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Une « biographie » de Sollers par Pascal Louvrier

Sur « Philippe Sollers entre les lignes » dans le texte

D 7 février 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pascal Louvrier récidive :
1996 : Philippe Sollers Mode d’emploi
2024 : Philippe Sollers entre les lignes
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2024. le livre sur amazon.fr
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1996

Biographie ?

Non, Pascal Louvrier s’en défend, son « Philippe Sollers entre les lignes » n’est pas une biographie académique « bien exhaustive, sinistre », « Rien qu’un essai sensuel ». Disons quand même que son texte est une biographie qui parcourt bien les principaux événements de la vie et de l’œuvre de Sollers, pas seulement « entre les lignes »’ mais « dans le texte » avec de nombreuses citations de ses œuvres, le tout, mis en situation, dans le contexte politico-littéraire et sociologique de l’époque. Disons donc, une biographie subjective. Un récit, vivant, subjectif où l’auteur commente de façon personnelle les évènements qu’il relate. Mais laissons à Pascal Louvrier le soin de présenter lui-même son ouvrage, tel qu’il le fait dans son premier chapitre :

Bordeaux. C’est là qu’il est né mon sujet... L’objet de cet essai... Car vaut mieux annoncer tout de suite la couleur : il ne s’agit pas d’une biographie, bien exhaustive, sinistre, avec analyses psychologiques à souhait, avec vagabondages libidineux, côté voyeur garanti, à la fin desquels l’auteur, en l’occurrence moi ici, dévoilera que l’objet-sujet est tout ensemble impuissant, inverti, que la femme de sa vie écrit depuis plus longtemps que lui, et qu’elle le surnomme Jim dans ses romans, en hommage à Joyce.
Non, pas de biographie. Rien qu’un essai sensuel, oui, oui, sensuel, avec derrière, blotti au fond de je ne sais quoi, le cœur.
De la subjectivité totale. Enfin, presque.

Voilà pour le cadre, mais quel style pour l’écriture cet essai ?

Le style

Eh bien, c’est agréable à lire, vif, enlevé, Et là encore, Pascal Louvrier qui a des lettres (il est professeur de lettres à Paris, journaliste et écrivain), nous donne, lui-même, la clé pages 100 et 101, son credo, celui de Morand, de Céline, de Sollers mais on le devine, aussi le sien : il y a du style télégraphique de Céline dans cet essai :

Je comprends, là, tout à coup, son admiration pour Morand. […] là, devant vous, dans une jeunesse éternelle, celle de la syntaxe et du coup de fouet verbal. »
Tel est le secret. Oui, c’est cela le fond du problème : fouetter la syntaxe, la malaxer, la pincer, la pétrir. Et puis pratiquer l’uppercut verbal. Le mot doit cogner, la formule claquer comme le drapeau au vent. Et puis dégraissage du style, surtout dégraissage du style. De l’ellipse, du nerf, du raccourci, du rythme, de la vitesse, de la métaphore syncopée directe droit au but neurones, viscères, palpitant, tout ça en même temps. Céline, aussi, avait compris que l’enjeu se situe à ce niveau. « Le jazz a renversé la valse, l’impressionnisme a tué le faux-jour, vous écrirez "télégraphique" ou vous écrirez plus du tout. »
La galopade écumante de mots-points-verbes-virgules pour mordre le lecteur au cœur. L’œil tout rouge d’émotion qu’il doit avoir le lecteur, nom de foutre ! Car la vérité, elle est enchâssée, sans fard, sans ruban ni tralala, dans Guignol’s Band :

L’Émoi c’est tout dans la Vie !
Faut savoir en profiter !
L’Émoi c’est tout dans la Vie !
Quand on est mort c’est fini
 !

Révolution du langage, violence verbale, introduction de termes nouveaux dans des phrases déflagrées, le dessein n’est pas nouveau. Souvenez-vous de ce médecin qui met au monde un certain Pantagruel. Rabelais, oui, bravo, bonne réponse. Rabelais, râblé, rubicond, gras, gouailleur, véritable libérateur de la prose française. Vocabulaire rafraîchi, enrichi, musical et vivant comme jamais. Style charnu, charnel, chargé de truculentes et colorées improvisations. Langage hors du commun, langage hors des siècles.

Sur le style de Sollers dans Le Parc, aussi cette mention page 20 :

« Je parle de la façon dont ça s’écrit », confiera-t-il à
Sylvie Pierre-Brossolette en 2011, dans le documentaire « Philippe Sollers, l’homme lumière » […].
Mise en abyme. Procédé classique. Oui, c’est vrai, Sollers se cherche un peu. Peut-être trop élaboré, trop « intellectuel ». Mais il n’en reste pas moins qu’il y a toujours la fluidité de la Phrase, le rythme suave, la petite musique inoubliable. Ainsi ce passage :

« Encore quelques pas avant qu’elle disparaisse tout à fait. Encore quelques pas et j’aurai rêvé, rien n’aura eu lieu, il ne restera plus que la sensation de sa main une seconde sur la mienne, l’image rapide et décolorée de ses jambes et des bas de soie entre le bord du manteau et les souliers à talons, sa silhouette courbée sur fond d’automne pluvieux. »

Suit alors en cette fin de chapitre, une adresse au lecteur, marque de fabrique aussi, récurrente, de l’écriture de cet essai :

Ça en ranime des souvenirs dans ce gardoire qu’on appelle la mémoire. Oui, beaucoup. Trop. Suffit pour ce soir. Je suis gris. Je me laisse couler dans l’envers, pour reprendre une phrase de Femmes. Allez, rideau.

Sur les débuts littéraires de Sollers : Le Défi, approche de Jean Cayrol et de Francis Ponge

Illustration par l’exemple des principes ci-dessus, voici comment Pascal Louvrier traite ce sujet objet du court chapitre 8 (trois pages) :

IL NE CONNAÎT personne. Personne ne sait qu’il existe, qu’il écrit un peu, l’été surtout, dans la maison familiale de l’île de Ré, quelques textes sous influence proustienne.
Paris est immense, on peut s’y perdre très vite, avec une facilité terrifiante. Bien sûr, il souhaiterait être édité. Il envoie une lettre à Jean Cayrol, bordelais comme lui, qui vient de créer au Seuil « Écrire », une collection ouverte exclusivement aux jeunes prosateurs et poètes.

Début de la lettre signée Philippe Joyaux : « ... j’ai vingt ans et je suis bordelais. Bon, direz-vous, mais qu’y a-t-il là qui justifie cette indiscrétion ? Hélas, j’ai ce malheur de n’être pas froissé avec la littérature et d’avoir contre moi un informe (mais court !) manuscrit dont j’aimerais savoir les faiblesses. »

Ah ! on est plus proche du style de la duchesse de Guermantes que de celui de Bardamu. Afféterie ... Afféterie. Enfin, le but est tout de même atteint. Cayrol, un mois plus tard, veut bien le recevoir. Il lit Le Défi et accepte aussitôt de le faire figurer dans le numéro 3 d’Écrire.

Voilà. Le Bordelais a rejoint les éditions du Seuil.
Accélération du temps ... Les portes s’ouvrent ... Le tapis vert... La roulette... Les croupiers... « Faites vos jeux »... Et vlan, la bille de bois tombe sur le numéro choisi.
Une autre piste aurait pu déboucher sur la publication du Défi par les éditions Gallimard. Dans le même temps qu’il écrit à Cayrol, Sollers entre en contact avec Francis Ponge qui donne des conférences à l’Alliance française, boulevard Raspail, non loin de l’endroit où il loue sa chambre d’étudiant.

« Puis-je me permettre... » Le poète regarde ce jeune homme timide, au visage rond, cheveux courts, sobrement vêtu, et veut bien lire les quelques feuilles qu’il lui tend.

Âgé d’une soixantaine d’années, Ponge, dans le microcosme des lettres, jouit d’une honorable notoriété qui, cependant, ne lui apporte guère de lecteurs. Son principal recueil de poésie, Le Parti pris des choses, a été remarqué par Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Quant à Jean Paulhan, l’ami fidèle, il lui permet d’avoir des contacts privilégiés avec les éditions Gallimard. Justement, c’est ce dernier que va voir Ponge avec les textes du jeune Joyaux. Après lecture, Paulhan, à son tour, signale à Marcel Arland l’écrivain en herbe. Tout va bien. Enfin presque, car parmi les feuilles présentées à Ponge se trouve le très scatologique « Introduction aux lieux d’aisance » qui s’ouvre sur une épigraphe de sainte Thérèse d’Avila : « Faites ce qui est en vous. » Le ton délibérément provocateur, qui rappelle celui de l’incipit du Traité du style, d’Aragon, effraie Arland.

Pas question de publier ça dans la NRF. Le caractère obscène des « lieux d’aisance » risquerait d’entraîner une vague inextinguible de désabonnements. Ponge apprend le refus et s’en émeut. Il défend avec ferveur le cas Joyaux. Immédiatement, lettre à Arland : « La revue ne retrouvera de longtemps, j’en ai peur, l’occasion de damer le pion, si magistralement, sur leur terrain même, à toute une espèce de publications, comme "Bizarre", "Les cahiers de pataphysique", "Le surréalisme même", dont je pense autant de mal que vous, croyez-le, mais qui doivent pour¬tant présenter quelque charme (et quelque justification positive, il serait déraisonnable de ne pas l’admettre), puisqu’une bonne partie de la jeunesse s’y plait. »

Avant de conclure, Ponge tient à souligner le brio de ces textes : « Nous nous trouvons en présence, cher Marcel, j’en ai la conviction, d’un garçon tel qu’il n’en apparaît pas souvent dans les Lettres (il me faut souvenir d’Aragon, de Malraux jeunes pour en trouver l’équivalent). »

Mais Arland ne revient pas sur sa décision. Sollers fera donc bien partie de l’écurie de la rue Jacob.

Le jeune Bordelais continue naturellement de voir Francis Ponge, le poète qui décrit de façon si curieuse les objets. Ils se retrouvent dans les cafés ou sur un banc du Luxembourg. L’auteur du Parti pris a le sentiment que Sollers a puisé dans son œuvre pour écrire « les lieux d’aisance », mais la restitution de sa prose est très parodique. La réponse officielle viendra en 1963, date de la parution de l’essai que Sollers consacrera à Ponge. À propos de ses textes, il écrira : « A la limite, le pastiche intégral serait la seule preuve qu’on les a bien lus et compris. »

Ponge et Sollers ont, en réalité, besoin l’un de l’autre.

L’aura de Ponge doit permettre à Sollers d’entrer dans la lumière, et l’impétuosité de Sollers doit permettre à Ponge de s’y maintenir. Stratégique, tout ça.

 

L’entrée en scène de Jean-Edern Hallier

RIVE gauche. Angle des rues du Bac et de Montalembert. Bar du Pont-Royal. Belles boiseries... Bouteilles ... Brouhaha... Cigarettes... Sourires... Sous-entendus. Un cocktail littéraire organisé par les éditions du Seuil. Nous sommes en novembre 1958. Dehors, la nuit humide a pris possession des rues de la capitale. L’assistance s’intéresse à un jeune professeur de philosophie, Jean-Pierre Faye, qui vient de publier Entre les murs, inclassable roman qui retrace son séjour aux États-Unis. Soudain, un inconnu l’aborde et lui parle de son livre avec enthousiasme. Il va même jusqu’à le comparer à L’Herbe, de Claude Simon. Ce garçon un peu fou, qui a l’âge de Sollers, se nomme Jean-Edern Hallier.

Né dans une famille aisée qui a fourni à la France militaires et diplomates, il a passé son adolescence à Paris puis en Grande-Bretagne. On le dit brillant, rusé, dilettante, verbal, parfois verbeux.

Au lycée Claude-Bernard, il a eu le temps, avant d’être renvoyé, de se lier d’amitié avec Renaud Matignon et Jean-René Huguenin, né comme lui le 1er mars 1936, et qu’il appelle affectueusement son « jumeau astral ».

Il a rédigé quelques articles dans les revues La Table ronde et Arts. Rien d’autre. Et là, parmi les invités de plus en plus nombreux, il demande à Jean-Pierre Faye de le « pistonner », pardon, de le présenter à plusieurs per¬sonnalités, notamment à Cayrol. Le directeur d’« Écrire » s’entretient avec la vedette de la soirée, Philippe Sollers. Costume gris anthracite, une coupe de champagne à la main, l’auteur d’Une curieuse solitude, par son flamboyant discours, ensorcelle l’assistance qui se presse autour de lui. Regard malicieux, voix de contralto chaude, éclats de rire, il domine.

Hallier a de la chance : il rencontre à la fois Sollers et Cayrol. Très vite, ce dernier s’éclipse, et le tête-à-tête commence. Il va continuer bien au-delà de cette soirée. Déambulation parisienne... Échanges... Confidences, dans un restaurant non loin de la porte Dauphine. Subitement, il me revient une phrase d’Aragon : « Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube. » Eh bien, là, ce fut tout le contraire qui arriva. L’aube se leva sur un projet commun : fonder une revue littéraire. Son titre ? Vous le voulez ? Tout de suite ? Tel Quel.

« Je veux le monde et le veux TEL QUEL, et le veux encore, le veux éternellement, et je crie insatiablement :
Bis ! et non seulement pour moi seul, mais pour toute la pièce et pour tout le spectacle ; et non pour tout le spectacle seul, mais au fond pour moi, parce que le spectacle m’est nécessaire parce que je lui suis nécessaire et parce que je le rends nécessaire. »

Ainsi s’exprimait Nietzsche. Pas question, donc, de faire dans le sous-produit intellectuel. Volonté de puissance. Tièdes s’abstenir.

Sur les débuts de Tel Quel

ON POURRAIT raconter en détail les temps forts de la création de Tel Quel, on pourrait jouer les thésards, oui, on pourrait. Mais on peut aussi simplifier et, sans travestir la réalité, écrire ceci : la revue, dont le montage financier a été pris en charge par les éditions du Seuil, n’aurait jamais pu naître si le projet n’avait été présenté par Philippe Sollers qui, avec Le Défi et Une curieuse solitude, apparaissait à l’époque comme l’espoir du renouveau intellectuel français. En d’autres termes, Sollers permettait à quelques jeunes gens turbulents de s’offrir comptant l’avenir avec les dividendes de son tout récent passé littéraire.
Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon, Jean-René Huguenin, composent la bande du lycée Claude-Bernard. Sollers, Boisrouvray et Jacques Coudol, condisciples du Bordelais à Sainte-Geneviève, le clan des commerciaux.

Matignon et Huguenin n’ont écrit pour le moment que des articles parus dans Arts, tandis que Boisrouvray et Coudai ont publié dans « Écrire ». Mais chacun nourrit l’ambition d’être prochainement l’auteur d’un roman remarqué.

Ces garçons ambitieux et non dénués de talent vont pourtant éprouver des difficultés à cohabiter au sein du cercle fondateur de Tel Quel. Ce sont des caractères trop particuliers, des personnalités et des esprits trop originaux. L’amitié très fragile qui les unit sera impuissante à circonscrire l’enflure du moi qui les dévore tous.

Un exemple parmi d’autres.

Le premier décembre 1958, Jean-René Huguenin rencontre pour la première fois Sollers. Impression favorable. Le futur auteur de La Côte sauvage apprécie la passion qui anime le Bordelais. Mais treize jours plus tard, le jugement n’est plus le même. Après avoir passé une partie de la nuit avec lui et Hallier, à parler du projet de la revue, il consigne dans son Journal : « Je suis maintenant convaincu qu’aucun accord n’est possible avec Sollers. J’ai beaucoup d’estime et de respect pour lui, n’empêche qu’il est dans le prolongement d’une race que je hais, la race de l’intellectuel hanté par le langage, le mot pour le mot, replié sur soi comme une vis sans fin, complètement coupé du monde, tout harnaché de littérature, protégé des superbes fécondes blessures de la colère, de l’amour et de l’honneur à vif. C’est une race stérile, comme on dit d’un pansement, d’un scalpel, qu’il est stérile. » Et d’ajouter, avec une pointe assassine de dégoût : « Ces gens-là sont immunisés contre toutes les maladies de l’âme, ils ont des âmes flambées, des âmes bouillies, lisses et blanches comme le marbre des laboratoires, ils sentent le bouin, l’alcool et l’éthylène, leurs gros yeux froids sont ceux des microscopes. »

Huguenin n’est guère plus amène quand il brosse le portrait de Jean-Edern Hallier pourtant si bien disposé à son égard : « En vain il ment, triche, se rajeunit, se réfugie dans les cafés, s’accroche au premier venu, aux barmen, aux putains, téléphone ; il ne peut se lier profondément à rien ... »

Et malgré cette animosité latente ou déclarée, le premier numéro de Tel Quel verra le jour en mars 1960 ... Un miracle

Exit Jean-Edern Haller, entrée en scène de Marcelin Pleynet

Marcelin Meynet remplace Jean-Edern Hallier comme secrétaire général de Tel Quel, …puis de L’Infini.

Après ses péripéties d’incorporation militaire, que nous n’aborderons pas ici, Sollers - sauvé par Malraux qui le fait libérer - revient à la vie civile. Pendant son absence, Tel Quel est entièrement dirigé par Hallier, mais redonnons la parole à Pascal Louvrier :

Ce dernier semble avoir mécontenté la plupart des personnes participant à l’élaboration de la revue. Absence de rigueur, décisions arbitraires, caractère insaisissable, les reproches formulés à l’égard du secrétaire de rédaction ne manquent pas. Soutenu par Ricardou et Thibaudeau, Sollers tente « une reprise en main » de Tel Quel. Il est nécessaire, affirme-t-il, qu’on en revienne à un fonctionnement plus démocratique. Hallier, naturellement, n’est pas décidé à composer avec l’auteur du Parc. Il va donc falloir en passer par un coup d’État. L’antimilitariste Sollers revêt l’habit du général Bonaparte, part en manœuvre et obtient de la majorité des membres du comité, le départ de Hallier.

L’affaire est-elle close pour autant ? Non, car le père de Jean-Edern, un vrai général celui-là, vient au secours de son fils. Sans remettre en cause le bien-fondé de la décision, il voudrait qu’on annonce la nouvelle à son enfant avec ménagement. Il suggère même qu’une délégation de Tel Quel se rende à Crans-sur-Sierre, en Suisse, où se repose Jean-Edern, psychologiquement très fatigué, paraît-il. Sollers juge la proposition saugrenue, mais s’il faut en passer par là...

Le samedi 31 janvier 1962, Jean-Louis Baudry, Marcelin Pleynet, Jean Thibaudeau, Michel Maxence et Philippe Sollers se retrouvent dans un train à destination de Lausanne. Après une nuit passée à l’hôtel Terminus, les cinq compères se présentent au chalet des Hallier. Froid et neige. Tout à coup, je les imagine dans leur costume de ville, le teint gris, les oreilles rouges, tout frissonnants, en train de déclarer à Jean-Edern que Tel Quel n’a plus besoin de lui. Mais l’indésirable est coriace et fait de la résistance. Son père qui, coïncidence curieuse, est venu passer le week-end en Suisse, essaie d’intimider Sollers. Il lui rappelle qu’il connaît son dossier médical et que, si cela était nécessaire, il pourrait rendre publiques certaines des informations qui y sont consignées. Le ton monte entre les deux hommes et Sollers, ulcéré par cet odieux chantage, prend ses affaires et quitte le chalet sur-le-champ, entraînant avec lui les quatre autres membres de la délégation.

Dépité, Jean-Edern envoie une lettre à la direction du Seuil pour l’informer de la manœuvre entreprise par Sollers qui vise à l’exclure définitivement de la revue.

En vain. Le 13 février [1962], après encore quelques portes claquées et plusieurs roquettes verbales échangées entre le comité de Tel Quel et Hallier, ce dernier est remplacé dans ses fonctions par Marcelin Pleynet.

Voilà. Sollers s’est fait un durable ennemi, mais il contrôle à nouveau la revue. Et que cet épisode rocambolesque serve de leçon à ceux qui voudraient devenir gourou à la place du gourou.

La première rencontre Louvrier-Sollers

Laissons Pascal Louvrier nous conter son premier contact avec Philippe Sollers,
En prélude à la publication de « Philippe Sollers, Mode d’emploi » (1996)

Déception : je ne le rencontrerai pas au Pont-Royal, vers dix-huit heures, bar en sous-sol, whisky et chips apportés par Bernard. Le lieu mythique est fermé pour travaux. Notre première entrevue aura pour cadre les locaux de Gallimard.

- Bonjour, j’ai rendez-vous avec Philippe Sollers.

- Attendez, je le préviens, vous êtes ?

Je donne mon nom, puis je patiente dans le hall entièrement rénové de la célèbre maison d’édition. Des gens circulent, je ne reconnais personne, je sors mon carnet noir, un coursier apporte un pli pour Jean d’Ormesson, je note quelques détails, une impression vague et molle volée au temps.

Retour en arrière. Je me revois à la terrasse d’un café, plein soleil, face aux deux grosses tours blanches qui veillent sur le port de La Rochelle, lisant Portrait du joueur, et découvrant l’écrivain Sollers. Chaleur et épanouissement des corps. Instant inaltérable. Le Portrait, en collection Folio, même pas le prix d’un pineau, la deuxième ou troisième page, je ne sais plus, qui agit déjà comme une drogue, que la mémoire retient sans effort, comme « du » Rimbaud. « Je lève les yeux. Mon refuge est parfait. Chambre et jardin. Les hauts acacias remuent doucement devant moi. Je suis les vignes tout autour, à cent mètres comme un océan sanguin. C’est la fin de l’après-midi, le moment où le raisin chauffe une dernière fois sous le soleil fluide. » Le narrateur revient sur les lieux de son enfance, va raconter ce pèlerinage et, soudain, l’idée de se tuer, là, au cœur du vignoble bordelais, lui traverse l’esprit comme une balle de plomb. Magnifique. L’image m’a immédiatement fait songer à Céline. Lors d’une interview télévisée, il a déclaré que l’écrivain devait mettre sa peau sur la table avant d’écrire. Pas de tricherie possible. j’écris, je crie. Oui, un grand livre, inoubliable, un livre camarade nuiteux, se doit d’exhaler l’odeur de la tripe.
Quelqu’un descend en trombe l’escalier. Pas lourd.
C’est lui. Chemise blanche, pas de cravate, pantalon clair. La tenue décontractée d’un homme du Sud. Du Sud-Ouest.
Bonjour. Sollers. Vous m’attendez, non ?

- Oui. Bonjour. Alors, suivez-moi.

Il reprend l’escalier, monte les marches deux par deux, couloir, ouvre une porte, pièce lumineuse, m’invite à m’asseoir, ferme la fenêtre, allume une cigarette, déplace une pile de livres, lit un message, fronce les sourcils, me regarde, sourit, s’assied à son tour devant le bureau en désordre. 0uf ! Enfin. Quelle énergie !

L’endroit est minuscule. Un dé à coudre. Une bibliothèque couvre tout un pan de mur, laquelle contient les numéros de Tel Quel et ceux de L’infini, la plupart des livres de Sollers, dont certains sont traduits en italien, quelques cassettes, une carte postale représentant Artaud. Je suis assis devant sa table de travail, j’ai du mal à décroiser les jambes, je ne suis pas à l’aise. Pas du tout.

Alors comme ça, vous voulez faire un essai sur moi. Pourquoi pas ?

- Après avoir écrit une biographie de Morand, je trouve amusant d’enchaîner avec un écrivain qui vient de recevoir le prix du même nom.
Silence. Et puis, tout à trac, il se met à me poser huit ou neuf questions de suite. Certaines, curieuses. Âge ? Profession ? Niveau d’études ? Catholique ? Pratiquant ?
Milieu social ? Venu de la province ? Parisien de souche ?
D’âme ?

Bon, ça y est ? La mitrailleuse verbale a-t-elle cessé de crépiter ? Je marmonne quelques réponses, sans conviction. Chercherait-il à me déstabiliser ? M’aurait-il convié à une partie de tennis, lui, le bon joueur ? Si tel est le cas, je reste en fond de court. J’attends. En plus, je commence à avoir chaud. Lui aussi, car des gouttes de sueur perlent sur son front hâlé. Ah, s’il pouvait ouvrir la fenêtre. Tiens, justement, il regarde dans sa direction. Il a la même impression que moi. Il étouffe. Je suis certain qu’il étouffe. Non. Fausse joie. Il ne bouge pas du fauteuil. Il allume encore une cigarette. Volutes bleutées. Air irrespirable. Il baisse légèrement la tête, tend le cou, me fixe du regard, et me confie d’une voix assourdie •

Morand, il nous manque celui-là. La musique de son style. Le dégraissage de la phrase. Et puis Morand et les femmes. Il a mené une belle guerre.

La pupille, soudain, devient moins terne, les phrases plus audibles.

Oui. Quelle belle guerre ! Elle l’a eu à l’usure, sa princesse de femme, l’a compromis en 40 pour mieux le garder.

Bon. Il évoque à présent Morand. Il n’est pas facile à suivre. Mais après tout, cela m’arrange. Je vais en profiter pour revenir dans la discussion.

Morand était à Londres avant de Gaulle.
- Je sais.
Péremptoire. Rien à ajouter. Sollers le savait. Sollers, il sait tout. On m’avait prévenu.
Il poursuit sur Hélène Morand :

Elle a tenu également à lui faire payer sa longue liaison avec Josette Day. Mais il a quand même bien résisté, surtout en 1954, avec la publication d’Hécate et ses chiens.

Je l’interromps :
Le livre est très mystérieux.

Pas tant que ça. Il s’agissait de prouver qu’on ne peut pas totalement aliéner un écrivain, qu’il faut être infréquentable, toujours, pour lutter contre la pression exercée par la société ...
Interruption de la pensée sollersienne. Coup de téléphone. Confirmation du rendez-vous de ce soir. De nouveau une cigarette. Il se lève et, cette fois, ouvre la fenêtre. Je n’y croyais plus.

- Vous savez, au fond, ils veulent tous avoir leur place dans le fourgon qui conduit au fort de Montrouge. Le fourgon des politiquement-incorrects. Brasillach, Sartre, Morand, Céline, Sollers...

Sollers ?

Bien sûr, période maoïste. Des millions de torts sur la conscience. Nécessité de faire payer cela. Pas d’amnistie. Jamais. Au début dans le fourgon, personne ne parle. Atmosphère glaciale. Tout le monde s’épie. Et puis, au fur et à mesure qu’on se rapproche des poteaux, les langues se délient. Imaginez la scène : Sartre et Céline, face à face, secoués par les pavés, d’abord silencieux, puis finissant par s’exprimer. Quel scénario ! Et à un feu rouge, quelqu’un qui frappe à la porte de fer en criant : « Je veux monter, j’y ai droit, n’ai-je pas écrit Corydon ? » Naturellement qu’il aurait voulu être avec eux, le brave Gide. Naturellement. Mais le « je ne sache pas que », cela suffit pour éviter la voiture cellulaire. Et Sollers de conclure par un tonitruant éclat de rire. )

Voilà. L’entrevue est terminée. Il me donne le numéro de sa ligne directe chez Gallimard et me souhaite bonne chance. Je me lève, lui est déjà dehors, loin dans le couloir, j’essaie de le rattraper, en vain, il a pris l’escalier pour se rendre à l’étage supérieur, j’ai juste le temps d’apercevoir sa main gauche qu’il agite comme pour me dire à bientôt, et le virage absorbe sa silhouette trapue. Vite, une table de café pour noter les impressions de la première rencontre. Non, inutile. Je sais que ma mémoire conservera cette succession d’images et de mots mêlés.

Je marche dans la rue du Bac, je n’entends pas le bruit des voitures, son rire résonne trop fort dans ma tête. « Un éclat de rire, c’est vrai et tout se dissipe... Je pourrais dire que j’ai flotté ma vie sur cet éclat de rire permanent, caché, conjuratoire... perçu de moi seul... Je n’oserais même pas dire à quel point... Insolence innée, la lumière se lève... »

La lumière féconde de l’intelligence.

En conclusion

Voici donc quelques extraits, quelques pages d’un livre qui en contient 253. Même si vous connaissez bien la vie et l’œuvre de Sollers, c’est un excellent résumé à découvrir dans son intégralité. Dans le texte de 2023, publié ce 1er février 2024, Pascal Louvrier souligne, dans la section « Remerciements », s’être appuyé sur des « témoignages précieux », ceux de Patrick Amine, Stéphane Barsacq, Christine Jordis, Samuel Loth, Pierre Merot, Richard Millet, Thomas A. Ravier, Josyane Savigneau.

Et ces derniers mots de Pascal Louvrier :

Voilà, on va se quitter. Imaginons un piano pour jouer une sonate de Joseph Haydn. Shakespeare, l’écrivain au-dessus des écrivains, dont l’oeuvre est universelle, a écrit : « La musique est la nourriture de l’amour. » Vous vous souvenez que le narrateur de Femmes est un journaliste américain qui se prénomme Will. Il confie sa montagne de notes à S pour qu’il en fasse un roman.
Les critiques, tous oubliés depuis, se sont payé la tête de Sollers. Trop facile, trop évident : S = Sollers. Pas sûr du tout. Will doit être entendu comme : « Will I am. » Et S = Shakespeare.

Le déchiffrement de l’œuvre de Sollers ne fait que commencer.


L’écrivain Philippe Sollers arrive, le 17 septembre 2002 à la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, avant le début du procès de l’écrivain Michel Houellebecq qui est poursuivi au côté du magazine Lire par quatre associations musulmanes pour injure raciale et incitation à la haine religieuse © Jack GUEZ / AFP

A propos de l’auteur

Pascal Louvrier (1968 - ) est professeur de lettres à Paris. Il a publié plusieurs biographies d’écrivains : (Sollers, Paul Morand, Brasillach, Bataille dans les années 90, aux éditions du Rocher). Puis de personnalités du spectacle : Michel Delpech, mise à nu (2006), Que Dalle (Sonatine, 2013), Sagan, un chagrin immobile (Hugo Doc, 2012), Ardant mystère (éd. du Moment, 2010). Il est aussi l’auteur de deux romans aux Editions Allary.
Il a collaboré àValeurs actuelles, Spectacle du Monde, Causeur et a été la "plume" de certains hommes politiques.

VOIR AUSSI

"Philippe Sollers entre les lignes ICI

Pascal Louvrier sur pileface

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1 Messages

  • Thelonious | 8 février 2024 - 15:04 1

    - Quel drôle d’assemblage dit-elle. Un grand bourgeois et un prolétaire quoi de commun ?

    - Pas si sûr, écoute, ce sont les dernières lignes du roman-poème de Ponthus, un écrivain découvert par Jérôme Leroy.

    Il y a qu’il n’y aura jamais

    De

    Point final

    A la ligne

    - Oh ! Sans ponctuation ! Comme dans Paradis ! Tu exagères quand même, tout cela me semble tiré par les cheveux.
    - J’aime les coïncidences vois-tu, si les titres se rejoignent ce n’est pas pour rien.

    D’un livre l’autre, j’entame maintenant l’essai de Louvrier sur ce mystérieux Sollers...
    N’est-ce pas Mozart qui disait que la musique est dans le silence entre les notes ?

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