Éloge de la lecture
Eloge de l’Infini


Voici un article paru en 2001 qui présente Éloge de l’infini de Sollers et le très beau livre de Gérard de Cortanze consacré à Sollers : Philippe Sollers ou la volonté de bonheur : roman.

(GIF) On a vu ce printemps l’arsenal sollersien envahir les librairies françaises. Philippe Sollers poursuit son combat, sa « guerre du goût » et prend d’assaut le milieu littéraire en publiant son volumineux Éloge de l’infini, ouvrage de plus de 1000 pages s’inscrivant dans la continuité de La guerre du goût paru en 1994. Presque simultanément paraît un essai biographique, signé Gérard de Cortanze, qui lui est consacré : Philippe Sollers ou la volonté de bonheur, roman.Cathe En plus de ces titres, mentionnons la réédition de plus d’une demi-douzaine de ses premiers livres. Stratégie marketing planifiée ou hasard des choses ? Les mauvaises langues seront sûrement tentées de dire, pour reprendre un titre du quotidien français Libération, qu’il n’y a toujours « Rien de nouveau sous le Sollers ». Le voilà qui revient à la charge en nous resservant un second recueil d’essais et d’articles écrits au cours des dernières années et publiés dans divers journaux et revues en affirmant, tout comme il l’avait fait pour le premier, qu’il « ne s’agit pas d’un recueil mais d’un véritable inédit ». Or, comme le soulignait à juste titre Ginette Michaud, dans un article consacré à La guerre du goût, «  il s’agit justement, en rassemblant des textes, de produire un arrangement, une disposition qui soit elle-même signification, bref, un “recueil” tout simplement, et en bonne et due forme ». Même si les textes rassemblés ne sont pas inédits, le présent recueil n’est pas sans intérêt. Le fait de pouvoir lire ici agencés en un ordre bien précis, depuis longtemps réfléchi et calculé, l’ensemble des textes écrits entre 1994 et 2001, bien que quelques-uns soient antérieurs à ces dates, nous permet d’apprécier plus aisément l’amplitude de la pensée sollersienne. Ce livre, précise Sollers dans un entretien, a été conçu comme «  un peintre pense un tableau, un musicien un concerto. Je vois très bien telle couleur à tel emplacement, telle note à tel moment. »
On remarque dans la préface, qui se présente sous la forme d’un avertissement, l’introduction d’un nouvel élément, soit un véritable réquisitoire contre ce que Sollers nomme l’Adversaire. Ce dernier ne lit pas. Il est même convaincu qu’il peut s’en passer, que l’écrit et la lecture ne sont d’aucune efficacité dans ce monde mené par l’argent, le sexe et la corruption. En ne lisant pas, il ne risque pas de voir ses certitudes ébranlées au contact de ceux - écrivains, artistes ou philosophes - qui refusent l’asservissement volontaire. L’Adversaire n’a pas de visée stratégique, il vit dans le court terme, dans la superficialité et il est inquiet. La publication d’un livre comme l’Éloge de l’infini, qu’il considère sans doute comme une folie, une chose aberrante, constitue néanmoins à ses yeux une certaine menace. « Philippe Sollers, quand dormez-vous ? ». Autrement dit : « Quand arrêtez-vous de penser, de réfléchir ? ». Eh bien, à en juger l’impressionnante production de l’auteur, la réponse ne peut être que : « Pas souvent, pour ne pas dire jamais. »

(PNG) Portrait du joueur(PNG)

À la lecture du dossier de presse entourant la parution du livre de Cortanze, on remarque un détail intéressant : l’apparition récurrente de lapsus dans le titre. Ainsi, on a pu lire dans différents journaux, revues et catalogues : « Philippe Sollers ou la tentation du bonheur », ou encore « Philippe Sollers ou la volonté du bonheur », ce qui n’est pas du tout la même chose... Étrangement, ce n’est pas la première fois qu’un titre de Sollers subit ce genre de déformation. En effet, on a vu surgir autour de Portrait du joueur ce même type d’erreur. Sollers rapporte dans Le Rire de Rome qu’à la parution de ce roman s’était « développé de façon absolument systématique, dans les articles de presse et dans la prononciation même des individus, un lapsus sur le titre . » Ces erreurs témoignent de façon assez éloquente d’un certain malaise que suscite ce personnage dérangeant parce que trop vivant. Une question se pose : les gens lisent-ils vraiment ? Sollers n’a peut-être pas tort lorsqu’il prétend sans cesse que ses livres ne sont pas lus. Le fait que des critiques, censés l’avoir lu, soient incapables de rapporter correctement le titre même du livre, tend à corroborer cette hypothèse.
(JPEG) L’essai de Cortanze est composé de fragments d’entretiens, de passages de romans et d’essais de Sollers, d’extraits de quelques témoignages, entre autres ceux de Dominique Rolin et de Josyane Savigneau. Le tout est agrémenté de nombreuses photographies, pour la plupart inédites, dont plusieurs proviennent de la collection personnelle de l’écrivain. Des biographies sur Sollers, il y en a eu quelques-unes au cours des dix dernières années. On peut citer au passage celles de Catherine Clément, de Philippe Forest et de Pascal Louvrier qui nous ont livré, chacun à leur manière, l’histoire de l’écrivain si controversé. Romancé, s’il l’on se fie au sous-titre « roman », l’essai biographique de Cortanze se distingue des autres notamment parce que l’auteur centre son propos sur les vingt premières années de la vie de Philippe Joyaux ; c’est-à-dire de la naissance de l’homme jusqu’à la naissance de l’écrivain. « La vie de l’écrivain à venir est une ?uvre pour l’ ?uvre, et, parallèlement, son ?uvre. » Cette genèse, il est déjà possible de la lire en filigrane au fil de l’ ?uvre de Sollers, elle y apparaît furtivement, par fragments épars, allusifs, distillés ; c’est de l’ensemble qu’elle surgit après coup. C’est rassemblée et habilement mise à plat qu’on la retrouve dans l’essai de Cortanze. « Notre thèse : parler d’un Philippe Sollers antérieur à l’écrivain Philippe Sollers. »

Début du parcours : naissance à Talence en banlieue de Bordeaux en 1936. Cortanze nous livre le portrait détaillé de la généalogie et du milieu familial assez particulier dans lequel il grandit : famille de grande bourgeoisie dont la configuration singulière - deux frères (Joyaux) épousent deux s ?urs (Molinié) et habitent deux villas symétriques -, explique en partie le besoin effréné de marginalité de l’écrivain. Sa petite enfance sera marquée par la guerre, le souvenir de soldats anglais cachés dans la cave - la famille Joyaux fait de la résistance -, l’occupation allemande, les bombardements, etc. C’est après la guerre que le jeune Joyaux, enfant souffrant notamment d’asthme et d’otites, découvre la lecture et l’écriture : « L’écriture est née d’une dissidence et s’est formée dans la maladie, dans le corps ». L’éblouissement survient lorsqu’il découvre la poésie : Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud.
Très tôt, il s’intéresse aux femmes. Son premier roman Une curieuse solitude évoque le récit d’une première aventure amoureuse peu conventionnelle qu’il choisit, pour éviter le scandale, de publier sous le pseudonyme « Sollers », véritable personnage qu’il s’est construit vers l’âge de 15 ans. À partir de ce moment, son destin d’écriture est scellé, il décide, après avoir abandonné des études en sciences économiques et commerciales, de se consacrer entièrement à l’écriture. Cortanze relate des passages de la vie de l’écrivain plus rarement abordés : la guerre, les hôpitaux militaires dans lesquels il séjournera pour échapper à la guerre d’Algérie, qui emportera d’ailleurs son meilleur ami ; choses sur lesquelles, on le rappelle, il a écrit mais dont il ne parle presque jamais dans l’arène médiatique. Il dresse un portrait qui expose un Sollers plus intime, dans lequel l’auteur nous parle de sa quête du bonheur, des villes où il aime vivre et écrire, de la solitude nécessaire de l’écrivain, de son rapport au temps : «  Écrire est une étrange affaire qui modifie la perception du temps. Au fond, écrire ce n’est pas vraiment faire quelque chose, mais plutôt inventer une façon d’être, une façon d’habiter son corps. »

(PNG) Lire, c’est se réveiller.(PNG)

(JPEG) L’Éloge de l’infini est constitué d’une sélection d’articles publiés entre autres dans Le Monde et dans Le Monde des livres et de quelques entretiens parus dans diverses revues. On retrouve aussi quelques essais plus substantiels qui ont donné lieu à des éditions accompagnées de reproductions de tableaux (Le paradis de Cézanne, Les passions de Francis Bacon ou encore Picasso le héros). Le livre s’inscrit logiquement dans la suite des essais sollersiens, de L’écriture et l’expérience des limites à La guerre du goût en passant par sa Théorie des exceptions et ses Improvisations. Au fil des textes de ce recueil, Sollers pose un regard critique sur notre époque : «  Avenir de plus en plus sans lendemain, passé mis en liquidation accélérée, présent réduit à sa seule apparence marchande et spectaculaire : voilà où nous en sommes. Partout la confusion, le doute, l’oubli. » Le projet de Sollers, tel décrit dans la préface à La guerre du goût, vise justement à créer « une véritable histoire, vivante et verticale, de l’art et de la littérature ; une échelle mobile, parcourable dans les deux sens (par exemple : de Villon à Rimbaud ou Genet ; de Sade à Proust ; de Céline à Saint-Simon [...]) ». D’un côté, il invoque la nécessité de combattre la haine et le mépris de l’individu, désormais conçu sans importance ; de l’autre, et il ne faut pas perdre de vue cette nuance, il fait l’apologie du bonheur, du plaisir et du goût qui, pour reprendre une citation de Lautréamont, serait « le nec plus ultra de l’intelligence ».
Il ne faudrait pas croire, comme certains, que Sollers est sur la pente du désespoir. Au contraire, l’Éloge de l’infini constitue une sorte de manuel de stratégie (ce qu’annonce d’ailleurs la citation de Houai-nan-tse placée en exergue) ; un livre à relire, à méditer, afin de maintenir son esprit ouvert, alerte. La lutte de Sollers est celle de l’individu contre le collectif. Ce n’est donc pas un hasard s’il pourfend le nazisme et le stalinisme, par ailleurs les deux plus ardents promoteurs de la « culture de mort ». Le xxe siècle, justement, «  c’est d’abord cela : la révélation noire d’un crime contre l’humanité elle-même ». Et pourtant, ce fut aussi un grand siècle de création. Le temps de Sollers, c’est celui de Proust, Kafka, Joyce, Picasso, Glenn Gould, Thelonious Monk.
C’est également celui du Baroque, enfin retrouvé malgré la censure exercée contre lui par le xixe siècle. De Rimbaud à Aragon, en passant par La Fontaine, saint Augustin, Heidegger, Claudel et Hemingway, pour ne nommer qu’eux, l’Éloge de l’infini constitue un véritable hommage à la littérature et à l’art. Sollers nous entraîne, grâce à un jeu subtil de correspondances et d’échos, dans un univers où s’entremêlent plaisir et érudition. «  Chacun sent qu’il peut y avoir dans un livre une incitation, une insémination, dont la liberté dérange. “Prends et lis” : c’est ainsi que saint Augustin entre dans une révolution dont on parle encore. »

Elaine Mendes
Paru dans la revue Spirale numéro nov-déc. 2001.

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(GIF) Critique Amazon (Eloge de l’Infini)

« Inévitable, inénarrable Sollers. Ce tome II fait suite au premier volet, La Guerre du goût. À tel point que, renversant le titre à défaut de l’idole de la NRF, on est tenté d’y pointer un récurrent "goût de la guerre". En polémiste accompli, Sollers y pourfend il est vrai les convenances de tous ordres. Célèbre la solitude de l’artiste comme il enfonce à son acmé le clou du nombrilisme. Les thèmes abordés se succèdent, plus divers et hétérogènes - en apparence - les uns que les autres : Diana, Mai 68, Cézanne, Bacon, Picasso, Debord, Proust, Shakespeare, Claudel, Ponge, Bataille... Ainsi se répondent ici 120 textes, renvoyant à des études, des articles, des préfaces ou encore des conférences données par l’apôtre Sollers.

À ce qu’il semble, de citation en citation, Sollers croit construire la forteresse littéraire qui lui permettra de se défendre contre l’"Adversaire" fantomatique qui hante la préface de ce livre-tombeau. Comme d’habitude, l’ ?uvre multiplie les passerelles et peut être convoquée aussi bien par les thuriféraires que les détracteurs de l’écrivain. Mais on en sort aussi indécis qu’en y entrant, groggy par tant de références. Rien que la table des matières de l’ouvrage assure le vertige à elle seule ! Sans doute Sollers en fait-il "trop", mais qui osera contester que ce trop-plein-là ne fait pas sens, notamment dans les belles pages consacrées à Artaud et Han-Fei-tse ? » —Frédéric Grolleau

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