Le Journal du mois de septembre 2011
DSK, 11 septembre, Mallettes, Sélection


JDD, 25 septembre 2011. (GIF)

DSK

Rêvons un peu : après son retour triomphal à Paris, place des Vosges (on se serait cru à l’Élysée), DSK, avec Claire Chazal, réussit un sans-faute millimétré à la télévision, avec une audience de 14 millions de personnes. Est-il convaincant ? Peu importe. Il reconnaît une « faute morale » (pas physique), on croit même entendre, en filigrane, le mot « péché ». Bon, absolution, promesse de sérieux à l’avenir, plus question de « légèreté » avec les femmes, discrétion, retenue, distance.
Les plaignantes se plaignent toujours, mais c’est le passé, le film est saturé, l’avenir nous appelle, allons vite aux choses sérieuses, la Grèce, la crise, les banques, le destin de l’euro et de la planète. Là, devant une telle compétence mondiale, tout le monde se tait et attend une performance future. DSK un jour ministre ? Pourquoi pas ? Mais de qui ? Pourquoi pas de Sarkozy, réélu en Libye, et capable de bousculer la primaire socialiste ?
Fini la rigolade, la rigueur est là, la France est en danger, l’union nationale s’impose. On parle beaucoup trop d’un « pacte de Marrakech » conclu entre DSK et Martine Aubry, sans s’apercevoir qu’un pacte, beaucoup plus profond et secret, a été signé, il y a longtemps, entre l’actuel président de la République française et son éventuel successeur désigné. Je ne dis pas que DSK sera ministre de la Justice, n’exagérons pas, mais son retour à Bercy, ou dans les environs, est inévitable. Cette nouvelle ouverture à gauche aurait tout son poids. Un argument électoral massue ? La peur et le besoin de protection assumés par des professionnels du job. Une nouvelle cohabitation n’est d’ailleurs pas exclue [1], avec Hollande (enfin un vrai nom français !) comme Premier ministre, Valls au ministère de l’Intérieur, Ségolène Royal présidente de l’Assemblée nationale, Montebourg au Transports, et Aubry à la culture (c’est mon v ?u personnel).

11-Septembre

La commémoration du 11 septembre 2001, date capitale de l’Histoire, est troublante. Pendant vingt-quatre heures, vous voyez défiler sur les écrans, en boucle, les deux avions suicidaires faisant exploser les tours du World Trade Center, superbe ?uvre d’art architecturale, mais aussi, dans les fantasmes de religieux fanatiques, arrogantes mosquées du diable. Le Dieu coranique, poussé à bout, lance ses kamikazes dans les flammes, et, à force de voir les images de cet attentat en direct, il est presque impossible de ne pas les trouver d’une effrayante beauté.
De quoi s’agit-il ? D’une ?uvre d’art criminelle comme destruction d’une grande ?uvre d’art. Vous voyez des corps humains se jeter par les fenêtres, vous savez qu’il va y avoir 3.000 morts, mais vous êtes obligés, maintenant, d’entendre le cri « Allah est grand ! » poussé par des terroristes entrant en enfer. C’est tragique, mais le plus tragique est peut-être la figure de Bush, à l’époque, apprenant la nouvelle, avec sa petite cravate rouge de fonctionnaire provincial.
Et plus tragique encore, c’est la prolifération, aujourd’hui, de galeries de peinture autour de Ground Zero. Installations nulles d’"art contemporain", panneaux monochromes ou vêtements pendus à des tringles, censés évoquer le traumatisme de la destruction. C’est consternant de bêtise, de laideur et de conformisme. Pauvre Amérique, empêtrée dans ses guerres, avec, en plus, ses républicains fous.

Tristesse, aussi, de voir l’excellent Philip Roth dans un mauvais film de télé, transformé en radoteur de la mort, avec, comme témoins, deux femmes âgées et très laides, dont l’hypernévrosée Mia Farrow. La musique douloureuse (on pouvait le craindre) est de Gustav Mahler. Roth écrit debout, il est visiblement gêné d’être enregistré par un type qui se fout de la littérature. Pourra-t-il encore composer plutôt que de se suicider ? On l’espère pour lui. Il rit d’un drôle de rire. C’est un ami.

Mallettes

On est content pour Villepin de sa relaxe dans l’affaire Clearstream, mais, tout à coup, des mallettes pleines de billets de banque, en provenance d’Afrique, encombrent les médias. Des millions et des millions de dollars sortent de l’ombre pour y revenir aussitôt, tout en arrivant, depuis longtemps, au plus haut niveau de l’État. La France est-elle une république bananière ? Ces bananes pèsent lourd, surtout, comme s’en plaint, paraît-il, un des protagonistes, lorsqu’elles sont en billets de petites coupures. C’est long à compter, on n’en finit pas. Ce drainage d’argent a sa grandeur barbare. Ballet de mallettes, musique politique. On s’en doutait, mais on n’imaginait pas un aussi prodigieux opéra. Le principal porteur de mallettes a d’ailleurs été décoré récemment de la Légion d’honneur par le président lui-même. Une mallette à Légion d’honneur ? Je vais proposer ce chef-d’ ?uvre à une galerie d’avant-garde.

Sélection

Voici ma sélection personnelle des livres de la rentrée. Le plus émouvant et délectable : Ô Solitude [2], de Catherine Millot, plongée dans le vertige de l’amour transformé en sérénité extatique. Le plus branché magnétique : Vie électrique [3], de Jean-Philippe Rossignol, un étrange jeune homme, très cultivé, mène une vie aventureuse qui périme d’emblée tous les lourds et vieux romans naturalistes de l’automne. Une nuit à Reikjavik [4], de Brina Svit, excellent roman, vif et rapide, d’un auteur qui reste à découvrir, histoire d’une femme qui propose à un jeune danseur de tango argentin de la rejoindre, pour 5.000 euros, dans un hôtel islandais pour une nuit d’amour. Échec prévisible et très drôle, style percutant et grinçant. On ouvre ce livre, on ne le lâche plus, et il est scandaleux que presque personne n’en parle.
La surprise : trente ans après sa mort, Lacan, en deux publications dues au travail acharné de Jacques-Alain Miller, entre dans les best-sellers et enflamme la presse. Vous vous procurez vite Vie de Lacan [5], du même Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et maître d’ ?uvre de ses écrits et de ses séminaires, témoin le plus fiable et le plus inspiré du diable de la psychanalyse, toujours aussi dérangeant. Miller, jusque-là discret, entre par la grande porte de la littérature. Vérifiez. (JPEG)

Enfin un livre en tout point subversif, et prophétique, le journal de l’année 2001, de Marcelin Pleynet, Nouvelle Liberté de pensée [6]. Voilà quelqu’un qui s’intéresse sans arrêt à la poésie, à la métaphysique, à la peinture, à Venise, à la musique, ce qui le rend étrangement lucide sur le bruit et la fureur de l’histoire actuelle. Exemple, à la date du 15 septembre 2001 : « Chacun découvre avec terreur et fascination que la paix ne saurait être désormais, dans l’ordre de la mondialisation, qu’une guerre permanente. »

Philippe Sollers, Le Journal du Dimanche du 25 septembre 2011



[1] N’a-t-elle pas déjà commencé avec le basculement du Sénat à gauche (que certains qualifient peut-être un peu vite de « séisme politique » ou de « coup de tonnerre ») ? Relire « La France violette » dans Le Journal du mois de Juin 2007 . Note pileface.

[2] L’Infini. Gallimard. La critique de Télérama.

[3] L’Infini. Gallimard.

[4] Gallimard.

[5] Navarin. Extraits.

[6] Marciana.

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Commentaires

  • > Le Journal du mois de septembre 2011
    29 septembre 2011, par lucm.reze
    Menacé par les politiques des DSK qui siège et siègeront demain à Bercy, méprisé par les intellectuels, le fonctionnaire provincial avec sa petite cravate rouge est une espèce en voie de disparition. PS : Comme beaucoup de salariés, je ne tomberai pas dans le piège grossier de Sarko qui voudrait nous opposer aux fonctionnaires en disant hypocritement « penser d’abord aux salariés de l’industrie, dont les emplois sont exposés à la concurrence internationale, plutôt qu’aux fonctionnaires, protégés par leur statut »