Ou comment voyager de quelques battements d’aile au pays de l’art... Des rapprochements improbables, qui deviennent probants, sous le stylo de Philippe Sollers dans son Journal du mois ( Journal du Dimanche du 26 février). Sous l’entrée : Aviaire
Voir l’actualité avec l’oeil de Sollers : en oblique, ce qui ne veut pas nécessairement dire, en diagonale.
Les oiseaux migrateurs sont-ils
devenus musulmans ? On le
chuchote,on le craint,on imagine
là une ruse supplémentaire de l’insaisissable
Ben Laden. Certains ont
même entendu des cygnes râler, dans
leur dernier chant, le nom d’Allah.
Quoi qu’il en soit, on n’a jamais vu autant
de volatiles, de volailles, de canards
suspects. Vacciner toute cette volière
rentable risque de prendre du
temps, et le coq gaulois est soucieux, on
le comprend, devant cette attaque céleste.
Le moustique s’y met, lui aussi, il
se pique de faire parler de lui comme le
premier cygne venu. Hitchcock aura
donc été prophète avec son grand film
Les oiseaux [1].
(JPEG) Remarquez pourtant
l’évolution diabolique : l’introduction
du virus mutant, invisible à l’ ?il nu,est
un ressort dramatique puissant. Le
gouvernement nous rassure, dit qu’il a
la situation bien en main,nous verrons
bien le mois prochain, je mangerai des
 ?ufs et un peu de poulet quand même.
Ici, un aveu personnel : un des plus
beaux tableaux du monde, érotiquement
suggestif,a toujours été pour moi
Léda et le cygne de Véronèse.On voit
Paolo Véronèse, Leda et le Cygne, 1585 ? Musée Fesch, Ajaccio  (JPEG) une splendide Vénitienne nue avec bijoux,
sur laquelle Dieu (pardon,Zeus)
se dispose à opérer une pénétration
profonde. Zeus,pour s’unir à une mortelle,
s’est transformé en un magnifique
cygne blanc,et déjà son bec jaune
entre dans la bouche entrouverte de la
voluptueuse pâmée (ce n’est pas tous
les jours qu’on fait l’amour avec le Divin
lui-même). Une reproduction de
cette scène mystique m’accompagne
depuis l’enfance. Je m’étonne aujourd’hui
que Véronèse n’ait pas été davantage
inquiété par l’Inquisition, les
papes ont donc laissé passer ce genre
de fantaisie hautement condamnable
mais électrisante, d’un surréalisme rarement
égalé.A vrai dire, les dieux
grecs, et surtout les déesses,nous manquent,
ils nous boudent depuis longtemps,
ils ont fui loin de nous, et j’ai
peur de me retrouver seul avec eux.
Tant pis, je les garde. Cela dit, Zeus
voudrait-il encore se métamorphoser
en cygne pour assouvir son désir passager
sur une splendide femme épanouie ?
N’aurait-il pas peur d’être infecté
et de transmettre sa grippe aviaire
à sa partenaire ? Ce tableau
lui-même n’est-il pas condamnable
aux yeux du sourcilleux Mahomet ?



Léda et le cygne, par Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588) - Musée Fesch Ajaccio
Véronèse, Léda et le Cygne (JPEG) Zeus se fit changer en cygne pour séduire Léda. A l’issue de cette étreinte, Léda accoucha de deux oeufs. De l’un naquirent les jumeaux Pollux et Héléne - celle de Troie -, de l’autre, les jumeaux Castor et Clytemnestre.
(Comparer cette description du mythe, d’après la notice du musée, avec celle qu’en fait Sollers. Guère plus de mots, mais quelle différence !)

[1] 1963

Réagir à cet article

Commentaires