« Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini » (Antonin Artaud)
Van Gogh, Artaud, Bacon


Une exposition « Van Gogh / Artaud. Le suicidé de la société » se tient jusqu’au 6 juillet 2014 au Musée d’Orsay [1]. Une occasion de relire ce dossier (1ère mise en ligne le 30 novembre 2010).


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« Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini, ne se satisfaire que d’infini, il y a assez d’infini sur la terre et dans les sphères pour rassasier mille grands génies, et si Van Gogh n’a pas pu combler son désir d’en irradier sa vie entière, c’est que la société le lui a interdit. »

Antonin Artaud, Van Gogh, Le suicidé de la société, février 1947.

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L’oreille de Van Gogh

Par Philippe Sollers

« Fuis l’académisme et les honneurs, choisis la solitude et l’humilité » : c’est ce que Van Gogh ne cesse de redire à son ami peintre Van Rappard dans les lettres éblouissantes qu’il lui adressa de 1881 à 1885.

Lettres à Van Rappard, par Vincent Van Gogh, Grasset, les Cahiers rouges.

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(PNG) Regardez cet autoportrait de Van Gogh daté de janvier 1889, tête bandée à l’oreille coupée, bonnet de fourrure et pipe. Regardez bien ce regard. Il faut être aveugle comme un universitaire, qui plus est allemand, pour ne pas voir que Van Gogh célèbre ici une grande victoire sur tout le monde et lui-même. Vouloir que cet épisode sanglant soit le résultat d’une rixe avec Gauguin, lequel aurait blessé son camarade agité d’un coup de sabre, en dit long sur les fantasmes qui agitent les esprits lorsqu’il est question de Vincent. Cette toile sur fond rouge traverse le temps. Compte tenu de l’extravagant conformisme de notre époque, on devrait la retoucher, enlever la pipe, par exemple, et rajouter une oreille entière. Et surtout oublier que ce peintre, à jamais mémorable, est allé offrir son morceau de chair fraîche à une prostituée de bordel.

« L’oeil écoute », disait Claudel. L’oreille voit, dit Van Gogh, avant de verser son sang dans les blés, par un coup de revolver tiré sur tous les corbeaux de mauvais augure. « Suicidé de la société », dit Artaud, dans son fulgurant petit livre. Otage du Spectacle généralisé, doit-on maintenant ajouter. Cette histoire d’oreille ou de lobe tranché, dit encore Artaud, c’est « de la logique directe ». Mais la logique directe échappe au somnambulisme des spectateurs. Ils sont sourds, ils ne voient rien, ils jouent des rôles.

Prenons donc Van Gogh en 1881, à 28 ans, en Hollande. Il a une amitié de cinq ans avec un peintre local, Van Rappard. Il lui écrit beaucoup, il veut le sortir de l’académisme ambiant, le convaincre que la peinture conduit les hommes vers le large, qu’elle doit pourtant rester proche de la réalité la plus populaire, se méfier des « femmes de marbre » ou des « vipères glacées », bref aller humblement, avec ténacité et amour, vers la seule maîtresse possible : la nature. Correspondance passionnante, malgré les obstacles d’époque, aussi intéressante que les célèbres lettres à Théo.

« Les pasteurs disent que nous sommes des pécheurs, conçus et nés dans le péché. Bah ! je trouve que ce sont de sacrées bêtises. »

Seulement voilà : la bêtise est un monstre qui pourrait conduire au découragement et à la résignation. La résignation, dit Vincent, est ma « bête noire ». Le remède ? Aimer ce que l’on aime. « Un homme qui se soucie peu d’aimer ce qu’il aime se coule lui-même. » C’est très simple : vous n’aimez pas ce que vous aimez, donc vous coulez. Il y a d ailleurs deux sortes de morts : celle, lente et pénible, de l’académisme (qui aura raison de Van Rappard) ; et une autre, que l’on ne subit pas mais que l’on se donne, « en se pendant royalement à l’aide d’un noeud coulant ». Vincent n’est pas commode, il a des colères violentes : « Je déteste le scepticisme autant que la sentimentalité. » Pourtant, il a une conviction : les peintres doivent se soutenir les uns les autres, former une sorte de détachement militaire pour éclairer le réel. Il y aurait une histoire à écrire des amitiés contrastées de guerre entre artistes : Van Gogh-Gauguin, bien sûr, mais aussi Monet-Cézanne ou Picasso-Braque. Ils sont seuls, les clichés règnent, le vrai est pourtant là, à portée de la main. Les ennemis, on les connaît : les marchands, d’abord, les mauvais artistes ensuite (ils sont légion).

« Je préfère m’absorber dans la nature que dans le calcul des prix. »
« Evidemment, les riches marchands sont des gens braves, honnêtes, francs, loyaux et délicats, tandis que nous, pauvres bougres, qui dessinons à la campagne, dans la rue ou dans l’atelier, tantôt de grand matin, tantôt tard dans la nuit, tantôt sous le soleil brûlant, tantôt sous la neige, nous sommes des types sans délicatesse, sans bon sens pratique, sans bonnes manières. »

Au passage, cette notation extraordinaire :

« Ce qui subsistera en moi, c’est un peu de la poésie austère de la bruyère véritable. »

Avis à la foire arrogante de l’art contemporain qui n’en finit pas de vouloir saborder Venise :

« Dans une époque de décadence, pas d’ornementations, je vous prie ; il vaut mieux alors rechercher la communion intime avec "les vieux de la vieille" et ignorer le présent. »

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Vincent suit sa route, Bacon l’a parfaitement compris en le peignant en chemin. Il le répète : il n’a pas la moindre envie d’exposer, il faut que les choses se fassent sans bruit, comme d’elles-mêmes. Il n’a plus de relations avec les artistes, il se compare à Robinson Crusoé.

« Je passe pour un maniaque et un vilain drôle, à plus d’un point de vue. »
« Aujourd’hui, les peintres se plient à des considérations d’honorabilité que, pour ma part, je ne comprends pas très bien. »

Farouche, donc, comme Cézanne, mais avec une tendresse particulière pour l’une de ses modèles, Sien, prostituée qu’il recueille chez lui avec ses deux enfants.

« Elle n’a rien d’extraordinaire, c’est une simple femme du peuple qui personnifie pour moi quelque chose de sublime ; l’homme qui aime une femme tout à fait ordinaire et qui est aimé par elle est heureux, malgré le côté sombre de la vie » (Lettre à Théo).

Quant à l’enfant qui vient de naître, il est « très agréable, on dirait un " rayon d’en haut " descendu dans ma maison ». Ce n’est pas Van Gogh qui est inhumain ou fou, mais la société tout entière. Imagine-t-on Vincent, aujourd’hui, allant à l’inauguration d’un bazar d’art, se mêlant ainsi à une foule de banquiers et de faux artistes, accompagné d’une prostituée femme du peuple ?

Vincent insiste, l’époque lui paraît « fade ».

« On ne fait plus grande attention à des objets de grande valeur, on les regarde dédaigneusement, du haut de sa grandeur, comme si c’était du fatras, des immondices, des papiers de rebut. »

Cela me fait penser à Vivant Denon ramassant sur le trottoir le « Gilles » de Watteau après la Révolution, et le gardant précieusement chez lui, malgré l’avis négatif de David. Au fond, personne n’accorde la moindre importance à l’étrange peinture de monsieur Van Gogh. Il vaut très cher aujourd’hui mais, qui sait, il est peut-être « dépassé » ? Je ne peux m’empêcher encore de revoir cette puritaine éditrice américaine, à Francfort, feuilletant mon livre sur Picasso : « Picasso ? Old fashion ! » Vincent :

« Ce n’est que chez les initiés superficiels comme les marchands (sans aucune exception) qu’on est sûr de ne trouver ni sentiment, ni foi, ni confiance, mais uniquement et éternellement des vieilles scies : jugements superficiels, généralités, critique conventionnelle. »

Ainsi va le monde : refoulement, ignorance, indifférence, puis achat, sacralisation, rentabilisation, appropriation distraite. Vincent, dans ces années-là, aime beaucoup lire Dickens, ne sait pas que Baudelaire a eu lieu, trouve Manet « très fort », pense que Zola a des connaissances insuffisantes en matière de peinture et est plein de préjugés :

« Zola a ceci de commun avec Balzac qu’il ne comprend pas grand-chose à la peinture. »

C’est en 1947 qu’Antonin Artaud, dans « Van Gogh le suicidé de la société », met les choses au point. Contre « l’inertie bourgeoise » et la médiocrité toxique de la psychiatrie, il parle de la « force tournante » de la peinture de Vincent, de son « oreille ouverte », de sa force musicale, comme s’il était « l’organiste d’une tempête arrêtée ». Van Gogh contre la société du « crime organisé » ? On l’a vue à l’oeuvre au XXe siècle, cette société, mais, sous de multiples travestissements falsificateurs, elle n’en continue pas moins d’exister.(PNG)

Philippe Sollers, L’Infini n° 108, automne 2009,
paru sous le titre « Van Gogh en toutes lettres » dans Le Nouvel Observateur du 18-09-09.

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Antonin Artaud à Ivry-sur-Seine, 1947. (GIF)

« Van Gogh le suicidé de la société »

Monsieur Van Gogh, Vous délirez
(1958) 1995
France Culture, Atelier de Création Radiophonique
de Janine Antoine et René Farabet
Texte : Antonin Artaud (1946-1947)
Voix : Alain Cuny
Musique : André Almuro

1. Générique 1:48


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2. Aliénation et Magie Noire (1946) 7:27

Avec la voix d’Antonin Artaud


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3. Van Gogh (Introduction) 14:00


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4. Post Scriptum 6:36


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5. Le suicidé de la société (février 1947) 30:58


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(PNG) Un fou, Van Gogh ?

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Que celui qui a su un jour regarder une face humaine regarde le portrait de Van Gogh par lui-même, je pense à celui avec un chapeau mou.

Peinte par Van Gogh extralucide, cette figure de boucher roux, qui nous inspecte et nous épie, qui nous scrute avec un oeil torve aussi.

Je ne connais pas un seul psychiatre qui saurait scruter un visage d’homme avec une force aussi écrasante et en disséquer comme au tranchoir l’irréfragable psychologie.

L’oeil de Van Gogh est d’un grand génie, mais à la façon dont je le vois me disséquer moi-même du fond de la toile où il a surgi, ce n’est plus le génie d’un peintre que je sens en ce moment vivre en lui, mais celui d’un certain philosophe par moi jamais rencontré dans la vie.

Non, Socrate n’avait pas cet oeil, seul peut-être avant lui le malheureux Nietzsche eut ce regard à déshabiller l’âme, à délivrer le corps et l’âme, à mettre à nu le corps de l’homme, hors des subterfuges de l’esprit.

Le regard de Van Gogh est pendu, vissé, il est vitré derrière ses paupières rares, ses sourcils maigres et sans un pli.

C’est un regard qui enfonce droit, il transperce dans cette figure taillée à la serpe comme un arbre bien équarri.

Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide, où ce regard, parti contre nous comme la bombe d’un météore, prend la couleur atone du vide et de l’inerte qui le remplit.

Mieux qu’aucun psychiatre au monde, c’est ainsi que le grand Van Gogh a situé sa maladie.

Je perce, je reprends, j’inspecte, j’accroche, je descelle, ma vie morte ne recèle rien, et le néant au surplus n’a jamais fait de mal à personne, ce qui me force à revenir au dedans, c’est cette absence désolante qui passe et me submerge par moments, mais j’y vois clair, très clair, même le néant je sais ce que c’est, et je pourrais dire ce qu’il y a dedans.

Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini, ne se satisfaire que d’infini, il y a assez d’infini sur la terre et dans les sphères pour rassasier mille grands génies, et si Van Gogh n’a pas pu combler son désir d’en irradier sa vie entière, c’est que la société le lui a interdit.

Carrément et consciemment interdit.

Il y a eu un jour les exécuteurs de Van Gogh, comme il y a eu ceux de Gérard de Nerval, de Baudelaire, d’Edgar Poe et de Lautréamont.

Ceux qui un jour ont dit :

Et maintenant, assez, Van Gogh, à la tombe, nous en avons assez de ton génie, quant à l’infini, c’est pour nous, l’infini.

Car ce n’est pas à force de chercher l’infini que Van Gogh est mort, qu’il s’est vu contraint d’étouffer de misère et d’asphyxie, c’est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyaient détenir l’infini contre lui ; et Van Gogh aurait pu trouver assez d’infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l’approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie.

De plus, on ne se suicide pas tout seul.

Nul n’a jamais été seul pour naître.

Nul non plus n’est seul pour mourir.

Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie.

Et je crois qu’il y a toujours quelqu’un d’autre à la minute de la mort extrême pour nous dépouiller de notre propre vie.

Ainsi donc, Van Gogh s’est condamné, parce qu’il avait fini de vivre et, comme le laisse entrevoir ses lettres à son frère, parce que, devant la naissance d’un fils de son frère, il se sentait une bouche de trop à nourrir.

Mais surtout Van Gogh voulait enfin rejoindre cet infini pour lequel, dit-il, on s’embarque comme dans un train pour une étoile, et on s’embarque le jour où l’on a bien décidé d’en finir avec la vie.

Or, dans la mort de Van Gogh, telle qu’elle s’est produite, je ne crois pas que ce soit ce qui s’est produit.

Van Gogh a été expédié du monde par son frère, d’abord, en lui annonçant la naissance de son neveu, il a été expédié ensuite par le docteur Gachet, qui, au lieu de lui recommander le repos et la solitude, l’envoyait peindre sur le motif un jour où il sentait bien que Van Gogh aurait mieux fait d’aller se coucher.

Car on ne contrecarre pas aussi directement une lucidité et une sensibilité de la trempe de celles de Van Gogh le martyrisé.

Il y a des consciences qui, à de certains jours, se tueraient pour une simple contradiction, et il n’est pas besoin pour cela d’être fou, fou repéré et catalogué, il suffit, au contraire, d’être en bonne santé et d’avoir la raison de son côté.

Moi, dans un cas pareil, je ne supporterai plus sans commettre un crime de m’entendre dire : « Monsieur Artaud, vous délirez », comme cela m’est si souvent arrivé.

Et Van Gogh se l’est entendu dire.

Et c’est de quoi s’est tordu à sa gorge ce noeud de sang qui l’a tué.(PNG)  [2]

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6. Le suicidé de la société (Suite) 25:42


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Champ de blé avec corbeaux (1890)(GIF)

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7. Post Scriptum (Bis) 11:07


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Antonin Artaud à Ivry-sur-Seine, 1947. (GIF)

8. Post Scriptum (Ter) 2:41


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9. Les Malades et les Médecins (1946) 5:51

Avec la voix d’Antonin Artaud


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10. Lettre de Van Gogh à son frère Théo (extraits) 13:11

Avec la voix du peintre Corneille


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Antonin Artaud en 1947

Exposition Artaud/Van Gogh, Orsay, 2014. Zoom : cliquer sur l’image. Crédit : CristinadeMello .(GIF)

Photographies instantanées de Denise Colomb (1902-2004).
Maison du docteur Delmas.

Cliquer sur la 1ère image pour agrandir

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La chambre d’Arles

Durée : 29 mn (1993).
Réalisation : Alain Jaubert. Octobre 1888.

Vincent Van Gogh, installé à Arles depuis quelques mois, peint sa chambre. L’espace semble fuir devant le pinceau du peintre. D’aucuns ont voulu y voir le signe de la folie qui devait emporter Van Gogh. La chambre a été détruite au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce numéro de « Palettes » tente de dépasser les explications multiples et variées élaborées autour du tableau, grâce à une reconstitution de la pièce où vécut Van Gogh.

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Van Gogh vu par Bacon

par Alain Jaubert

Avec Philippe Sollers

Pour la première fois en France, la série des tableaux de Francis Bacon sur le thème des « Autoportraits de Van Gogh marchant sur la route de Tarascon » a été rassemblée et présentée au public, du 5 juillet au 6 octobre 2002. A l’occasion de l’exposition qui eut lieu à Arles, Arte proposait cette analyse.

«  Ce qui est intéressant, c’est de se demander pourquoi Francis Bacon a fait ces tableaux-là à ce moment-là, c’est-à-dire autour des années cinquante, en même temps qu’il venait de faire des crucifixions et qu’il attaquait l’autre personnage qui est pour lui essentiel à ce moment-là, c’est-à-dire le Pape, pas le pape en soi, mais "le Pape" de Vélasquez, Innocent X,... qu’il va mettre dans un état d’électrocution dans un cube, en cours de crise épileptique violente. »


(durée : 9’46" — Archives A.G.)

Voir aussi : Les passions de Francis Bacon
L’Atelier de Francis Bacon.

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L’exposition « Van Gogh vu par Bacon »

Cet événement majeur s’est tenu à Arles dans le Palais de Luppé, siège de la Fondation, à deux pas de la route qu’empruntait hier Van Gogh. Cet ensemble n’a jamais été réuni depuis 1957, date d’une exceptionnelle présentation à la Hanover Gallery de Londres. Il est aujourd’hui dispersé à travers le monde, parmi les plus grands musées : Tate Gallery à Londres, Arts Council Collection à Londres, Centre Pompidou à Paris, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden à Washington entre autres, ou dans des collections privées.

Au cours de l’été 1888, Van Gogh séjourne à Arles, il peint son tableau "Autoportrait sur la route de Tarascon" disparu au cours des bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, au Musée de Magdebourg à Dresde.

Van Gogh, Autoportrait sur la route de Tarascon, 1888 (GIF)

Bacon mémorise ce tableau d’après une reproduction en couleurs. Cette image le fascine. Son immense admiration pour Van Gogh prend alors toute son ampleur dans la série qu’il exécute entre 1951 et 1957.

La série

Cliquer sur la 1ère image pour agrandir

Voir également la série des PAPES : crédit : all-art.org/art_20th_century.

Lire : Jürgen Schilling, Études pour un portrait de Van Gogh par Francis Bacon (2005)

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Critiques

Le testament d’Artaud

par Cécile Guilbert

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Il faut craindre le public cultivé comme la peste. Bien davantage que la cohorte chaque jour plus nombreuse des illettrés. Car l’ignorance crasse mais claire de ces derniers, dépourvue des prétentions de ceux qui croient tout connaître et n’avoir plus grand-chose à apprendre quand l’expérience prouve chaque jour le contraire, possède au moins les mérites de l’innocence.
Engeance particulièrement redoutable, le critique « professionnel » incarne à merveille cette (im)posture de surplomb où l’ignorance travestie par le masque du savoir dissimule sous l’empathie la pulsion basique du meurtre.
C’est ainsi que mutiler à mort l’art sous couvert de la culture est aujourd’hui l’une de ces opérations quotidiennes et multiples qui nous submergent et nous empoisonnent, au même titre que la pollution de l’air, l’infection des aliments ou la falsification des statistiques.
Confronté de son temps à semblables manoeuvres de « jivarisation » quoique sous des formes très différentes, Artaud, lui, n’hésitait pas à utiliser le terme bazooka d’« envoûtement ». Mais il est vrai qu’il n’avait peur de rien quand beaucoup ont encore peur de lui. La preuve ? L’indifférence générale qui accueille aujourd’hui la réédition de son Van Gogh le suicidé de la société [3].

Si les livres capitaux pouvaient dangereusement osciller sur les tables des libraires comme des grenades dégoupillées, nul doute que ce volume fiévreux flanquerait à coup sûr par terre les piles voisines. Et s’il était possible que de tels livres se métamorphosassent illico en torches, celui-ci suffirait sans doute pour foutre le feu à toute la boutique.
Fruit de l’étrange délire d’une raison comme toujours extralucide et paranoïaque (la paranoïa des « hautes natures », dit Artaud), ce brûlant brûlot offre un curieux dispositif : un texte sans titre, suivi de deux pages de post-scriptum, puis d’un autre texte intitulé « le suicidé de la société » auquel s’ajoute un second post-scriptum...
Mais quelle importance ? Prenez-le, lisez-le, et voici qu’aussitôt ses phrases rouge sang grondent et se lèvent comme des insurrections, tels les étendards de l’armée sans âge de ces « suicidés de la société » qui ont pour nom Baudelaire, Poe, Nerval, Nietzsche, Kierkegaard, Hôlderlin, Lautréamont, Van Gogh bien sûr, et Artaud lui-même — chacun ayant incarné à sa façon une « funèbre et révoltante histoire de garrotté d’un mauvais esprit ».

Là, justement, les esprits dits forts s’affolent. Qu’est-ce que ces histoires d’« opérations d’alchimie sombre », de « grandes passes d’envoûtement globaux » et de « vampirisme » peuvent bien vouloir dire ?
Eh bien, qu’une lutte à mort a lieu, entre par exemple un ordre social « tout entier basé sur l’accomplissement d’une primitive injustice » et « les investigations de certaines lucidités supérieures ». Entre les médecins, via « les conciliabules puants des familles », et les prétendus « malades ». Entre « l’humanité de singe lâche et de chien mouillé » et « le timbre supra-humain, perpétuellement supra-humain » que ces corps singuliers font sonner. C’est-à-dire entre deux délires dont le plus délirant n’est pas celui qu’on croit. En d’autres termes une « scission humaine de fond » a lieu : celle d’un corps particulier, d’une vie ne recoupant pas exactement l’existence générique et punie pour cette raison d’être même.
On l’aura compris, Artaud n’écrit pas sur Van Gogh : il est Van Gogh. Et s’il semble comparer le docteur Gachet d’Auvers-sur-Oise avec les docteurs Ferdière ou Latrémolière de Rodez, ce n’est évidemment pas aux fins d’historiciser son propre cas et celui du peintre mais bien pour faire sentir à travers le temps l’incarnation d’un tropisme identique :

« Il y a dans tout psychiatre vivant un répugnant et sordide atavisme qui lui fait voir dans chaque artiste, dans tout génie, devant lui, un ennemi. »


Van Gogh, Vieux souliers aux lacets(GIF)
automne 1886.

Ce qui fascine Artaud chez Van Gogh ? Son génie à « passionner la nature et les objets ». Sa révélation de l’Etre par les moyens de la « pure peinture » — l’Etre saisi en « pure énigme » qui « vient en avant de la toile fixe » et dont Artaud pointe l’« oubli » en le désignant comme

« cette force d’inertie dont tout le monde parle à mots couverts et qui n’est jamais devenue si obscure que depuis que toute la terre et la vie présente se sont mêlées de l’élucider ».

On pense évidemment à Heidegger, lequel n’a médité un tableau qu’une seule fois dans son oeuvre et comme par hasard un tableau signé Van Gogh [4].
Là, il faut lire (boire, ai-je envie de dire) les extraordinaires phrases d’Artaud comme autant de pépites en prise directe avec le geste du peintre,

« avec la couleur saisie comme telle que pressée hors du tube, avec l’empreinte, comme l’un après l’autre des poils du pinceau dans la couleur, avec la touche de la peinture peinte, comme distincte de son propre soleil, avec l’i, la virgule, le point de la pointe du pinceau comme vrillée à même la couleur, chahutée, et qui gicle en flammèches »...

La peinture est un opéra sensible, une musique « remise à même la vue, l’ouïe, le tact, l’arôme ». Mais elle est aussi la révélation la plus vraie de la nature, ne serait-ce que parce que le motif ouvre la porte d’une réalité permanente possible. Artaud insiste beaucoup là-dessus :

« Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits. »

Tiré à trois mille exemplaires en 1947, Van Gogh le suicidé de la société obtint le prix Sainte-Beuve de l’essai en janvier 1948. Deux mois plus tard, son auteur était retrouvé mort au pied de son lit.
La légende veut qu’il l’ait rédigé en état de choc, après avoir visité l’exposition du Hollandais qui se déroulait à l’Orangerie au début de l’année 1947.
Comment ne pas songer à Proust qui, un an avant sa mort, en 1921, sortit de sa réclusion pour aller voir l’exposition Vermeer du Jeu de Paume et rédigea à son retour l’épisode célèbre de la mort de son double Bergotte, défaillant comme lui devant « le petit pan de mur jaune » ?

« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, martelait l’interné de Sainte-Anne, de Ville-Évrard, de Rodez et d’Ivry, que pour sortir en fait de l’enfer. »

Gageons qu’Artaud a enfin atteint le Paradis.

Cécile Guilbert, La Revue des Deux Mondes, juillet 2001.
Repris dans Sans entraves et sans temps morts, Gallimard, 2009.

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Van Gogh vu par Bacon

par Philippe Dagen

En 1956, Francis Bacon a quarante-six ans. En dépit de cet âge, sa notoriété ne fait que commencer à s’étendre hors de Grande-Bretagne. En 1953, pour la première fois, il a exposé dans une galerie new-yorkaise. En 1954, il a été présenté à la Biennale de Venise en compagnie de Ben Nicholson et de Lucian Freud. En 1956, donc, la Hanover Gallery de Londres, alors sa galerie, lui fait part de son désir de montrer ses tableaux récents l’année suivante. Jusqu’à ce point du récit, témoins et historiens sont d’accord.

La suite est plus controversée, selon que l’on s’en tient à une version noble ou triviale. La noble affirme que le peintre irlandais profita de la circonstance pour rendre hommage à l’un de ses maîtres, Van Gogh, en choisissant l’une de ses toiles comme thème pour une série de variations. La triviale, on l’a entendue de la bouche de Bacon, quelques années avant sa mort, lors d’un déjeuner à Londres : pris de court, racontait-il alors, ne sachant comment satisfaire Erica Brausen, impétueuse directrice de la Hanover Gallery, n’ayant que fort peu d’ ?uvres à lui fournir, il aurait cherché l’inspiration dans ses livres et l’aurait trouvée dans la reproduction d’un Van Gogh détruit pendant la seconde guerre mondiale, l’Autoportrait sur la route de Tarascon de 1888. D’après la photo, il se serait enfin mis au travail. Tel était son récit, que confirme en partie un propos rapporté par John Russell en 1971. Bacon lui aurait déclaré :

« J’avais toujours aimé ce tableau — celui qui a brûlé en Allemagne pendant la guerre — et, comme rien d’autre n’avait marché, j’ai eu l’idée de tenter quelque chose là-dessus. »

La phrase a le mérite de concilier à peu près les deux versions. Les "Van Gogh" de Bacon seraient à la fois l’aveu d’une prédilection intime et une commande que le peintre se serait passée à lui-même pour que l’exposition programmée se fasse à la date prévue. Elle se fit. Elle eut, à en croire les témoins, une inauguration assez chaotique, d’autant plus que la peinture était si fraîche que les vêtements des visiteurs étaient menacés de finir barbouillés de vert et de rouge.

Aujourd’hui, les couleurs sont sèches et les oeuvres protégées par des vitres. Elles appartiennent presque toutes à des musées, qui ont accepté de les prêter, si bien que sept des huit variations exécutées par Bacon sont réunies à Arles. Il n’en manque qu’une, propriété d’un intraitable collectionneur privé établi en Suisse. S’y ajoutent deux Hommages à Van Gogh, l’un de 1960, l’autre de 1985, ce dernier ayant été peint à la demande de Yolande Clergue pour l’ouverture de la Fondation Van Gogh.

Réunir ces peintures, dispersées en 1957, n’avait jamais été tenté : l’exposition a quelque chose d’historique. On y voit comment un artiste peut se projeter dans un autre, parce qu’il se sait absolument d’accord avec lui sur l’essentiel : les raisons qui les ont faits peintres, malgré leurs contemporains, malgré la plus élémentaire prudence. Van Gogh s’était représenté marchant vite, son matériel de peintre sur le dos et à la main, coiffé d’un chapeau de paille, sur une route, entre deux arbres, devant un champ de blé et une prairie. Ses dominantes étaient l’ocre, le bleu et le jaune, posés en touches séparées ou plates, tantôt à la Signac, tantôt à la Gauguin. Dans les Bacon, il y a un homme — ou une ombre humaine —, le chapeau de paille plat, les deux arbres et le sac à dos. Le noir, l’outremer, le vert et le rouge sont projetés sur la toile avec des gestes brutaux, mélangés, écrasés, flagellés.

Les formes et l’espace sont pris de contractions. Les arbres se tordent et saignent. Les visages deviennent des grimaces de carnassiers. Le peintre allant sur le motif devient un fantôme perdu dans un paysage de catastrophe. La leçon est claire : tout peintre, s’il se veut à la mesure du monde, ne peut qu’être ce fantôme qui cherche à tenir debout parmi les désastres. Sinon, il fait de la décoration. Ce spectre s’appelle Van Gogh ou s’appelle Bacon : deux noms pour le même destin, deux noms de « suicidés de la société ». Bacon lecteur d’Artaud ? Evidemment.

Que les variations de l’Irlandais ne ressemblent que de très loin à l’autoportrait du Hollandais est logique : Bacon n’imite pas, il s’approprie un autoportrait de Van Gogh pour en déduire son autoportrait à lui, légèrement déguisé, profondément allégorique. Chaque variation a sa direction particulière : du côté de la nuit, du délire, de l’attente, de la mélancolie ou de l’abandon. Les gestes sont plus ou moins violents, le paysage plus ou moins bouleversé, l’éclat solaire plus ou moins aveuglant. En raison de ces différences de tonalité, on pourrait appeler cette série "Histoire du peintre".

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Van Gogh par Bacon, 1960

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Autoportrait à l’oeil blessé, 1972

Elle a sa conclusion un peu plus tard, en 1960. Sans raison apparente, Bacon revient à Van Gogh. Il se saisit des autoportraits à l’oreille coupée. Devant un cadre rouge, il place un Van Gogh à la tête bandée, fumant sa pipe, coiffé d’un bonnet bleu-vert, presque un bonnet de fou. L’oreille manque, naturellement. Mais un oeil, le droit, manque aussi : l’orbite vide est tachée de rose et cernée de blanc. Où retrouve-t-on la même mutilation ? Dans l’Autoportrait de Bacon dit à l’oeil blessé. On y retrouve aussi les chairs meurtries, le nez écrasé, la bouche molle. Et le même ?il gauche, furieux, mauvais, cruel — l’oeil du peintre toujours vivant.

Philippe Dagen, Le Monde, juillet 2002.

*

Francis Bacon sur la route de Van Gogh

Henri-François Debailleux

Francis Bacon n’avait jamais vu en vrai l’Autoportrait sur la route de Tarascon peint par Vincent Van Gogh durant l’été 1888, lors de son séjour à Arles. Et pour cause : le tableau fut détruit par le feu au Kaiser Friedrich Museum de Magdebourg, bombardé en 1945. Il n’en connaissait qu’une reproduction en couleurs. Grand admirateur de Van Gogh, il était fasciné par cette image troublante, cette silhouette de l’artiste errant sur la route avec tout son barda de peintre, son chapeau de la couleur du champ de blé, en arrière-plan, et son ombre noire (son double sombre), très forte, au premier plan.

« J’avais toujours aimé ce tableau. Et comme rien d’autre n’avait marché, j’ai eu l’idée de tenter quelque chose là-dessus. J’ai toujours préféré le Van Gogh des débuts, mais ce personnage hanté sur la route me paraissait convenir tout à fait, à ce moment-là ­ tel un fantôme de la route, pourrait-on dire »

confiera Francis Bacon [5]. Au printemps 1956, il s’attaque donc à la première des huit toiles qu’il va réaliser ­en peu de temps, un peu plus d’un an ­ d’après cet autoportrait. Elles seront exposées en 1957, à la Hanover Gallery de Londres, en faisant sensation compte tenu du sujet, de la touche et des couleurs expérimentés par Bacon. Depuis cette date, la série n’avait jamais été montrée dans son ensemble.

Pathos. L’exposition Van Gogh vu par Bacon, sous-titrée « La série des Van Gogh sur la route de Tarascon », les rassemble donc pour la première fois en France. Elle est organisée à l’initiative de David Alan Mellor (professeur d’histoire de l’art à l’université de Sussex en Grande-Bretagne) et de Yolande Clergue (présidente et fondatrice de la Fondation Vincent Van Gogh, située tout près de la fameuse route précitée) qui sont, pour l’occasion, partis à la pêche dans diverses collections privées et publiques (Tate Gallery et Arts Council Collection à Londres, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden à Washington, Centre Pompidou à Paris...) pour reconstituer l’unité de cette série de toiles. Celles-ci, lourdes de pathos, présentent l’intérêt de montrer Bacon sous un jour peu habituel et même sous une lumière étonnante dans son oeuvre, celles du Sud, du soleil, violente comme en témoignent les contrastes marqués et les nombreuses couleurs crues, presque en excès, des jaunes, des bleus, des rouges (on est loin de la tendance plutôt monochrome que l’artiste pratiquera par la suite). Une violence qu’on retrouve d’une part dans la touche, vive, nerveuse, balayant la surface du tableau à grands coups de pinceau ; et d’autre part dans le mouvement qui en résulte avec dominante de grandes diagonales, comme autant de lignes de fuite, de fausses profondeurs qui construisent l’espace et lui donnent cette géométrie inquiétante, pleine de mystère et de tragique.

Enfin, le traitement de la matière, souvent épaisse, chargée (là encore très différente de l’aspect lisse caractéristique de l’artiste) augmente encore l’aspect expressionniste tourmenté, dramatique (avec les tons sombres) de la série, dans laquelle le portrait de Van Gogh, aussi bien le visage que le corps, devient prétexte à un travail sur la forme et le difforme. Et à une réflexion sur le portrait, l’autoportrait et plus exactement sur le portrait d’un autoportrait. [...]

Henri-François Debailleux, Libération du 3 septembre 2002.

***



[1] Réservez votre entrée et, sur place, armez-vous de patience, il y a un monde fou.

[2] Le 12 janvier 1975, l’écrivain Max-Pol Fouchet rendait hommage à Van Gogh et à Artaud. Les extraits de la correspondance de Van Gogh étaient lus par Roger Blin.


(durée : 8’07)

[3] Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, Éd. Gallimard, L’Imaginaire, 1974,2001.

[4] Il s’agit des Vieux souliers aux lacets qu’Heidegger analyse dans L’Origine de l’oeuvre d’art, 1935-36, dans Chemins qui mènent nulle part, Gallimard. Jacques Derrida analyse également ce tableau et les différentes interprétations dont il a fait l’objet dans La vérité en peinture (1978). Voir ici. A.G.

[5] Francis Bacon, de John Russel, 1971.

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Commentaires

  • « Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini » (Antonin Artaud)
    13 mai 2014, par A.G.

    Au musée d’Orsay, l’exposition « Van Gogh/Artaud. Le suicidé de la société » confronte le peintre et le poète. Entre folie de l’art et folie tout court.

    Van Gogh, la folie à l’oeuvre

    par Michel Schneider

    Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, septembre 1888. Musée d’Orsay, Paris.
    Cliquer sur l’image pour agrandir. (GIF)

    Avec ses cyprès comme des torches et ses visages tordus par la terreur d’exister, ses tournesols comme des astres aveuglants ou des désastres obscurs, ses ciels de sang et de folie vus comme de l’autre côté de la tombe, Van Gogh reste la figure même de l’artiste fou. Avec ses 46 peintures, appartenant à des collections particulières (telle la Paire de chaussures, venue de Malibu), et aux plus grands musées du monde, dont la plupart n’ont jamais été exposées en France (les Lauriers roses du Metropolitan Museum de New York ou les coeurs noircis des Tournesols du Kunstmuseum de Berne), quatre de ses autoportraits et le célèbre Fauteuil de Gauguin avec une bougie allumée, sans compter dessins et lettres, l’exceptionnelle et bouleversante exposition que lui consacre le musée d’Orsay nous mène aux confins de l’art et de la pathologie.

    En face, ou en miroir, un autre artiste fou, le poète et homme de théâtre Antonin Artaud, dont sont aussi exposés extraits de films, enregistrements sonores et dessins. Parcours subjectif. L’exposition est conçue en résonance avec le texte de feu que le poète écrivit sur le peintre à l’oreille coupée : "Van Gogh, le suicidé de la société". Chaque salle est placée sous un thème résumé par une phrase du poète, et tous les tableaux dont parle ce texte inclassable sont présents (à l’exception des célèbres Corbeaux, cependant visibles sur écran HD avec un programme interactif). Confrontation hallucinante entre peinture et écriture, et surtout entre "la folie de l’art" (l’expression est de Henry James, peu suspect de faire dans le mythe de l’artiste maudit) et la folie tout court.

    Autoportrait halluciné

    Le 2 février 1947, récemment sorti de l’asile psychiatrique après un internement de neuf ans, au Havre d’abord, puis à Rouen et, enfin, les trois dernières années à Rodez, à la demande de sa mère et du poète Robert Desnos, Artaud visite en effet l’exposition Van Gogh à l’Orangerie. Il ne connaît ni les travaux de Prinzhorn ni ceux de Karl Jaspers sur le peintre, mais il a lu des extraits du livre du psychiatre François-Joachim Beer, Du démon de Van Gogh. Enragé contre l’usage de termes psychiatriques appliqués à l’art — il parle de psychurgie —, il écrit d’un trait un autoportrait halluciné de l’écrivain en peintre, sous le titre, donc, de "Van Gogh, le suicidé de la société" et dans lequel, projeté sur Van Gogh, c’est de son propre rapport au suicide qu’il parle. Ces pages hallucinées et litaniques seront publiées fin 1947, quatre mois avant sa propre mort, non pas "suicidé", comme une légende tenace sur les génies assassinés par leur époque en fera courir le bruit, mais simplement et sinistrement "trouvé mort au matin levant".

    Un texte fulgurant d’amour pour l’artiste ("le plus peintre de tous les peintres") et fulminant de haine contre "les bas pourceaux qui défilent maintenant devant Van Gogh à qui, de son vivant, eux ou leurs pères et mères ont si bien tordu le cou". Fuligineux aussi par ses obscurités, et recouvert de la cendre du délire comme tous les textes de la fin du poète.

    Sa thèse : ce n’est pas l’artiste qui est fou, c’est la société qui le rend fou. Pas d’art sans folie, clame-t-il. À quoi, vingt ans plus tôt, Jacques Rivière lui avait répondu : pas d’art sans art. L’art n’est pas ou pas seulement "le cri même de la vie", mais la recherche d’"une unité suffisante d’impression".

    "La folie, c’est l’absence d’oeuvre"

    Contre la folie. Devant les oeuvres de ces deux artistes en proie à la maladie mentale, on donnerait parfois raison à Rivière. Il y a dans le texte de l’un comme dans certains tableaux de l’autre quelque chose de dissocié et d’illimité. Un désastre de la pensée qui reste du côté de la pathologie, de "l’effondrement central de l’âme", comme dit Artaud. L’atteinte du beau reste entravée par les failles de la réalisation artistique, les indécisions de la composition, les défauts de forme, tels ces excès de matière jetée sur la toile en un relief qu’on ne perçoit évidemment pas dans les reproductions et qui sont l’un des chocs de l’exposition : on pense à Pollock. Une peinture du corps comme le théâtre d’Artaud était celui du corps.

    "La folie, c’est l’absence d’oeuvre", disait Michel Foucault, répondant à ceux qui (comme Prinzhorn et Artaud) voyaient dans la maladie mentale la plus profonde et l’unique source du génie créateur. Ce qui nous bouleverse dans l’oeuvre de Van Gogh (splendide Nuit étoilée de 1888), comme dans celle d’Artaud, ce n’est pas tant leur part de folie que la lutte contre elle. Non la nuit de l’esprit qu’elles révèlent, mais les trouées de lumière qu’elles annoncent. Moins le chaos formel que l’art d’une construction dans laquelle prennent sens ces "lambeaux regagnés sur le néant complet". L’oeuvre de la folie ? Non : contre la folie.

    Artaud perçoit dans cette peinture où même les choses ont mal (chaussure ou crabe retournés) la souffrance de n’être pas. Ou de n’être qu’une chose, un corps sans vie. Van Gogh cherchait son être en se peignant au miroir (26 autoportraits), et Artaud écrivait : "Je puis dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde." C’est toute la question : peut-on faire oeuvre d’art quand on a perdu ce que Jacques Rivière appelait "la réalité en autrui" ? L’art, lui, est au monde.

    Michel Schneider, Le Point du 16-03-14.

    Van Gogh, La nuit étoilée, juin 1889. Musée d’Art Moderne, New York.(GIF)

    Video : La nuit étoilée (version finale)

  • Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini
    12 mars 2014, par A.G.

    Van Gogh et Artaud au musée d’Orsay : une histoire de fous

    En 1947, Antonin Artaud écrit un texte magnifique sur le peintre hollandais. Qui sert de fil rouge à une exposition non moins passionnante sur le peintre hollandais au musée d’Orsay. Lire l’article du N.O.