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Martin Luther, le moine rebelle qui fit vaciller Rome

Les cinq cents ans de la Réforme

D 5 novembre 2017     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au départ, un article qui m’a intéressé « Martin Luther, le moine rebelle qui fit vaciller Rome », à l’occasion des cinq cents ans de la Réforme. Il mérite d’être lu, je crois, d’où ce partage ici, même si Philippe Sollers, catholique baroque, papiste, se fait volontiers le contempteur du protestantisme (comme aussi Joseph de Maistre, qu’il place haut dans son panthéon – autre pourfendeur du protestantisme …et de la Révolution.)
Mais la Réforme de Luther a fait se ressaisir Rome et déclenché la contre-réforme catholique qui, elle, convient bien à Sollers, car elle ouvrira sur le baroque et révélera des personnalités comme Baltasar Gracián :

SACRÉ JÉSUITE !
Ce que les historiens, après le concile de Trente (1545-1563), appellent la Contre-Réforme catholique ouvrant sur le baroque est en réalité la fondation d’une nouvelle religion qui n’a plus que des rapports lointains avec l’ancien programme doloriste. Les puritains protestants et jansénistes auront réussi ce prodige : susciter une contre-attaque révolutionnaire dont nous sommes encore éblouis. Gracián, par ses traités, participe pleinement de ce débordement fulgurant. Jamais l’espagnol, comme langue, n’est allé à une telle splendeur. Concentration, concision, multiplicité des points de vue, intelligence, spirales, renversements, voltes, tout se passe comme si Dieu, qu’on a voulu cadrer, simplifier, asservir, canaliser, et, en somme, embourgeoiser, resurgissait dans sa dimension insaisissable, incompréhensible, libre, infinie,[...]

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur, 13/11/05
A propos des « Traités » de Baltasar Gracián

Sollers est aussi sensible à la liturgie catholique, rangée au rayon des accessoires par les protestants.
Dans Pourquoi je suis catholique, Sollers déclare :

« Si la liturgie et l’atmosphère qui règne dans les églises sont si importantes pour moi c’est que l’esthétique joue un rôle capital dans cette religion. Dans notre culture, la peinture, la sculpture, la musique sont d’origine catholique. J’ai besoin de ces révélations physiques, sensuelles, corporelles. C’est pour cette raison que les autres religions ne pourraient pas me convenir : elles n’offrent pas un tel choix esthétique. Je suis, par exemple, très content de savoir qu’un pape allemand [Benoît XVI joue du Mozart, presque chaque jour, pour se délasser. »

Sensible aussi à Maître Eckart et Angelus Silesius (Dans le même entretien)

Si le côté sirupeux de la mystique m’échappe totalement, la négativité me paraît, elle, essentielle. Je suis un grand admirateur de Maître Eckhart [1]. Mais aussi d’Angelus Silesius.

Ou encore :

« Je suis un athée sexuel [...] Ce qui est intéressant, c’est que le pape Benoît XVI, dans sa première encyclique, reconnaît l’existence de l’eros et la continuité qui existe entre eros et agapé. »

Et ce propos prêté à James Joyce par Sollers :

« Lorsqu’on demandait à James Joyce pourquoi il ne quittait pas le catholicisme pour le protestantisme, il répondait cette chose sublime : "Je ne vois aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente." »

Propos recueillis par Aurélie Godefroy et Frédéric Lenoir
Le Monde des Religions, N°17, mai-juin 2006
Pourquoi je suis catholique


Mais revenons à la Réforme. 500 ans après que Martin Luther King ait placardé sur l’église de Vittemberg, ses 95 thèses, le 31 octobre 1517, la veille de la Toussaint - Luther a choisi le jour de la Toussaint parce que les fidèles sont plus nombreux que d’habitude -, on en parle encore, et force est de constater – l’article le montre bien – qu’il a modifié, jusqu’à aujourd’hui, la carte géopolitique de l’Europe. Que cet article ait été publié dans une rubrique « L’ACTUALITE EXPLIQUEE PAR L’HISTOIRE » n’est pas usurpé.
En complément de cet article de base, quelques notes pour compléter le tableau :

- L’amitié de Cranach l’Ancien avec Luther
- Les Mass media de la Réforme
- L’impact de Luther sur les temps modernes
- Luther et les Allemands
- Les protestants dans le monde

LES CINQ CENTS ANS DE LA RÉFORME

MARTIN LUTHER,
LE MOINE REBELLE QUI FIT VACILLER ROME

Le 31 octobre 1517, le moine Martin Luther affichait ses thèses sur la porte de l’église de Wittenberg, en Saxe. L’Eglise catholique romaine ne se débarrassera pas, cette fois, de ses hérétiques. La Réforme embrase l’Europe occidentale et les guerres opposent, selon le mot d’Orson Welles, deux conceptions du bien et du mal.

PAR PIERRE FEYDEL

Il n’aura donc suffi que d’un moine tourmenté par son salut pour bouleverser l’Europe chrétienne. Et quel bouleversement ! Au début du XVIe siècle, la Réforme va créer de multiples Eglises en conflit avec Rome, favoriser les nationalismes et le capitalisme naissants, provoquer ou servir de prétexte à de multiples guerres. La géopolitique européenne s’en trouvera chamboulée pour toujours. Certes, la chrétienté en a vu d’autres : hérésies de toutes sortes, schismes divers. Mais la Réforme et la Renaissance, portées par la pensée des humanistes, annoncent une longue marche vers les Lumières que l’Eglise catholique et l’absolutisme monarchique freineront, sans jamais l’arrêter.

Le futur réformateur naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, une petite ville de Saxe, principauté de l’Allemagne profonde, loin du bouillonnement culturel rhénan. « Un pays de forêts, donc de mines, un pays où les loups rôdent en hiver », note Pierre Chaunu dans le Temps des réformes. Hans, le père de Martin, exploite une mine de cuivre dans le massif du Harz, puis devient maître fondeur. C’est un homme dur que Martin, l’aîné, craint et admire. Sa mère, Margarethe, manifeste une égale sévérité à l’égard de ses nombreux enfants.

Le père rêve d’une carrière de juriste pour son fils, un bon moyen de s’élever socialement. Le jeune Martin entre donc à l’école latine de Mansfield, puis poursuit son cursus pour être admis à l’université d’Erfurt. il est bachelier en 1502, maître ès arts deux ans plus tard et entame ses études de droit. C’est un adolescent intelligent, sensible, qui manifeste une piété inquiète, il est vrai que l’Eglise entretient ses fidèles dans un état de tension dû à l’incertitude du salut. Prier apaise le jeune homme. Mais plusieurs incidents vont provoquer de véritables crises d’angoisse. En 1503, il se blesse avec son épée sur la route et manque de mourir d’hémorragie. Choqué, il n’arrive plus à se concentrer sur ses études. En 1505, sur la route d’Erfurt, un chêne à ses côtés est foudroyé. Terrorisé, Luther émet un vœu et prend sainte Anne à témoin : s’il s’en sort, il se fera moine. Quelques jours plus tard, le jeune homme frappe à la porte des ermites disciples de saint Augustin. Son père, auquel il écrit, est furieux mais cède.

Du doute aux angoisses jusqu’à la rébellion

La règle est sévère : réveil au milieu de la nuit, des repas un jour sur deux sans viande. Les hivers sont glacials. Martin doit mendier. Une humiliation.

Mais il ne saurait faillir. C’est un moine exemplaire. En 1507, ordonné prête, il célèbre sa première messe. Ses angoisses ne le quittent pas.

VITTENBERG, UN AUTRE RECIT

Vittenberg, dans le land de Saxe-Anhalt, en ex-RDA. Une pimpante et paisible commune de 50 000 habitants, nichée sur les bords de l’Elbe et épargnée par les bombardements anglo-américains de la Seconde Guerre mondiale (car dépourvue d’industries). Cinq-centième anniversaire de la Réforme oblige, la voici depuis quelques mois sortie de sa torpeur habituelle et placée sous les feux de la rampe. Car c’est ici que tout commence, le 31 octobre 1517, lorsqu’un certain Martin Luther affiche ses 95 thèses contre « la vertu des indulgences » sur le portail de la Schlosskirche (l’église du château).

Moine augustin et professeur de théologie, l’auteur du texte est tout sauf un hérétique ou un schismatique. Allemand jusqu’au bout des ongles, c’est plutôt un homme d’ordre, comme en témoigne cette citation de son cru inscrite au fronton de l’hôtel de ville : « Crains Dieu, honore l’autorité et ne sois pas parmi les rebelles ! »

L’affichage de ses thèses est une pratique courante des universités médiévales et s’inscrit dans le cadre d’une « disputation », c’est-à-dire un débat entre clercs sur un point de doctrine. Il ne s’agit en rien d’un manifeste révolutionnaire (comme le popularisera l’iconographie en montrant frère Martin en train de placarder ses libelles au marteau !), pensé et conçu pour faire imploser l’Eglise. Même si l’implosion et ses ondes de choc en furent effectivement la conséquence...

En l’occurrence, ses 95 thèses critiquent le commerce des indulgences, vendues par le Vatican. pour financer la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome et qui promettent aux fidèles une remise de peine pour certains péchés. Trafic d’autant plus lucratif que, pour l’homme du Moyen Age, l’enfer n’est pas une vue de l’esprit mais une réalité [crainte et volontiers rappelée par les prédicateurs].

Jean-Louis Tremblais
Figaro Magazine, 3 nov. 2017

Le vicaire général de son ordre Johann von Staupitz, l’envoie alors à Wittenberg étudier la théologie. En 1509, il est bachelier, donne des cours. En 1510, il est à Rome pour défendre la cause des Augustins les plus stricts. Revenu en Saxe, le voilà sous-prieur préparant son doctorat. C’est un universitaire brillant qui publie : un Commentaire sur les psaumes, puis un Commentaire sur l’Epître aux Romains qui fait grand bruit. Il y professe que l’homme est juste et pécheur en même temps, et non pas l’un puis l’autre. Et, surtout, la lecture de l’apôtre Paul l’amène à considérer que seule la foi sauve ( « Le juste vivra par la foi », Romains, 1,17) et non pas les œuvres. Du coup, Martin Luther va mieux.

D’ailleurs, plus sa notoriété d’intellectuel augmente, plus ses doutes croissent. L’hypocrisie de la confession l’agace, lui qui avoue tout, les intentions comme les actes. Et, d’ailleurs, se confesse-t-on par peur de la damnation ou par sincère regret de ses péchés ? TI constate atterré la débauche des moines et des moniales. La chasteté lui pèse, lui qui respecte la règle scrupuleusement, >

LE 31 OCTOBRE 1517, la veille de la Toussaint. Martin Luther placarde sur les portes de l’église de Wittenberg ses 95 thèses (gravure de 1865). Imprimées, diffusées, les humanistes se chargent de leur publicité.
(Bianchetti / leemage)

Ce cheminement critique va le mener à la rébellion. C’est une sombre, histoire de purgatoire qui va tout déclencher.

Jean de Médicis est devenu pape sous le nom de Léon X. Il a décidé de lancer une campagne d’indulgences pour financer la construction de Saint-Pierre de Rome. Et, grâce à une bulle papale de 1510, on peut donc acquérir, moyennant finance, une indulgence plénière, soit une rémission complète de toutes les peines qui doivent être purgées au purgatoire.

Attaque directe contre le souverain pontife

Frédéric III le Sage, prince électeur de Saxe, a déjà fait de Wittenberg un lieu de pèlerinage important. On y vend bouts de reliques et indulgences, comme dans d’autres sites religieux en Allemagne.

Le pape, lui, a décidé, avec la complicité active d’Albert de Brandebourg, archevêque de Magdebourg, de Johann Tetzel, un dominicain excellent bateleur, capable de décrire avec conviction les tourments du purgatoire, et du banquier Jacob Fugger pour rassembler les sommes collectées, de mettre l’Allemagne en coupe réglée. Frédéric III voit d’un mauvais œil ce racket concurrent. Les habitants de Wittenberg vont donc écouter Tetzel ailleurs.

_Luther est outré par ses pratiques, comme beaucoup d’humanistes chrétiens. Et le 31 octobre 1517, à la Toussaint, il placarde sur les portes de l’église de Wittenberg les 95 thèses. La 36e stipule ; « Tout chrétien vraiment contrit a droit à la rémission entière de la peine et du péché, même sans lettre d’indulgences. » La 45e assure : « Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui ; voyant son prochain dans l’indigence, le délaisse pour acheter des indulgences ne s’achète pas l’indulgence du pape, mais l’indignation de Dieu. »

EXCOMMUNIÉ PAR LE PAPE LÉON X en janvier 1521. Luther comparaît en avril de la même année devant Charles Quint et est mis au ban du Saint-Empire germanique. Ici, Luther à la diète de Worms, d’Anton von Werner, 1900.
(akg-Images)

Le ton est violent, l’attaque contre le souverain pontife, directe. Luther a choisi le jour de la Toussaint parce que les fidèles sont plus nombreux que d’habitude. Et, à peine ses textes placardés, ils sont imprimés à Leipzig, à Bâle, diffusés. Les humanistes se chargent de leur publicité. Erasme les envoie en Angleterre à son ami Thomas More. En latin, mais surtout, traduites en allemand, les thèses sont rapidement connues et discutées partout en Europe.

Le pape les condamne par une bulle. Mais Frédéric III soutient celui qui est désormais le vicaire des Augustins pour l’Allemagne, un célébrissime professeur de théologie, autrement dit un intellectuel qui compte. L’Eglise tente de ramener Luther dans son giron. En vain : Devant le chapitre des Augustins à Heidelberg, Luther refuse de se rétracter. En marge de la diète d’Augsbourg, le cardinal Cajetan, fameux théologien, essaie de le convaincre de ses erreurs. Peine perdue. Pis, le moine augustin se radicalise. A Leipzig, devant un autre théologien, il met en cause l’autorité de l’Eglise. Il ne reconnaît plus que l’autorité des Ecritures, des Evangiles. Les bases de ce qui deviendra le protestantisme sont jetées. Le mouvement réformateur se répand dans les villes. Le 31 janvier 1521, Léon X excommunie Luther. Il doit être jugé à Rome.

"TOUT CHRÉTIEN- VRAIMENT CONTRIT A DROIT À LA RÉMISSION ENTIÈRE DE LA PEINE ET DU PÉCHÉ MÊME SANS LETTRE D’INDULGENCES."
36E THÈSE

Mais Frédéric le Sage lui interdit de s’y rendre. Mieux, il demande qu’il soit jugé en Allemagne. A la diète de Worms, face au nouvel empereur, Charles Quint, Martin Luther ne cède rien. Et le prince électeur de Saxe décide alors de le cacher dans son château de Warburg.

L’affaire Luther est devenue une affaire allemande et politique. Car la popularité du moine tient aussi à ce qu’il s’oppose au pape et à l’empereur, deux puissances qui prétendent limiter l’indépendance des princes. Le luthéranisme servira le nationalisme allemand.

Martin Luther est comme libéré. Il ne cesse d’approfondir sa doctrine réformatrice dont il espérera longtemps qu’elle serve à réformer l’Eglise romaine et non pas à créer d’autres confessions. Dès 1520, il publie rappel A la noblesse chrétienne de la nation allemande, le Prélude sur la captivité babylonienne de l’Eglise et le Traité de la liberté chrétienne, l’extraordinaire succès de ces textes est porté par l’essor de l’imprimerie. Gutenberg est mort en 1468, mais les ateliers foisonnent. En Allemagne, note Bernard Cottret dans son Histoire de la réforme protestante ; 3% des 16 millions d’habitants de l’époque lisent et écrivent lalangue vulgaire. Soit 480 000 individus. Or, on estime que les écrits de Luther sont diffusés à plus de 300 000 exemplaires. Son ami Lucas Cranach multiplie les portraits du réformateur, mais aussi les illustrations de ses écrits. Le poids des mots, le choc des gravures, Luther soigne sa communication.

Le pape est désormais l’Antéchrist. Les moines sont vigoureusement attaqués dans le Jugement sur les vœux monastiques. Il conteste le célibat. Et déjà il commence à s’en prendre aux juifs que, naïvement, il espère convertir. Après tout, « Jésus est né juif », écrit-il. Déçu, furieux, il finira par publier en 1543 Des juifs et de leurs mensonges, ramassis de clichés antisémites que, beaucoup plus tard, les nazis s’empresseront d’utiliser.

Autre tache sur la vie et les œuvres de Luther, sa position lors de la guerre des Paysans (1524-1526). De la liberté religieuse à la liberté politique et civile, il n’y a pas si loin. Or, Luther prêche la liberté. En 1524, lorsque des mouvements populaires se font jour, ils tentent de donner un contenu politique à la Réforme évangélique. Un ancien moine, Thomas Müntzer, les pousse à la violence. La répression est féroce, Müntzer est décapité. Luther désavoue avec force ces révoltés et se félicite de leur punition. Pas de mélange, selon lui, entre le royaume de Dieu et celui des hommes. La religion ne peut servir au politique... Luther y gagne la confiance des princes et de la bourgeoisie allemande, des châteaux et des grandes villes. Les peuples suivront. Mais Luther, qui se veut homme d’ordre, a créé un immense désordre.

Les conséquences de la Réforme seront éminemment politiques. Jules Michelet concluait : « Il n’est pas inexact de dire que Luther a été le restaurateur de la liberté pour les derniers siècles. S’il l’a nié en théorie, il l’a fondé en pratique. »

il y a longtemps d’ailleurs que l’homme Luther s’est occupé de sa liberté personnelle. Défroqué, il a abandonné les mortifications du moine. Marié, il aura six enfants et ne cessera de vanter les joies du mariage et d’une sexualité épanouie. Il grossit et dénonce l’hypocrisie du jeûne. Il aime manger, boire, raconter des blagues. Le voilà qui célèbre la vie, conjurant une fois pour toutes la peur de la mort sans salut qui hantait sa jeunesse.

Les protestants, adversaires de l’empire

La Réforme inexorablement se répand. En 1529, à la diète de Spire, la minorité protestante, cinq princes et 14 villes libres, émet une protestation contre Charles Quint, l’empereur qui veut bannir Luther. Les protestants seront désormais des adversaires de l’empire. Alors tout se précipite. Deux ans plus tard se constitue la ligue de Smalkalde. Toute l’Allemagne du Nord, du Rhin à la Vistule, s’est alliée. La guerre éclate quinze ans plus tard, après que le concile de Trente a consacré la rupture avec la Réforme. Luther meurt en 1545. Charles Quint bat les troupes de la ligue deux ans plus tard. Il faut encore huit ans pour que la paix d’Augsbourg consacre le principe « Cujus regio, ejus religio », selon lequel chaque région, ville ou principauté est libre de choisir sa religion. L’empire est définitivement divisé et l’Eglise catholique, durablement concurrencée en Occident. Les guerres religieuses vont alors ravager l’ouest de l’Europe.

Martin Luther laisse une œuvre immense. Il a bien sûr traduit la Bible en allemand, mais a également publié plus de 600 livres, pamphlets, catéchismes, textes divers. Il a composé lui-même une quarantaine de cantiques. Bach fit une cantate du plus célèbre, C’est un rempart que notre Dieu. Luther, ce géant, est, certes, un héros allemand, mais aussi un des personnages qui a fondé la culture européenne.

P.F.

RÉFÉRENCE OU RÉCUPÉRATION ?

Invité fin septembre à célébrer le 500· anniversaire de la naissance de la Réforme, le président de la République en a profité pour rendre hommage aux protestants français, dont il a loué le rôle dans la promotion de la conscience individuelle, du libéralisme politique et économique, de la démocratie participative, de la laïcité, des valeurs de la République, etc. Emmanuel Macron a d’ailleurs été l’assistant dévoué et émerveillé du philosophe protestant Paul Ricœur adepte,des « confrontations utiles » indlspensables à la naissance des « consensus profonds ». De là à considérer le chef de l’Etat qui se veut résolument réformateur comme un sympathisant des réformés, il n’y a qu’un pas allègrement franchi par Régis Debray dans son dernier essai, le Nouveau Pouvoir [2]. Il voit dans l’élection du candidat d’En marche l’avènement d’un néoprotestantisme américanisé. Une réflexion qui agace beaucoup du côté parpaillot où certains vont jusqu’à.qualifier Emmanuel Macron de « protestant façon Ikea », Et de reqretter que Régis Debray ne considère que les prêcheurs évangélistes d’inspiration américaine qui se répandent dans nos banlieues. En tout cas, dans toute l’Europe, de l’Ecosse à la Hongrie, les manifestations en hommage à Luther se multiplient pour commémorer les œuvres de celui qui fut aux origines de l’Europe moderne et d’une certaine conception de la liberté.

G.K
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Crédit : Marianne, 3 au 9 nov. 2017


L’amitié de Cranach l’Ancien avec Luther

• Cranach : le retable de Weimar. Luther et Cranach au pied du crucifix
© Collection privée

Dès l’affichage des 95 thèses à Wittenberg, Cranach s’engage du côté de Luther. L’amitié entre les deux hommes est immédiate et ne se démentira jamais. Ils n’ont jamais, l’un et l’autre, cessé de s’entraider : Luther a été le parrain de la fille de Cranach et Cranach a été le témoin de Catherine Bora au moment du mariage de celle-ci avec Luther.

Une série de portraits de Luther et des siens, (notamment sa fille, Magdalena Luther, disparue à l’âge de 7 ans, que l’on peut voir au Louvre), peintures sur bois ou gravures exécutées au fil du temps et des événements, en porte témoignage : par exemple, en 1519, Cranach montre Luther en jeune homme concentré et amical (collection particulière, Bruxelles) ; en 1520, dans un gravure, il montre le moine augustin avec sa tonsure (Bibliothèque nationale de France) ; en 1522, il peint Luther avec la barbe qu’il a fait pousser pour ne pas être reconnu (bibliothèque royale de Belgique) ; en 1525, il peint Luther et son épouse.

Cranach soutient l’œuvre réformatrice de Luther en développant une iconographie qui vise à illustrer les principaux arguments théologiques de la Réforme. Ce sont toutes les gravures illustrant des scènes bibliques et célébrant le Sola scriptura – l’Ecriture seule au cœur des préceptes de Luther. Ce sont aussi des retables : il y a celui de l’église Sainte Marie à Wittenberg qui illustre les principales transformations liturgiques de la Réforme ; l’importance de la prédication, le mode de célébration de la Cène. Il y a celui de Prague : La Loi et la Grâce (1529). Il y a aussi celui de Weimar (Peter und Paulkirche) qui expose le thème de la justification par la foi. Le retable fut terminé dans son atelier après la mort de Cranach, par son fils Hans Cranach (dit Cranach le Jeune, 1515- 1586). Dans l’un et l’autre cas, Luther figure dans la composition, ainsi que Cranach.

D’apès : www.museeprotestant.org/

Les Mass media de la Réforme

Le message de Luther se répand rapidement dans toute l’Europe grâce à l’édition de ses œuvres en langue vernaculaire qui connaissent un succès phénoménal.
Des peintres et des prédicateurs relaient ces idées auprès de la population illettrée.
Hugues Daussy

L’imprimerie, le plus efficace des apôtres
Sans l’imprimerie, apparue quelques décennies plus tôt, la doctrine luthérienne n’aurait sans doute pas connu la fortune qui fut la sienne. Luther a parfaitement su exploiter ce nouveau média qu’il appelait « le dernier et suprême don, par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile » et qui lui a permis de faire connaître sa pensée avec une rapidité et une ampleur totalement inédites.

Ses 95 thèses sont ainsi imprimées à trois reprises avant la fin de l’année 1517, à Nuremberg, à Bâle et Leipzig, sous forme d’affiche ou de livret, en parallèle à une diffusion manuscrite au moyen de copies envoyées à des destinataires choisis.
Au début 1518, elles sont traduites du latin à l’allemand, afin d’être plus aisément lisibles par le plus grand nombre. Pour efficace qu’elle soit, la diffusion de ce texte emblématique reste modeste en comparaison avec celle des écrits ultérieurs.
Les sermons publiés en 1518 et 1519 sont ainsi inlassablement réimprimés jusqu’en 1522 et connaissent chacun au moins quatorze éditions successives, mais ce sont surtout les grands écrits réformateurs de 1520 qui bénéficient de la puissance de l’imprimerie.

Cette propagande imprimée ne circule pas seulement sous la forme de livres, mais les tracts, feuilles volantes et autres affiches sont aussi abondamment utilisés pour leur maniabilité et leur diffusion aisée. Pour essentielle qu’elle ait été, la diffusion par l’imprimé n’est pas le seul vecteur utilisé par Luther afin de répandre son message.

Le retable de Weimar, Lucas Cranach, XVIe siècle. Le triptyque a été exposé le 31 octobre 2014, pour la première fois depuis cinquante ans, dans son ensemble, après une restauration de quatre mois, dans le chœur de l’église protestante Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Weimar.

La puissance de l’image dans un monde analphabète

L’image a également joué un rôle majeur. Destinée à l’immense majorité analphabète de la population européenne à cette époque, elle est produite par des artistes luthériens, parmi lesquels Albrecht Dürer, Hans Holbein le Jeune et surtout Lucas Cranach l’Ancien tiennent le premier rang. Certaines des très nombreuses œuvres mises au service de la propagande luthérienne peuvent être citées à titre d’exemple.
En mai 1521, Cranach publie ainsi La Passion du Christ et de l’Antéchrist, composé de vingt-six gravures sur bois commentées par Melanchthon […tiens, tiens !]. Chacune d’entre elles représente une scène de la vie du Christ confrontée à une de celles de l’Antéchrist qui est le pape. Face à face, par exemple, se trouve une image montrant Jésus en train de chasser les marchands du Temple et une autre représentant le pape en train de vendre des indulgences.

La Passion du Christ et de l’Antéchrist, Lucas Cranach et Philip Melanchthon, Wittenberg, 1521. Extraites de 26 gravures sur bois : à gauche, le Christ chasse les marchands. À droite, en échange de l’argent, le pape vend des dispenses, des indulgences et brise la loi.


La vraie religion du Christ et la fausse doctrine de l’Antéchrist, Lucas Cranach Le Jeune, 1545 Verlag Ullstein
ZOOM... : Cliquez l’image.

En 1522, il illustre la première édition de la traduction du Nouveau testament de gravures sur bois. Au chapitre de l’Apocalypse, il représente la Bête couronnée d’une triple tiare qui évoque la papauté. Les retables sont également abondamment utilisés, comme celui de l’église Sainte-Marie de Wittenberg (1547) au centre duquel Cranach a représenté la cène. Autour du Christ, parmi les apôtres, figurent Luther lui-même ainsi que l’imprimeur Hans Lufft. Au centre d’un autre retable, celui de Weimar (1555), Cranach s’est représenté lui-même aux côtés de Luther, au pied de la croix du Christ.

Le peintre officiel de la cour de Saxe poursuit inlassablement son œuvre, au service de son ami Luther, imité par son fils, Lucas Cranach le Jeune, qui réalise en 1547 la très célèbre gravure coloriée représentant La vraie et la fausse Église. À gauche, l’Église luthérienne fondée sur le strict respect des Écritures, s’oppose à l’Église catholique corrompue et rongée par les abus, représentée dans la partie droite.

À côté de ces œuvres de propagande, il faut encore retenir les très nombreux portraits de Luther et de sa femme réalisés par Cranach, peints ou gravés, et qui contribuent à la large diffusion de l’image du réformateur.

Luther et sa femme, Lucas Cranach l’Ancien, 1529, Uffizi Gallery, Florence

Le relais des prédicateurs

La prédication est le troisième vecteur utilisé afin de diffuser la pensée luthérienne. Dispensée oralement, elle permet de toucher ceux qui n’ont pas accès à l’imprimé et que le message rudimentaire véhiculé par le support iconographique ne suffit pas à édifier.

Nombreux sont les anciens moines ralliés à la Réforme, franciscains, dominicains, chartreux, augustins, bénédictins et les anciens prêtres qui parcourent l’Empire afin de porter la parole de Luther. Leur activité est surtout urbaine et parmi les plus célèbres et les plus éloquents figurent Andreas Osiander, qui prêche à Nuremberg, Johann Bugenhagen, qui s’active en Basse-Saxe, dans la Hanse et en Poméranie, ou encore les réformateurs scandinaves formés à Wittenberg, Hans Tauser et Olaus Petri, qui parcourent le Danemark et la Suède.

Crédit : www.herodote.net/

Impact de Luther sur les temps modernes

On ne dira jamais assez l’impact de Luther sur les temps modernes : la fracture nord-sud de l’Europe, la dislocation du Saint Empire, la
Contre-Réforme au sein de l’Eglise catholique, l’anglicanisme outre-Manche, les guerres de Religion en France et ailleurs, la guerre de Trente Ans (premier véritable conflit international), la recomposition territoriale du continent,

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l’essor du capitalisme et de la civilisation industrielle (analysé par Max Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme), etc. Liste non exhaustive à laquelle on pourrait, à en croire Régis Debray, ajouter le protestantisme d’Emmanuel Macron [3]

A la Lutherhaus [Wittenberg], l’exposition « Luther, 95 trésors - 95 personnes » revient justement sur l’influence - positive ou négative – du réformateur sur des personnalités aussi déconcertantes et imprévisibles que le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini ou l’artiste français Marcel Duchamp, Un casting détonant. Le conservateur Benjamin Hasselhorn détaille les objectifs de l’opération : « Nous avons souhaité répondre à la question : quel est son apport dans le domaine des idées ? Qui a -t- il marqué, en bien ou en mal, chez les croyants comme chez les athées ? Il y a les classiques (Luther King, par exemple), mais il y a aussi des surprises de taille, comme Steve Jobs ou Edward Snowden. Et nous n’avons pas occulté le côté obscur, comme l’anti-judaisme du réformateur, qui conduisit le nazi Julius Streicher (directeur du journal antisémite Der Stürmer) à déclarer au procès de Nuremberg : " (Si Luther était vivant, ndlr) , il serait certainement à mes côtés sur le banc des accusés. " »(sic)

Jean-Louis Tremblais
Figaro Magazine, 3 nov. 2017

« Luther et les Allemands »

C’est précisément le thème d’une exposition d’envergure et de qualité, qui se tient au château de la Wartburg, dans le land voisin de Thuringe. Cette forteresse imposante, qui surplombe les collines boisées à 426 mètres d’altitude, fut le théâtre de l’un des épisodes les plus rocambolesques de l’épopée luthérienne. Suite à la diète de Worms, où il refusa de se rétracter devant Charles Quint, le dissident fut capturé en mai 1521 par les gardes de Frédéric Le Sage (qui craignait pour la vie de son protégé), puis exfiltré vers la Wartburg. Sous la fausse identité de Junker Jörg (le chevalier Georges), contraint de porter la barbe et la dague, il y demeura jusqu’en mars 1522. Dix mois de réclusion salutaire qu’il mit à profit pour traduire le Nouveau Testament en allemand. La genèse d’un travail qui mènerait en 1534 à la publication de toute la Bible. Avancée primordiale dans la mesure où la scolastique médiévale exigeait que le vulgum pecus soit maintenu à distance des Evangiles, le commentaire et l’exégèse étant réservés à la hiérarchie. On peut y contempler les bibles illustrées et éditées par Cranach. Et comprendre le rôle joué par Luther dans la codification de la langue germanique, en un temps où on ne parlait pas moins de cinq dialectes. Ce qui lui valut plus tard les éloges de Friedrich Nietzsche, pourtant moyennement enclain à l’admiration (surtout envers un chrétien.)

Jean-Louis Tremblais
Figaro Magazine, 3 nov. 2017

LES PROTESTANTS DANS LE MONDE

Si la Réforme date officiellement de 1517 ou, selon certains historiens, de 1520 (l’excommunication de Martin Luther), le terme « protestant » n’apparaît qu’en 1529, à l’occasion de la seconde diète de Spire. Cinq princes et les représentants de 14 villes libres refusent alors d’obtempérer au décret de Charles Quint enjoignant les Allemands à revenir dans le giron catholique :

« Nous protestons [contre] le décret proposé dans toutes les choses qui sont contraires à Dieu, à sa Sainte Parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes. »

Le protestantisme a ensuite essaimé dans toute l’Europe, avant de s’exporter dans le reste du monde. Selon le Musée virtuel du protestantisme, on distingue aujourd’hui cinq grandes familles :

Les Eglises luthériennes : 65 millions de personnes. C’est le courant le plus proche du message originel de Luther et de sa « règle de trois » : l’Ecriture seule (sola scriptura) ; le salut par la grâce ; le sacerdoce universel.

Les Eglises réformées : 50 millions de personnes. Elles se réclament de Luther mais aussi, sur des points de doctrine, d’autres réformateurs comme Jean:Calvin ou Ulrich Zwingli.

Les Eglises anglicanes : 70 millions de personnes. L’anglicanisme né outre-Manche de la volonté du souverain Henri VIII (1491-1547), se présente comme une voie médiane entre foi catholique et foi réformée. C’est la religion officielle de l’Angleterre.

Les Eglises évangéliques : 500 millions de personnes. Si la Réforme est le tronc commun, les évangéliques ont une conception particulière du baptême (acte volontaire) et se signalent par un prosélytisme multiforme.

Les Eglises pentecôtistes : 200 millions de personnes. Elles sont apparues à la fin du XXe siècle, sous l’impulsion des pasteurs américains et Charles Parham et William Seymour. Elles mettent l’accent sur la présence du Saint-Esprit et de ses dons visibles.

J.-L. T.
Figaro Magazine, 3 nov. 2017

Biographie

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Martin Luther.

Rebelle dans une époque de rupture
une biographie de Heinz Schilling
(historien allemand)


[1Sollers lira un texte de Maître Eckhart, aux obsèques religieuses de son père, devant son cercueil au cimetière. Par fidélité à la pensée de son père, qui aurait apprécié ce défi de liberté, hors des convenances catholiques bien-pensantes. Cf. Au nom du père.

[2Ed. du Cerf, coll. « Médium », 8 €.

[3Dans Le Nouveau pouvoir , l’ex compagnon du Che évoque le passage d’une matrice catho-laïque française à une vision néoprotestante, sous l’égide d’un président dont le modèle est la Suède et qui fut l’élève de Paul Ricoeur.

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1 Messages

  • A.G. | 6 novembre 2017 - 15:05 1

    « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. » (Rimbaud, Une saison en enfer)

    « Quel est donc le fruit de cette RÉFORME ? disait Montaigne avec son ricanement philosophique : "Toute l’amélioration, selon moi, se réduit à s’appeler Abraham ou Isaac, au lieu de Jean ou Claude." Il serait fort à désirer qu’il eût eu raison ; mais le genre humain n’en fut ni n’en sera quitte à si bon marché. »

    « Qu’est-ce qu’un protestant ? II semble d’abord qu’il est aisé de répondre ; mais si l’on réfléchit, on hésite. Est-ce un anglican, un luthérien, un calviniste, un zwinglien, un anabaptiste, un quaker, un méthodiste, un morave, etc. (je suis las). C’est tout cela, et ce n’est rien. Le protestant est un homme qui n’est pas catholique, en sorte que le protestantisme n’est qu’une négation. Ce qu’il a de réel est catholique. À parler exactement, il n’enseigne point de dogmes faux, il en nie de vrais, et il tend sans cesse à les nier tous : en sorte que cette secte est toute en moins. »

    C’est ce qu’on peut lire dans les Réflexions sur le protestantisme pdf du Maudit Joseph de Maistre. Un texte qu’on peut relire à l’heure où l’on nous annonce que nous deviendrions tous protestants avec Régis Debray !