Verlaine, vilain bonhomme
Philippe Sollers , Le Nouvel Observateur, 23/06/2005


(GIF) Tout commence bien dans la vie de Verlaine : il ouvre son comptoir poétique à l’ombre de la cathédrale Hugo, il se fait bientôt connaître par sa petite musique. En 1867, il a 23 ans, il est déjà fonctionnaire, et le maître vénéré le complimente pour sa « jeune aube de vraie poésie », son « souffle », son « vers large et son esprit inspiré ». Le génial concurrent, Baudelaire, vient de mourir, Mallarmé est encore dans l’ombre. La poésie française, à l’époque du Second Empire, marque le pas, essaie de survivre à l’océan hugolien, mais enfin ce n’est pas ça : Lamartine, Théodore de Banville, José Maria de Heredia, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, François Coppée, l’incroyable Moréas, auteur des « Syrtes », et tant d’autres dont nous avons heureusement oublié les noms. Tout le monde a l’air de faire des vers, comme aujourd’hui des romans : les lycéens, les professeurs, les journalistes, les employés de bureau, les ministres. C’est une carrière. On reste ahuri devant cette épidémie de sentimentalisme, de préciosité et d’extase.

Verlaine se distingue par une oreille plus fine, un goût plus sûr : ses « Fêtes galantes » annoncent un tournant, mais lequel ? Lui-même admire un peu n’importe qui, et jusqu’à la très mauvaise poésie de Sainte-Beuve. Parnasse et symbolisme d’un côté, réalisme et naturalisme de l’autre, on est en pleine décadence, et chacun s’en doute sans vouloir le savoir. La Commune de Paris approche.

Décadence veut dire aussi fleur bleue en surface et pornographie dans la marge. Verlaine est membre des Vilains Bonshommes, et il y aura bientôt « l’Album zutique ». Là, on parle très librement en argot, on multiplie les dessins obscènes. Lettre de Verlaine à François Coppée : « On compte sur votre retour pour ajouter de nouvelles pierres à ce monument gougnotto-merdo-pédérasto-lyrique. » Retenez le mot « merde » : il va envahir la Correspondance de Verlaine avec une obsession significative. Le délicat poète est pourtant marié, et sa femme est enceinte, quand quelqu’un surgit. Un cyclone.

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Rimbaud par Verlaine (Lettre à Delahaye, 1875)

Ce quelqu’un, c’est Rimbaud, c’est-à-dire, après Baudelaire et Lautréamont (mort complètement inconnu), le génie en personne. Il n’a pas 18 ans, les Vilains Bonshommes le trouvent « effrayant », il fascine, il terrifie, il est beau, sauvage, violent, c’est le diable. Verlaine est sous le choc, sa passion commence. Il est devant un « ange en exil », un « Casanova gosse », et surtout devant une puissance d’invention verbale sans précédent (« Shakespeare enfant », aurait dit Hugo). A partir de là, tout bascule. Adieu femme, bébé, respectabilité, emploi d’ailleurs supprimé par la répression versaillaise. Lettre à Rimbaud, le 2 avril 1872, écrite à la Closerie des Lilas : « C’est ça, aime-moi, protège et donne confiance. Etant très faible, j’ai très besoin de bontés. » Immédiatement masochiste et très « vierge folle », Verlaine rêve de « martyre », de « chemin de croix ». Un peu plus tard : « Ecris-moi et me renseigne sur mes devoirs, la vie que tu entends que nous menions, les joies, affres, hypocrisies, cynisme, qu’il va falloir ! » L’ange en exil, le surdoué d’une poésie en train de changer d’axe de façon révolutionnaire, devient ainsi un « époux infernal ». Ce qui n’empêche pas Verlaine d’écrire à sa femme : « Ma pauvre Mathilde, n’aie pas de chagrin, ne pleure pas ; je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour. »

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Rimbaud par Verlaine (Lettre à Delahaye, 1876)

Le plus étrange, dans cette affaire qui fera couler beaucoup d’encre, c’est que Verlaine n’a pas l’air de comprendre en quoi son comportement peut scandaliser les conventions petites-bourgeoises courantes. C’est un menteur innocent, un pervers candide, un simulateur sincère, un alcoolique raffiné, un clochard sublime, un populiste aristocratique, tout cela, en somme, très français. Etre fou de Rimbaud, au fond, quoi de plus naturel ? De là à lui écrire qu’il est sa « vieille truie » et son « vieux con toujours ouvert » (cunt, en anglais), c’est sans doute aller trop loin dans la confusion des orifices. Enfin, Verlaine s’accroche, il paie grâce à l’argent de sa mère, les noces barbares se passent à Londres et à Bruxelles, à l’écart des milieux communards en exil dont les préjugés sont d’ailleurs les mêmes que ceux de leurs adversaires.

Tout cela finit, comme on sait, par un coup de revolver à Bruxelles, détonation qui n’en finit pas de résonner dans le fantasme poétique mondial. Rimbaud est légèrement blessé, il dira de façon désinvolte dans « Une saison en enfer » qu’il a « aimé un porc » ; Verlaine, lui, est en prison, se convertit au catholicisme, rêve de se réconcilier avec sa femme (peine perdue), écrit à Victor Hugo sa longue plainte en lui demandant d’intervenir. Là, Hugo est parfait. Sa réponse au prisonnier élégiaque ? « Revenez au vrai. » Le « vrai », ce seront les vers pieux et grandiloquents de « Sagesse », dont il enverra, pour plaider sa réintégration dans la vie normale, des extraits à sa belle-mère. Rimbaud y est traité de malheureux aveugle traître à son baptême, d’enfant prodigue aux gestes de satyre, d’imbécile plus bon à rien de propre, de mémoire bondée d’obscénités, bref, de raté sans idées. C’est beaucoup pour un ex-ami en train d’écrire un des grands chefs-d’oeuvre de tous les temps, « Illuminations ». Mais Verlaine n’en sait rien et ne voudra rien en savoir. Dans l’ombre, d’ailleurs, les mères s’activent. Elles perçoivent, et elles n’ont pas tort, qu’elles sont là intimement concernées.

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Un missionnaire. Dessin de Delahaye, 1876

Le correspondant principal de Verlaine (à part son ami Lepelletier), c’est bien entendu Ernest Delahaye, l’ami de jeunesse de Rimbaud à Charleville, celui qui peut toujours donner des nouvelles du « monstre ». Car maintenant on ne peut plus prononcer son nom, même si on le dessine obsessionnellement dans ses aventures. Rimbaud s’appelle « chose », « l’oestre », « l’être », « Homais » (il s’intéresse aux sciences), « machin », « lui », « le voyageur toqué », « l’homme aux semelles de vent ». C’est un déserteur, un enfant gâté, un ingrat, un réactionnaire ennemi de la poésie, un « nouveau juif errant », un « roi nègre », un « canaque ». Delahaye écrit à Verlaine : « Des vers de "lui" ? Il y a beau temps que sa verve est à plat. Je crois même qu’il ne se souvient plus du tout d’en avoir fait. » Bref, le malentendu est à son comble, et stagne, côté Verlaine et Delahaye, dans le provincialisme le plus buté. Jamais un mot sur « Une saison en enfer » qu’ils ont pourtant, l’un et l’autre sous les yeux, jamais un mot non plus, par la suite, sur « Illuminations » dont le manuscrit disparaît pendant dix ans (sur ce point capital, il faut lire l’analyse aussi accablante que précise et définitive de Marcelin Pleynet dans son dernier livre, « Rimbaud en son temps » [Gallimard, « L’Infini »]). On en arrive à une hypothèse toute simple : lors du coup de feu de Bruxelles, qui tirait sur qui ? La vieille religion poétique sur l’aventure métaphysique. L’une s’appelait Verlaine, l’autre Rimbaud. Affaire encore à déchiffrer, malgré Claudel et les surréalistes. Mallarmé non plus n’a rien vu, même s’il écrit à Verlaine en 1884 (mais cette formule vaut pour aujourd’hui où un Premier ministre s’érige en « voleur de feu » en empruntant, en vrai partenaire social, cette formule à Rimbaud) : « Il y a trop de bêtise dans l’air, ici, pour un éclair qui la déchire une fois par an peut-être. » Quoi qu’il en soit, après l’échec de « Sagesse », Verlaine comprend qu’il faut jouer une autre carte, se résoudre à parler du « monstre ». Ce sera le volume « les Poètes maudits », où la fausse légende s’installe.

A ce moment-là, on le sait, pas maudit du tout mais en pleine poésie concrète, Rimbaud s’occupe de trafic d’armes dans le désert.

Philippe Sollers

« Correspondance générale, 1857-1885 », par Paul Verlaine, édition établie par Michael Pakenham, Fayard, 1128 p..

Voir aussi : Dessins issus de la correspondance de Verlaine

Paul Verlaine (1844-1896) commence par faire l’éloge d’une vie simple et heureuse dans « la Bonne Chanson » (1870). L’année suivante, il rencontre Rimbaud. Emprisonné après avoir tiré sur lui, il écrit « Romances sans paroles » (1874) et les poèmes mystiques de « Sagesse » (1880).



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Rimbaud (debout à gauche)

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Commentaires

  • > Verlaine, vilain bonhomme
    22 janvier 2007, par Imtheboy
    "Rimbaud en plein poésie concrète" ; c’est aussi la thèse qu’il tient dans Studio. Personellement, c’est un point sur lequel je suis incertain. Je ne peux voir qu’un échec dans ce choix de Rimbaud, même s’il fuit loin des marais occidentaux.