiquement et psychiquement ce que la dématérialisation virtuelle des « échanges » signifie désormais en termes de confiscation de ce que Bataille nommait « l’expérience intérieure ». Trois volumes de lettres d’amour de trois écrivains majeurs du XXe siècle ? : Nabokov (Lettres à Véra), Claudel (Lettres à Ysé) et Sollers (Lettres à Dominique Rolin).

S’il va de soi que chacune de ces correspondances échelonnées sur plusieurs décennies est unique en son genre, c’est d’abord parce que l’amour ne se mesure pas, ne se compare pas, n’existe pas en dehors de l’expérience qu’un être singulier en fait. Ensuite, parce que chacun y révèle le nec plus ultra de sa subjectivité, tout ce qui fait qu’il ne saurait être confondu avec un autre, surtout s’il est un artiste qui possède un don poétique et l’exprime avec éclat. De fait, rien de commun entre l’amour fou d’un Nabokov exclusivement conjugal et monogame, qui poussera la fusion amoureuse et professionnelle avec sa femme jusqu’à la considérer comme un double de lui-même, et le triste vaudeville d’un Claudel banalement adultérin dont seul le pucelage conservé à 32ans et la constante immaturité sexuelle expliquent qu’il se soit laissé subjuguer par Rosalie Vetch, dondon bébête que sa cristallisation dans les sublimes personnages d’Ysé (Partage de midi) et Prouhèze (Le Soulier de satin) auréole in fine d’une féminité mystique. Quant à la passion fixe vécue entre Philippe Sollers et l’écrivain Dominique Rolin durant plus de cinquante ans, dans une dimension parallèle que ne concurrencera pas le mariage du premier avec Julia Kristeva, c’est encore une autre histoire, encore plus inclassable et fascinante, car développée selon un « axiome » excédant les bornes ordinaires de la psychologie humaine.

Autant dire que lire toutes ces lettres revient à entrer dans l’alambic même d’un sortilège où peu importe que la femme aimée soit épouse, maîtresse ou compagne ? : assignations purement sociales et donc inanes au regard de l’amour qui souffle où il veut, invente au comble de l’intimité son propre petit langage crypté, se célèbre comme toujours clandestin et secret, au sens où seuls les amants savent ce qui les attire, les trouble, les lie, mais surtout les « charme ». Oui, un charme inaugural les saisit d’emblée, une chance, un signe du destin que Nabokov déchiffre aussitôt comme un « conte de fée », une confiance essentielle de l’ordre du « féerique », quand Sollers évoque une « révélation », écrivant tout de suite à Dominique ? : « Vous avez alliance avec la magie qui joue à certains moments entre deux êtres. » Mais le plus beau, c’est de constater à quel point ces êtres de joie qui s’aiment en aimant leurs vies se vivent « augmentés » par l’amour de la femme qu’ils aiment. Nabokov ? : « Je sens à présent plus intensément que jamais que depuis le jour où tu es venue vers moi masquée, je suis extraordinairement heureux, mon âme est entrée dans un âge d’or… » Sollers ? : « Tu es autour de moi comme cet invisible filet qui m’emprisonne dans ma vie (…) Tu me rends si libre, ma chérie, si plein de pouvoirs secrets. » Idoles ? Non. Déesses ? Plutôt, mais d’une nature mystérieuse, difficile à cerner, tant elles sont liées aux puissances qui permettent à la main d’écrire – sommeils, rêves, chasses aux papillons. « Je pense à ma merveilleuse religion à moi, dit Nabokov, radieuse et”intime” » – tandis que Sollers évoque « une certaine magie opérante » dont toute la « force est d’être justement située en retrait », « en dehors des lois, des têtes humaines ». Et Claudel ? Malheureux en ménage et amant frustré, heureusement qu’il a Dieu pour se consoler.

Cécile Guilbert

Crédit : https://www.la-croix.com

Cécile Gilbert sur pileface (sélection)

Cécile Guilbert : "Ne pas lire, c’est pour moi ne pas respirer"

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Les Républicains, un roman de Cécile Guilbert

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Saint-Simon : « De loin, le plus grand écrivain français »
Propos recueillis par Cécile Guilbert, auprès de Philippe Sollers,Le Magazine Littéraire, Janvier 2012

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Saint Simon
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A propos de Cécile Guilbert

Cécile Guilbert, née en 1963, est écrivain et critique littéraire. Diplômée de Sciences-Po Paris, elle est l’auteur de plusieurs essais consacrés à des « esprits libres » : Saint Simon, Guy Debord, Laurence Sterne et Andy Warhol. Avec un « goût pour les mots rares et forts comme des alcools », Cécile Guilbert a publié deux romans chez Gallimard, Le Musée National (2000) et Réanimation(2012), récit inspiré par l’hospitalisation de son mari.

Cécile Guilbert est chroniqueuse sur France Culture, à Canal Plus, au Monde des Livres et au Magazine Littéraire.


Bibliographie sélective :

• 1994 : Saint-Simon ou l’encre de la subversion, Gallimard/L’Infini
• 1996 : Pour Guy Debord, L’Infini/Gallimard/L’Infini
• 2000 : Le Musée national, Gallimard
• 2004 : L’écrivain le plus libre, Gallimard/L’Infini
• 2008 : Warhol spirit , Grasset (Prix Médicis de l’essai)
• 2009 : Sans entraves et sans temps morts, Gallimard,
• 2012 : Réanimation, Grasset et Fasquelle
• 2015 : Sans entraves et sans temps morts. 2, Éditions Grasset et Fasquelle,
• 2017 : Les Républicains, Éditions Grasset et Fasquelle,


« Saint-Simon ou l’encre de la subversion »

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Feuilleter le livre : cliquer
« Un des actes subversifs les plus simples consiste désormais à ouvrir les Mémoires de Saint-Simon, à les lire intensément, à les appliquer à la Société du Spectacle. Classique, Saint-Simon ? Difficile de l’être davantage, c’est-à-dire d’une modernité indémodable. Proust et Céline l’ont bien compris. Loin d’avoir à défendre sa langue, un écrivain en fait l’acte d’attaque par excellence. Percussion du rythme, précision cruelle des portraits, légitimité de l’indignation, évaluation juste des intérêts et des passions, révélation de l’Histoire. Il ne s’agit pas du passé, mais bien d’aujourd’hui même. Pensée du détail ? Mais non : de l’essentiel concret qui, par sa vérité, illumine. »


Philippe Sollers.

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« Pour Guy Debord » par Cécile Guilbert

« Pas d’apologie. Pas d’hagiographie. Ma méthode sera très simple.
Saillies, morsures, fragments : une écriture par gros temps ; une écriture pour rescapés : ceux qui ont trop vu pour ne pas lire un peu et ceux qui ont trop lu pour ne pas lire encore.
Notes intempestives, citations, variations : tout le reste, à cette lumière, se fera bien suffisamment comprendre. »

Dans un entretien avec Olivier Barrot, Cécile Guilbert invitée à La Maison française de New York University, en septembre 2007, parlait de ses livres. Voici l’extrait audio consacré à son « Pour Guy Debord » publié dans la collection L’Infini (1996)

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« Dans l’esprit de Debord, le Spectacle [contrairement à l’opinion qui le réduit au médiatique] [...] c’est l’économie de marché devenue folle [...] ce qui excède de loin le médiatique »

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Dans le même entretien elle évoquait aussi Saint-Simon, le sujet d’un autre de ses livres.

Crédit : NYU

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« Warhol spirit »

Cécile Guilbert présente son livre Warhol spirit (2008).

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Visionner directement sur dailymotion (qualité optimum), ICI

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Dans un salon de la Cité internationale universitaire de Paris dans le 14ème arrondissement, Olivier BARROT reçoit Cécile GUILBERT pour son livre "Warhol spirit" consacré à l’artiste Andy WARHOL. Des photos du livre illustrent le programme.

Crédit : Archive INA

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 14 février 2018 - 12:50 1

    La chronique de Cécile Guilbert ,
    La Croix, 14/02/2018

    Contrairement à ce qui est martelé depuis quelque temps à la faveur des récents développements de la guerre des sexes, le concept clé permettant de comprendre la remarquable spécificité de l’érotisme français tel qu’il s’est donné cours au siècle des Lumières tient moins à la « galanterie » et à la « séduction » – même si elles en participent – qu’au libertinage. À savoir une pratique de la liberté indissociable de la séquence historique singulière qui s’est épanouie à partir de la Régence jusqu’à la Révolution française. Un long moment d’insubordination comparable, pour d’autres raisons, aux années 1920, sixties et seventies du XXe siècle.

    Or aussi ringard pour les jeunes femmes d’aujourd’hui qu’il est demeuré incompris de leurs aînées  ; toujours rabattu sur le droit de cuissage, le troussage de soubrettes et autres privautés criminelles de l’increvable mâle dominateur-exploiteur quand il ne sert pas à désigner l’addiction sexuelle d’un DSK aussi bien que le goût des partouzes, les soirées « bunga bunga » berlusconiennes tout autant que les pratiques échangistes, le mot est depuis toujours méconnu et méjugé. Pour ne pas dire refoulé, nié et pour cause  : savoir ce qu’il en est du libertinage implique de lire. Beaucoup. À fond. Pas d’ânonner des couplets pauvrets sur Sade ou Casanova, avoir vaguement regardé des toiles de Boucher et s’être grisé de films en costumes. Lire  ? Oui, lire Gervaise de Latouche, Godard d’Aucour, Meusnier de Querlon, Boyer d’Argens, La Morlière, Duclos, Nerciat et bien d’autres encore. Soient les romans et le théâtre de ce temps mais aussi les mémoires et les lettres de ceux qui, avant d’être des auteurs, furent d’abord et surtout les acteurs énergiques et mobiles de cette formidable expérience humaine sans la connaissance de laquelle ils n’auraient rien écrit d’aussi vif et vrai.

    Mais qu’est-ce que le libertinage dont la substance s’entend à travers les notions d’indiscipline, d’indépendance, d’impertinence, d’inconstance, d’impiété au sens large, lesquelles traversent le genre masculin à égalité du féminin jusqu’alors « dominé » par les pères, les maris, les maîtres et les confesseurs  ? Avant tout, un art de penser et un savoir sexuel enté sur une philosophie pratique et physique où le libre examen ne se sépare par de la libre jouissance. C’est pourquoi, transversal à toutes les classes sociales, nourri d’expériences variées qui, en retour, s’autorise à tout dire et s’enseigne, il s’est affirmé révolutionnaire sur une question centrale  : l’éducation des filles.

    Voyez la Laure de Mirabeau, la Merteuil de Laclos, la Margot de Fougeret de Monbron et même la Juliette de Sade. Voyez et jugez s’il ne vaut pas mieux des femmes philosophes, sachant dénuder les mille ruses du pouvoir masculin et raisonner leurs propres plaisirs, des femmes amantes-épouses-mères libres et averties plutôt que des prudes hypocrites. Les féministes d’aujourd’hui diront que tous ces romans libertins longtemps relégués au second rayon ont été écrits par des hommes. C’est vrai mais jamais dans l’histoire de la littérature on aura trouvé autant de narratrices aventurières de leur désir et conteuses de leurs corps sachant percer les faux-semblants. Autant dire que le langage dans sa puissance assertorique, ses nuances et son obscénité, est au cœur de cette affaire dont mon petit doigt me dit (une intuition, en passant) que tous les pataquès actuels au sujet du « consentement » et les débats confus autour de la fameuse « zone grise » pourraient bien provenir d’un affaissement sans précédent des capacités de verbalisation de l’être humain.

    Véritable héritier du XVIIIe siècle auquel il a consacré bien des livres et des textes, Philippe Sollers avait, il y a longtemps déjà, émis l’hypothèse convaincante que les Français ne connaissaient pas leur histoire. Surtout cette part la plus heureuse, joueuse et libre. Aussi, alors qu’elles en ignorent également tout et n’ont sans doute jamais eu la possibilité d’en lire les parangons intraduits, je trouve piquant que des féministes américaines et autres théoriciennes du genre viennent nous faire la leçon sur la séduction à la française qui en tant qu’élément de l’identité nationale serait un mythe. Outre qu’elles se trompent d’objet, rien de moins conservateur, patriarcal et antidémocrate que le libertinage connivent et égalitaire. Il est vrai que Le Verrou de Fragonard est aujourd’hui interprété comme une scène de viol, ce qui ne risque pas de décadenasser de sitôt le nouvel obscurantisme.

    Cécile Guilbert