1958 : Son premier roman : Une curieuse solitude
2008 : Cinquante ans après, c’est le temps d’aujourd’hui, celui des bilans encore incomplets : Guerres secrètes, des Mémoires.
1988 : Trente ans après, c’est le temps de cette interview pour le magazine Lire, par Pierre Broncenne, présentée ci-après. Un bilan d’étape, en quelque sorte. Comment, alors, était-il vu ? Comment se voyait-il lui-même ? Comment se projetait-il dans son futur ? Ce ne sont pas les questions que posait Pierre Broncenne, mais peut-être tout ou partie des réponses sont-elles entre les lignes.

Rembobinage ! Retour sur cette interview.
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INTERVIEW

PAR PIERRE BONCENNE

Passé par toutes les avant-gardes pour finir best-seller, voilà trente ans déjà que cet écrivain épate autant qu’il agace.
Toujours présent.
Mais sans doute habilement caché derrière sa propre image.

1958 : parution de son premier livre Une curieuse solitude (Seuil) ;

1988 : il est trois fois présent en librairie, d’abord avec un court roman, Les folies françaises (Gallimard) ; puis un essai sur un peintre, De Kooning- Vite (La Différence) ; enfin sa préface à la réédition du New York de Paul Morand (Garnier-Flammarion). Voilà donc trente ans exactement que Philippe Sollers - pseudonyme de « Joyaux » - publie et occupe, à l’évidence, une place non négligeable dans le paysage intellectuel français. Parti du récit avec intrigue traditionnelle, il est passé par l’ultra avant-garde du groupe théorique Tel quel, dont il fut le principal animateur, pour se retrouver best-seller intellolibertin avec Femmes, Portrait du joueur et Le c ?ur absolu. Quant à son parcours idéologique tout en zigzags et rebondissements spectaculaires jusqu’en Chine maoïste, il y a bien longtemps que, pour aggraver son cas, il refuse la moindre autocritique sauf par dérision, se retranchant derrière l’inexpugnable liberté de la littérature. Liberté au nom de laquelle il aura toujours son mot à dire sur les sujets les plus divers, de la politique jusqu’à la fécondation in vitro, en passant par la théologie ou la télématique. Un brio époustouflant pour les uns, de l’esbroufe à gogo pour les autres. Malin, trop malin, Sollers ? Voire. Sans doute les multiples personnages qu’il a forgés de lui-même sont-ils plus transparents qu’on ne l’imagine : A l’île de Ré, dans sa maison où souvent il va s’isoler « C’est mon bateau », dit-il, s’amusant au passage de sa réputation de mondain invétéré -, les lignes de ses manuscrits se voudraient pareilles aux rides de l’eau sur l’océan. La télévision branchée en permanence, mais sans le son, lui apporte un flux d’images où il capte de temps en temps un flash d’inspiration. Trente ans après ses débuts on ne lui retirera pas au moins le mérite de la constance dans une obsession : écrire, écrire, écrire...

Pierre Boncenne. Il y a trente ans exactement, paraissait votre premier roman, Une curieuse solitude. Et depuis trente ans vous n’avez cessé d’être interrogé dans la presse, à la radio, à la télévision. Vous vous souvenez d’ailleurs de votre première interview ?

Philippe Sollers. Pas du tout. Je reconnais que tout cela a fini par faire un magma compact.

P.B . Vous êtes tellement immergé dans la vie ou la machinerie littéraire que l’on ne vous imagine pas bien à vos débuts d’auteur.

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P.S. Oui, c’est comme si j’avais toujours existé et qu’en même temps je n’existais plus du tout ! En fait j’ai gardé de mes débuts quelques souvenirs intenses mais épars. L’évocation d’Une curieuse solitude me fait songer à la solitude précisément et à des conditions de vie précaire à Paris, à des marches dans la nuit. Avant d’être publié, je me souviens aussi très bien de ma première visite à Mauriac qui fut un événement pour moi. C’était à Malagar et j’avais une vingtaine d’années.

P.B. Un jeune homme inconnu pouvait facilement rencontrer François Mauriac ?

P.S. Il suffisait de se présenter en lui envoyant une lettre écrite de façon correcte. Je voulais voir Mauriac pour de multiples raisons : ses livres très présents dans ma bibliothèque, Bordeaux et puis son attitude politique à propos de l’Algérie. A mon âge c’était important de le rencontrer.

P.B. Vous avez donc sacrifié au vieux rituel de la visite au grand écrivain ?

P.S. Exactement. Et j’ai eu droit à la traditionnelle promenade dans le parc comme aux anecdotes. Surtout sur Marcel Proust que Mauriac voyait fréquemment la nuit et avec qui il avait bavardé assis à côté de son lit aux draps tachés d’encre. Pour un petit provincial comme moi c’était une vision fascinante.

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P.B. Aujourd’hui vous êtes suffisamment connu pour que les éditions de La Différence, où vous venez de publier un essai sur le peintre américain De Kooning, emploient à votre propos cette formule assez amusante au fond : « Philippe Sollers est-il présentable  ? »

P.S. Si cela veut dire que je suis encore présent ce n’est pas si mal ! D’un autre côté, cela peut signifier aussi : cet auteur s’est arrangé pour que l’on dise tellement de choses sur lui que tout finit par s’annuler dans une sorte de trou noir. .. Vous savez, il y a deux façons, à mon avis, de procéder pour un écrivain : soit - et c’est très respectable - vous restez complètement à l’écart, isolé, silencieux, dans une attitude de moine ascétique, déléguant quelqu’un pour vous représenter à la cité tout en distillant, de temps en temps, une petite parole très rare, sacralisée, qui paraît le comble de la sagesse profonde. Soit vous avez un corps et alors les ennuis commencent...

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P.B. Oui, mais dans Femmes le narrateur note qu’en réalité il aime être isolé, « rester seul trois jours sans adresser la parole à personne ».

P.S. Il vaudrait mieux que je ne le dise pas pour que le malentendu persiste, n’empêche que c’est vrai : je suis quelqu’un de tout à fait méditatif, yoga à la limite. Mais à apparences contradictoires. Ici, à l’île de Ré, je vis retiré, profitant du silence de la nuit avec juste un peu de télévision pour avoir des nouvelles de la circulation. On croit, et je laisse croire, que je suis en perpétuelle agitation. Mais ce qui devrait surprendre les gens c’est que j’arrive à écrire tant de salades. « Quand est-ce qu’il fait tout cela ? »

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P.B. Et toujours dans Une curieuse solitude on peut noter ceci : « Décevoir : telle avait longtemps été ma devise.  » C’est encore le cas ?

P.S. Décevoir c’est pouvoir s’en aller, être tranquille, bâtir un système de protection permettant d’avoir la paix. Depuis longtemps, depuis mon enfance en fait, je suis persuadé que les gens se mêlent de votre vie sans y avoir droit. Ils considèrent cela comme un droit naturel à partir du moment où vous acceptez de rentrer dans la vie sociale. J’ai l’impression que la société, en elle-même, est un immense système de surveillance et de marquage, bien entendu beaucoup plus vivable en démocratie mais à tendance totalitaire.

P.B . A ce propos, dans votre dernier roman Les folies françaises, vous écrivez : « Tout le monde surveille tout le monde. Bruit-bruit général. Les moindres variations sont enregistrées. Pour un écrivain c’est pire.  » Pourquoi ?

P.S. Parce que les paroles ou les apparences passent et que les écrits restent. Un écrivain c’est quelqu’un qui prend une option sur le futur quand tout le monde sera mort. Je suis hanté par l’idée que, une fois notre génération disparue, on ira chercher la vérité subjective, profonde et réelle chez les écrivains. Il y a des millions d’agitations en tous sens, politiques, économiques, sociales, mais au bout du compte on va chercher la vérité de la vie vécue dans l’art et la littérature. C’est en ce sens que la formule de Balzac déclarant vouloir faire concurrence à l’état civil va très loin. N’est-ce pas dans les romans de Balzac, de Proust ou de Céline que l’on trouve la vérité réelle à travers l’argent, les intrigues, les passions, les guerres ? Voilà pourquoi l’option magique prise par l’écrivain est dangereuse, c’est un pari énorme et à la fois très enthousiasmant. La conséquence : partout l’écrivain est très surveillé. On en a une preuve flagrante dans un régime militaro-policier au point qu’un poète comme le récent Nobel Joseph Brodsky, qui n’a pas écrit des vers d’une subversion inouïe, est contraint à l’exil. En démocratie, la surveillance s’exerce de façon beaucoup plus souple, huilée et civile, mais elle n’en existe pas moins. J’en étais persuadé dès le début.

P.B . Dès la parution d’Une curieuse solitude on vous a donc mis sous surveillance ?

P.S. J’ai écrit ce texte dans mon coin, et à partir du moment où je l’ai publié, il y eu quasiment une proposition plutôt positive, pour que je sois conforme à un certain rail que je devais emprunter puisque je me suis mis là. Par conséquent je dois incarner telle ou telle valeur et, si je fais un dérapage, on m’attend au tournant.

P.B. Vous avez renié ce roman puis, en 1970, vous avez laissé Le Livre de Poche le rééditer précédé d’un avertissement assez curieux : « Ce livre, disiez-vous, a été écrit dans la tradition culturelle classique bourgeoise. Cette tradition est en pleine décomposition. Il faut en précipiter la chute. [. .. ] Le lecteur lit donc ici pratiquement un faux livre empruntée. Il doit le savoir. Il doit aussi se persuader que l’auteur sait exactement pourquoi et comment lui-même se situe depuis longtemps et définitivement de l’autre côté. » C’est aussi hypocrite que rigolo !

P.S. Allez, c’était en pleine période gauchiste dure. Mea culpa, mea culpa ! Ce qui est amusant c’est que des formules comme celles-là ont été prises au pied de la lettre.

P.B. Oh ! Oh ! Voilà l’une de vos défenses typiques : j’écris des conneries et on me prend au sérieux.

P.S. Ce n’était pas forcément une connerie, c’était aussi un coup pour se dégager. D’ailleurs, maintenant, Une curieuse solitude a été reprise dans la collection Points Roman sans cet avertissement. Na !

P.B. A force de justifier avec une habileté perverse tous vos changements de cap vous pourriez concevoir une « théorie du revirement  ».

P.S. C’est un beau titre pour un traité de navigation ! A votre remarque perfide je réponds par des questions : comment se fait-il qu’il y ait un désir social de tout prendre au pied de la lettre ? Comment s’exerce cette volonté de contrôle pour que l’autre soit toujours identique à lui-même ? Dans Femmes, Portrait du joueur ou Le c ?ur absolu, il me semble que le narrateur est très sensible à cette volonté d’homogénéisation qui se manifeste à l’ère de la culture de masse : chacun doit rester dans la case où on l’a placé pour que rien ne bouge. Moi je bouge. L’Eros, le désir veut que cela bouge, Thanatos, la mort, aspire à l’immuabilité. Et les alliés que l’on trouve sont plutôt du côté d’Eros, les adversaires plutôt du côté de Thanatos. Voilà, c’est aussi simple et freudien que cela !

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P.B. Restons pourtant au pied de la lettre et revenons à cette période où vous étiez de « l’autre côté  », en ces temps glorieux du groupe Tel quel. A ce moment-là Claude Mauriac, par exemple, était l’un de vos alliés quand il déclarait dans Le Figaro à propos de l’un de vos romans d’avant-garde, Nombres, paru en avril 68 : « Rien de plus nouveau depuis bien longtemps, ni qui déconcerte davantage que la tentative de cet écrivain, le plus considérable des jeunes générations et qui modifie la situation de l’auteur et celle du lecteur par rapport à l’ ?uvre.  »

P.S. Il ne dirait certainement plus cela aujourd’hui ! Si j’ouvre Le temps immobile - tout un programme - je dois constater, à travers certaines conversations rapportées, que je suis considéré comme une sorte de traître. Je suis toujours un peu considérable à un moment donné puis, tout d’un coup, je ne vaux plus rien...

P.B. Tiens ! Claude Mauriac disait aussi dans le même article : « Nombres : livre sur rien écrit par personne ».

P.S. (Rire ravi.) Je n’adhère pas forcément à ce genre de formule. Nombres n’est pas sur rien et il est écrit par moi. Claude Mauriac recourait à un cliché flaubertien : l’ ?uvre qui se tiendrait toute seule à propos de rien et qui consacrerait la disparition de l’auteur.

P.B. Allons ! A Tel quel vous l’avez bigrement cultivé ce cliché. Vous n’arrêtiez pas de proclamer que la notion d’« auteur  » ou de « créateur individuel » vous était suspecte et qu’il fallait la remplacer par celle de « scripteur  » participant à une vaste entreprise d’« écriture plurielle  ».

P.S. C’est vrai, c’était le moment où, d’après nous, la valorisation de la personnalité psychologique et sociale de l’auteur devait laisser place à une créativité nouvelle. Nous nous voulions violemment antiacadémiques en nous exprimant dans un langage révolutionnariste qui a souvent tourné au jargon. Nous cultivions le rêve avant-gardiste de pouvoir relier la littérature et la révolution. Je reconnais qu’il vaut mieux s’éloigner de ce genre d’impasse pseudo-scientifique, mais cette aventure perdue a tout de même quelque chose de beau. De ce point de vue je n’ai aucun regret.

P.B. Vraiment aucun regret d’avoir écrit, parmi tant d’autres, cette phrase : « L’écriture et la révolution font cause commune l’une donnant à l’autre sa recharge signifiante et élaborant, comme arme, un mythe nouveau : c’est ce qui, dans Nombres, est appelé le "récit rouge", un écrit qui porte à la fois la couleur du sang et du seul parti possible dans l’histoire en cours.  » Et cela se terminait par des idéogrammes chinois !

P.S. Dans Nombres comme dans Paradis il n’y a pas de trace explicite d’idéologie : ce sont des sortes de longs poèmes, des travaux formels portant sur le rythme, la voix, l’enfoncement dans les rêves et la tessiture musicale de la phrase. Ce travail était (et reste) en complet désaccord avec la société historique telle qu’elle se manifestait alors. J’ai donc essayé d’acclimater cette rupture de forme avec celle des révolutionnaires réclamant une transformation radicale de la société. Ce volontarisme était-il idiot ? Ne jugez pas trop vite.

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P.B. Vous avez été sincèrement prochinois ?

P.S. Je croyais sincèrement à la toute-puissance négative de quelque chose que l’on pourrait appeler le pacte germano-soviétique. Après guerre, ce pacte a pesé de tout son poids sur les comportements intellectuels. En quoi consistait le pacte ? En une alliance toute-puissante entre le marxisme communiste et la philosophie allemande représentée notamment par Heidegger, alliance si efficace que la France disparaissait. Choisir, alors, de passer par la Chine comme emblème pouvait avoir une signification, c’était une tentative, peut-être maladroite mais réelle, d’échapper à l’emprise étouffante du pacte.

P.B. Traduire les poèmes de Mao, c’était une manière de vous libérer ?

P.S. Il y eut Mao certes, par provocation ; mais aussi un intérêt pour Ezra Pound, pour Claudel, pour le taoïsme, pour tout un système symbolique et différent. Aujourd’hui encore je ne peux pas écrire un livre sur le peintre De Kooning sans m’intéresser à la Chine.

P.B. Bien sûr, mais à l’époque vous affirmiez presque que le travail de Tel quel était l’équivalent de celui des gardes rouges en Chine.

P.S. Oui, monsieur, nous avons été terroriste ! Et théoriciste.

P.B . Et sans rire.

P.S. On a tout de même beaucoup ri en nous faisant des procès entre nous, en nous excluant les uns les autres. Nous avions beaucoup de vitalité à dépenser. C’était un jeu sans doute dérisoire. Et, franchement, qui n’a pas été un peu terroriste à trente ans ? Mais n’attendez pas de moi une autocritique, je ne l’ai jamais faite.

P.B. Vous ne pouvez pas comprendre l’indignation de quelqu’un comme le sinologue Simon Leys face à vos dérives maoïstes.

P.S. Je comprends très bien qu’un spécialiste, responsable et sérieux dans sa discipline, soit exaspéré si je passe par là en dérangeant le paysage rationnel tel qu’il serait souhaitable de l’examiner.

P.B . C’est un peu léger. Simon Leys dans Les habits neufs du président Mao voulait seulement rétablir la vérité : les gardes rouges glorifiés par les intellectuels occidentaux, cela signifiait, dans la réalité chinoise, du sang, des morts, des massacres.

P.S. Si je suis pris comme un citoyen qui n’aurait pas dû écrire de tels textes à un moment donné d’une histoire régie par la raison et la morale, on ne peut que sincèrement approuver Simon Leys. Mais comme je ne suis pas ce citoyen-là et comme la perversité de l’écrivain est infinie, si je veux me mêler d’une fantaisie coupable je dois le faire. Quitte à en payer le prix. Reconnaissez que tout cela m’a coûté cher en jetant une ombre sur tout ce que j’ai écrit ou j’écrirais. On a passé l’éponge sur le maoïsme français - voyez l’accueil réservé à Génération d’Hamon et Rotman. Il y a eu l’amnistie pour tout le monde sauf pour moi !

P.B . N’exagérez pas. Mais peut-être vous pardonne-t-on moins parce que l’on vous estime comme écrivain.

P.S. Si l’on regarde le xxe siècle, peu d’écrivains échappent à des aberrations politiques transitoires plus ou moins graves. Joyce ou Nabokov sont des exceptions par rapport à Ezra Pound ou Céline. Plus généralement prenez le cas de Picasso : lui qui, indubitablement, à été le plus grand créateur plastique du siècle, pourquoi a-t-il été communiste et pas social-démocrate ?

P.B. Les écrivains et les artistes ont un certain droit à l’irresponsabilité ?

P.S. Non, même s’il est vrai que le nazisme d’un philosophe comme Heidegger me paraît beaucoup plus grave. Avec un écrivain il faut toujours essayer de se demander : pour quoi a-t-il agi ainsi ? Pourquoi cette crise ? Je crois que Céline a fait une découverte stylistique capitale en devenant fou et fanatique. Céline a pris des risques considérables, pas Heidegger, loin de là.

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P.B. Roland Barthes, dans le petit livre qu’il a publié pour vous défendre, Sollers écrivain, établissait une distinction entre 1’« hésitation  » de type gidien et 1’« oscillation  », la vôtre. Et il approuvait cette « oscillation  » en concluant : « Sol/ers devient, comme on le dit, indéfendable.  » C’est un tour de passe-passe imparable.

P.S. Non, parce que Barthes, qui m’a bien connu, insistait justement sur la dévotion à l’écriture, sur la discipline quasiment mystique à laquelle je me livrerais. Le terme « indéfendable » doit être compris dans ce sens : la littérature n’est pas à défendre, elle est « coupable » par définition, pour reprendre un terme de Bataille. La littérature est l’alliée du mal, on ne peut pas la justifier de façon morale. Même quand j’ai pris des positions avec une langue de bois, la préoccupation littéraire restait sous-jacente. Disons que c’était une langue de mon bois !

P.B. Vous justifiez encore une fois le joli raccourci d’Eric Neuhoff vous définissant comme une « savonnette idéologique qui vous glisse entre les doigts et s’offre le luxe de vous tirer la langue en prime  ».

P.S. Cela me fait penser au savon de Ponge, c’est un bel objet poétique le savon ! Je n’arrive pas à trouver cela péjoratif : l’anguille, l’insaisissable, l’indéfinissable, l’indéfendable, l’imprésentable, tout cela : me paraît plutôt un hommage que le vice rend à la vertu ... Sachez en tous les cas que je m’intéresse à tout à la fois depuis toujours et que de temps en temps je change les accents. Je constate seulement qu’on m’interroge plus sur la Chine, ou sur l’Eglise - dont l’esthétique est prodigieuse, toutes ces histoires de papauté et de théologie me fascinent - que sur la littérature. Dans le fond la littérature n’intéresse vraiment presque personne. C’est le postulat radical auquel je suis arrivé depuis longtemps. Les raffinements techniques de tel livre, la façon dont tel passage est agencé, comment telle couleur ou tel personnage sont amenés, tout cela ne semble pas retenir l’attention. La vie telle qu’elle est vécue par chacun n’intéresse pas ce chacun. Moi, au contraire, je suis très attentif aux détails, aux « divins détails » comme disait Nabokov : à la façon de me lever, de passer la matinée, de voir arriver l’après-midi, puis la nuit, etc.

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P.B. En écrivant Paradis, longues coulées de texte sans ponctuation ni paragraphes, vous voudriez en quelque sorte ressaisir simultanément tous les détails d’une journée, d’un moment ?

P.S. Oui et, vous savez, c’est comme s’il fallait s’excuser sans cesse d’écrire et de publier des choses comme Paradis. Il ne faudrait pas que les gens se doutent trop de l’immense plaisir qu’il y a à se retirer dans son coin avec ce type de langage pour persévérer en lui. C’est presque inavouable, un peu comme la masturbation. Il ne faut pas que les autres se doutent que l’on atteint des extases pointues en restant tout seul et en écrivant ces rythmes de syllabes.

P.B. Quand avez-vous commencé à concevoir cette idée un peu folle de Paradis ?

P.S. A partir de 1972 et de l’un de mes livres qui s’appelait Lois. Il y avait eu 1968 et un ébranlement intérieur très fort pour des raisons personnelles. J’ai commencé alors à écrire comme des comptines, un foisonnement de petits rythmes, de chansonnettes, de jeux de mots. A cette époque je relisais Joyce avec passion et éblouissement, prenant conscience qu’avec n’importe quel mot on peut jouer, l’éclairer de multiples façons dans une sorte d’ivresse. Mais, en même temps, je relisais Dante, dont je connais beaucoup de passages par c ?ur, et la Bible, en particulier les récits des prophètes qui sont d’une extraordinaire technicité littéraire. J’ai commencé, du coup, à rédiger une sorte de brouillon de Paradis qui s’est intitulé H : c’était presque de l’écriture automatique pour égaler la vitesse du son, il fallait me débarrasser de tout raisonnement ou description trop lourde et essayer de retrouver le ton de la récitation orale. Avec Paradis j’ai accentué encore l’aspect vocalisation : voilà pourquoi c’est un texte à entendre et qui, lu à haute voix, peut paraître très clair.

P.B. Vous admettez que Paradis soit physiquement illisible ?

P.S. Pour la rétine oui, pas à l’audition. Et j’aime bien cette façon de rendre aveugle le texte pour mettre tout l’accent sur l’oreille. En d’autres termes, il s’agissait de produire à l’ère de l’ordinateur un grand texte télégramme qui passerait entièrement par l’oreille pour atteindre un certain état spirituel. C’est presque de la lévitation. Je crois qu’il y a dans la rumination du langage quelque chose d’ordre quasi mystique. Joyce n’aurait pas travaillé pendant dix-sept ans sur ce monument encore énigmatique qu’est Finnegan’s wake s’il n’y avait pas là un enjeu énorme.

P.B. Vous venez d’évoquer l’ordinateur : vous croyez qu’il est vraiment possible d’élaborer l’équivalent littéraire des gigantesques réseaux informatique ou télématique ?

P.S. C’est mon fantasme, mon utopie. Il me semble que nous sommes très en retard par rapport au développement de la science et de ce qui surgit avec les nouvelles communications. Tous ces réseaux de télévision, la Bourse qui marche à cent à l’heure, les milliards d’informations, les satellites, les avions, tout ce mouvement de notre temps jusque dans sa folie, nous passons à travers en continuant à écrire lentement et avec une psychologie du XIX· siècle. Ce n’est plus possible. D’autant qu’en plus je crois que nous vivons une époque très drôle, d’une bouffonnerie énorme. Le zapping par exemple, quel formidable révélateur ! Tiens, voilà : Paradis c’est du zapping sur l’ensemble des discours humains !

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P.B. En 1983, nouvelle « oscillation » de Sollers : vous quittez les éditions du Seuil, vous arrêtez Tel quel et vous passez chez Gallimard avec une nouvelle revue, L’Infini. Mais surtout vous publiez Femmes, un gros roman très lisible avec points, virgules et majuscules où le narrateur raconte par le menu détail les m ?urs et coutumes de l’intelligentsia parisienne. Et vous devenez best-seller. Bien joué.

P.S. N’est-ce pas ? Vous n’allez tout de même pas me soupçonner d’avoir fait une étude de marché ... Ce qui est sûr, c’est que les éditions du Seuil n’auraient pas publié Femmes, ou alors à contrec ?ur parce que cela ne leur paraissait pas sérieux. Alors, je suis sorti d’Egypte...

P.B. Et vous avez été vers la Terre promise, Gallimard, que vous surnommez d’ailleurs dans Femmes la « banque centrale  »...

P.S. Cette expression existait dans le manuscrit avant qu’il ne soit accepté par Gallimard. Vous voyez que la Providence existe !

P.B. Avec Femmes, puis Portrait du joueur et Le c ?ur absolu on a commencé d’abord par dire que vous deveniez lisible.

P.S. Mais que ce n’était pas correct. Avant j’étais peut-être moral mais illisible ; maintenant je devenais lisible mais immoral.

P.B. Justement, on a dit aussi que vous deveniez un pornographe.

P.S. Grosse erreur. Donc malentendu fécond !

P.B. Enfin on a affirmé que Sollers trahissait son propre camp en mettant en scène, dans leur vie privée, ses amis Barthes ou Lacan, ou Althusser, ou tant d’autres encore.

P.S. Quand toute une société a décidé de faire le silence et l’impasse sur quelque chose qui s’est passé en ses tréfonds, c’est-à-dire, précisément, dans son secret philosophique, le romancier est là pour rétablir ce qu’il imagine être la vérité. Me suis-je vraiment trompé en imaginant Althusser comme un mystique et un religieux ?

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P.B. On vous a beaucoup reproché votre portrait de Roland Barthes homosexuel vieillissant et se laissant mourir après son accident en 1980.

P.S. Qu’est ce que j’ai pris en effet... Alors que j’ai été particulièrement ému par sa disparition et que je suis certain d’en avoir brossé un portrait plutôt irréprochable. Je pense que Barthes m’a dit des choses gênantes ou désespérées qu’il n’avait dites à personne d’autre et qu’il a voulu me les dire à moi. Son homosexualité était un secret de polichinelle et j’ai pris la décision d’en parler sans fard, mais avec tendresse, parce que lorsqu’on aime bien quelqu’un, on ne doit pas accepter qu’il soit transformé en polichinelle. Que ce soit pour Femmes ou pour Portrait du joueur ou Le c ?ur absolu, souvent on m’a reproché d’avoir écrit des passages à clés, mais on n’a jamais pu prétendre que c’était faux. Et j’ai toujours été surpris de cette levée de petits boucliers hypocrites. D’autant que, si j’essaie de percer des écrans pour atteindre quelques vérités, je crois n’avoir jamais manqué au respect envers les personnes dans leur singularité. Même quand il y a du comique ou du ridicule un peu cruel, comme cela existe dans toute vie, à commencer par la mienne. Comment peut-on en vouloir à la vérité ?

P.B. La vérité de Lacan c’est qu’il était devenu gâteux ?

P.S. Je n’emploie jamais ce terme. Je montre Lacan à la fin des années 70. Et il est vrai que toute cette période de la vie intellectuelle française a été, qu’on le veuille ou non, dramatique. De Barthes à Lacan en passant par Althusser, Sartre ou plus tard Foucault (dont on m’a reproché le portrait dans Le c ?ur absolu), il y a eu une concentration de drames, de morts, de crimes, une crise de transmission vécue sous le mode de la commotion. Et plutôt que d’aller chez les Pygmées ou en Australie j’ai voulu y voir plus clair dans mon propre milieu où, comme par hasard, on assistait à une sorte de naufrage du Titanic. Et cela continue : voyez l’affaire Heidegger dont on n’a pas fini de parler ... Allez, à bas les tartufes et vive Molière !

P.B. Désormais est-ce que l’on se méfie de vous dans le monde intellectuel ?

P.S. Bien entendu. Je suis plutôt en quarantaine. L’Université, par exemple, a très mal pris mes incartades et je ne suis plus inscrit au programme. Tant pis.

P.B. Dès le début de Femmes le narrateur avoue : « Ce qui me frappe d’abord, c’est mon absence de culpabilité.  »

P.S. Chut ! Il ne faut pas trop l’avouer. La « culpabiline » c’est la principale substance chimique de notre époque. Moi, je me sens innocent. Et je pense toujours à Hitchcock disant à Truffaut : « Tous mes films décrivent les aventures d’un innocent dans un monde coupable. » Si vous voulez, j’ai la notion de péché concernant l’humanité tout entière, sauf moi !

P.B. Chez Gallimard, maintenant, vous croyez que l’on vous considère comme un innocent et que l’on ne prend pas à votre égard quelques précautions d’usage ?

P.S. C’est une hypothèse que l’on peut avancer. Mais, franchement, je pense que dans cette maison la vaccination est de tradition dans la mesure où je voudrais bien que l’on me trouve dans l’histoire de l’édition et de la littérature un rapport aussi invraisemblable que celui de Céline avec Gaston Gallimard. Il le traitait de « désastreux épicier », de « maquereau » et pire encore. Mais il y avait entre eux un lien de personne à personne qui est capital pour qu’il existe de la littérature. Je crois d’ailleurs que la présence d’un éditeur comme une personne physique avec un nom visible sur les couvertures, et non pas comme une entité abstraite, est la condition sine qua non pour qu’il y ait des écrivains et des ?uvres littéraires. C’est pareil pour l’artiste avec son marchand.

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P.B. Votre nouveau roman, Les folies françaises, est dédié à Antoine Gallimard qui vient justement d’être nommé PDG de la maison. Un peu opportuniste, non ?

P.S. Je pourrais vous répondre, et vous le savez bien, que cette dédicace existait avant cette décision. Ou alors qu’Antoine Gallimard est un ami de longue date, ce qui est vrai aussi. Mais pour aggraver mon cas, disons que c’était un coup de poker et que ça a marché ! Vous savez, je n’aspire pas du tout à faire carrière dans l’édition ou alors, vraiment, je m’y serais pris d’une autre manière. Je ne fais partie d’aucun jury important et je ne fantasme pas du tout sur l’Académie. Parions que cela continuera ainsi. Quant à Gallimard, je suis très content de pouvoir y publier mes livres et quelques auteurs auxquels je tiens sans oublier L’Infini, une revue au tirage somme toute confidentiel. Je suis aussi entré dans cette maison avec l’espoir déclaré de voir Sade paraître dans La Pléiade. Bientôt ce sera chose faite. Que demander de mieux ? Je vous signale, enfin, que je ne me sens pas du tout prisonnier de Gallimard : pour preuve, dans Portrait du joueur, un portrait explicite de Françoise Verny qui, alors, travaillait encore dans la maison. Mais elle ne m’intéressait que comme personnage de roman et pas comme personnalité d’une chronique. Car en définitive, la certitude d’avoir pour seule passion la littérature prend le dessus sur tout le reste.

P.B. Si dans vos différents romans on peut reconnaître Marie-France Garaud, Elisabeth Badinter, Marie-Antoinette Macciocchi, Catherine Clément, Hélène Cixous, ou votre propre femme Julia Kristeva, c’est uniquement pour des raisons d’esthétique romanesque ? N’exagérez pas.

P.S. Je vous arrête tout de suite : avec les dames je ne donne jamais les noms, je n’avoue jamais les clés. Gentleman. Mieux : gentleman cambrioleur !

P.B. Et Françoise Verny alors ?

P.S. L’exception qui confirme la règle. Pour vous provoquer.

P.B. Passons. D’une manière générale, vous ne trouvez pas que vous êtes devenu le libidineux de service ? Tenez, l’année dernière, il se publie un recueil de Photos licencieuses de la Belle Epoque (Editions 1900). Et hop, une préface de Philippe Sollers.

P.S. Presque personne n’a vu qu’il y avait dans mes derniers romans une extrême distance par rapport à la sexualité. Pour moi c’est un moyen de connaissance de l’époque.

P.B. Il est vrai que vos scènes croustillantes ne sont pas très troublantes.

P.S. Justement, ce n’est pas fait pour cela. Je revendique le fait de montrer tout ce qui pourrait être excitant comme non excitant. C’est le principe du catalogue détaillé ou des analyses ironiques. Ce qui est une façon de bousculer un tabou : je me sers de la sexualité comme révélateur fondamental des croyances humaines.

P.E. Vous êtes sûr, sous couvert d’analyses, de n’avoir jamais versé dans une vantardise bébête ?

P.S. Comme chacun sait, don Juan était impuissant ! Vous ne voudriez quand même pas que je vous sorte des certificats ou des photos ... Mais il me semble que votre remarque est très légitime : il est inéluctable que tous mes textes suscitent, en retour, le thème de l’impuissance de l’auteur. C’était du pain bénit.

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P.B. On n’ose jamais vous poser des questions à propos de votre femme Julia Kristeva qui, malgré votre refus de donner des clés, est à l’évidence présente dans vos romans.

P.S. Au fond, si, on m’en pose. Mais toujours indirectement. Alors, puisque vous y allez franchement, je dirai ceci : le calcul social passe toujours par les femmes. En dernier recours il s’agit donc toujours de savoir comment, quels que soient ses choix sexuels, un homme est restreint, limité par une ou des femmes. Je vous fais remarquer, au passage, que dans tous mes romans depuis Femmes, je fais l’apologie du mariage. Et je crois que l’une de mes subversions (la plus grande ?) c’est Julia, moyennant un contrat qui n’a rien à voir avec celui de frigidité réciproque entre Sartre et Simone de Beauvoir. Je dirai seulement qu’il était impensable que je vive avec quelqu’un exerçant un contrôle biologique sur moi. Alors pourquoi ne pose-t-on jamais la question de front ? C’est comme la lettre volée d’Edgar Poe : parce que cela crève les yeux. Il y a pratiquement un scandale de voir une femme accepter calmement mon existence. Un ami commun m’a presque fait un drame : « Comment se fait-il que Julia accepte tout cela ? » Et le plus curieux c’est que les réactions de ce genre sont presque toujours masculines. Normalement les femmes sont plus dogmatiques que les hommes. Mais en réalité elles le sont moins.

P.B. Ce qui nous ramène directement à votre dernier roman Les folies françaises, un texte très court qui met en scène, tiens ! Un écrivain ...

P.S. Oui, qu’est-ce qu’il a fait encore celui-là ? C’est un livre très pur, non ? Cet écrivain a donc eu une aventure avec une dame qui conçoit une fille. L’écrivain ne connaît pas sa fille et elle revient dix-huit ans après. Que se passe-t-il alors ?

P.B . Oui, alors ?

P.S. Alors, voilà pourquoi votre fille est muette ! Et comme vous pourriez être tenté de me demander si cette fille existe, c’est le moment de vous répondre... que je ne vous répondrai pas ! Supposons donc, quoi que vous pensiez du bouquin, que c’est vraisemblable. Notez aussi que cette fille s’appelle France, qui est un nom de pays, et que Les folies françaises est le titre d’un morceau de danse de Couperin.

P.B. Continuons, remarquant que le père dit à sa fille : « Je te vois très bien, plus tard, professeur de littérature. Ce sera une des meilleures plaisanteries de ma vie.  »

P.S. Cette réplique me produit la même satisfaction esthétique que l’idée, extasiante, d’imaginer Molière sur scène jouant avec la mère de sa fille laquelle était devenue sa femme. Contrairement à la gêne des biographes de Molière, il n’y a pas d’ambiguïté là-dessus. Une affaire incroyable qui est, peut-être, la quintessence du comique absolu. A l’idée que L’école des femmes, Les précieuses ridicules ou Don Juan puisse être une variation sur un inceste légitimé, on découvre sans doute des vérités inouïes, que j’ai essayé de raconter de façon agréable dans Les folies françaises en imaginant une transposition personnelle. Père et fille, est-ce que cela ne confine pas toujours à la folie ? Mais précisément, Armande n’est pas devenue folle, on est resté dans la comédie, pas dans la tragédie ... Au moment où il y aurait, semble-t-il, des problèmes d’identité très sérieux, il m’a semblé amusant, en mettant en scène Molière et une ribambelle de peintres et de musiciens de son temps, d’évoquer une France assez baroque ... Tout en créant ma France, ma fille romanesque, dont la mère est juive, ce qui est une manière de pointer l’ordre de la Loi dans ces « Folies françaises ».

P.B . Votre France romanesque, qui est américaine, demande à son père écrivain : « Tu crois qu’on pourrait te lire à New York ?  » Et il répond : « Non. Pas pour l’instant. Un jour. Ou alors un amateur improbable.  » C’est une forme de ressentiment ?

P.S. Non, seulement une façon de dire qu’il faut en finir avec cette fable selon laquelle les auteurs français d’aujourd’hui seraient lus à New York. Le Nouveau Roman aux Etats-Unis, quelle farce ! Cela ne concerne que quelques noyaux universitaires. Arrêtons la comédie. Et regardons la vérité en face : notre littérature aux Etats-Unis est précisément considérée comme « too french », trop française, c’est dire !

P.B. Mais New York n’en continue pas moins à être l’un de vos lieux de prédilection comme en témoigne la préface que vous venez de publier pour la réédition du New York de Paul Morand chez Garnier/Flammarion.

P.S. Puisque nous avons replongé ensemble dans mon itinéraire, s’il fallait noter les lieux fondamentaux qui ont compté pour moi, je dirais d’abord Bordeaux, l’île de Ré, l’Espagne et l’Angleterre comme points de référence. Puis l’Italie, à Venise surtout, la Chine, la Pologne et Israël avec deux voyages importants. Enfin, dans une sorte d’étrange conjonction, Paris et New York. Paris m’est apparu très tôt comme une ville vidée de sa substance, à cause du Pacte germano-soviétique que j’ai évoqué. Tandis que New York brillait d’une nouveauté fantastique permanente, notamment à cause de son expérience de mixité ethnique, ce que Morand, malgré son antisémitisme latent, a perçu dès 1929. Morand est l’un des seuls Français à ne pas s’être paumés à New York. Il a compris, sans la discerner complètement, la richesse inouïe du grand brassage des races, des langues et des cultures qui reste exemplaire là-bas.

P.B. Votre préface au New York de Morand se termine par une soirée féerique sur un bateau en route vers l’Europe où les passagers se nomment Proust, Céline, Faulkner, Joyce, Kafka, Nabokov, mais aussi Beckett (en sévère maître d’hôtel) ou Duras (en « caissière impériale  ») ou encore Kundera, Philip Roth, etc.

P.S. Oui, je rapatrie tout le monde. Parce que, après la nécessaire émigration par l’Amérique, je pense que le moment du retour est arrivé. Paris, depuis quelque temps, est un lieu d’effervescence. Il se passe quelque chose d’étrange : regardez le nombre incroyable d’expositions ou d’événements artistiques comme nulle part ailleurs au monde. Tout est prêt, il suffirait d’une allumette pour que le feu prenne. Mais laquelle ?



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